L'Orfeo

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Orfeo et Orphée (homonymie).
Couverture de la 1re édition

L’Orfeo, favola in musica (SV 318, « Orphée, fable en musique ») est un opéra de Claudio Monteverdi sur un livret du poète Alessandro Striggio[1] (v. 1573-1630), fils du compositeur de même nom, Alessandro Striggio (v. 1540-1592).

Après une représentation préliminaire à l'Accademia degl'Invaghiti, il fut joué le 24 février 1607[2] pour l'ouverture du Carnaval, au Théâtre de la Cour de Vincent Ier de Mantoue et redonné le 1er mars. La partition est éditée en 1609 et rééditée en 1615 par Monteverdi lui-même, à Venise[3], ce qui est exceptionnel. La première représentation moderne fut donnée en 1904 dans une adaptation abrégée de Vincent d'Indy[1] à la Schola Cantorum de Paris. D'autres travaux suivent : Carl Orff, Ottorino Respighi, Bruno Maderna, Luciano Berio et enfin Gian Francesco Malipiero (1930) plus fidèle à l'original[4].

Drame lyrique dont on a célébré le 400e anniversaire de la création en février 2007, L’Orfeo est considéré comme l'un des premiers opéras de l’histoire de la musique (le premier étant Dafne de Jacopo Peri, dont la partition a été perdue), à la frontière du madrigal, dont il est en quelque sorte un développement, mis en scène.

Argument[modifier | modifier le code]

Prologue de la 1re édition

Basé sur le mythe d'Orphée et Eurydice où le héros grec essaye de sauver sa femme des Enfers, l'opéra est composé d'un prologue et de cinq actes :

  • Une toccata en ré majeur (« jouée trois fois par tout l'orchestre avant le lever du rideau » écrit Monteverdi sur la partition) ouvre l'opéra : c'est plus une fanfare d'ouverture qu'un prélude à l'œuvre.
  • Prologue : La Musica (« un esprit de la musique ») explique le pouvoir de la musique et particulièrement le pouvoir d'Orphée dont la musique était si belle qu'elle réussissait à émouvoir les dieux, charmer les hommes et les animaux, et à faire se mouvoir les arbres et les rochers...
  • Acte I : Mariage d'Orphée et Eurydice.
  • Acte II : Par une messagère, Orphée apprend qu'Eurydice est morte, mordue par un serpent ; il décide d'aller aux Enfers pour la sauver (avec le récitatif et aria Tu se’ morta, mia vita, ed io respiro ? (Tu es morte, ma vie, et je respire encore ?) sur la fragilité du bonheur chanté par Orphée).
  • Acte III : L'espoir accompagne Orphée aux portes des Enfers. Rencontrant Charon, le passeur des Enfers, il essaye de le subjuguer par son chant. Sans succès, il essaye à nouveau mais avec sa lyre : Rendetemi il mio ben, tartarei Numi! (Rendez-moi ma bien aimée, dieux du Tartare !). Charon s'endort et Orphée en profite pour entrer aux Enfers.
  • Acte IV : Touchée par la musique d'Orphée, Proserpine, la reine des Enfers, épouse de Pluton, le convainc de laisser partir Eurydice. Pluton acquiesce sous une condition : Orphée ne doit pas se retourner pendant qu'Eurydice le suit sur le chemin du retour à la lumière et à la vie. Il part, Eurydice le suit, mais doutant, il se retourne et voit sa femme disparaître. Découragé, il retourne sur Terre.
  • Acte V : Accablé de chagrin, Orphée est emmené au ciel par son père Apollon et devient immortel, à l'égal des dieux. Il pourra voir Eurydice dans les étoiles. Le chœur chante la gloire d'Orphée.

Il y a débat sur l'altération de la part de Monteverdi de la fin écrite par Striggio, où Apollon accompagne son fils au ciel. En effet, dans le livret de Striggio, Orphée meurt, atrocement lacéré par des Ménades qui, voyant qu'il s'est détourné des femmes, décident de le tuer. Ce dénouement tragique n'était pas du goût de l'époque : Monteverdi et Striggio durent modifier la fin. Certes, Orphée ne retrouve pas Eurydice mais il est emmené par Apollon. D'ailleurs, la moresca finale, une danse du ballet céleste, contient des réminiscences de la première fin (Analyse du chef d'orchestre Nikolaus Harnoncourt). (D'après le livret de l'Orfeo dans l'enregistrement de 1968 avec Harnoncourt et le Concentus Musicus Wien, enregistrement Teldec).

Distribution[modifier | modifier le code]

Le créateur du rôle de la Musica est le célèbre castrat florentin Giovan Gualberto Magli, élève de Caccini. Il chanta aussi les rôles de Proserpina et peut-être de Speranza. Il était, aux yeux du prince Francesco Gonzaga (François de Gonzague), la vedette du spectacle, ce qui ne manque pas d'étonner quand on sait l'importance du rôle d'Orphée en comparaison de ces trois personnages. Le ténor virtuose Francesco Rasi interpréta le rôle titre. Au castrat soprano Girolamo Bacchini revenait l'interprétation du bref rôle d'Eurydice. Le reste de la distribution d'origine nous reste inconnu. ( Denis Morrier, Monteverdi L'Orfeo L'avant Scène Opéra no 207, p. 3-4)

  • La Musica (La Musique), Castrat, aujourd'hui chanté par un soprano.
  • Orfeo (Orphée), ténor.
  • Euridice (Eurydice), soprano.
  • Messaggiera (la Messagère), soprano.
  • Speranza (L'Espérance), Castrat, aujourd'hui chanté par un soprano.
  • Caronte (Charon), basse.
  • Proserpina (Proserpine), soprano.
  • Plutone (Pluton), basse.
  • Apollo (Apollon), ténor.
  • Coro di Ninfe e Pastori (Chœur des Nymphes et des bergers), chœur et soli.
  • Coro di Spiriti (Chœur des esprits infernaux), chœur et soli.

Instrumentation[modifier | modifier le code]

L'Orfeo. Dédicace à Francesco Gonzaga, 1re édition

Dans l'édition vénitienne de L'Orfeo de 1609, Monteverdi demande une instrumentation précise : 2 clavecins (gravicembali), 2 contrebasses de viole (contrabassi da viola), 10 instruments de la famille des violons (viole da brazzo), 1 harpe double (arpia doppia), 2 petits violons à la française (violoni piccoli alla francese), 2 chitarroni, 2 orgues "de bois" (organi di legno), 3 basses de viole de gambe (bassi di gamba), 4 sacqueboutes (tromboni), 1 régale, 2 cornets à bouquin (cornetti), 1 petite flûte à bec (flautino alla vigesima seconda), 1 trompette aïgue naturelle (clarino), 3 trompettes avec sourdines (trombe sordine). C'est l'un des premiers exemples d'un compositeur qui assigne des rôles spécifiques aux instruments. L'école vénitienne le faisait déjà depuis environ deux décennies, mais l'orchestration de L'Orfeo est particulièrement explicite. L'intrigue y est très marquée par les contrastes musicaux et les mélodies y sont linéaires et claires ; beaucoup d'épisodes utilisent le style monodique. Avec cet opéra, Monteverdi créa une nouvelle forme musicale : le « dramma per musica » ou drame en musique. Cette idée d'œuvres théâtrales adaptées à la musique vient de l'hypothèse qu'en Grèce antique les pièces de théâtre étaient chantées.

Langage musical[modifier | modifier le code]

L'Orfeo de Monteverdi marque un tournant dans l'histoire de la musique et symbolisera la frontière entre la Renaissance et l'époque Baroque.

Il est représentatif d'un nouveau style, la monodie accompagnée, où le chant des différents personnages est soutenu par une basse développant des accords. Celle-ci est appelée le continuo (ou basso continuo), en français la « basse continue », en allemand le Generalbass.

Avec les premiers opéras, genre promis à un grand développement, la lecture d'ensemble devient donc franchement verticale et n'est plus pensée de manière horizontale, comme c'était le cas depuis des siècles dans la polyphonie et le contrepoint (chez Monteverdi et chez d'autres, le verticalisme s'était d'abord développé dans les madrigaux, qui passèrent progressivement d'un style à l'autre, sans exclusive pour le premier ou le second).

Il n'y a aucun lien à établir avec l'harmonisation à plusieurs voix de la mélodie d'un choral luthérien. Cette forme musicale (le choral) existait depuis le XVIe siècle et constituait la base de la musique liturgique voulue et même composée par Martin Luther, réformateur religieux allemand. Les harmonisations de ces mélodies prennent l'aspect d'une polyphonie chorale pouvant être chantée par l'assemblée. Elles sont donc souvent simples et homophoniques, mais elles sont encore pensées horizontalement.

Style[modifier | modifier le code]

Les opéras de Monteverdi sont souvent classées dans le « pré-baroque ». La musique d'Italie du nord à l'époque était en transition entre le style de la fin de la Renaissance et le début du baroque. Les compositeurs modernistes, dont Monteverdi, mélangeaient les styles des importants centres de créativité musicale, comme Florence, Venise et Ferrare.

L'orchestre de Monteverdi[modifier | modifier le code]

Ce qui suit est une liste des instruments utilisés lors de la première représentation de L'Orfeo à Mantoue en 1607 ; elle se trouve sur la seconde page du livret original (Venise, 1609, seconde édition 1615). Monteverdi requiert parfois une orchestration légèrement différente de celle présente sur la liste.

Liste des instruments et personnages, 1re édition
Duoi Gravicembani - « deux clavecins ». Gravicembani (ou gravicembali) est une corruption de clavicembali, le terme italien pour les instruments tels que les clavecins, les épinettes, etc ;
Duoi contrabassi de Viola - « deux violes de gambe contrebasses » ;
Dieci Viole da brazzo - « dix violes da braccio » (littéralement : violes de bras) ;
Un Arpa doppia - « une harpe double », c'est-à-dire une harpe à double rang de cordes ;
Duoi Violini piccoli alla Francese - « deux petits violons à la française ». Selon le Grove Dictionnary, deux pochettes[5] ;
Duoi Chitaroni - « deux chitarrones ». Le chitarrone est un grand luth grave utilisé pour le continuo ;
Duoi Organi di legno - « deux orgues [à tuyauterie] de bois » ;
Tre bassi da gamba - « trois basses da gamba ». Trois basses de viole ;
Quattro Tromboni - « quatre trombones ». L'orchestration précise cinq trombones ;
Un Regale - « un régale » (un orgue régale, au son bien particulier), ici utilisé pour décrire les Enfers ;
Duoi Cornetti - « deux cornets à bouquin ». Le cornet est un instrument intermédiaire entre les bois et les cuivres, au son mi-hautbois, mi-trompette. Dans l'école vénitienne on aimait l'allier aux trombones, pour jouer la partie aiguë. Il peut jouer plus de notes que la trompette baroque ;
Un Flautino alla Vigesima seconda - « une petite flûte à bec à la vingt-deuxième » (donc sonnant trois octaves au-dessus de la note écrite) ;
Un Clarino con tre trombe sordine - « un « clarino » [trompette très aiguë] avec trois trompettes munies de sourdine ».

Discographie sélective[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Fichier audio
Toccata de L'Orfeo (info)

Des difficultés  pour  écouter le fichier ? Des problèmes pour écouter le fichier ?

Références[modifier | modifier le code]

  1. (fr) Philippe Beaussant, Le chant d'Orphée selon Monteverdi, Fayard, 2002, 210 p. (ISBN 2-213-61173-4) Livre essentiel pour découvrir l'œuvre en profondeur. Beaussant suit pas à pas chaque déroulement de la musique et du texte (en suivant le disque de G. Garrido).
  2. (fr) Franck Ferraty, « L’Orfeo de Monteverdi : une fable d’une obscure clarté » in revue Inter-Lignes numéro spécial (actes du colloque « Orphée entre soleil et ombre »), Faculté libre des Lettres et des Sciences Humaines de Toulouse (ICT), mars 2008, p. 37-50.
  3. (fr)(it) A.M.I.C.V.S Monteverdi, Claudio. Correspondance, préfaces, épîtres dédicatoires. Texte intégral. Mardaga, 2001.. 285 p.
  4. (en) John Whenham ; Orfeo, Grove Music Online ed. L. Macy (accès restreint aux abonnés)
  5. (en) Adam Carse ; The History of Orchestration, Dover Publications, Inc., New York, 1925, 1964, (ISBN 0486212580)
  6. (en) Edward Tarr ; The Trumpet, Amadeus Press, 1978, 1988 (ISBN 0931340136)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  1. (fr) Guide d'écoute de l'Opéra : L'Orfeo de Monteverdi
  2. (it)(fr) [PDF] Texte du livret original, avec traduction française
  3. Partitions libres de l'Orfeo dans International Music Score Library Project
  4. Monteverdi (Médiathèque Cité de la Musique)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b François-René Tranchefort, L'Opéra, Éditions du Seuil,‎ 1983, 634 p. (ISBN 2-02-006574-6), p. 24
  2. Marc Honegger, Dictionnaire de la musique : Tome 2, Les Hommes et leurs œuvres. L-Z, Bordas,‎ 1979, 1232 p. (ISBN 2-04-010726-6), p. 752
  3. Par l'éditeur Riccardo Amadino (Alessandrini, p. 61). L'année de la création fut publié seulement le livret, pour que chacun des spectateurs puisse lire et écouter en même temps le texte (Léo Schrade, Monteverdi, p. 211), avec une fin différente de la partition. (Silke Leopold, texte de présentation de l'enregistrement de G. Garrido, K617 p.  11)
  4. P. Kaminski, Mille et un opéras, Fayard, p. 981.
  5. New Grove Italian baroque masters (1980, 1984) page 34