La Marquise d'O... (nouvelle)

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La Marquise d’O... (Die Marquise von O... en version originale) est une nouvelle du romancier allemand Heinrich von Kleist (1777–1811). Un film éponyme est sorti en 1976, réalisé par Éric Rohmer.

Autour de l’œuvre[modifier | modifier le code]

L’auteur use de figures de style pour que l’histoire semble vraie : primo, elle est sous-titrée D’après un événement réel dont le lieu est passé du nord au sud. Secundo, l’auteur ne donne que les initiales des lieux et des personnages, apparemment pour ne pas nuire à leurs vies privées. La véracité de l’histoire, qui se déroule en Italie lors de la guerre de la Deuxième Coalition (1798–1800), est néanmoins discutable.

L’auteur s’est peut-être inspiré d’un essai (1588) de Montaigne : un valet pris d’alcool force une paysanne dormante qui l’épouse quand il avoue son crime. Il est aussi possible qu’il lût le récit Gerettete Unschuld (L’innocence sauvée, 1798) ainsi qu’un passage du roman Julie ou la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. Peut-être en a-t-il pris les relations père-fille qu’il décrit avec soin.

Préférant le drame à l’écriture romancière, il publia l’œuvre pour avoir de l’argent.

Résumé[modifier | modifier le code]

La marquise vit l’enfer de la guerre. Lors de la mise à sac de sa ville, le comte F…, un officier russe, la sauve d’un groupe de soldats avant de la violer et de la rendre enceinte. Une fois la grossesse révélée, sa famille la chasse. L’agencement des affaires familiales suit les règles sociales, et les enfants naturels sont honnis. La marquise a oublié le viol à cause d’une perte de conscience. En désespoir de cause, elle déclare qu’elle épousera le père de l’enfant s’il se présente ...

Personnages[modifier | modifier le code]

La vie de la marquise, qui a deux enfants, est dominée par son père ; elle doit vivre au bercail en tant que veuve. Elle ne peut rien décider : même quand le comte veut sa main, c’est son père qui gère tout. Elle s’émancipe dans l’exil, mais l’autonomie s’éclipse dès qu’elle épouse le comte. Elle échoue à être autonome en se ployant aux normes, qui soumettent une femme à son mari ou père.

Herr Lorenzo von G... est colonel. C’est probablement sa gloire militaire qui le rend tyrannique. Il défend ses proches durant la guerre et négocie avec le comte. La réintégration familiale de sa fille requiert son suffrage.

Frau von G... s’exprime sans pouvoir décider du lot de ses proches. Craignant les brocards, elle veut être vierge d’avanies mais change d’attitude quand sa fille est bannie. Elle la joint pour éventer le secret de sa grossesse et la gracie quand elle voit que le coït qui créa l’enfant n’est pas sa faute. Si elle a géré l’affaire sans consulter son mari, c’est qu’elle a plus de confiance qu’avant.

Contrairement à ses mère et sœur, le frère de la marquise prête concours au colonel durant les pourparlers avec le comte. Il fait l’interface entre son père et sa sœur et même s’il a les mains liées, il se sent libre d’aimer la marquise.

Sibyllin et opaque, le comte F… a l’air d’osciller entre bien et mal. Son trait central est son adresse à jouer autrui, prévoir ses actes et mener le scabreux. Mais ce n’est que la surface : ce protée tente parfois de tout avouer pour se taire. Il consomme un viol et s’en veut, ce qui prouve qu’il aime la marquise.

Thèmes[modifier | modifier le code]

La violence[modifier | modifier le code]

Elle domine plusieurs scènes : la marquise est violée, et les soldats qui l’ont menée à mal sont fusillés. Suivent la guerre, la conquête de la marquise en tant que femme, le viol de sa vie privée et l’entrée en scène de Leopardo le chasseur.

Le repentir[modifier | modifier le code]

Il est central. La honte qui lancine le comte l’entraîne à courtiser la marquise et à la demander en mariage. Ce sont les remords qui poussent la mère à s’excuser auprès de sa fille et à l’absoudre en public. Pour finir, c’est un sentiment de culpabilité qui convie le père à se réconcilier avec sa fille.

Thèmes religieux[modifier | modifier le code]

À leur première rencontre, la marquise prend le comte pour un ange qui la sauve de ses offenseurs. Cette idée séraphique devient satanique lorsqu’elle sait que c’est lui qui l’a fécondée et fomenté son calvaire.

Deux atouts religieux centraux sont la pureté et la chasteté, traits prêtés à la Vierge. La conception de l’enfant naturel rappelle l’insémination pure de Marie.

À un moment, le comte mentionne l’histoire d’un cygne dont la couleur incarne la pureté de la marquise. La légende raconte qu’il fut couvert de fèces et plongea dans un lac pour décrasser ses plumes. Les selles jetées sur l’oiseau renvoient à l’anathème jeté sur la marquise.

D’autres animaux symboliques intégrés dans l’histoire sont le chien, le renard et la chienne.

Un autre aspect religieux est l’innocence : la marquise et l’enfant sont des parangons de blancheur.

Campagnes et villes[modifier | modifier le code]

La campagne est l’antithèse de la ville. Celle-ci incarne la dépendance ses siens et la sujétion aux tâches. La guerre et l’autorité paternelle y dominent, mais la campagne ranime la marquise et la rend autonome.

L’amour[modifier | modifier le code]

Le comte aime la marquise (et inversement), celle-ci aime sa mère (et vice versa), la mère aime ses enfants (et réciproquement), et Lorenzo aime sa fille (et inversement).

La réconciliation[modifier | modifier le code]

La réconciliation et l’amour sont les éléments qui closent l’histoire : la marquise se réconcilie avec les siens et donne la main au comte.

Interprétation[modifier | modifier le code]

D’un côté, l’histoire montre à quel point la guerre traumatise : le comte est mû par les transes quand il malmène une femme. C’est pourtant un homme secourable qui couve un amour sincère pour celle qu’il rudoie ; il l’épouse sans protester.

Un point insigne est le traitement des femmes célibataires. Kleist veut railler la faillite de l’ordre social sévère. Même la vie familiale y est sujette : qui est frappé d’opprobre est chassé du giron, la « bienséance » prime sur les besoins. La marquise n’y peut rien changer non plus. Elle accepte les mœurs malgré elle.

Le père, qui doit protéger sa famille, échoue d’une manière piteuse : il n’empêche pas le viol de sa fille. C’est au père de mater la luxure de ses filles, mais Lorenzo n’est pas prude : il traite sa fille de façon lubrique. Leurs rapports tiennent vaguement d’une liaison d’amour.

Le nom Lorenzo, « nimbé de gloire », raille les échecs du colonel. Sa carrière s’enlise quand il perd la forteresse qu’il doit protéger pendant la guerre, et sa vie privée se fêle quand sa fille déchoit. Son dédain envers sa grossesse – il est peut-être jaloux – nuit davantage à son nom.

Kleist voudrait d’une société qui respecte les idéaux civils, qui accorde plus de poids à l’amour qu’au renom, et qui protège des contraintes du monde. Son avis sur l’émancipation des femmes n’est pas clair, car son portrait sociétal est parodique. Les vains essais de l’héroïne de rejoindre les siens sont peut-être un appel à une réforme des mœurs qui entravent les droits des femmes.

Réactions[modifier | modifier le code]

En février 1808, le magazine littéraire Phöbus a fièrement annoncé la nouvelle, mais l’écho fut surtout négatif : aucune femme ne lirait sans gêne cette histoire insipide. Même des critiques normalement bienveillants comme Karl August Varnhagen la censurèrent.

Les meilleurs amis de Kleist furent les seuls à louer son œuvre. Par exemple, l’éditeur Adam Müller en magnifia le style.

Livre audio en français[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]