La Dernière Tentation du Christ (roman)

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La Dernière Tentation du Christ
Auteur Nikos Kazantzaki
Genre Roman
Version originale
Titre original Ο τελευταίος πειρασμός
Langue originale Grecque
Pays d'origine Drapeau de la Grèce Grèce
Lieu de parution original Athènes
Date de parution originale 1954
Version française
Traducteur Michel Saunier
Lieu de parution Paris
Éditeur Plon
Collection Presses Pocket
Nombre de pages 510
ISBN 2-266-01120-0
Chronologie
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La Dernière Tentation du Christ (Ο τελευταίος πειρασμός, O telefteos pirasmos) est un roman écrit par l'écrivain grec Nikos Kazantzaki. Publié en 1954 en Grèce, il paraît en 1959 en France. Ce roman met en scène notamment la tentation à laquelle est soumis Jésus agonisant sur la croix.

Dès la publication du roman, les autorités chrétiennes (catholique et orthodoxe) réagissent violemment contre le livre et l'auteur, l'accusant notamment de blasphème. Le Vatican place le roman dès 1954 à l'Index Librorum Prohibitorum, la liste des œuvres prohibées.

En 1988, sort en salle le film du réalisateur américain Martin Scorsese La Dernière Tentation du Christ qui en est l'adaptation fidèle et fait l'objet de nouvelles réactions négatives de la part des autorités et associations religieuses.

Structure[modifier | modifier le code]

Le roman est précédé d'une préface de l'auteur postérieure à la première édition du roman[1], dans laquelle il expose les principes qui ont présidé à son écriture : le Christ offre une double nature, charnelle et spirituelle, commune à chaque Homme, qui devient à cet exemple le siège d'une lutte entre ces deux natures : « Depuis ma jeunesse, mon angoisse première […] a été celle-ci : la lutte incessante et impitoyable entre la chair et l'esprit », préface p.7.

Le roman en lui-même, long de 510 pages dans l'édition Pocket (Plon), se compose de 33 chapitres de longueur sensiblement égale. De même qu'il avait utilisé ce nombre pour son Odyssée (33333 vers), Kazantzaki propose un lien évident entre le nombre de chapitres et l'âge auquel la tradition fait mourir Jésus.

Résumé[modifier | modifier le code]

L'intrigue se déroule durant les derniers mois du ministère de Jésus. Au début du roman, Jésus apparaît comme un homme empli de doutes, de craintes et de tourments intérieurs. Il est alors charpentier, fabriquant pour les Romains les croix destinées destinées au supplice des Juifs insurgés.

Le récit suit de très près les récits évangéliques (notamment l'Évangile selon Matthieu), même s'il prend certaines libertés avec la tradition (Un Jésus dépeint comme un être humain comme les autres, né d'une femme et amoureux de Marie Madeleine.) La rencontre avec Jean le Baptiste est le moment charnière du roman : Jésus revenant après la tentation au désert (dont l'existence explique le fait que celle sur la croix puisse être qualifiée de « dernière »), il apparaît alors comme un homme résolu qui entre dans la tragédie de son destin. C'est à ce moment, l'intrigue se rapprochant de la vision gnostique développée dans l'Évangile de Judas, qu'il pousse Judas à le trahir afin qu'il soit crucifié et que la prophétie puisse s'accomplir[2].

Dans la dernière partie du roman (54 pages sur 510[3]), Nikos Kazantzaki revisite les dernières heures de la vie du Christ. En pleine agonie sur la Croix, Jésus est soumis à une ultime tentation : l'idée qu'il aurait en fait vécu la vie d'un homme ordinaire, marié avec des enfants. Cette vie est racontée jusqu'à ce que Jésus se ressaisisse et dise, avant de mourir : "Tout est accompli" conformément aux Évangiles. C'est ce dernier court épisode qui donne son titre au roman. Ce paradoxe apparent est à analyser et comprendre pour saisir toute la finalité de l'œuvre.

Personnages principaux [modifier | modifier le code]

  • Jésus : personnage central du roman, décrit selon le « humain, trop humain » nietzschéen[4], est en proie au doute jusqu'au au moment de sa crucifixion.
  • Marie-Madeleine : La cousine de Jésus. Ayant été rejetée par Jésus qui lui refuse le mariage et une vie normale, elle se prostitue[5]. À travers leur relation apparait la possibilité d'un Jésus vivant une vie terrestre normale.
  • Judas : Partisan zélote, souvent désigné sous le sobriquet de « rouquin ». Il naît entre Jésus et lui une véritable amitié qui le poussera à accepter de le trahir[6]. À travers leur relation apparait la possibilité d'un Jésus combattant contre l'occupant romain.
  • Jean le Baptiste : Celui qui convainc Jésus de devoir réaliser son destin divin[7].
  • Paul : l'Apôtre qui n'a pas connu Jésus mais qui, alors que celui-ci est au cœur de sa vie « normale » lors de sa dernière tentation, proclame que l'Église existe malgré lui[8] et expose, en creux, sa lâcheté.

Écriture et édition[modifier | modifier le code]

Le roman expose un thème qui a la faveur de N. Kazantzaki[9] : la vie, la prédication et la Passion d'un Jésus Christ déchiré entre son humanité et sa divinité. Ainsi, dès 1921, il lui consacre une tragédie, Christos. En 1948, il écrit le roman Le Christ recrucifié (ou La Passion grecque). La première version de La Dernière Tentation est rédigée en 1942 à Égine, sous le titre Les Mémoires du Christ. Le roman prend sa forme finale à Antibes en 1950-1951, ville où l'auteur a écrit la majeur partie de ses romans les plus connus. La première édition se fait à cette date en Norvège. Puis Kazantzaki parvient à le faire éditer dans son pays natal, la Grèce en 1954.

La traduction en langue française est assurée par Michel Saunier[10], traducteur de nombreuses œuvres d'auteurs grecs contemporains. Le livre paraît en France en 1959 chez la maison Librairie Plon. Il est à noter que si le titre du roman est La Dernière Tentation (Ο τελευταίος πειρασμός) en Langue grecque, il est bien La Dernière Tentation du Christ en Langue française. On peut considérer que c'est la parution de ce livre en France qui a marqué la véritable diffusion internationale de l'œuvre[11]. Enfin, le roman est dédié à « Marie Bonaparte, écrivain, princesse Georges de Grèce » bien qu'aucune indication n'en est portée dans l'édition française[12].

Accueil[modifier | modifier le code]

Réactions négatives[modifier | modifier le code]

Bien que l'histoire ne contredit en aucun point le Nouveau Testament, le livre fait scandale dès sa sortie. En effet, Jésus y est décrit comme un homme comme un autre, empli de doutes et de peurs, amoureux de Marie-Madeleine et cédant à la tentation d’être humain. Bien plus, à travers cette « double nature du Christ » au cœur du roman, ressurgissent ces idées nestorianistes qui furent dénoncées par l'Église comme une hérésie lors du concile d'Éphèse[13] de 431. Cette doctrine affirmait que deux personnes, l'une divine, l'autre humaine, coexistaient en Jésus-Christ. Les autorités chrétiennes réagissent violemment contre l'auteur : l'Église grecque orthodoxe menace d'excommunier l'écrivain tandis que le Vatican porte le roman à l'Index Librorum Prohibitorum, la liste des œuvres prohibées[14]. Néanmoins, si l'Église grecque tente d'en faire interdire la diffusion en Grèce en vertu de lois sur le blasphème en vigueur dans ce pays[15], elle ne parvient pas à ses fins et l'œuvre reste autorisée à la vente. Ces condamnations formulées par les autorités religieuses orthodoxe et catholique se sont de nouveau exprimées lors de l'adaptation faite au cinéma par Martin Scorsese. La sortie en salle est l'occasion d'attentats en 1988 en France blessant plusieurs personnes et en tuant une.

Réactions positives[modifier | modifier le code]

Il peut être considéré que l'oeuvre de Kazantzaki en général et la Dernière Tentation en particulier a ouvert la voie à de nombreux auteurs sur une ré-interprétation de la vie de Jésus au niveau littéraire[16]. Ainsi, Jésus peut devenir sujet littéraire au même titre que tout personnage historique.

adaptations[modifier | modifier le code]

  • Martin Scorsese a adapté l'histoire dans son film de même nom sorti en 1988. À la suite de sa sortie, des fondamentalistes catholiques lancent des cocktails Molotov contre deux cinéma parisiens et un à Besançon. Le 22 octobre, l'Attentat du cinéma Saint-Michel fait 14 blessés.
  • Une adaptation théâtrale en langue grecque a été donnée en 2003 au théâtre national de Grèce (à Athènes) sous la conduite de Sotiris Hatzakis[17].
  • En 1984, une adaptation sous forme d'opéra (livret de Sidney Berger) a été produite dans une église à Miwaukee aux États-Unis par des membres du Lake Opera[17].
  • Dans le second épisode de la série d'animation Moral Orel' diffusée sur la chaîne Adult Swim, le roman fait partie des nombreux livres brûlés par les censeurs qui utilisent une copie de La Dernière Tentation en guise de torche de fortune.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Devant l'esclandre que suscita la parution de La Dernière Tentation, Kazantzaki ajouta un avant-propos qui livre la clé d'interprétation du roman. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Universitaires de Limoges‬, 2002, p.180.
  2. « En somme, « Judas sert objectivement la cause du salut » Évangile selon Judas, Maurice Chappaz, Paris, Gallimard, 2001, p. 94 ; il « est l’agent double de l’Évangile. Payé par le diable, subsidié par la Providence » Évangile selon Judas, Maurice Chappaz, Paris, Gallimard, 2001, p.81.
  3. « Ce n'est pas par hasard que sur les 510 pages du roman [...], la scène essentielle de la dernière tentation n'occupe que 54 pages [...]. En effet, pour montrer la vie banale du Christ-père de famille jusqu'à sa vieillesse, ces quelques pages suffisent largement et insinuent l'absence d'intérêt dans sa vie de petit-bourgeois, censée pourtant durer plus de quarante ans. C'est bien, au demeurant, la seule tentation à laquelle on comprend que Jésus puisse peut-être céder. » Réflexions sur «La dernière tentation», Jean Kontaxopoulos, Revue Le Regard crétois, n° 22 - décembre 2000
  4. « Dans La dernière tentation du Christ [...], Nikos Kazantzaki (1883-1957) propose de le reprendre sous l'angle d'un Jésus « humain, trop humain ». Introduction à la théologie systématique, Pierre Bühler, Paris, Labor et fides, 2008, p.479, note 32.
  5. « Peut-être y a-t-il [...] un lien plus obscur entre eux – le lien de ceux qui partagent le mal : elle, prostituée, lui, crucifieur/crucifié. Comme si l'on abordait, ici, au cœur de « cette zone trouble où règnent l'équivoque et l'incertitude » - pour reprendre l'expression de Marek Bieńczyk. Comme si l'on touchait, ici, au principe même du sacrum – entre prostitution et sacrifice. » Comme en écho à la treizième rencontre... (autour de La Dernière Tentation de Nikos Kazantzaki), Bee Formentelli, article paru dans la revue l'Atelier du roman n°70, juin 2012, p.116
  6. « Judas est l'antithèse de Jésus. Lorsqu'il exige de Jésus qu'il use de son corps pour combattre Rome, ce dernier répond qu'il usera de son âme pour affronter le péché. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Universitaires de Limoges‬, 2002, p.185.
  7. « Judas et, dans une moindre mesure, Jean-Baptise ont pour tâche de permettre au romancier de situer Jésus sur l'échiquier politique et institutionnel. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Universitaires de Limoges‬, 2002, p.186.
  8. « Dans La dernière tentation, où l'on voit Paul, qui incarne l'Eglise institutionnalisée, dire à Jésus : «Moi, à force d'entêtement, de passion et de foi, je forge la vérité. Je ne m'efforce pas de la trouver, je la fabrique. […] Je deviendrai ton apôtre, que tu le veuilles ou non. Je te fabriquerai toi, ta vie, ton enseignement, ta crucifixion et ta résurrection, comme je l'entendrai. […] Qui te demande ton avis ? Je n'ai pas besoin de ta permission. Qu'as-tu à te mêler de mon travail ? » (pp.491 à 493). Paul est ainsi présenté comme l'«inventeur», en quelque sorte, du christianisme. » Réflexions sur «La dernière tentation», Jean Kontaxopoulos, Le Regard crétois, n° 22 - décembre 2000.
  9. « Kazantzaki n'a jamais cessé d’être fasciné par celui qui allait un jour devenir le protagoniste de La Dernière Tentation. Dès 1921, il lui consacre une tragédie, Christos, où la Résurrection est relatée par les apôtres et Marie-Madeleine. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Universitaires de Limoges‬, 2002, p.179.
  10. « Saunier (Michel) : Professeur de grec moderne, auteur d'une thèse de doctorat défendue en 1975 […], directeur de l'Institut d'Études néohelléniques de l'Université de Paris IV-Sorbonne, Michel Saunier a publié plusieurs traductions françaises d'auteurs grecs modernes : […], Nikos Kazantzaki (La Dernière Tentation, 1982 ; Lettre au Greco, 1983) » Patrimoine littéraire européen : Index général, Jean-Claude Polet, De Boeck Université, Bruxelles, 2000, p.550.
  11. « La Dernière Tentation du Christ [...] connut bien des vicissitudes avant de s'imposer au public. Achevé en avril 1951, ce roman a d'abord vu le jour en Norvège et en Suède, avant de paraître en Grèce et d’être mis à l'index en avril 1954. c'est la traduction français de 1959 qui lui a permis de véritablement connaître la consécration. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Universitaires de Limoges‬, 2002, p.179.
  12. Voir sur le Site du Musée Nikos Kazantzaki
  13. « Selon le R. P. Ferdinando Castelli, Kazantzaki fut excommunié parce qu'il aurait repris à son compte l'hérésie nestorienne condamnée aux conciles d'Ephèse (en 431) et de Calcédoine (451). En d'autres termes, on lui reprochait de voir en Jésus un être humain, né d'une femme, et dans lequel le Verbe habitait comme dans un temple. » Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Universitaires de Limoges‬, 2002, p.180.
  14. Citation tirée de papiers de Nikos Kazantzaki et publiée par sa femme Eleni après son décès : « Reçu hier un télégramme de mon éditeur allemand : La dernière tentation est mis en à l'index papal. L'étroitesse d'esprit et de cœur des hommes m'étonne toujours. Voilà un livre que j'ai écrit dans un état de grande exaltation religieuse, avec un amour ardent pour le Christ, et voilà que le représentant du Christ, le Pape, ne comprend rien et le condamne ! Il est dans l'ordre des choses que je sois condamné par la mesquinerie de ce monde d'esclaves. », Eleni N. Kazantzaki, Einsame Freiheit. Biographie aus Briefen, Francfort-Berlin, Ullstein, 1991, p.503.
  15. « Le blasphème est [...] visé par l'article 198 du code pénal grec : "1. Toute personne qui, d'une manière ou d'une autre, insulte publiquement et avec malveillance Dieu est passible de deux ans de prison." "2. En sus des cas visés par le paragraphe 1, toute personne qui manifeste publiquement, de manière blasphématoire, un manque de respect à l'égard de la divinité est passible d'emprisonnement d'une durée de trois mois maximum." Ces clauses sont invoquées au cours de l'année 1954, à propos de […] La dernière tentation de Nikos Kazantzaki. […] Des démarches sont engagées auprès du Patriarcat de Constantinople, en vue d'une excommunication de l'écrivain […]. Parallèlement, une demande de poursuite judiciaire est déposée auprès du Procureur d'Athènes. L'affaire est finalement classée. » Eglise orthodoxe et histoire en Grèce contemporaine: versions officielles et controverses historiographies, coll. Études grecques, Isabelle Dépret, l'harmattan, Paris, 2009, p.122.
  16. « Il convient d'observer que la Dernière Tentation inaugure une nouvelle manière littéraire d'appréhender les récits des Évangiles; l'exemple de Kazantzaki sera suivi plus tard par Robert Graves, Norman Mailer, José Saramango, Gérald Messadié, Éric-Emmanuel Schmidt, Anne Bernay et Eugene Whitworth, qui présentent l'histoire du Christ racontée par lui-même, par Ponce Pilate ou par quelque narrateur, ou la relient aux mythes centraux de la Méditerranée orientale et aux conflits politiques et dynastiques des Hébreux. » site web du Musée Nikos Kazantzaki, partie « à propos de la rédaction du livre ».
  17. a et b Voir sur le site du Musée Nikos Kazantzaki, http://www.kazantzaki.gr/index.php?pre_id=1003&id=728&level=4&pre_level=5&lang=fr

Liens externes[modifier | modifier le code]

Site du Musée Nikos Kazantzaki

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Introduction à la théologie systématique, Pierre Bühler, Paris, Labor et fides, 2008.
  • Roman & évangile : transposition de l'évangile dans le roman européen, Bertrand Westphal, Presses Univ. Limoges‬, 2002.
  • Eglise orthodoxe et histoire en Grèce contemporaine: versions officielles et controverses historiographiques, coll. Études grecques, Isabelle Dépret, l'harmattan, Paris, 2009
  • D'Homère à Kazantzaki: pour une topologie de l'imaginaire odysséen..., Mary Aguer-Sanchiz, l'Harmattan, Paris, 2008.
  • Patrimoine littéraire européen : Index général, Jean-Claude Polet, De Boeck Université, Bruxelles, 2000.
  • Chemins de pensée: à l'ombre de la théologie, Philibert Secretan, L'harmattan, Paris, 2004.
  • De la bible à la littérature, Jean-Christophe Attias,Pierre Gisel, éditions labor et fides, Genève, 2003.
  • Le Point Hors-série : Les textes maudits et tous les livres interdits, n°21 janvier-Février 2009.