La Part maudite

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

La Part maudite est un essai de Georges Bataille publié en 1949. L'auteur y expose de façon systématique sa vision du monde. Dans Les Editions de Minuit, l'oeuvre est précédée du texte La notion de dépense (1933). On trouve en exergue une citation de William Blake : « L'exubérance est Beauté » (exuberance is Beauty), tirée de The Marriage of Heaven and Hell. Il s'agit pour Bataille de poser les principes d'une économie générale, c'est-à-dire prenant en compte l'ensemble des mouvements de l'énergie sur la terre, et en particulier ceux du vivant, et de poser le problème pour le vivant, et donc l'homme, de la dissipation de l'énergie excédante, la part maudite.

Analyse et commentaire[modifier | modifier le code]

L’œuvre est constituée de cinq parties :

Première partie. Introduction théorique.[modifier | modifier le code]

La science économique procède en isolant le système qu'elle étudie. Mais celui-ci ne devrait-il pas être étudié à l'intérieur d'un ensemble plus vaste ? Les êtres vivants reçoivent généralement plus d'énergie qu'ils n'en ont besoin pour leur survie : « l'énergie solaire est le principe de son développement exubérant ». Cet excédant peut leur servir à croître, mais quand la croissance de l'individu et du groupe n'est plus possible il devient nécessaire de le dépenser sans profit. Si l'homme particulier peut être dans la nécessité, il n'en participe pas moins de ce mouvement général de dilapidation. La destruction de l'excédant peut se faire par la fête, la construction de monuments (pyramides, cathédrales...), par l'activité industrielle, mais aussi de façon catastrophique par la guerre. D'où la nécessité d'opérer la destruction de cette part maudite consciemment. Les parties suivantes étudient différents types de formes historiques et leurs manières d'opérer cette destruction.

Deuxième partie. Les données historiques I. « La société de consumation ».[modifier | modifier le code]

Dans cette partie, Bataille s'intéresse au monde mexicain. La civilisation Aztèque est une société de consumation. Les Aztèques « n'étaient pas moins soucieux de sacrifier que nous ne le sommes de travailler » (Bataille cite le chiffre de 20000 sacrifices humains par an). Leur société n'est pas militaire, la guerre servant à alimenter en esclaves les sacrifices. Il s'agit de donner à boire au soleil le sang des victimes. Celles-ci, sorties de l'ordre réel, peuvent être traitées comme des rois, voire des dieux, lors des fêtes précédant le sacrifice. Elles sont la part maudite, offertes à la consumation.

Le souverain Aztèque se livrait à des gaspillages ostentatoires. Quant aux marchands, ils pratiquaient l' échange par don : recevant du souverain des richesses en don, il en faisait présent aux souverains des pays où il se rendait. À son retour, il organisait un banquet au cours duquel il comblait de présents ses invités. Bataille rapproche ensuite ces pratiques du potlatch que pratiquaient encore les Indiens du Nord-Ouest américain. Le potlatch est un don qui oblige son destinataire à un don plus grand. Bataille se réfère ici à l'Essai sur le don de Marcel Mauss. Mais, ambiguïté du potlatch, le donataire acquiert alors un pouvoir et un rang par cette perte de richesses. Se crée ainsi une hiérarchie. Dans notre société, le luxe a une fonction similaire à celle du potlatch. Mais un luxe authentique exige le mépris des richesses et une indifférence par rapport au labeur, ce qui « voue l'exubérance de la vie à la révolte ».

Troisième partie. Les données historiques II. « La société d'entreprise militaire et la société d'entreprise religieuse ».[modifier | modifier le code]

Dans cette partie Bataille oppose "la société conquérante : l'islam" à "la société désarmée : le lamaïsme". Dans la première l'excédent est utilisé dans la conquête militaire. Dans la seconde, l'excédent est entièrement dépensé pour entretenir la vie monastique. Le Tibet étant clos, cela résout le problème de la croissance. Le lamaïsme « se dérobe seul à l'activité, qui toujours a pour fin d'acquérir et d'accroître ». Alors « la vie est pour elle-même la fin ».

Quatrième partie. Les données historiques III. « La société industrielle ».[modifier | modifier le code]

Bataille se réfère aux travaux de Max Weber liant l'essor du capitalisme à la Réforme, et plus particulièrement au calvinisme. Au Moyen Age les fins sont fixées par l'Eglise catholique : les œuvres agréables à Dieu déterminent le mode de consumation de l'énergie excédante (entretien du clergé, charité, construction de cathédrales, fêtes religieuses...) Luther rejette l'idée de mérite acquis par ces œuvres. Pour Calvin la fin est de glorifier Dieu par l'action et le travail. Le prêt à intérêt n'est plus condamné. « Le chrétien réformé devait être modeste, épargnant, travailleur ». L'économie s'affranchit progressivement du monde religieux. On passe de la consumation improductive à la production.

L'homme a le désir de « recouvrer une intimité toujours étrangement égarée ». « La résolution du problème matériel est suffisante. » Il s'agit d'aller au bout des possibilités du monde. Le marxisme va encore plus loin dans cette libération du monde des choses de tout élément extérieur aux choses, qui permettrait à l'homme de revenir à lui même.

Cinquième partie. Les données présentes.[modifier | modifier le code]

Commentaires[modifier | modifier le code]

Bataille aborde le problème de l'énergie excédante en dehors des disciplines particulières. « Il en résulte qu'un tel livre étant de l'intérêt de tous pourrait aussi bien ne l'être de personne », écrit-il dans l'avant-propos. Bien que Bataille ne soit ni économiste ni scientifique, son approche n'est par exemple pas sans rapport avec celles de Nicholas Georgescu-Roegen[1] et de François Roddier[2].

Bataille a été influencé par les travaux de Marcel Mauss sur le don.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La décroissance. Entropie, écologie, économie. 3e édition revue et augmentée. Traduit et présenté par Jacques Grinevald et Ivo Rens. Paris, Sang de la Terre et Ellébore, 2006 (1979 pour la première édition). 22,5 cm, 304 p.
  2. Thermodynamique de l'évolution: Un essai de thermo-bio-sociologie, Parole éditions, 2012.