La Grande Illusion

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La Grande Illusion

Réalisation Jean Renoir
Scénario Charles Spaak
Jean Renoir
Acteurs principaux
Sociétés de production R.A.C.
Pays d’origine Drapeau de la France France
Genre Guerre, drame
Sortie 1937
Durée 114 min

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

La Grande Illusion est un film français de Jean Renoir sorti en 1937. Ce film est considéré comme un chef d'œuvre du cinéma français et du cinéma mondial[1],[2].

Synopsis[modifier | modifier le code]

Pendant la Première Guerre mondiale, l'avion du lieutenant Maréchal et du capitaine de Boëldieu est abattu par le commandant von Rauffenstein, un aristocrate connaissant par hasard la famille du capitaine de Boëldieu. Les deux officiers français sont envoyés dans un camp en Allemagne. Là, ils retrouvent de nombreux prisonniers français, britanniques, et russes, de tous grades et issus de différents milieux sociaux. Ensemble, les prisonniers organisent différentes activités, partagent leurs maigres ressources et vivent au rythme des nouvelles de l'armée française qui prend et perd successivement des positions sur le front nord, notamment lors de la bataille de Douaumont. La chambrée, outre Maréchal et Boëldieu, regroupe également le lieutenant Demolder, un amoureux des lettres, le lieutenant Rosenthal, fils d'une riche famille juive dans les finances, un ingénieur du cadastre et Cartier, un sergent populaire et volubile. Ils décident de s'échapper du Lager en creusant un tunnel dans des conditions périlleuses. La veille de leur évasion, le sort veut qu'ils soient transférés dans un autre camp.

Les mois passent. Maréchal et Boëldieu, après diverses tentatives d'évasion avortées, sont transférés dans un ultime camp fortifié en montagne, où ils ont la surprise de découvrir qu'il est dirigé par von Rauffenstein, maintenant infirme après une grave blessure et inapte au service actif. Ils retrouvent également, par hasard Rosenthal. Les deux officiers aristocrates se respectent et fraternisent plus ou moins, ayant en commun leur milieu et leur éducation, sous le regard de Maréchal l'ouvrier et de Rosenthal le fils de banquier juif. Poursuivant leur projet d'évasion, Maréchal et Boëldieu montent un stratagème raffiné pour s'échapper, mais un certain honneur personnel vis-à-vis à la fois de von Rauffenstein et Maréchal, pousse Boëldieu à se sacrifier pour couvrir la fuite de Maréchal et Rosenthal. L'évasion des deux compères réussit, mais Boëldieu est abattu par accident par von Rauffenstein, forcé par le devoir de tirer en direction de celui qui était devenu presque un ami.

Dans leur fuite vers la Suisse à travers la campagne allemande, dans le froid et la neige, affamés et épuisés, Maréchal et Rosenthal sont accueillis dans une fermette par Elsa, une jeune femme qui élève seule sa fille Lotte et mène au mieux l'exploitation. Tous les hommes de la famille d'Elsa sont morts à la guerre, dans des batailles qui sont autant de grandes victoires allemandes. Rosenthal, blessé, et Maréchal décident de passer quelques semaines là pour reprendre des forces avant de reprendre leur route. Maréchal tombe amoureux d'Elsa, laquelle revit par la présence des pas d'un homme dans sa maison. Le soir de Noël, ils passent la nuit ensemble. Le jour du départ arrive, Maréchal, avec Rosenthal, reprend sa route vers la Suisse, tout en promettant à Elsa de revenir après la guerre, s'il vit toujours. Ensemble, ils franchissent finalement la frontière suisse.

Le scénario initial prévoyait une séquence supplémentaire : en se séparant, Maréchal et Rosenthal se donnaient rendez-vous dans un grand restaurant parisien pour fêter la victoire. Au jour dit, les deux chaises restaient vides, sans qu'on sache s'ils avaient renoncé à continuer à fraterniser, la paix revenue, ni s'ils avaient été tués ou épargnés.

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Distribution[modifier | modifier le code]

Genèse du film[modifier | modifier le code]

Le film devait initialement s'appeler Les Aventures du lieutenant Maréchal, ce personnage étant le seul présent du début à la fin. Le scénario d'origine se concentrait sur les relations du lieutenant Maréchal et du capitaine de Boëldieu.

Le titre de ce film reprend littéralement celui d'un essai de Norman Angell, La Grande Illusion, paru en France en 1910 et ayant connu un succès mondial[4]. Renoir précisa qu'il avait choisi ce titre « parce qu'il ne voulait rien dire de précis »[5].

Le film s'inspire des récits d'évasion du Général Armand Pinsard. Jean Renoir l'a rencontré pendant la Première Guerre mondiale et ce dernier lui a sauvé la vie alors qu'il était pris en chasse par un avion allemand. Les deux hommes se perdent de vue pendant la guerre mais se retrouvent par hasard en 1934 pendant le tournage de Toni. Armand Pinsard raconte alors sa captivité en Allemagne et son évasion à Renoir qui s'en inspire pour écrire un premier scénario avec Charles Spaak. Le projet s'intitule d'abord L'évasion de Pinsard [6],[7].

En 1914, quand commence la Première Guerre mondiale, Jean Renoir est maréchal des logis au 1er régiment de dragons sous les ordres du capitaine Louis Bossut, modèle possible du capitaine de Boëldieu.

Production[modifier | modifier le code]

Jean Renoir a eu beaucoup de difficultés pour financer ce film et n'a pu trouver un producteur que par le soutien de Jean Gabin[6],[7].

Distribution des rôles[modifier | modifier le code]

Jean Renoir a confié les rôles principaux à trois figures emblématiques de l'époque : Pierre Fresnay en aristocrate déclinant, Jean Gabin en titi parisien gouailleur et Erich von Stroheim en officier très rigide, trait accentué par sa minerve. La présence d'Erich von Stroheim a été imposée à Renoir par la production. Renoir a alors développé un personnage sur mesure pour Erich von Stroheim avec Rauffenstein[8].

À la suite d'un malentendu avec Erich von Stroheim, Jean Renoir dut réécrire le scénario alors que le tournage était commencé pour lui donner un rôle plus important car il ne devait faire, à l'origine, qu'une apparition. À l'origine également, le rôle de Boëldieu était écrit pour Louis Jouvet.

La petite Peters, qui interprète le rôle de Lotte, ne vit jamais le film : elle fut emportée par la grippe quelques semaines avant sa sortie[réf. nécessaire].

Sylvain Itkine qui joue le rôle de l'officier prisonnier amateur de Pindare a été membre d'un réseau de renseignements pendant l'Occupation, il fut arrêté par la Gestapo en été 1944 et mourut sous la torture[9].

Tournage[modifier | modifier le code]

Les scènes d'intérieur ont été tournées aux studios de Billancourt et Éclair à Épinay-sur-Seine. Les scènes d'extérieurs ont été tournées à Neuf-Brisach, à la caserne de Colmar, au château du Haut-Kœnigsbourg, dans une ferme près de Ribeauvillé sur les hauteurs de Fréland, et à Chamonix pour la dernière séquence (sans Jean Gabin parti sur un autre film).

Claude Renoir, qui travaillait auprès de son oncle Jean Renoir depuis 1932, fut contraint de quitter le tournage en Alsace pour raison de santé et fut remplacé durant trois semaines par son assistant Jean-Serge Bourgoin.

Musique[modifier | modifier le code]

La trame sonore contient plusieurs mélodies bien connues à l'époque des cultures française, anglaise et allemande :

Diffusion et audience[modifier | modifier le code]

Lors de sa présentation publique, le film fut amputé de 18 minutes, il ne fut projeté en version complète qu'au cours d'un festival organisé à Bruxelles en 1958. Au lendemain de la première au cinéma Marivaux, le film a été projeté sans interruption de 10 heures à 2 heures du matin. Le film a fait salle comble à chaque séance et a battu tous les records de fréquentation : 1,55 million de francs en quatre semaines, 200 000 spectateurs en deux mois dans une seule salle, meilleure recette de l'année 1937[réf. nécessaire].

Le film fut projeté exceptionnellement à la Maison-Blanche à Washington pour l'anniversaire de Mme Roosevelt. Le film est resté trente-six semaines à l'affiche d'une salle new-yorkaise. Jusque vers 1970, il était toujours dans la liste des 10 meilleurs films de tous les temps. Souvent cité dans les films les plus importants du cinéma mondial, il fait partie des rares films entrés dans les collections permanentes du Museum of Modern Art (MoMA) de New York[2].

Censure[modifier | modifier le code]

Ce film fut interdit en Allemagne par le régime nazi et en France par les autorités d’occupation le [réf. nécessaire].

En raison de l'esprit pacifiste, revendiqué par Jean Renoir, et de l'idée de fraternisation entre les peuples, ce film fut interdit en France et dans l'Europe occupée pendant la Seconde Guerre mondiale[réf. nécessaire].

Copie du film[modifier | modifier le code]

La cinémathèque de Toulouse a récupéré le négatif original du film dans les années 1970 auprès des archives du film soviétique. Ce négatif avait vraisemblablement été récupéré à Berlin en 1945 par les Soviétiques. C'est ce négatif qui a permis de mettre au point une version restaurée du film en 2012[10].

Analyse[modifier | modifier le code]

Le Château du Haut-Kœnigsbourg où fut tournée une partie du film.

Titre[modifier | modifier le code]

La signification du titre du film a longtemps suscité des discussions : la « grande illusion » s'applique-t-elle à la durée de la guerre, dont personne ne s'attendait à ce qu'elle soit si longue ? Ou concerne-t-elle les relations entre les personnages (le rapprochement factice des classes sociales par la guerre, l'entente entre aristocrates malgré le conflit de leurs patries respectives) ? L'illusion dont parle le titre serait celle des frontières, qui ne séparent pas des nations ou des territoires, mais qui sont avant tout sociales. Dans la dernière séquence de dialogue entre les deux évadés qui s'approchent de la frontière suisse, à Maréchal qui parle de la guerre en disant « En espérant que c'est la dernière », Rosenthal répond : « Ah ! tu te fais des illusions ! ». Enfin, dans le dernier plan dans la neige, aucune image ne montre que la frontière suisse a été dépassée (mais les soldats allemands renoncent à leur tirer dessus car ils considèrent qu'ils sont en Suisse). Une troisième hypothèse voudrait que l'illusion soit celle de la « Der des Der » qu'évoque Maréchal, aussitôt contredit par Rosenthal. En effet le film date de 1937, alors que le nationalisme est à son comble et que l'accession d'Hitler au pouvoir en 1933 laisse déjà présager une nouvelle guerre.

Thèmes[modifier | modifier le code]

Ce film décrit des personnages fortement typés, (deux aristocrates, un titi parisien, un couturier et fils de banquier juif, un acteur, un instituteur, un ingénieur, etc.) lors de la Première Guerre mondiale. Ce film qui montre la fin de l'aristocratie française et allemande, s'attache à présenter les rapports de force et les affinités entre les différentes classes sociales au-delà des frontières et des conflits. La Grande Illusion n'est d'ailleurs ni un film d'aventures, ni même un film de guerre (il n'y a aucune scène de combat).

Le film est interprété comme une charge contre les nationalismes et l'antisémitisme[11].

Il a également été interprété comme un œuvre pacifiste et il a d'ailleurs été interdit en 1940 par les autorités d'occupation pour cette raison[11].

Il est une scène dans laquelle on peut remarquer une reconnaissance des classes sociales. Après avoir accueilli les deux français avec une courtoisie qui déjà montre l’orientation humaniste du film, le Capitaine Rauffenstein les invite à partager la table que l’on prépare, là, au QG de cette escadrille allemande. Un plan rapproché poitrine montre alors les deux officiers côté à côte, échangeant quelques affinités, puis un autre plan, de même échelle, montre le lieutenant Maréchal et l’officier allemand assis à côté de lui dans la même relation d’affinités, l'Allemand proposant d'abord très courtoisement de couper la viande du lieutenant maréchal quelque peu handicapé dans la manipulation de ses couverts par un bras blessé, puis évoquant, sur un « sans blague ! » de Maréchal, à la sonorité gouailleuse, le fait d'avoir travaillé tous deux en France dans la même branche, la mécanique.

Dans le film, Maréchal fait allusion au Comte de Monte-Cristo (18e minute), néanmoins il s'agit du premier film à traiter essentiellement d'une évasion. Il fut sans doute une source d'inspiration pour La Grande Évasion (film, 1963)[réf. souhaitée].

L'histoire ne montre aucun personnage négatif : combattants ou gardiens ; les prisonniers alliés font leur devoir avec conscience mais sans héroïsme excessif, Boëldieu excepté. Tels qu'ils sont présentés, les camps de prisonniers de 1914-1918 ne donnent pas l'impression d'un épouvantable enfer (au moins les camps d'officiers).

Réception critique[modifier | modifier le code]

Le film est vivement critiqué par Louis Ferdinand Céline dans son pamphlet antisémite Bagatelles pour un massacre, au motif qu'un juif ne saurait être aussi sympathique que le lieutenant Rosenthal[12].

Distinctions[modifier | modifier le code]

  • Prix du meilleur ensemble artistique à l'exposition internationale d'art cinématographique de Venise (Ve Mostra de Venise (1937)).
  • Prix du meilleur film étranger décerné par la critique américaine en 1938.

Autour du film[modifier | modifier le code]

Procès[modifier | modifier le code]

L'écrivain Jean des Vallières, auteur en 1931 du Le Cavalier Scharnorst, a accusé Jean Renoir et Charles Spaak d'avoir plagié son ouvrage. De nombreuses similitudes existent en effet entre le film et le roman mais le jugement final dédouane Renoir[7].

Véracité historique[modifier | modifier le code]

Une carte affichée sur un mur montre l'Allemagne avec ses frontières d'après 1919, c'est-à-dire celles de la République de Weimar alors que le portait de l'empereur allemand Guillaume II apparaît de nombreuses fois sur les murs, et que plusieurs éléments laissent penser que l'action semble avoir lieu en 1916. Le film mentionne en effet la perte puis la reprise de Douaumont. L'action s'étale sur plusieurs mois, compte tenu des changements de camps et tentatives d'évasion des personnages, sans compter le séjour à la ferme qui couvre Noël (1916 ou 1917)[réf. nécessaire].

Parallèlement, les prisonniers russes reçoivent une caisse de l'impératrice russe (qu'ils espèrent renfermer de la nourriture et qui contient en réalité des livres), ce qui atteste d'une action se déroulant avant les événements de la révolution russe de 1917.

Il n'y a jamais eu d'escadrille MF 902 (celle de Maréchal) mais cette dénomination correspond bien au système en vigueur en 1914-1918 car Renoir, qui fut aviateur, a pris soin d'utiliser un numéro non attribué, la série n'ayant pas atteint 600.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Nomination aux Oscars en 1939
  2. a et b MoMA Highlights, ouvrage collectif, éditions du Museum of Modern Art, New York, 1999, (ISBN 0-87070-098-7) p.132.
  3. (en) La Grande Illusion sur l’Internet Movie Database
  4. Norman Angell, La Grande Illusion, Paris, Librairie Hachette,‎ 1910, cité par Philippe Simonnot, L'erreur économique : Comment économistes et politiques se trompent et nous trompent, Paris, Denoël, coll. « Médiations GF »,‎ 15 janvier 2004, 412 p. (ISBN 2207253147 et 978-2207253144), p. 52
  5. Claude Beylie - 1975 Jean Renoir, le spectacle, la vie p.  56
  6. a et b François Truffaut, « Jean Renoir, sur "La Grande Illusion" », dans Classiques du cinéma, Balland,‎ avril 1974 réédité dans François Truffaut, Le plaisir des yeux, Flammarion,‎ 1987, p. 102-109
  7. a, b et c Stéphane Launey, « Jean Renoir sous l’uniforme », Revue historique des armées, no 259,‎ 2010, p. 79-92 (lire en ligne)
  8. Noémie Luciani, « "La Grande Illusion" : à la redécouverte d'un des chefs-d’œuvre de Jean Renoir, dans une copie restaurée », Le Monde,‎ 15 février 2012 (lire en ligne)
  9. Commentaire du film sur le DVD
  10. Éric Libiot, « L'incroyable histoire de la Grande Illusion », L'Express,‎ 15 février 2012 (lire en ligne)
  11. a et b Charlotte Garson, « Cinéma », Étvdes, no 416,‎ mars 2012, p. 394-402 (lire en ligne)
  12. Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, Denoël,‎ 1941, p. 164-168

Liens externes[modifier | modifier le code]