L'avventura

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

L'avventura

Réalisation Michelangelo Antonioni
Scénario Michelangelo Antonioni
Elio Bartolini
Tonino Guerra
Acteurs principaux
Pays d’origine Drapeau de l'Italie Italie / Drapeau de la France France
Sortie 1960
Durée 142 min

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

L'avventura est un film franco-italien de Michelangelo Antonioni, sorti en 1960. Premier volet d'une trilogie (La Nuit, 1961, et L'Éclipse, 1962), il imposa Antonioni comme un des grands maîtres de la modernité cinématographique.

Synopsis[modifier | modifier le code]

Anna, la fille unique d'un homme riche et influent, est fiancée à Sandro, un architecte aisé ; elle l'aime, il est prévu qu'ils se marient prochainement mais... elle reste préoccupée par leur relation, comme contrariée. D'ailleurs, alors que le couple effectue une croisière estivale en Méditerranée avec des proches et notamment Claudia, la meilleure amie d'Anna, celle-ci dit à son fiancé, lors d'une escale sur une petite île rocailleuse, qu'elle "ne le sent pas" ; il répond par une pirouette coquine et elle lui rétorque qu'il salit toujours tout. Juste après cette discussion, quand la petite équipe de plaisanciers veut repartir, la jeune femme reste introuvable... bien que ses amis, son fiancé passent l'île au peigne fin.
La police, le père d'Anna sont prévenus. Des recherches plus poussées s'organisent. Elles restent vaines sauf que, paradoxalement, elles rapprochent Sandro de Claudia, l'un et l'autre très affectés par la disparition d'Anna (mais Claudia davantage que Sandro, à ce qu'il semble).
La poursuite des recherches, les jours suivants, devient vite un prétexte à l'amour naissant de ces deux-là. Claudia se fait d'abord violence et résiste à Sandro, mais c'est qu'elle le voit, bien entendu, comme le fiancé d'une amie très chère, qu'elle veut croire encore momentanément disparue.
Cependant, la passion l'emporte et Sandro et Claudia deviennent amants.

C'est maintenant l'amour fou entre eux, un amour partagé. Sandro demande Claudia en mariage et celle-ci est si envahie de bonheur qu'elle en vient à craindre qu'Anna ne réapparaisse. Ainsi, lors d'une réception (dans un grand hôtel) à laquelle le nouveau couple est convié mais où Sandro se rend seul car Claudia, fatiguée, préfère garder la chambre, elle craint, Sandro n'étant toujours pas rentré à quatre, cinq heures du matin, qu'il n'ait retrouvé Anna. Au petit matin, elle part, éperdue, à sa recherche dans les salles de réception de l'immense hôtel et... l'y surprend dans les bras d'une inconnue. Elle s'enfuit en pleurant. S'extirpant des bras de qui n'est qu'une courtisane de rencontre, Sandro se lance à la poursuite de Claudia et la rejoint sur une place déserte (dominant la mer) où elle s'est réfugiée. Il n'ose aller vers elle et s'assied à quelques mètres sur un banc. Là, tournant le dos à Claudia, il sanglote de honte. Elle s'approche de lui en silence, contemple l'homme (volage) qu'il est puis, hésitante, finit par lui poser la main sur les cheveux, en signe de pardon (elle l'aime quand même).

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Distribution[modifier | modifier le code]

Récompense[modifier | modifier le code]

Anecdotes[modifier | modifier le code]

  • Le film fut hué lors de sa première projection au festival de Cannes, l'absence d'éclaircissements sur la disparition d'Anna étant mal jugée à l'époque.
  • L'affiche du 62e Festival de Cannes reprend un photogramme du film, on y voit Monica Vitti de dos en contre-jour dans l'embrasure d'une fenêtre.

Exergue[modifier | modifier le code]

  • « L'Avventura est un film amer, souvent douloureux. La douleur des sentiments qui finissent ou dont on entrevoit la fin au moment où ils naissent. Tout ceci raconté dans un langage que j'ai cherché à dépouiller de tout effet. » (Michelangelo Antonioni)[1]

L'Avventura : le tournage[modifier | modifier le code]

Initialement financé par des maisons de production italiennes, L'Avventura fut tourné dans des conditions extraordinairement difficiles. « L'équipe part pour les îles Éoliennes, archipel faiblement peuplé situé en mer Tyrrhénienne, au nord de la Sicile. (C'est sur une de ces îles volcaniques, Stromboli, que fut tourné le film de Roberto Rossellini.) Elle s'installe sur l'île de Panarea (dépourvue d'électricité, d'eau chaude et de téléphone. [...] Pour le tournage proprement dit, elle se rend quotidiennement à Lisca Bianca, un îlot rocheux désert, privé de ponton, et d'accostage dangereux. En l'absence du yacht qu'on leur avait promis, les acteurs et le matériel, y compris les générateurs électriques, sont transportés dans un vieux canot à rames. »[2]

Les producteurs italiens, ne remplissant pas leur contrat, Antonioni et son équipe se retrouvent bientôt échoués à Panarea. De plus, les conditions climatiques se dégradent. Deux techniciens manquent de se noyer. La nourriture et l'eau potable sont insuffisantes. La majorité des techniciens entament alors une grève de protestation. C'est en définitive de France, qu'arriveront les fonds nécessaires à la poursuite de l'entreprise.

Michelangelo Antonioni dira néanmoins de L'Avventura, qu'elle fut son expérience la plus passionnante. « J'ai vécu cinq mois extraordinaires. [...] Et je crois que cela se sent dans le film. Ce qui me demandait le plus grand effort était de m'isoler de tout ce qui pouvait survenir. [...] on tournait sans producteur, sans argent, sans vivres, souvent en risquant sa vie en mer, où sévissait sans cesse la bourrasque. [...] Nous assistions à des spectacles naturels d'une beauté bouleversante. Ma tâche consistait à ne faire entrer dans le film que ce qu'il s'avérait nécessaire de retenir, de faire en sorte que le film ait son climat et non celui dans lequel nous vivions. [...] Il faut se souvenir que le metteur en scène est le seul qui doit demeurer constamment lucide, quoi qu'il advienne. Il m'a fallu serrer les dents. Quand le film fut fini, je me suis senti vidé. »[3]

La réception publique et la critique[modifier | modifier le code]

Michelangelo Antonioni se rend au Festival de Cannes, en 1960, où son film est présenté en avant-première. Au cours de la séance, le film est accueilli par des huées et des sifflets et fait l'objet de moqueries et bâillements d'ennui. « Pour nombre de critiques et de spectateurs, le non-respect des conventions du film policier - Antonioni décrit le film comme un giallo in rovescia (polar à l'envers) - est proprement inadmissible. »[4] « Qu'est-ce qui peut autant agacer le public privilégié et, sans doute, peu sophistiqué du festival ? Le rythme du film, sans doute, avec des images qui s'attardent dans la réflexion, sa durée, presque deux heures et demie, ou bien peut-être le fait qu'Antonioni présente un mystère qui ne se voit jamais résolu », écrit Stig Björkman[5].

Dès le lendemain, cependant, 37 écrivains et artistes, parmi lesquels Roberto Rossellini, adressent à Antonioni une lettre ouverte soutenant son film et désapprouvant les réactions du public. L'Avventura recevra, en définitive, le Prix du jury pour sa « remarquable contribution à la recherche d'un nouveau langage cinématographique ».

Assurant sa propre défense, Antonioni prononcera un discours d'explication lors de sa conférence de presse. Le texte du réalisateur italien « élucidera non seulement ses intentions, mais restera dans les annales comme un document d'une remarquable profondeur intellectuelle, soulignant le fossé entre les progrès de la science et la morale "rigide et stylisée" répandue dans la société moderne [...] »[6]

Dans ce texte, Antonioni ne se pose guère en moraliste : « [...] mon film n'est ni une dénonciation, ni un prêche : c'est un récit en images où j'espère qu'il est possible de saisir non pas la naissance d'un sentiment fautif, mais la façon dont aujourd'hui on se trompe dans l'ordre des sentiments », affirme-t-il humblement[7].

« Nous ne serions pas érotiques, c'est-à-dire malades d'Éros, si Éros était sain, et par sain j'entends juste, ajusté à la mesure et à la condition de l'homme. Il y a au contraire un malaise, et face à tous les malaises l'homme réagit mais réagit mal, sous la seule impulsion de l'érotisme, et il est malheureux. La catastrophe de L'Avventura est une impulsion de ce genre ; malheureuse, mesquine, inutile », dit-il à propos de l'attitude de Sandro, l'architecte incarné par Gabriele Ferzetti.

« La conclusion à laquelle parviennent mes personnages n'est pas l'anarchie des sentiments. C'est peut-être une forme de pitié réciproque. Bien vieille aussi, celle-là, me direz-vous. Mais que nous reste-t-il à faire si nous ne parvenons pas à être différents ? », explique le réalisateur pour évoquer la fin du film où Claudia (Monica Vitti), après avoir découvert Sandro dans les bras d'une prostituée, lui pardonne en le voyant pleurer sur un banc public.

En Italie, L'Avventura sera le premier succès commercial de son réalisateur. Mais, surtout, il recevra le plébiscite de la critique internationale : en 1962, par exemple, le British Film Institute le classe deuxième parmi les meilleurs films de l'histoire du cinéma.

L'Avventura : essai d'analyse[modifier | modifier le code]

La notion d' aventure pourrait s'appliquer intégralement au film. Dans un environnement naturel hostile, confronté à des conditions de tournage aléatoires et risquées, le cinéaste italien met en scène, selon ses propres termes, « des personnages qui vivent une aventure émotionnelle - elle implique la mort et la naissance d'un amour -, une aventure psychologique et morale qui les fait agir à l'encontre des conventions établies et des critères d'un monde désormais dépassé. »[8] Il ne s'agit pas simplement d'une aventure sentimentale, au sens commun de l'expression, mais « d'une prise de risque plus grave qu'implique toute vraie relation amoureuse, en particulier en des temps marqués par la névrose et la dérive spirituelle. »[6]

L'Avventura est aussi une expérience cinématographique unique. « Moins strict dans son architecture narrative que Femmes entre elles (1955) ou que Le Cri (1957), le film représente toutefois un pas en avant du point de vue formel », écrit Aldo Tassone qui cite, d'autre part, Tullio Kezich affirmant qu'« Antonioni est allé dans ce film aux limites de l'inexprimé dans une ambiguïté assidûment recherchée, donnant naissance aux images les plus pures et les plus plastiques de son cinéma. »[9]

Louis Seguin note également, chez Antonioni, « la volonté de pétrifier le paysage. Ni mère, ni marâtre, la nature n'est pas en harmonie avec le drame intérieur des personnages [...] »[10]

Il s'agit, tout à la fois, d'un tournant stylistique et thématique dans la carrière d'Antonioni, estime Seymour Chatman[11].« Le format panoramique lui fournit un nouvel espace dans lequel composer ses plans. Il lui permet de montrer la vacuité des vies au milieu de l'abondance matérielle : yachts, élégantes demeures, voitures et hôtels de luxe », ajoute-t-il.

Autre importante innovation : l'utilisation répétée du temps mort. Roland Barthes remarque qu'Antonioni offre cette particularité de « regarder les choses radicalement, jusqu'à leur épuisement, en dépit de la "convention narrative" et ceci », dit-il, « est dangereux, car, regarder plus longtemps qu'il n'est demandé [...], dérange tous les ordres établis, quels qu'ils soient, dans la mesure où, normalement, le temps même du regard est contrôlé par la société. »[12]

Freddy Buache soutient, pour sa part, qu'avec L'Avventura, Antonioni « écrit au moyen de la caméra un langage nouveau, à la fois complexe et limpide. [...] Il ne sacrifie à aucun des schèmes formels ou dramatiques traditionnels qui ont conditionné, au sens pavlovien du terme, les réactions des spectateurs et de la critique. [...] L'anecdote y est réduite à un fait divers présenté au début comme un choc bref dont l'auteur ne recueille ensuite que les résonances, semblable en cela à certains musiciens contemporains [...] L'Avventura est un film d'ondes, le passage presque imperceptible de cercles qui s'agrandissent à la surface d'un univers romanesque volatil. [...] En définitive, la réalité profonde de l'œuvre est celle du silence qui semble à la fois disjoindre et réunir les paroles, cette zone d'attente décolorée que mettent en évidence des gestes, furtifs ou appuyés, toujours imprévisibles. »[13]

De quel cinéma se revendique, effectivement, l'auteur de L'Avventura ? Voici ce qu'il déclare à un critique de son époque : « Je déteste les mécanismes artificiels des récits cinématographiques conventionnels. La vie a une toute autre cadence, tantôt précipitée, tantôt très lente. Dans une histoire toute de sentiments comme celle de L'Avventura, j'ai senti la nécessité de lier ces sentiments au temps. À un temps qui est le leur. »[14]

Quelques mois plus tard, au cours d'un débat organisé par le Centro Sperimentale di Cinematografia de Rome, Antonioni confirme ce point de vue : « La vérité de notre vie quotidienne n'est pas mécanique, conventionnelle ou artificielle. [...] Le rythme de vie ne peut être constant, il est tantôt précipité, tantôt ralenti, tantôt étale, tantôt tourbillonnant. Il y a des moments de stase, des moments très rapides, et on doit sentir tout cela dans la narration filmique pour demeurer fidèles à ce principe de vérité. »[15]

À François Maurin, remarquant l'absence presque générale d'illustration musicale dans L'Avventura, Antonioni explique : « L'accompagnement musical des films, comme on le fait en général, n'a plus aucune raison d'être. On met de la musique pour provoquer un état d'âme déterminé chez le spectateur. Je ne veux pas que ce soit la musique qui provoque cet état d'âme, mais que ce soit, au contraire l'histoire elle-même, grâce aux images qui l'expriment. Il est certain qu'il existe des moments (disons, pour nous comprendre) musicaux, dans l'articulation d'une histoire. [...] Dans ces moments-là, la musique a sa fonction. Dans d'autres, on doit faire appel aux bruits, non employés avec esprit de réalisme, mais comme effets sonores, poétiquement s'entend. Dans L'Avventura il m'a paru plus juste d'insister sur les bruits que sur la musique. »[16]

Antonioni « introduit avec L'Avventura un nouveau personnage féminin, émancipé, conscient et en accord avec sa féminité. »[17] « À travers la douleur et la désillusion - toutes deux causées par la double infidélité de Sandro -, Claudia est devenue une femme. Son intégration dans la routine sentimentale aboutit à une sorte de conscience de ce qui est provisoire. À la fin, Claudia est Anna avec la prise de conscience en plus. »[18] Le désarroi et les pleurs de Sandro suscitent son émotion : face « au naufrage, la pitié lui semble être l'ultime planche de salut. » Claudia apparaît incontestablement comme le personnage le plus complexe du drame.

Claudia, c'est Monica Vitti, nouvelle étoile dans l'univers du cinéma. À partir de L'Avventura, elle deviendra la compagne intime et l'égérie artistique du réalisateur. Avec Monica Vitti, l'œuvre d'Antonioni atteint un autre niveau. « Dans ce film, comme dans les trois films suivants, formant avec lui une tétralogie, c'est la femme qui tient la place centrale, comme porteuse des impératifs moraux des quatre films. »[17]

Laissons l'actrice décrire sa première expérience cinématographique : « L'Avventura a sûrement représenté l'aventure la plus "cinématographique" que je puisse imaginer, avec l'exigence de se jeter perpétuellement d'une scène à l'autre, tout en trouvant dans ces sauts la justesse émotionnelle et en conservant intact le personnage [...] Les méthodes de travail d'Antonioni ne laissent aucune place à la paresse. [...] L'acteur est pour Antonioni un objet dont il peut se servir. Il est inutile de le questionner sur la signification plus profonde d'une scène, d'une réplique ou d'un geste. [...] L'ensemble - ce que lui-même connaît - lui donne sa signification. Antonioni crée un monde poétique, un univers de raison et d'émotion, dans lequel l'acteur à la même place qu'un paysage ou un son. [...] Il est arrivé souvent, sur le tournage du film, que je sois forcée de retenir mon tempérament et ma volonté de faire émerger des émotions cachées. [...] Et ainsi s'éveille le vieux doute : et si ce que Diderot a dit était vrai, que l'on peut communiquer une émotion sans la ressentir. Ou bien doit-on la sentir au plus profond pour pouvoir l'exprimer ? Le cinéma [...] offre ces deux possibilités. »[19]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Michelangelo Antonioni in : Corriere della Sera, 31/05/1976.
  2. Seymour Chatman : Michelangelo Antonioni, Paul Duncan éd., Taschen, 2008.
  3. Entretien avec François Maurin, L'Humanité-Dimanche, 25/09/1960.
  4. S. Chatman : op. cité
  5. Michelangelo Antonioni, Collection Grands cinéastes, Éditions Cahiers du cinéma, 2007.
  6. a et b S. Chatman : op. cité.
  7. texte intégral in : Écrits Michelangelo Antonioni, fare un film è per me vivere, Éditions Images Modernes, 2003.
  8. cité par S. Chatman : op. cité.
  9. A. Tassone : Antonioni, Champs/Flammarion, traduction française d'après I film di Michelangelo Antonioni, Éditions Gremese, Rome, 1985.
  10. L. Seguin in : Positif, no 38, mars 1961.
  11. op; cité.
  12. Cher Antonioni, discours-lettre prononcé le 28/1/1980 lors de la cérémonie de remise de l' Archiginnasio d'oro par la ville de Bologne.
  13. F. Buache : Le cinéma italien 1945-1990, Éditions L'Âge d'Homme, Lausanne.
  14. Entretien avec François Maurin, article cité.
  15. Débat conduit par Leonardo Fioravanti, 16/03/1961, publié par Bianco e Nero, février-mars 1961.
  16. Entretien cité avec F. Maurin
  17. a et b S. Björkman : op. cité.
  18. A. Tassone citant Giorgio Tinazzi, op. cité, p. 218.
  19. Extrait du livre L'Avventura, sous la direction de Tommaso Chiaretti, Capelli Editore, 1960, trad. française : Anne-Marie Teinturier.

Lien externe[modifier | modifier le code]