L'inquiétante étrangeté

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L'inquiétante étrangeté (Das Unheimliche en allemand) est un concept freudien.

L'essai, paru en 1919 et traduit en français par Marie Bonaparte, analyse le malaise né d'une rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne. D'après sa correspondance avec Sándor Ferenczi dans une lettre datée du 12 mai 1919, Freud déclare avoir exhumé un vieux travail. Les notes en bas de page indiquent que son ouvrage Totem et Tabou était déjà paru. La date exacte de cette première version n'est pas connue.

Unheimlich dans la littérature germanophone[modifier | modifier le code]

Unheimlich est un terme très présent dans la littérature allemande, en particulier la littérature romantique. Jacob et Wilhelm Grimm lui consacrent un important article dans leur dictionnaire. Il est également très présent dans les écrits d'Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Clemens Brentano, Justinus Kerner, Theodor Körner, Ludwig Tieck, etc.[1],[2].

Leopold von Sacher-Masoch emploie « unheimlich » pour qualifier l'impression faite par Nadeshda, comtesse Baragreff, sur le héros, Henryk Tarnow, dans la nouvelle L'Amour de Platon[3].

Unheimlich : un mot sans équivalent en français[modifier | modifier le code]

Unheimlich vient de Heim. Ce mot signifie « le foyer », la maison et introduit une notion de familiarité, mais il est aussi employé comme racine du mot Geheimnis, qu'on peut traduire par « secret », dans le sens de « ce qui est familier » ou « ce qui doit rester caché[4] ». Les anglophones le traduisent par « the uncanny[5] », terme ayant donné l'idée d'Uncanny valley (Vallée dérangeante), non sans rapport avec le concept de Freud.

L’« inquiétante étrangeté » est la traduction donnée, faute d'équivalent en français, par Marie Bonaparte de l’allemand unheimlich, traduit par d'autres comme l'« inquiétante familiarité » (Roger Dadoun), « l'étrange familier » (François Roustang) ou les « démons familiers » (François Stirn)[6]. Heimlich a plusieurs significations. C’est d’abord ce qui fait partie de la maison (häuslich), de la famille. Cela concerne l’intimité, une situation tranquille et satisfaisante. Heimlich est aussi synonyme de dissimulation, de secret, de peu sûr ou même de sacré. La pièce heimlich de la maison correspond aux WC, un art heimlich s’apparente à de la magie. Un- est un préfixe antonymique, Unheimlich est le contraire de heimlich, au sens premier comme au sens second. En effet, il peut correspondre à une situation mettant mal à l’aise, qui suscite une angoisse, voire de l'épouvante ; et à un secret divulgué, qui est sorti de l’ombre alors qu’il devait rester confidentiel. En 1959, Lacan inventa le mot 'extimité'. Cette expression donnait l'idée de quelque chose intérieur, appartenant au sujet, et en même temps non pas reconnu en tant que tel – rendant le sujet mal à l’aise et appréhensif.

L'Unheimlich chez Jentsch[modifier | modifier le code]

Le premier à avoir étudié ce concept est Ernst Jentsch, auteur de Zur Psychologie des Unheimlichen en 1906. Celui-ci décrit le concept comme le doute suscité soit par un objet apparemment animé dont on se demande s'il s'agit réellement d'un être vivant, soit par un objet sans vie dont on se demande s'il ne pourrait pas s'animer. Par ailleurs, il favorise sa diffusion dans la fiction. Pour lui, l'écrivain romantique allemand Ernst Theodor Amadeus Hoffmann utilise cet effet dans son œuvre, particulièrement dans L'Homme au sable, où il met en scène une poupée douée de vie, Olympia.

Une ré-élaboration freudienne[modifier | modifier le code]

Le concept est ré-élaboré en 1919 par Freud, qui lui donne une certaine notoriété en l'intégrant à l'édifice théorique de la psychanalyse. Comme Jentsch, il fonde son analyse sur L'Homme au sable d'Hoffmann, qu'il présente comme « le maître incomparable de l’unheimlich en littérature ».

Freud suppose (à partir de cas clinique d'obsessionnels ainsi que de la littérature) que l'origine de l'inquiétante étrangeté correspond au retour du même, du semblable. Par exemple, Freud voyageait dans un train, il se leva de sa banquette pour interpeller le contrôleur. Lorsqu'il se leva, il vit un homme, à l'extérieur de son compartiment, à la silhouette antipathique, désagréable, voire inquiétante. Cet homme qu'il apercevait sans réellement distinguer ses traits était en fait son reflet que lui renvoyait la vitre de la porte. Dans cet exemple, on voit bien le retour du semblable, du reflet. Cette image d'abord dérangeante devient, une fois identifiée, la sienne.

Cet essai, inscrit dans la première topique freudienne, avant le remaniement de sa pensée que constitue la seconde topique, montre que le refoulement d'une représentation laisse libre un affect qui se transforme en angoisse (c'est le refoulement qui provoque l'angoisse). Le retour du refoulé, qu'il soit traumatique ou non, se voit chargé de l'angoisse. Il distingue aussi une seconde forme d'inquiétante étrangeté, celle qui émane de complexes infantiles refoulés (complexe de castration, fantasme du sein maternel...).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Sigmund Freud, L'inquiétant familier (suivi de : "Le marchand de sable" de E.T.A. Hoffmann), Paris, Payot, coll. "Petite Bibliothèque Payot", 2012 (ISBN 9782228906746).
  • Sigmund Freud, L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Folio essais, 1985.
  • Hanania Alain Amar, Inquiétante étrangeté et autres récits, Paris, L'Harmattan, 2002.
  • Revue Insistance N°7, octobre 2012, Editions ERES. 189 pages. Ce numéro contient les actes du colloque des 15, 16, 17 avril 2005 à Paris. Clinique, écriture et poésie de l'Hilflosigkeit.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Henri et Madeleine Vermorel, Sigmund Freud et Romain Rolland, Presses Universitaires de France,‎ 1993, 657 p., p. 564.
  2. André Stanguennec, La philosophie romantique allemande : Un philosopher infini, Vrin,‎ 2011, 224 p. (lire en ligne), p. 128.
  3. Leopold von Sacher-Masoch, Écrits autobiographiques et autres textes, Éditions Léo Scheer,‎ 2004, p. 233.
  4. Sandrine Bazile, Gérard Peylet, Imaginaire et écriture dans le roman haussérien, Presses universitaires de Bordeaux,‎ 2007 (lire en ligne), p. 143.
  5. Sophie Geoffroy-Menoux, Introduction à l'étude des textes fantastiques dans la littérature anglo-américaine, Éditions du Temps,‎ 2000, 214 p., p. 102.
  6. Voir les commentaires de François Stirn dans : Sigmund Freud, L'Inquiétante étrangeté (lire en ligne), p. 4.

Liens externes[modifier | modifier le code]