La Laitière et le Pot au lait

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La Laitière et le pot au lait
Image illustrative de l'article La Laitière et le Pot au lait
illustration de Gustave Doré

Auteur Jean de La Fontaine
Genre Fable
Pays d'origine Drapeau de la France France
Lieu de parution Paris
Éditeur Claude Barbin
Date de parution 1678

La Laitière et le pot au lait est la neuvième fable du livre VII du second recueil des Fables de La Fontaine, édité pour la première fois en 1678.

Dessin de Grandville

Sources[modifier | modifier le code]

La Fontaine s'est inspiré[1] d'une fable de Bonaventure des Périers intitulée « Comparaison des alquemistes à la bonne femme qui portait une potée de lait au marché » (1558)[n 1].

Bonaventure des Périers s'était lui-même inspiré d'une fable de Nicolas de Pergame, auteur du Dialogus creaturarum moralisatus (1482). Dans celle-ci, une jeune femme, transportant du lait à la ville, s'arrête au bord d'un fossé et se met à imaginer de fructueuses plus-values. De profit en profit, elle en arrive à l'opulence et fait un beau mariage :

« Étant ainsi merveilleusement charmée et ravie par cette rêverie intérieure, et songeant quelle grande joie elle aurait à se voir conduite à l'église par son mari à cheval, elle s'écria: "Allons! Allons!" En ce disant, elle frappa la terre de son pied, croyant éperonner le cheval; mais son pied glissa; elle tomba dans le fossé, et tout son lait se répandit[2]. »

Nicolas de Pergame avait emprunté son sujet à Jacques de Vitry, qui utilise une histoire similaire dans un exemplum recueilli dans ses Sermones vulgares (1240), mais la raison du faux mouvement est légèrement différente :

« Elle s'arrête au bord d'un fossé et calcule ce qu'elle pourra bien acheter avec le produit de la vente. Elle achèterait un poussin et le nourrirait jusqu'à ce qu'il devienne une poule, dont les œufs lui donneraient nombre de poussins; ceux-ci vendus, elle achèterait un porc qu'elle engraisserait et qu'elle vendrait pour acheter un poulain et elle le nourrirait jusqu'à ce qu'on puisse monter dessus: "Je le monterai et le conduirai au pâturage en disant Io! Io! ". En disant cela, elle se mit à bouger les pieds et les talons comme si elle avait des éperons et se mit à battre des mains de joie[3]. »

Selon Max Müller[4], cette histoire est en fait une variante d'un récit du Pañchatantra, « Le Brâhmane qui brisa les pots »[n 2]. Jacques de Vitry aurait pris connaissance de cet ouvrage indien alors qu'il était évêque de Saint-Jean d’Acre, en Palestine, entre 1216 et 1226. De fait, la parenté entre les deux récits est évidente :

« Dans chacun de ces récits, nous sommes en présence d'un personnage pauvre qui, à partir d'un bien extrêmement modeste en sa possession, imagine une série de transactions marchandes très fructueuses grâce auxquelles il arrive à l'opulence. Et c'est au moment précis où il jouit de cette situation qu'un mouvement moteur parasite, engendré par son excitation ou sa colère, lui fait perdre le peu qu'il possédait[5]. »

Le texte indien du Pañchatantra, rédigé vers IIIe siècle av. J.-C., a été traduit en persan en 570. Il a ensuite fait l'objet d'une traduction-adaptation en arabe vers 750, sous le titre Kalîla et Dimna, ouvrage qui sera ensuite traduit en grec et en hébreu. Ce livre est traduit en espagnol en 1251 sous le titre Calila y Dimna.

Un certain nombre des récits du Calila y Dimna seront repris dans El Conde Lucanor, un recueil d'exempla et de contes moralisants rédigé par Don Juan Manuel vers 1335. On y trouve cette fable dans le septième exemplum : il s'agit d'une femme qui va au marché, avec un pot de miel sur la tête, et qui, imaginant les fructueuses opérations qu'elle fera avec l'argent de la vente, s'enthousiasme au point qu'elle éclate de rire et se frappe le front, brisant ainsi le pot[6].

Une autre traduction du texte arabe est faite en latin en 1278, par Jean de Capoue sous le titre Directorium Humanae Vitae. En 1644, Gilbert Gaulmin traduit en français une version persane du Pañchatantra, qu'il publie sous le titre Le Livre des lumières ou la Conduite des Rois, composée par le sage Pilpay Indien, traduite en français par David Sahid, d’Ispahan, ville capitale de Perse[7]. Le jésuite Pierre Poussines en fait aussi une traduction en 1666 sous le titre Specimen sapientiæ Indorum veterum (Modèle de la sagesse des anciens Indiens), mais en se basant sur la version grecque de Syméon Seth[8]. La Fontaine reconnaît sa dette à l'égard de la source indienne dans la préface de sa seconde collection de Fables et fait plusieurs fois mention de Pilpay (XII, 2 ; XII, 15), mais cette fable ne fait pas partie de ces recueils.

Cette histoire est évoquée par Rabelais dans son Gargantua (1535), mais le héros en est un cordonnier : « J'ay grand peur que toute cette entreprinse sera semblable à la farce du pot au laict, duquel un cordonnier se faisoit riche par resverie; puis, le pot cassé, n'eut de quoy disner. »[9].

Illustrations[modifier | modifier le code]

Les Fables de La Fontaine furent abondamment représentées en peinture, en gravure, en tapisserie et en fresque :

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Et ne les (les Alquemistes) sauroit-on mieux comparer qu'à une bonne femme qui portoit une potée de laict au marché, faisant son compte ainsi: qu'elle la vendroit deux liards: de ces deux liards elle en achèteroit une douzaine d'œufs, lesquels elle mettroit couver, et en auroit une douzaine de poussins: ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner: ces chapons vaudroient cinq sols la piece, ce seroit un escu et plus, dont elle achèteroit deux cochons, male et femelle: qui deviendroient grands et en feroient une douzaine d'autres, qu'elle vendroit vingt sols la pièce; après les avoir nourris quelque temps, ce seroient douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau poulain, lequel croistroit et deviendroit tant gentil: il sauteroit et feroit Hin. Et en disant Hin, la bonne femme, de l'aise qu'elle avoit en son compte, se prit à faire la ruade que feroit son poulain: et en ce faisant sa potée de laict va tomber, et se répandit toute. Et voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son poulain, tous par terre. » Nouvelles recreations et joyeux devis
  2. « Dans la ville de Dévikota, il y avait un brâhmane nommé Dévasarman. Pendant l'équinoxe du printemps, ce brâhmane trouva un plat qui était plein de farine d'orge. Il prit ce plat; puis il alla coucher chez un potier, dans un hangar où il y avait une grande quantité de vases. Pour garder sa farine, il prit un bâton qu'il tint dans sa main, et, pendant la nuit, il fit ces réflexions: « Si je vends ce plat de farine, j'en aurai dix kapardakas; avec ces dix kapardakas, j'achèterai des jarres, des plats et d'autres ustensiles, que je revendrai. Après avoir ainsi augmenté peu à peu mon capital, j'achèterai du bétel, des vêtements et différents objets. Je revendrai tout cela, et, quand j'aurai amassé une grande somme d'argent, j'épouserai quatre femmes. Je m'attacherai de préférence à celle qui sera la plus belle; et, lorsque ses rivales jalouses lui chercheront querelle, je ne pourrai pas retenir ma colère, et je les frapperai ainsi avec mon bâton. » En disant ces mots, il se leva et lança son bâton. Le plat d'orge fut mis en morceaux, et une grande quantité de vases furent brisés. Le potier accourut à ce bruit, et, voyant ses pots dans un pareil état, il fit des reproches au brâhmane, et le chassa de son hangar. » Texte dans Edouard Lancereau, Hitopadesa ou l'instruction utile. Traduit du sanscrit. Paris, Jannet, 1855, p. 182. En ligne

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Références[modifier | modifier le code]

  1. La Fontaine, Fables. Tome second, par Pierre Michel et Maurice Martin, Paris, Bordas, 1967, p. 43.
  2. Texte traduit du latin dans Henri Régnier, Œuvres de J. de La Fontaine, tome 2, Paris, Hachette, 1884, p. 148. Cité par Christian Vandendorpe, « Actions manquées et imaginaire », p. 4.
  3. Jacques de Vitry, The exempla or Illustrative stories from the sermones vulgares, Edités par Thomas F. Crane, New York: Burt Franklin, 1971, p. 20.
  4. Max Müller, « On the migration of fables » in Chips from a german workshop, IV, New York, 1876, p. 139-198.
  5. Christian Vandendorpe, « Actions manquées et imaginaire », p. 5.
  6. (es) Don Juan Manuel El Conde Lucanor, Exemplum 7.
  7. Auguste Louis Armand Loiseleur-Deslongchamps, Essai sur les fables indiennes et sur leur introduction en Europe, 1838
  8. Nicole Cottard, « Le Livre de Kalila et Dimna », dans Jean Glenisson, Le livre au Moyen Âge, Brepols, 1988, p. 144-145.
  9. Rabelais, Gargantua, Livre I, chap. XXXIII, p. 121
  10. Archives de Paris : VR 573
  11. Alain Valtat, Catalogue raisonné du peintre Geoffroy Dauvergne, éditions Levana, Sceaux, 1996, XIX - p. 338-347.