La Maison d'Âpre-Vent

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La Maison d'Âpre-Vent
Couverture du premier numéro, mars 1852
Couverture du premier numéro, mars 1852

Auteur Charles Dickens
Signature de Charles Dickens.
Genre Roman (satire institutionnelle et sociale)
Version originale
Titre original Bleak House
Éditeur original Chapman and Hall
Langue originale Anglais
Pays d'origine Drapeau du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande Royaume-Uni
Version française
Traducteur Sylvère Monod
Lieu de parution Paris
Éditeur Gallimard (Collection La Pléiade, no  278)
Date de parution 16 octobre 1979
Chronologie
Précédent David Copperfield (1849-1850) Les Temps difficiles (1854) Suivant

La Maison d'Âpre-Vent[N 1],[1],[2], Bleak House en anglais, est le neuvième roman publié par Charles Dickens d'abord en vingt feuilletons entre mars 1852 et septembre 1853, puis en un volume cette même année.

Bleak House décrit l'Angleterre comme une bleak house, c'est-à-dire une demeure de désolation, que ravage un système judiciaire irresponsable et vénal[3], incarné par le chancelier (Chancellor), engoncé dans sa gloire embrumée de la chancellerie (Court of Chancery) [3]. L'histoire s'enracine en effet dans une succession contestée devant le tribunal, l'affaire « Jarndyce contre Jarndyce » (Jarndyce v. Jarndyce), qui affecte de près ou de loin tous les personnages et concerne un testament obscur et de grosses sommes d'argent. Les attaques dirigées par l'auteur contre l'appareil judiciaire s'appuient sur l'expérience que Dickens en avait acquise en tant que clerc. Sa mise en scène sans complaisance des lenteurs, du caractère byzantin de la loi et de la cour de justice reflète l'exaspération montante de son époque vis-à-vis du système, et il a parfois été jugé que le roman avait préparé les esprits aux réformes des années 1870. Mais Dickens écrit à un moment où le système est déjà en train de changer : si les « six clercs et maîtres » cités dans le premier chapitre ont été respectivement supprimés en 1842 et en 1852, la question d'une réforme encore plus radicale est à l'ordre du jour. Ce contexte pose le problème de la période dans laquelle La Maison d'Âpre-Vent est supposé se dérouler ; à s'en tenir aux seuls faits historiques, l'action se situerait avant 1842, ce dont un certain nombre de lecteurs aurait eu conscience, mais cette datation butte sur d'autres aspects du roman, si bien que le débat reste ouvert.

L'une des grandes originalités de ce roman est qu'il utilise deux narrateurs, l'un à la troisième personne rendant compte des démêlés de la loi et du beau monde, l'autre, à la première personne, incarné par Esther Summerson qui raconte son histoire personnelle[3]. Par le stratagème de la double narration (double narrative), que Paul Schlicke juge « audacieux »[4], Dickens lie, tout en les opposant, l'expérience domestique d'Esther aux grands problèmes publics. Le récit d'Esther culmine en la découverte de ses origines : enfant illégitime d'une aristocrate, Lady Dedlock, abandonnée à sa naissance et élevée par une tante malveillante, cette jeune femme reste peu sûre d'elle-même, accueillant avec gratitude la petite considération qu'elle reçoit de la société patriarcale qui l'entoure. Sa situation reflète celle de la communauté tout entière, que minent des privilèges ancestraux faisant fi de ses aspirations et besoins, avec des institutions sclérosées vouant les enfants à l'orphelinat et les habitants aux taudis, tandis qu'une prétendue philanthropie asservit plus qu'elle ne libère ses récipiendaires[3].

La Maison d'Âpre-Vent fait écho à de nombreux événements marquants de la vie de Dickens et reflète la plupart de ses préoccupations personnelles, politiques et sociales. C'est aussi un livre novateur par sa conception, son organisation et certains aspects de son style. À ce titre, il constitue un jalon dans l'évolution de son œuvre, ce que l'anglais appelle un watershed novel (« un roman charnière »), souvent caractérisé comme le premier d'une série appartenant à sa dernière manière[5] et, les critiques s'accordent sur ce point, l'une de ses œuvres les plus remarquablement achevées[4].

Genèse et composition [modifier]

Dickens est, à son habitude, pris dans un tourbillon d'activités entre la fin de David Copperfield en octobre 1850 et le début de La Maison d'Âpre-Vent, gérant sa revue Household Words lancée le 27 mars 1850, rédigeant son Histoire de l'Angleterre pour les enfants (A Child's History of England) dont la parution en feuilleton commence en janvier 1851, et se donnant corps et âme au théâtre lors de tournées nationales[6] souvent longues et toujours harassantes[4].

Un zèle réformiste au zénith [modifier]

Les responsables de l'édition Pilgrim de sa correspondance notent que son zèle réformiste est à son zénith[7] : c'est l'époque où il fonde, avec Angela Burdett-Coutts, Urania Cottage destiné à accueillir les femmes dites « perdues »[8],[9],[10], où il s'intéresse aux Ragged Schools, écoles fondées pour les enfants démunis[11], plaide en vain auprès du gouvernement pour une augmentation des crédits, donne lui-même des fonds[12], et où, outre les nombreux articles qu'il rédige dans sa revue, prend souvent la parole en public pour dénoncer les abus qu'il réprouve ; il n'est donc pas étonnant que la plupart de ces préoccupations trouvent leur place dans l'ambitieux roman qu'il vient de commencer[4].

Morbidité et deuils [modifier]

Alfred d'Orsay vers 1830.

Paul Schlicke écrit qu'un certaine morbidité l'a envahi : son épouse Catherine est malade et il la conduit aux eaux à Malvern en mars 1851 ; son père meurt peu après des suites d'une opération extrêmement douloureuse[4], et deux semaines plus tard, c'est au tour de sa petite fille Dora tandis qu'il préside un dîner de gala donné en aide à une fondation pour le théâtre[13]. Alors que La Maison d'Âpre-Vent est en train, des amis très chers décèdent les uns après les autres, Richard Watson, rencontré chez les Haldimand en leur demeure suisse d'Ouchy, le Denantou[14], que Dickens fréquente souvent à Rockingham Castle et à qui il a dédié son David Copperfield[15], puis Alfred d'Orsay, le dandy français inventeur d'un coupé hippomobile et familier des salons littéraires londoniens, disparu le 4 août 1852, puis encore Catherine Macready, l'épouse du célèbre acteur, bientôt suivie, le 14 septembre 1852, du duc de Wellington que Dickens admire, comme nombre de ses concitoyens, dont le révérend Patrick Brontë, père des célèbres romancières et poètes[16]. Entretemps, son dernier enfant est né, Edward Bulwer-Lytton, surnommé Plorn, plus tard l'un de ses favoris, mais à l'époque un bébé « dont en somme [il] aurait préféré se passer »[17],[13].

Premières inspirations [modifier]

Le roman se trouve d'abord mentionné dans une lettre à Mary Boyle[N 2],[18] où il évoque « les premières ombres d'une nouvelle histoire planant autour de lui comme autant de fantômes »[19],[13]. Le 17 août, il écrit à Angela Burdett-Coutts qu'il a un nouveau livre en tête, « pour le long cours. [D'où] une agitation extrême et de vagues idées de partir pour je ne sais trop où, qui, sans que j'en sache la raison, sont comme les symptômes d'un nouveau malaise »[20]. Le 7 octobre, il écrit à Henry Austin que l'histoire « virevolte dans sa tête » et qu'il éprouve « le besoin impérieux d'écrire »[21]. Cependant, la famille déménage de Devonshire Terrace à Tavistock House, et les travaux en cours dans la nouvelle résidence l'empêchent de travailler jusqu'en novembre[13]. Le 21, cependant, il demande à Frederick Evans d'annoncer une première publication en mars et le lendemain, à William Bradbury, il écrit qu'il est « prisonnier de son bureau toute la journée »[22], puis le 7 décembre, qu'il ne lui reste, pour terminer le premier numéro, qu'à parfaire le « dernier petit chapitre »[23],[13].

Des choix de titre révélateurs [modifier]

Comme toujours, le titre n'est arrêté qu'au dernier moment, les différentes possibilités évoquées donnant une bonne indication de la tonalité générale du livre. Sylvère Monod fait remarquer qu'« [i]l est peu d'auteurs anglais pour lesquels le mot bleak eût évoqué une idée de confort et de cordialité »[24]. Dans les lettres ou les Memoranda de Dickens apparaissent East Wind (« Le Vent d'Est »), référence aux humeurs de Mr Jarndyce, Tom-All-Alone, le nom du taudis où vit le petit Jo revenant plusieurs fois[24], ou The Solitary House (« La Maison solitaire »), The Ruined House (« La Maison en ruines »). Les mots building, factory, mill (« bâtiment », « usine », « manufacture ») avec diverses propositions relatives, telles que that never knew happiness (« qui ne connut jamais le bonheur »), that was always shut up (« qui était toujours fermée »), where the grass never grew (« où l'herbe ne poussait jamais »), where the wind howled (« où hurlait le vent »)[24] sont également cités, et souligne Monod, la formule that got into Chancery and never got out (« qui entra dans la chancellerie et n'en sortit jamais ») remplace peu à peu toutes les autres[25]. Enfin s'impose Bleak House, d'abord avec l'appendice Academy et la formule précédemment évoquée, puis en association avec le vent d'est (Bleak House and The East Wind), encore mentionné dans les notes pour les deux premiers numéros, puis débarrassé de tout ajout, qui, une fois définitivement retenu, suscite l'enthousiasme de l'auteur[26] et reste « le seul titre [ayant] vu le jour »[25].

La chancellerie en ligne de mire [modifier]

Dès le départ, Dickens a eu la chancellerie (chancery) comme sujet principal. Déjà en décembre 1851, il écrit à W. H. Wills pour le remercier de lui avoir fourni des renseignements sur les affaires traitées et exprimant sa surprise aux coûts colossaux qu'elles engendrent : « J'avais modestement limité mes coûts à quelque quarante à cinquante livres », et au chapitre I, il les porte à « de soix-ante à soix-ante-dix » (SIX—TY TO SEVEN—TY)  [sic] [27],[13]. L'année suivante, en réponse aux critiques sur son retard à réclamer des réformes du système judiciaire, il réplique que, dès son premier roman, il l'a fait « avec toute l'indignation et l'intensité nécessaires » en dépeignant « la longue torture et l'agonie d'un prisonnier de la chancellerie »[28],[N 3]. Tout au long de la rédaction, en effet, il revient à la charge, par exemple après le chapitre 39 alors qu'il vient d'introduire Mr Vholes dans le récit, il proclame sa conviction que « le seul principe intelligible et permanent de la loi anglaise est de se servir elle-même »[29], ou encore, deux mois plus tard, disant à la même correspondante : « Je crois que l'Ogre représente l'incarnation de la Loi, broyant les os du pauvre bougre pour s'alimenter »[N 4],[30]. Et même quand il rédige les dernières pages, il sollicite encore W. H. Wills pour « coller aux faits » lors de la mise au point de sa préface[31]. Enfin, dernière saillie ironique, il publie dans Household Words, alors même que le roman est terminé, un article intitulé Legal and Equitable Jokes (« Blagues relevant du droit et de la justice »)[32],[13].

Une rédaction sans grand heurt [modifier]

Pendant les deux années de la rédaction, Dickens reste maître de son sujet, sans grande panne d'inspiration ni changement majeur de plan, travaillant, comme le révèle ses lettres, dans l'enthousiasme : « à toute vapeur », « de quoi frapper les esprits », « du beau travail », écrit-il à divers correspondants[33]. La tâche est rude cependant, et pour s'y consacrer entièrement, il annule certains rendez-vous : ainsi, il décline l'invitation de Catherine Gore, une consœur férue de romans dits « à la cuiller d'argent », en expliquant que « lorsque j'ai un livre à écrire, je dois lui accorder la première place dans mon existence »[34], et le mois suivant, il dédlare à W. H. Wills qu'il est « constamment accaparé par Bleak House »[35]. Le numéro consacré au meurtre de Tulkinghorn se termine juste avant la date limite pour la publication[36], et à son ami John Forster, il confie que le surmenage « lu! fend la tête »[37]. Quelquefois, il se décrit dans un état proche de la frénésie, « devant [se] lever à cinq heures chaque matin pour [se] mettre furieusement à la tâche, tant et si bien qu'arrivé midi, [il] est comme dans un état comateux »[38]. La rechute d'une maladie rénale contractée pendant l'enfance le cloue au lit pendant six jours et l'envoie à Boulogne pour se ressourcer, et le 18 juin, il écrit qu'il vient « d'écrire la moitié du numéro avec la plus grande facilité »[39], puis, qu'il s'attache à sa tâche « bec et ongles »[40]. Mi-août, il annonce triomphalement qu'il a terminé son livre dans les bureaux de Household Words « de belle manière, du moins je l'espère »[41],[42].

En février 1853, Dickens est aux prises avec George Henry Lewes qui publie deux lettres ouvertes dans le Leader[43]. La controverse porte sur la combustion spontanée qui tue Krook au chapitre 32 : Lewes argue de l'impossibilité d'un tel phénomène et Dickens répond par deux longues lettres citant des références qu'il juge irréfutables, reprenant ensuite l'argument dans sa préface de de septembre 1853. Paul Schlicke écrit que si Dickens avait scientifiquement tort, la plupart de ses lecteurs est d'avis que cette mort relève de la plus audacieuse imagination[36],[44].

Un banquet à Boulogne fête la conclusion de Bleak House le 22 août : sont invités les éditeurs Bradbury and Evans et ses amis intimes, Mark Lemon et Wilkie Collins. Phiz s'est excusé[36], et le 27 août, il jubile auprès de Mrs Watson : « L'histoire plaît énormément ; je n'ai jamais eu autant de lecteurs »[45].

Une réflexion sur son art [modifier]

La rédaction de ce long et complexe roman a conduit Dickens à s'interroger sur son art : plusieurs lettres à divers correspondants sur les rapports entre fiction et réalité, et aussi sur ce qu'il appelle « les buts et le pouvoir de la fiction ». Il souligne qu'il fait la juste part entre l'expérience et l'imagination, met en exergue son obstination, sa patience, son labeur, la concentration dont il fait preuve, proclame qu'il s'efforce de respecter pour ses lecteurs l'objectivité indispensable à la vraisemblance sans se lancer dans des théories ou des causes par simple caprice[46].

Contrat, texte, publication et illustrations [modifier]

La Maison d'Âpre-Vent a été le dernier roman de Dickens à être publié par Bradbury and Evans selon les termes de l'accord du 1er juin 1844 qui engageait Dickens pour huit années[47]. Peu après, un nouveau contrat était signé pour un livre de moindre envergure qui s'avèrera être Les Temps difficiles[48]. Sylvère Monod a relevé le travail effectué sur les épreuves : pas moins de quarante compositeurs d'imprimerie ont été à l'œuvre, Dickens a fait sept-cents retouches et laissé cent cinquante-neuf variantes sans correction[49].

Le roman a paru en quatre éditions durant le vie de Dickens, en feuilleton de mars 1852 à février 1853, en un volume en septembre 1853, puis en édition bon marché (Cheap Edition) en 1858, enfin dans l'édition dite « de bibliothèque » (Library Edition) en 1868 et l'édition « Charles Dickens » en 1869. D'après Paul Schlicke, la version qui fait aujourd'hui autorité est celle de l'édition Norton[50].

Dickens a dédié Bleak House à ses « Compagnons de la Guilde de la littérature et des arts » et sa préface, datant de 1853, défend l'authenticité de sa description de la chancellerie et aussi, en réponse à G. H. Lewes, de la combustion spontanée. Elle se termine par une phrase qui sert de clef à la compréhension de l'œuvre[51] : « Dans Bleak House, j'ai volontairement insisté sur l'aspect romantique des choses familières » (« In Bleak House, I have purposely dwelt upon the romantic side of familiar things »[50].

C'est Hablot Knight Browne (Phiz) qui a réalisé les illustrations de Bleak House, y compris le frontispice et la vignette de la page titre. À part une anicroche concernant la gravure n° 9, faute d'instruction précise de la part de l'auteur alors absent de Londres, toutes les plaques ont été réalisées conformément à des recommandations très précises avant même que ne fussent écrits les chapitres[52]. Les critiques partagent en général la même admiration pour ces dessins très sombres, destinés à illustrer une atmosphère sinistre[50]. Les illustrations sont toutes concentrées dans la seconde partie du roman et, indication du choix satirique de Dickens, six d'entre elles ne comportent aucune représentation humaine[53].

Sources et contexte [modifier]

La reine Victoria inaugure le Crystal Palace.

En marge de l'optimisme triomphant [modifier]

Dickens n'est pas à l'unisson de l'optimisme prévalant au début des années 1850[50]. En effet, si 1851 a connu l'exposition universelle avec son Crystal Palace qui, « chef-d'œuvre de l'architecture industrielle »[54] démontrait par lui-même la virtuosité technique britannique, si le le Times salue l'événement en comparant son importance à celle du jugement dernier[55], si le Manchester Guardian commente la somptueuse année en termes de satisfaction, d'espoir et d'auto-congratulation (self-approval)[56], lui évoque dans Household Words « le grand étalage des péchés et des négligences de l'Angleterre » et appelle de ses vœux « le remède d'une constante union des cœurs et des bras »[57].

Un tableau apocalyptique [modifier]

De fait, Bleak House s'ouvre par une description apocalyptique de Londres retournant au chaos de la boue primitive, masse informe plongée dans le brouillard, que singe le style même des premiers paragraphes avec « des participes, écrit Paul Schlicke, laissés en suspension sans verbe principal »[50]. C'est le crépuscule prématuré d'un sinistre après-midi londonien ; partout, brouillard, pluie ou neige, se coalesçant en une fange qui accompagnera, tout au long du récit[N 5], l'humeur morose des habitants. Cette répétition lancinante des motifs de la boue et du brouillard prépare la longue description de la Chancellerie qui commence au quatrième paragraphe, et les quelque « dizaines de milliers de piétons dérapant et glissant » annoncent les « dix mille instances d’un procès qui n’a pas de fin, trébuchant contre les précédents »[58]. De plus, l'allusion aux « eaux récemment retirées de la surface de la terre »[58] renvoie au Déluge biblique[N 6],[59],[60] ; et domine le sentiment que l'implacabilité des flots, comme « l'implacable temps de novembre »[58], mentionné juste avant[N 7], finira par tout oblitérer[N 8],[61], le chancelier, la chancellerie, le pays.

Un livre avec une différence [modifier]

La peinture montre un tribunal depuis un côté. Le plafond voûté est de style gothique, et on voit quatre fenêtres dont le verre est décoré. Il y a un seul juge, derrière une table de greffiers qui font face à deux rangées de barristers. Tous les personnages portent des perruques et des robes noires, sauf quelques femmes au premier plan, semblant assister aux événements, dont les robes sont colorées.
La Cour de la Chancellerie, par Augustus Charles Pugin et Thomas Rowlandson (1808).

La Maison d'Âpre-Vent se démarque de tous les romans précédents, « ceux de Dickens comme ceux des autres », écrit Paul Schlicke, en cela qu'il place la satire institutionnelle au cœur de son projet, de sa thématique et de sa structure[50].

Le tribunal de la chancellerie au cœur de la satire [modifier]

Ce n'est pas un hasard que le tribunal de la Chancellerie soit l'objet premier de la censure dickensienne, cette institution censée défendre les sans-défense et expédier la justice avec célérité[62] : il est devenu notoire que dépens de procédure et délais atteignent désormais des proportions paralysantes ; être soumis au jugement de cette cour signifie procès étiré sans fin, parfois reporté de génération en génération, et ruine asurée des familles ; de plus, Dickens a eu maille à partir avec elle en 1844 lors d'un litige avec des éditeurs indélicats ayant piraté son Un chant de Noël : ayant gagné le procès, il s'est vu soumis à d'énormes dépens, 700 £, alors que les coupables « s'en sont tirés sans bourse délier »[63].

Dans son discours du trône de 1851, la reine promet des réformes et le Times mène campagne contre l'inertie, les compromissions, les procédures ancestrales, les coûts prohibitifs – ce que Dickens dénonce en priorité –, mais le projet de loi se voit si édulcoré au Parlement que les changements restent minimes et passent inaperçus[64]. La responsabilité de cet échec est attribué au gouvernement, province exclusive d'une coterie d'aristocrates se succédant les uns aux autres[N 9]et que Dickens a beau jeu de ridiculiser dans sa séquence de Boodle, Coodle, Doodle, etc.[64]

Ramification de la dénonciation [modifier]

Les préoccupations de Dickens se ramifient bien au-delà des problèmes liés à la justice et dénonce nombre de négligences ou d'abus[64]. Parmi ces cibles privilégiées figurent ce qu'il appelle la « philanthropie télescopique », ces épousailles d'une charité tout entière dirigée vers les pays lointains sans égard pour la misère de son propre pas de porte, l'habitat sordide des taudis londoniens, l'entassement des corps dans les cimetières insalubres, l'incurie officielle envers les maladies contagieuses, la corruption électorale, les divisions de classe, les prédicateurs dissidents (Dissenters), l'éducation des enfants issus de familles pauvres[64].

Modèles contemporains [modifier]

Outre l'affaire « Jarndyce contre Jarndyce », axe de toute l'histoire, vraisemblablement inspirée par le procès de trente ans concernant le testament du beau-père de la poétesse et romancière Charlotte Turner Smith[65], certains contemporains sont clairement identifiables parmi les personnages.

Ainsi, Hortense serait la copie conforme de Maria Manning, une servante venue de Suisse et pendue le 13 novembre 1849 en public, exécution à laquelle assiste Dickens[66], pour avoir, avec son mari, assassiné son amant. La « philanthrope télescopique » Mrs Jellyby est fondée sur l'activiste Caroline Chishom[67],[68] ; Mr Boythorn, l'ami de Mr Jarndyce, Dickens le signale lui-même, est copié sur le poète Walter Savage Landor[N 10],[69] ; l'inspecteur Bucket a été inspiré par l'inspecteur-enquêteur Charles Frederick Field, appartenant à Scotland Yard, département récemment constitué[70],[71], encore que Dickens l'ait démenti dans une lettre au Times[72].

L'écrivain Leigh Hunt se retrouve sous les traits de l'irresponsable et amoral Harold Skimpole, ce que Dickens ne cache pas[N 11] tout en se réjouissant que son illustrateur Phiz en ait modifié le visage « très largement au-delà de la ressemblance »[73] ; il n'en demeure pas moins que le portrait est si éloquent que tous les lecteurs connaissant Leigh Hunt ne s'y sont pas trompés : « J'ai immédiatement reconnu Skimpole, écrit un contemporain, […] comme tous ceux à qui j'en ai parlé qui avaient croisé le chemin de Leigh Hunt »[74] et, plus tard, peu après le décès de son modèle en décembre 1859, Dickens s'est trouvé dans l'obligation de publier dans All the Year Round une sorte de lettre d'excuse au fils du défunt[75].

Accueil [modifier]

Les comptes rendus, à la parution, restent mitigés, surtout parce que certains lecteurs paraissent déconcertés par la férocité de la satire sociale que présente le roman[76]. Même le fidèle Foster réprouve, quoique en termes mesurés, son didactisme : « si la structure en est peut-être la meilleure chose qu'ait jamais accomplie Dickens, commente-t-il, il y a là plus d'ingénuité que de fraîcheur »[77]. Pour autant, les ventes, dès les premiers feuilletons, grimpent au zénith, environ 34 000 chaque mois, ce que Dickens qualifie de « la moitié en importance de David Copperfield »[78]. D'un strict point de vue financier, Dickens devient, avec ses 11 000 £ de bénéfice, ce que Patten appelle « un Crésus littéraire »[79].

Le roman n'a pas connu d'emblée la gloire critique ; ni Gissing[80] ni Chesterton[81] ne l'ont porté aux nues, et il faut attendre les années 1940 pour que soient reconnues la portée de sa vision sociale avec Humphry House en 1941[82], sa noirceur avec Lionel Stevenson en 1943[83], son actualité avec John Butt et Kathleen Tillotson en 1957[84],[76]. Depuis, La Maison d'Âpre-Vent a, de tous les livres de Dickens, celui qui a été le plus analysé et, des questions sociales, l'attention a plutôt dérivé vers les personnages et la structure du récit, en particulier la fonction qu'y joue Esther Summerson[76], la seconde narratrice, titulaire de la voix s'exprimant à la première personne (voir Rupture et absence dans La Maison d'Âpre-Vent). De plus, le chapitre (VI) que consacre John Hillis Miller à Bleak House dans son ouvrage sur le monde de Charles Dickens[85], ensuite étoffé dans l'introduction à l'édition Penguin, attire l'attention sur l'importance symbolique de la cité, et D. A. Miller[86] a plus récemment, sur la base de théories développées par Michel Foucault[87], montré que la forme même du roman, comme les procédés qu'il met en œuvre, « participent de façon systématique de l'économie générale du pouvoir policier »[88].

Personnages [modifier]

La Maison d'Âpre-Vent, avec plus de soixante personnages, est l'un des plus peuplés des romans de Dickens. Certains ne sont que de fugitifs passants, comme Miss Wisk au nom éloquent[N 12], qui fait une brève apparition au mariage de Caddy ; pour autant, chacun d'eux se trouve étroitement relié au schéma général.

Recensement alphabétique [modifier]

  • Bayham Badger, cousin de Kenge, chirurgien à Chelsea, chez qui Richard Carstone est apprenti.
  • Mrs Bayham Badger, épouse, après deux autres mariages, de Mr Badger ; comme elle parle sans cesse de ces deux maris défunts, ce dernier vit dans l'ombre de ceux qui l'ont précédés.
  • Matthew Bagnet, propriétaire d'un magasin de musique, ancien camarade de régiment de George Rouncewell ; bien que surnommé Lignum Vitae en raison de son endurance et de sa robustesse, il dépend de son épouse pour la gestion du foyer. Il co-signe avec George un billet à ordre émis par Mr Smallwood.
  • Mrs Bagnet, épouse de Matthew ; pétrie de bon sens et dotée d'un caractère à toute épreuve, elle conseille George Rouncewell et réconcilie Mrs Rouncewell et son fils George.
  • Les enfants Bagnet, Woolwich, Quebec et Malta, prénommés selon le lieu de leur naissance.
  • Miss Barbary, est présentée comme la marraine d'Esther Summerson, mais s'avère être en réalité sa tante. C'est une bigote à l'esprit étroit qui, faisant croire à sa sœur Honoria (Dedlock) que la petite fille illégitime à laquelle elle vient de donner naissance est mort-née, élève l'enfant en secret. Naguère éprise de Lawrence Boythorn, elle a préféré rompre cette liaison pour cacher l'indignité de la naissance.
  • Mrs Blinder, l'aimable propriétaire de la pension de famille Bell Yard où logent Tom Gridley et les Neckett ; elle recherche les petits orphelins et les loge gratis. Plus avant dans l'histoire, elle accueille aussi Miss Flite.
  • Lawrence Boythorn, ancien camarade de classe de John Jarndyce, sans cesse « aux extrêmes », qui parle de tout et de rien au superlatif et qui, quoique d'un tempérament plutôt aimable, se montre souvent belligérant. Il entend se battre pour ce qu'il appelle les « droits » (rights), par exemple le droit de passage entre sa propriété et celle de Sir Leicester Dedlock, contentieux qu'il a porté en justice. Il a été inspiré à Dickens par le poète Walter Savage Landor.
  • Inspector Bucket, l'officier de police judiciaire qui résout l'énigme du meurtre de Tulkinghorn ; fin, rusé, entreprenant, il mène son enquête sans relâche, et reste au fond un bien brave homme.
  • Mrs Bucket, son épouse et, à l'occasion son assistante ; elle lui sert d'espionne pendant son enquête.
  • William Buffy, M. P., parlementaire, ami de Sir Leicester Dedlock, auquel il n'a de cesse de rappeler que le pays va à veau l'eau et qu'il n'y a plus de valeurs.

(à suivre)

Identité littéraire [modifier]

Ces personnages sont ou bons ou mauvais, c'est-à-dire qu'ils reçoivent ou non l'approbation de Dickens ; ils résident soit en ville, soit à la campagne, rarement dans les deux, passant parfois de l'une à l'autre, la migration de la ville vers la campagne s'avérant toujours salutaire : ainsi est-il possible de dresser un tableau des deux catégories avec, en regard, le lieu de résidence au début du roman et à sa fin.

(à suivre)

Intrigue [modifier]

Résumé [modifier]

Synopsis [modifier]

Points de vue [modifier]

Thématique [modifier]

Manière d'écrire [modifier]

Adaptations [modifier]

Madame Fanny Janauschek.

Alors que les adaptations des œuvres de Dickens paraissent sur le déclin dans les années 1840[76], Bleak House figure parmi les six qui restent privilégiées[89]. Les mises en scène fleurissent surtout après sa mort en 1870 et le cinéma muet obtient de beaux succès avec l'actrice américaine Jennie Lee (1848-1925) dans le rôle de Joe et l'actrice tchèque Fanny Janauschek (alias Madame Fanny Janauschek, 1830-1904) dans ceux de Lady Dedlock et d'Hortense[90],[76].

(à suivre)


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Bibliographie [modifier]

Texte [modifier]

Traductions en français [modifier]

  • (fr) Charles Dickens (Mme H. Loreau) (trad. Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain), Bleak-House, Paris, Hachette, 1896, 402 p.  (1re éd. française : 1857), disponible sur Wikisource [1].
  • (fr) Charles Dickens (Sylvère Monod) (trad. Sylvère Monod), La Maison d'Âpre-Vent, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1979, 1724 p. , avec Récits pour Noël et autres.

Ouvrages généraux [modifier]

  • (en) Asa Briggs, Victorian People, A Reassessment of People and Themes, 1851-1867, Chicago, University of Chicago Press, 1975, 312 p. 
  • (en) Geoffrey Best, Mid-Victorian Britain 1851-75, Londres, Weinefeld and Nicholson, 1971, 337 p. 
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Ouvrages spécifiques [modifier]

Charles Dickens et son œuvre [modifier]

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La Maison d'Âpre-Vent [modifier]

Pour trouver d'utiles compléments, voir en ligne Bleak House Page[91], Bleak House Bibliography for 2012, Dickens Universe and adjunct conference sur Dickens, Author and Authorship in 2012[92] et Supplemental Reading About Bleak House[93].

Généralités [modifier]
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Titre [modifier]
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Société, histoire, ville [modifier]
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Thèmes et symboles [modifier]
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Annexes [modifier]

Notes [modifier]

  1. Titre donné par Sylvère Monod. Ce titre est controversé, quoique ayant été largement adopté en France, sans doute parce qu'il émane d'un universitaire spécialiste de Charles Dickens et que sa traduction a été publiée dans la collection La Pléiade. Bleak, en anglais, signifie « désolé », « austère », ce qui rend compte de certaines aspects de la maisonnée, mais non de la chaleur des sentiments de son propriétaire Mr Jarndyce, ni surtout de la personnalité d'Esther Summerson, responsable d'une partie du récit. Le choix de Monod est dû à la constante référence de Mr Jarndyce au vent d'est (East wind) qu'il évoque chaque fois que son humeur s'assombrit, et qui devient un leitmotiv dans le roman. D'ailleurs, la traduction de Mme H. Lorain, disponible sur wikisource, a gardé le titre anglais.
  2. Fréquemment invitée au foyer des Dickens, Mary Louisa Boyle fut une grande amie du romancier, sa prima donna au théâtre selon Charles Lever (en) ; leur admiration réciproque conduisit à une petite affaire amoureuse avec quelque échange de cadeaux. Dickens lui saura toujours gré de l'avoir soutenu alors qu'il démentait les rumeurs, au demeurant fondées, concernant ses difficultés conjugales.
  3. Il s'agit d'une allusion aux chapitres 42-44 de Pickwick Papers.
  4. Traduction adaptée pour rendre compte de la phrase de Dickens : « I think the Giant who said Fie fi fo fum, must have been an impersonation of the Law, Gringing Jack's bones to make his bread, looks so like it! ».
  5. Chapitres 10 avec Tulkinghorn, 16 avec Lady Dedlock, 36 lors de la révélation que Lady Dedlock est la mère d'Esther, 48 avec Tulkinghorn, 58 avec Sir Leicester Dedlock.
  6. L'allusion renvoie aussi aux théories géologiques de l'époque : ainsi, la phrase « ajoutant de nouveaux dépôts aux couches successives de cette boue tenace » conforte les théories Uniformitaristes de Charles Lyell exprimées dans Principles of Geology paru en 1830, mais aussi aux inondations ayant frappé le Northamptonshire en 1830, ici reportées au Lincolnshire pour ajouter à la tristesse humide de Chesney Wold où son propriétaire, Sir Leicester Dedlock, n'a de cesse d'évoquer ce même cataclysme pour déplorer la ruine de la classe dominante
  7. Il y a là un procédé de pathetic fallacy, l'attribution à la nature de sentiments humains : voir John Ruskin, « Of the Pathetic Fallacy », Modern Painters III, 1856, Pathetic Fallacy. Consulté le 13 mai 2013.
  8. Image reprise même par Esther Summerson au chapitre 59.
  9. À ce sujet, la liste des premiers ministres de 1834 à 1868 est éloquente : Melbourne, Peel, Melbourne, Peel, Russell, Russell à nouveau, Derby, Aberdeen, Palmerston, Derby, Palmerston, Russell, Derby, etc..
  10. D'ailleurs apprécié par Dickens, car il a donné son nom à l'un de ses fils.
  11. Dans une lettre du 25 septembre 1853, Dickens écrit : « J'ai l'impression que c'est le portrait le plus ressemblant qui ait jamais été réalisé avec des mots ! […] C'est la copie conforme d'un homme réel ».
  12. Wisk en anglais signifie tout à la fois « passer vite » et « faire disparaître ».

Références [modifier]

  1. Charles Dickens (Sylvère Monod) 1979, p. 41 du catalogue.
  2. Bleak en français, dictionnaire Larousse. Consulté le 11 avril 2013.
  3. a, b, c et d Paul Davis 1999, p. 31.
  4. a, b, c, d et e Paul Schlicke 2000, p. 45.
  5. Paul Davis 1999, p. 30.
  6. La page de David Perdue. Consulté le 6 février 2013.
  7. Charles Dickens, Correspondance, The Pilgrim Edition, vol. 6, p. xi.
  8. Michael Slater, Charles Dickens, Yale University Press, 2009, p. 169, 269.
  9. Jenny Hartley, Charles Dickens and the House of Fallen Women, The University of Michigan, 2010.
  10. Urania Cottage. Consulté le 6 février 2013.
  11. Histoire de la Field Lane Ragged School. Consulté le 13 février 2013.
  12. Charles Dickens et les Ragged Schools. Consulté le 13 février 2013.
  13. a, b, c, d, e, f et g Paul Schlicke 2000, p. 46.
  14. Charles Dickens, un ami de la Suisse. Consulté le 15 avril 2013.
  15. Paul-Émile Schazmann, Charles Dickens ses séjours en Suisse, Lausanne, édité par l’Office National Suisse du Tourisme, 1972.
  16. (en) Juliet Barker, The Brontës, Londres, St. Martin's Press, 1995 (réimpr. 1996), 1003 p. (ISBN 0-312-14555-1) , p. 63, 112, 155, 160-161, 177, 416, 554, 664.
  17. Charles Dickens, Lettre à Miss Angela Coutts, 16 mars 1851.
  18. Mary Louisa Boyle. Consulté le 14 avril 2013.
  19. Charles Dickens, Lettre à Mary Boyle, 21 février 1851.
  20. Charles Dickens|Lettre à Angela Burdett-Coutts, 17 août 1851.
  21. Charles Dickens, Lettre à Henry Austin, 7 octobre 1851.
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