L'Ami commun

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L'Ami commun
Image illustrative de l'article L'Ami commun
Couverture de l'édition en volume

Auteur Charles Dickens
Genre Roman psychologique et social
Version originale
Éditeur original Chapman and Hall)
Langue originale Anglais
Pays d'origine Angleterre
Lieu de parution original Londres
Version française
Traducteur Mme Henriette Loreau sous la direction de Paul Lorain.
Lieu de parution Paris
Éditeur Librairie Hachette et compagnie
Date de parution 1885
Dessinateur Marcus Stone
Chronologie
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L'Ami commun (Our Mutual Friend), quatorzième et dernier roman achevé de Charles Dickens, a été publié par Chapman and Hall, en vingt feuilletons, comptant pour dix-neuf, avec des illustrations de Marcus Stone, en 1864 et 1865, puis en deux volumes en février et novembre 1865, enfin en un seul la même année. Situé dans le présent, il offre une description panoramique de la société anglaise, la troisième après La Maison d'Âpre-Vent et La Petite Dorrit, si bien qu'il se rapproche beaucoup plus de ces deux romans que de ses prédécesseurs immédiats, Le Conte de deux cités et Les Grandes Espérances.

Dickens s'emploie à dénoncer la superficialité de cette société fissurée en divisions de classes, corrompue par l'avidité du gain, l'incompétence du pouvoir, le gaspillage de la vie urbaine vouée au matérialisme et les relations prédatrices qu'entretiennent entre eux les êtres humains. Pour symboliser la déréliction de ce monde en décomposition, il utilise les tumuli d'objets entassés pêle-mêle (dust heaps), le cours du fleuve charriant des cadavres, les oiseaux de proie humains détroussant les morts et fouillant sans relâche dans les décharges. Ainsi, il associe une satire mordante à un réalisme noir, un fond traditionnel de fantastique et de contes de fée à une mise en garde contre les périls montants et, comme toujours dans ses romans, propose en antidote les valeurs morales fondées sur la bonne volonté et un altruisme bien orienté.

Il révèle aussi un effort d'originalité, une recherche surtout orientée vers la construction de l'intrigue, et malgré un ou deux intermèdes, le récit est d'une technique innovatrice que signalent sa cohérence, voire un certain raffinement dans la complexité ; de plus, malgré la surabondance de cadavres, de testaments et de complots, ne manquent pas les scènes humoristiques où fraicheur d'observation et verve se déploient avec audace. En effet, considérant qu'une voix unifiée ne saurait à elle seule représenter la fragmentation de la société industrielle moderne et rendre compte de l'instabilité du monde qu'elle génère, Dickens donne à son narrateur une amplitude de tons encore jamais atteinte, tour à tour ironique et désinvolte, sérieux et comique, solennel et léger.

Si la critique contemporaine reste divisée sur son intrigue et ses personnages, L'Ami commun est aujourd'hui reconnu comme l'un des chefs-d'œuvre de la dernière manière de Dickens. Quoique moins courtisé par les adaptateurs que certains ouvrages précédents, le roman a inspiré plusieurs réalisateurs de cinéma ou de télévision, et même le poète T. S. Eliot ou le chanteur Paul McCartney.

Sommaire

Genèse[modifier | modifier le code]

La gestation de L'Ami commun s'est avérée particulièrement longue et frustrante[1] ; hormis Barnaby Rudge, aucun autre des romans de Dickens n'a eu plus de mal à décoller[2]. Lorsquil commença à se dérouler chaque mois en mai 1864, il s'était passé une quasi décennie depuis que Dickens s'était consacré à la publication en feuilleton, le dernier livre ainsi présenté, La Petite Dorrit, datant de 1855-1857. L'intervalle avait été occupé par des œuvres plus courtes, destinées à une parution hebdomadaire dans la revue All the Year Round, exigeant une discipline tout autre que celle des romans plus ambitieux. De plus, distrait de sa tâche par ses tournées de lecture publique et ses activités journalistiques, affaibli par la maladie, tourmenté par sa liaison avec Ellen Ternan[2], même si l'idée en avait germé bien plus tôt, il en coûta à Dickens de se mettre à l'ouvrage, et en deux années, il n'avait écrit que cinq numéros[3] : la fraîcheur improvisatrice de la jeunesse l'avait quitté ; plus d'élans de l'imagination, de digressions, d'histoires dans l'histoire ; désormais, tout était préparé, planifié ; pas une seule page qui n'e fût en rapport direct avec le thème principal[2].

La gestation[modifier | modifier le code]

Entre 1860 et 1861, Dickens choisit son titre et discute avec John Forster de quelques idées figurant dans son Book of Memoranda. Elles concernent en premier lieu nombre de noms figurant dans le roman, Podsnap, Lightwood, Riderhood, Wegg, Boffin, Headstone, Twemlow et Wilfer, en second l'intrigue qu'il se prépare à développer[1] : un homme « se faisant passer pour mort, et bel et bien mort pour ce qui est extérieur à lui-même ; un pauvre imposteur épousant une femme pour son argent, et elle l'épousant pour son argent, tous les deux se rendant compte de leur erreur après la célébration, et signant uns sorte de pacte contre la gent humaine en général ; chacun d'eux est en relation avec des gens flambant neuf [sic] et un père sans instruction en futaine avec un garçon à lunettes instruit [sic][4],[5] ».

Au cours des années qui suivent, les lettres de Dickens se transforment en une longue litanie de malheurs et de soucis[1] ; il n'arrive pas à entrer dans l'histoire, puis, une fois ce premier pas franchi, il éprouve les plus grandes difficultés à poursuivre : en avril 1862, il écrit à Forster « Hélas ! Je n'ai rien trouvé pour mon histoire ; j'essaie sans cesse, mais cette petite maison[N 1] semble avoir étouffé et obscurci mon imagination[6] ». Six mois plus tard, il confie à Forster toujours « Je doute fort pouvoir sortir un livre au forceps[7] ». En 1863, il se lamente encore, cette fois auprès de Wilkie Collins : « Je pense toujours à écrire un long livre, mais n'arriverai jamais à me me mettre à la tâche[8]. » Octobre arrive et il n'a, comme il l'explique à Forster, toujours pas commencé, encore, ajoute-t-il, qu'il en voit l'ouverture avec beaucoup de netteté ; il lui faut, pense-t-il, cinq numéros sous la main avant publication, « sinon, je risque encore de dériver et d'avoir à subir ces affres de nouveau[9]. »

Enfin, le 15 janvier 1864, il annonce triomphalement à Wilkie Collins qu'il a fini les deux premiers numéros et qu'il s'est mis au troisième : « C'est un mélange de drôlerie et de romanesque qui exige beaucoup d'efforts et d'élagage de points qui pourraient pourtant être amplifiés, mais enfin, j'espère que ça sera très bon [sic][10]. » ; ce qui ne l'empêche pas, deux mois après, de récriminer contre sa lenteur d'écriture[11].

Les affres des feuilletons[modifier | modifier le code]

Déraillement de Staplehurst (Illustrated London News). Le wagon où voyagent Ellen, sa mère et Dickens est à droite, en suspens sur un débris du pont.

La parution en feuilleton débute en mai 1864, mais dès l'été, son avance s'est érodée, « panne non pas de courage, écrit-il à Forster, mais d'invention[12] », et en mai 1865, il lui confie qu'il est au bord de l'effondrement[1].

L'accident de chemin de fer de Staplehurst le retarde considérablement. Le train le ramenant de France, en compagnie d'Ellen Ternan et de sa mère, dans un wagon de première classe en tête de convoi déraille entre Headcorn et Staplehurst le 9 juin 1865. Les huit premiers wagons basculent dans la petite rivière Beult, en contrebas d'un viaduc peu élevé et dépourvu de rambardes, et de nombreux passagers restent coincés dans les décombres[13]. Grâce à sa taille menue, Dickens réussit à s'extirper par la fenêtre, et à dégager ses accompagnatrices, mais l'accident se solde par dix morts et quarante blessés[14],[15], et lorsque L'Ami commun sera publié, le public apprendra par une postface ironique que le manuscrit du dernier épisode étant resté dans son manteau, au bout de trois heures, Dickens se rappela soudain les feuillets, se hissa dans le wagon suspendu à l'oblique et réussit à les récupérer[16],[17].

Son retard l'inquiète et il se dit « enchaîné par la jambe à [s]on livre[18] », et à Maceady et Wills, il écrit qu'il « travaille comme un dragon[19],[20]. »

Enfin, le roman est achevé le 2 septembre[21],[22].

Illustrations[modifier | modifier le code]

L'Ami commun a été illustré par Marcus Stone, fils d'un ami et voisin cher à Dickens, Frank Stone, mort en 1859. Dickens avait pris ce jeune homme sous son aile, le traitant comme l'un des membres de la famille[23], et lui confiant le travail[22]. Marcus[N 2],[24] avait déjà réalisé le frontispice de l'édition bon marché de La Petite Dorrit et huit estampes pour l'édition dite de bibliothèque des Grandes Espérances, et Dickens, qui recherchait davantage de réalisme, appréciait qu'il se démarquât de la tradition des caricatures à la Hogarth qu'aussi bien Cruikshank et Hablot Browne avaient suivie[22]. Les personnages de Stone étaient plus grands et plus vraisemblables, et ses gravures, selon Jane Rabb Cohen, « plus ornementales qu'intégrales[25] ».

Dickens a trouvé la jaquette (wrapper) excellente, mais a fait plusieurs suggestions concernant des détails ; en particulier, il voulait que le mot Our apparût en aussi gros que le reste du titre et que Boffin, tout en étant bizarre, restât une personne sympathique, ou encore que l'éboueur eût un visage drôle sans être « horrible »[26]. Cela dit, il autorisa Stone à choisir certains détails, par exemple de quel côté Wegg devait avoir sa jambe de bois[27]. Parfois, ses exigences se faisaient très précises, par exemple sur l'attitude exacte que devait avoir Boffin sur le frontispice[28],[29].

Si certains commentateurs pensent que Dickens ne s'intéressait guère aux estampes de son illustrateur[29], d'autres estiment au contraire que la collaboration entre les deux hommes est restée étroite de bout en bout et que son jugement sur le résultat s'est avéré fort judicieux[30].

D'après Kitton, c'est Stone qui emmena Dickens visiter l'établissement d'un taxidermiste, un certain Mr Willis[31], ce qui l'incita à créer le personnage de Mr Venus[32].

Publication[modifier | modifier le code]

Sir James Emerson Tennent (1804-1869), par Andrew Nicholl.

L'Ami commun est dédié à un vieil ami de Dickens et de Forster, l'Irlandais James Emerson Tennent, voyageur et homme politique, ancien gouverneur de Ceylan.

Circonstances[modifier | modifier le code]

Le 8 septembre 1863, Dickens écrit à Chapman and Hall pour leur proposer la moitié des droits relevant de la publication en feuilleton moyennant 6 000 £[22] ; les termes sont acceptés et le contrat est signé le 21[33], l'éditeur se réservant d'annuler l'accord pour un éventuel défaut à la fin de 1864 et de recevoir des compensations en cas de décès[34]. Dickens s'assure la part belle, écrit Patten, car si Chapman and Hall risque l'avance sans garantie, lui reçoit d'emblée 6 000 £, s'offre la moitié des bénéfices mensuels et, après la première édition en volumes, la totalité de ceux de toutes les éditions à venir[34].

Les manuscrits du roman et des notes de travail (number plans), que Dickens a donnés à E. S. Dallas pour le remercier de son compte rendu élogieux[35] sont déposés à la Pierpont Morgan Library, alors que les épreuves corrigées, offertes à Marcus Stone, sont hébergées par la Berg Collection[22].

La publication en feuilleton s'est étendue de mai 1864 à novembre 1865 ; celle en deux volumes date de février et novembre 1865. Tauchnitz a sorti une édition en quatre volumes à Leipzig de 1864 à 1865, et le Harper's New Monthly Magazine de New York a diffusé le roman en feuilleton de juin 1864 à décembre 1865. Une traduction allemande de Mary Scott a été publiée en cinq volumes dès 1864 et 1865. Enfin, l'édition « bon marché » et celle dite « de bibliothèque » ont paru en 1867, tandis que l'édition appelée « Dickens » a pris le relais en 1868[22].

Calendrier des publications en feuilleton[modifier | modifier le code]

Première partie : ENTRE LA COUPE ET LES LÈVRES

  • I – Mai 1864 (chapitres 1–4)
  • II – Juin 1864 (chapitres 5–7)
  • III – Juillet1864 (chapitres 8–10)
  • IV – Août 1864 (chapitres 11–13)
  • V – Septembre 1864 (chapitres 14–17)

Deuxième partie : GENS DE MÊME FARINE

  • VI – Octobre 1864 (chapitres 1–3)
  • VII – Novembre 1864 (chapitres 4–6)
  • VIII – Décembre 1864 (chapitres 7–10)
  • IX – Janvier 1865 (chapitres 11–13)
  • X – Février 1865 (chapitres 14–16)

Troisième partie : LONG DÉTOUR

  • XI – Mars 1865 (chapitres 1–4)
  • XII – Avril 1865 (chapitres 5–7)
  • XIII – Mai 1865 (chapitres 8–10)
  • XIV – Juin 1865 (chapitres 11–14)
  • XV – Juillet 1865 (chapitres 15–17)

Quatrième partie : PIÈGES ET TRAPPES

  • XVI – Août 1865 (chapitres 1–4)
  • XVII – Septembre 1865 (chapitres 5–7)
  • XVIII – Octobre 1865 (chapitres 8–11)
  • XIX-XX – Novembre 1865 (chapitres 12–17 [Dernier chapitre])[36].

Accueil[modifier | modifier le code]

Les premières ventes dépassent celles jamais atteintes par les romans précédents, et Dickens jubile : « Il n'y a rien de mieux que Notre ami, déjà à 30 000, avec une flopée de commandes[37] ». Puis le flot se ralentit et tombe à 19 000 lors du dernier épisode. Si l'auteur empoche 12 000 £, l'éditeur, lui, enregistre un déficit de 700 £[38].

Les compte rendus restent mitigés : même John Forster, l'ami privilégié, écrit que L'Ami commun « pèche par manque de fraîcheur et de développements naturels[39] ». Le jeune Henry James considère qu'il s'agit du « plus mauvais roman de Dickens […], tarabiscoté et artificiel […], un livre d'une rare intensité, mais mal vu, mal assimilé et mal ressenti[40] » ; il y faudrait, ajoute-t-il, de la « philosophie »[39]. En revanche, Henry Chorley, vante « sa richesse et sa cohérence[41] ».

La critique moderne se montre bien plus unanimement positive : nombre de commentateurs, en particulier marxistes[39], y voient une grande œuvre sociale, à l'égal de La Maison d'Âpre-Vent, La Petite Dorrit et Les Grandes Espérances. Jack Lindsay écrit en 1950 qu'il s'agit d'« une œuvre suprême, […] l'une des plus grandes œuvres en prose jamais composées, justifiant pleinement que Dickens ait droit, plus que tout autre écrivain anglais, à siéger aux côtés de Shakespeare[42]. ». D'autres s'intéressent à sa structure dont Arnold Kettle souligne la « profondeur et la cohérence artistiques[43] ». Quant à Angus Wilson, il écrit qu'il y a là un roman d'avant-garde, ayant exercé une influence notable, par exemple sur Henrik Ibsen pour Une maison de poupée et T. S. Eliot dans La Terre vaine (voir Divers), d'abord intitulée d'après la description que fait Betty Higden de Sloppy[44],[45].

Résumé de l'intrigue et recensement des personnages[modifier | modifier le code]

Résumé[modifier | modifier le code]

Gaffer Hexam et sa fille Lizzie à la recherche de corps sur la Tamise, Marcus Stone (1864).

Un riche misanthrope meurt après avoir fait fortune en exploitant les décharges de Londres (appelées dustheaps), brouillé avec le monde entier à l'exception de ses fidèles employés, Mr et Mrs Boffin. Son testament stipule que sa fortune est transmise à son fils, John Harmon, qu'il ne voit plus, à condition qu'il revienne du lointain étranger où il s'est établi, sans doute l'Afrique du Sud[N 3], pour la recevoir. Cette disposition est assortie d'une autre clause : Harmon doit épouser une jeune femme qu'il ne connaît pas, Miss Bella Wilfer. L'exécution des dispositions testamentaires est confiée à un notaire, Mortimer Lightwood, réputé indolent, qui a la particularité de ne pas avoir d'autres clients.

L'héritier présomptif ne se présente pas, non seulement disparu, mais présumé mort par noyade à l'issue de son voyage à Londres. En effet, un corps est repêché des eaux de la Tamise par le marinier Gaffer Hexam qui, avant de les remettre aux autorités compétentes, dépouille les cadavres dérivant au gré des courants, et justement, les poches du noyé livrent des documents l'identifiant bien comme John Harmon. Un mystérieux jeune homme, disant s'appeler Julius Handford, assiste à l'identification officielle, puis disparaît.

Puisque l'héritier désigné fait défaut, le testament stipule que la fortune revient à Mr et Mrs Boffin, gens plutôt naïfs et confiants, qui entendent utiliser cette manne pour se faire plaisir et procurer un peu de bonheur autour d'eux. Pour commencer, ils prennent chez eux la fiancée désignée, Bella Wilfer, déçue de la tournure des événements, et la gâtent comme si elle était leur propre fille tout en l'assurant qu'elle héritera de leurs biens le jour venu. Ils acceptent aussi l'offre de Julius Handford, qui se présente désormais sous le nom de John Rokesmith, de leur servir de secrétaire privé et conseiller en affaires à titre gracieux. Le but secret de Rokesmith est d'observer et de recueillir un maximum de renseignements sur les Boffin, sur Miss Wilfer et aussi sur leurs réactions à la nouvelle de la mort de l'héritier. Enfin, Mr Boffin loue les services d'un chanteur de ballades unijambiste, Silas Wegg, qu'il charge de lui faire la lecture le soir. Wegg, quant à lui, a bien l'intention de profiter de l'aubaine pour extirper d'autres avantages au brave homme : ainsi, il le persuade de déménager dans une somptueuse demeure, puis s'installe dans leur ancienne résidence dont la cour recèle plusieurs décharges à exploiter et dans lesquelles il espère trouver des trésors cachés.`

Pour se venger de l'avoir remercié en tant qu'associé et aussi dans l'espoir d'empocher la récompense offerte par les autorités, Roger « Rogue » Riderhood accuse Gaffer Hexam du meurtre de John Harmon dont il a repêché le corps. Du coup, Hexam est mis en quarantaine par ses collègues et exclu de la taverne The Six Jolly Fellowship-Porters (« Les six joyeux compagnons de la guilde des portiers ») où se retrouvent tous ceux qui vivent de la rivière. Charley Hexam, qui désire, malgré l'opposition paternelle, devenir maître d'école, et que pousse sa sœur, la belle Lizzie, quitte le domicile familial. Lizzie, quant à elle, reste auprès de son père qu'elle couve de ses attentions.

Survient un tragique événement : avant que Riderhood ne reçoive la récompense promise pour ses fausses allégations, Hexam est à son tour retrouvé noyé dans la Tamise, et Lizzie déménage chez une couturière pour poupées, une toute jeune fille surnommée Jenny Wren vivant avec un père alcoolique qu'elle traite comme son enfant. Elle a été remarquée par un avocat de belle facture, ayant tout du gentleman, Eugene Wrayburn, alors qu'il accompagnait son collègue et ami Mortimer Lightwood pendant l'interrogatoire de Gaffer. Son intérêt se transforme bientôt en un sentiment qui éveille la féroce jalousie de Bradley Headstone, le maître de Charley. Ce dernier exige que sa sœur lui soit exclusivement dévouée et essaie de la faire bénéficier de l'enseignement de Headstone. Bientôt, ce dernier découvre que Wrayburn a engagé les services d'un autre maître d'école pour s'occuper de Lizzie et de Jenny. Alors, sa passion atteint un paroxysme et, fort maladroitement et même avec une violence insolite, il demande la main de sa bien-aimée qui la lui refuse. En outre, exaspéré par les façons, qu'il juge cavalières, de Wrayburn à son endroit, il le rend responsable de tous ses revers et commence à le prendre en filature à travers les rues de la capitale le soir tombé. Quant à Lizzie, peu sûre des intentions de Wrayburn, qui avoue lui-même à Lightwood son incertitude, elle s'éloigne de ses deux prétendants et trouve un emploi en amont du fleuve hors les murs de Londres.

Mr et Mrs Boffin voudraient adopter l'orphelin dont s'occupe sa grand-mère, Betty Higden, mais le petit garçon meurt avant que les formalités ne soient terminées. Cette Mrs Higden gagne sa vie en prenant soin de jeunes enfants dans sa minding school, aidée en cette tâche par un enfant trouvé, Sloppy, maintenant adolescent dégingandé. Mrs Higden redoute l'hospice jusqu'à l'obsession, entendant à tout prix gagner sa vie par elle-même, et lorsque l'orphelin dont elle s'occupait décède, elle prend la route et survit en faisant de petits travaux de couture. Un jour, Lizzie Hexam la trouve à l'agonie et elle meurt dans ses bras après avoir reçu la promesse qu'elle ne serait pas placée à l'hospice[N 4],[46]. C'est à cette triste occasion que Lizzie fait la connaissance des Boffin et de Bella Wilfer.

Entretemps, Eugene Wrayburn a obtenu du père de Jenny les renseignements qu'il recherchait sur Lizzie Hexam et a pu retrouver celle qui, désormais, est devenue l'objet de son affection. De son côté, Bradley Headstone essaie de se concilier l'assistance de Riderhood, maintenant éclusier, afin de la localiser. Un jour, Headstone suit Wrayburn sur les rives de la Tamise et le voit en compagnie de Lizzie. Aussitôt, il se jette sur lui et, après une violente bagarre qui se finit dans le fleuve, le laisse pour mort puis disparaît. Lizzie retire in extremis la victime des eaux, ce qui le sauve de la noyade. Wrayburn, convaincu que, de toute façon, sa fin est proche, épouse Lizzie pour préserver sa réputation. Cependant, il survit à ses épreuves et ressent pleinement qu'elles l'ont conduit à un mariage heureux, quoique avec une conjointe de statut inférieur au sien. Lizzie, quant à elle, est bien consciente de l'abîme social qui les sépare et, sans les circonstances exceptionnelles de cette aventure, n'aurait pas consenti à l'union.

Rokesmith s'est épris de Bella Wilfer qui ne peut se résoudre à l'accepter, car elle a déjà proclamé qu'elle ne se mariera que pour l'argent. Or Mr Boffin a changé, corrompu, semble-t-il, par sa nouvelle richesse, sa générosité muée en avarice et sa bienveillance en dureté. Désormais, il traite Rokesmith, son secrétaire, avec mépris et même cruauté. Ce comportement éveille en Bella des sentiments de compassion et elle prend ouvertement la défense du jeune homme, surtout lorsque Boffin le renvoie pour avoir osé prétendre à sa main. Le couple passe outre et s'unit sans son consentement, vivant dans une semi-pauvreté mais sans nuage, et bientôt, Bella donne naissance à un enfant.

Mais voici qu'advient un nouveau rebondissement : Bradley Headstone accuse Rogue Riderhood de l'attaque perpétrée contre Wrayburn, car il avait pris soin, lors de son forfait, de porter les mêmes vêtements que lui. Riderhood, pas dupe, profite de l'occasion pour exercer un chantage sur son ancien associé. Headstone, désormais aux abois, ayant de surcroît appris que sa victime avait survécu et même épousé Lizzie Hexam, devient la proie d'une irrésistible pulsion d'autodestruction et finit par se jeter dans l'écluse, entraînant Riderhood dans sa noyade.

Silas Wegg, le filou beau parleur à la jambe de bois, aidé en cette tâche par Mr Venus, taxidermiste reconstructeur de squelette, a fouillé les décharges amassées dans sa cour et découvert un testament, postérieur à celui octroyant l'héritage aux Boffin, désormais légué à la Couronne. Il se prépare à faire chanter les Boffin quand Venus, après réflexion, décide de tout leur révéler.

Le lecteur est peu à peu parvenu à l'idée que John Rokesmith est l'héritier présumé mort, John Harmon en personne. De fait, il s'avère que ses vêtements ont été volés avec le contenu de leurs poches par l'homme qui a retiré le prétendu noyé des eaux. Rokesmith/Harmon a gardé ce nom d'emprunt pour apprendre à mieux connaître Bella Wilfer avant de s'engager à l'épouser comme le stipule la clause testamentaire de son père. Mais le mariage a déjà eu lieu et comme, lors de son engagement, Bella le croyait pauvre, il peut enfin jeter sa défroque aux orties et se révéler pour ce qu'il est. Tout s'éclaire désormais, et pour le mieux, car Mr Boffin, loin d'avoir changé, a joué à l'avare et maltraité son secrétaire pour mettre Bella à l'épreuve, sonder son caractère, et mesurer ses intentions et ses véritables motivations.

Silas Wegg tente de faire chanter Mr Boffin en brandissant le testament qu'il a exhumé, mais ce dernier abat une nouvelle carte, ayant lui aussi en mains un document encore plus récent qui lui attribue bel et bien la fortune, au dépens même du jeune John Harmon. De toute façon, tout finira bien, car le couple Boffin a déjà pris la décision de faire de John et Bella ses héritiers. Quant à Silas Wegg, il est châtié pour son forfait et il revient à Sloppy de le charrier hors des murs de la ville. Sloppy, de surcroît, devient un excellent ami de Jenny Wren dont le père alcoolique est mort.

Une intrigue secondaire concerne le couple Lammle qu'un malentendu sur la richesse de chacun a uni, mais quand la vérité se dévoile, c'est-à-dire que l'un est aussi pauvre que l'autre, loin de s'en vouloir, les mariés unissent leurs effort pour mieux extorquer leurs victimes. Comme agent d'exécution de leur plan, ils utilisent les services de Fledgeby qu'ils envoient à l'assaut de l'héritière Podsnap, puis de Bella Wilfer. Fledgeby camoufle ses forfaits sous le couvert du bon Mr Riah, ce vieux juif toujours prêt à venir en aide à qui en a besoin. Les manigances du trio d'escrocs ne sont pas sans conséquences, au moins temporairement, car Mr Riah se brouille avec Jenny Wren qu'il a pourtant prise sous son aile. Cependant, les usurpateurs sont démasqués et, même si, en une dernière ruade, Lammmle s'emploie à rosser Fledgeby qu'il rend responsable de ses malheurs, le couple véreux se voit forcé de quitter l'Angleterre. Ainsi, comme toujours chez Dickens, la justice immanente a prévalu, les méchants ont perdu la partie et seuls restent des couples heureux qu'unit l'amour et non l'appât du gain. Demeure cependant l'arrogance des gens de pouvoir, les derniers à s'exprimer dans le roman, comme si rien ne pouvait jamais changer les vices de la société. (Résumé en partie dû à Margaret Drabble[47], Paul Davis[48] et « Résumé de Our Mutual Friend » (consulté le 31 juillet 2014))

Recensement[modifier | modifier le code]

Principaux personnages[modifier | modifier le code]

  • John Harmon, héritier de la fortune familiale, mais à la condition qu'il épouse Bella Wilfer. Présumé mort pendant la majeure partie du roman, il vit en réalité sous une fausse identité en tant que John Rokesmith. Employé comme secrétaire par les Boffin, il essaie de mieux connaître Bella et aussi de se faire une idée de l'opinion générale quant à la « mort » de Harmon. Il utilise également le pseudonyme Julius Handford, adopté lors de son retour à Londres.
  • Bella Wilfer, née dans la pauvreté, elle n'a jamais abandonné l'espoir d'épouser l'homme riche qui lui a été promis et ainsi, de profiter de la fortune du vieux Mr Harmon, espoir que la nouvelle du meurtre de John Harmon réduit à néant. D'autant que l'héritage a été transmis aux Boffin, ce qui leur apporte d'ailleurs plus de soucis que de satisfaction. Elle rejette une proposition de mariage de Rokesmith, puis se ravise et accepte. D'abord décrite comme « une jeune femme intéressée avec pas plus de personnalité qu'un canari[49] », elle change au cours du roman et, quoique toujours préoccupée par l'argent, apparaît bien plus complexe qu'au début lorsqu'elle finit pas défier la pression sociale pour parvenir au bonheur indépendamment de la richesse, si bien qu'elle est souvent louée par la critique pour sa vivacité et aussi sa vraisemblance en tant que personnage de femme[50]. En effet, elle apparaît moins statique que nombre d'autres personnages. Sa relation avec son père qu'elle aime à la folie, appelle « chérubin » et traite comme un petit enfant est quasi maternelle, ce qui permet à Dickens de créer un puissant contraste avec les rapports qu'elle entretient avec sa mère et sa fille.
  • Nicodemus (Noddy) Boffin, « L'Éboueur d'or » (« The Golden Dustman ») devient membre de la catégorie des nouveaux-riches lorsque l'héritier du vieux Mr Harmon est déclaré mort. Illettré, il aspire à rejoindre l'élite des gens de bien et, à cette fin, loue les services de Silas Wegg, chargé de lui faire la lecture pour l'instruire et lui donner de bonnes manières, mais qui, en fait, le fait quasiment chanter. Il vit cependant en avare de façon si convaincante que le lecteur, comme tous les personnages, se trouve berné ; en fin de compte, il s'avèrera qu'il a joué cette comédie pour prouver à Bella par l'exemple les dangers de la richesse et lègue sa fortune à ses enfants adoptifs. Son innocence, sa curiosité naïve et son désir sincère de se cultiver s'opposent à « sa performance très sophistiquée dans son rôle d'avare[50] », si bien que les critiques se demandent si ce rôle avait vraiment été prévu par Dickens, arguant du fait qu'il ne paraît guère compatible avec l'ignorance crasse dont cet homme simplet fait preuve en bien des occasions[51]. Quoi qu'il en soit, Boffin présente une fraîcheur s'opposant « sainement »[51] à la superficialité hautaine des « vrais riches » que sont les Veneering et les Podsnap. Il est vraisemblable qu'il a été inspiré à Dickens par le cas de Henry Dodd qui, à l'origine garçon de ferme, a accumulé une fortune avec les ordures de la capitale.
  • Mrs Henrietta Boffin, épouse de Noddy. C'est une personne très maternelle qui persuade son mari d'adopter un petit orphelin, John, ce qui témoigne d'une « évolution chez Dickens qui, de plus en plus, confère à ses personnages féminins un rôle actif dans la réforme sociale[52] ». Elle finit par comprendre que Rokesmith n'est autre que Harmon, autre prétexte pour que Boffin joue les avares.
  • Lizzy Hexam, fille de Gatter Hexam et sœur de Charley Hexam. C'est une fille affectueuse envers les siens, mais convaincue que Charley doit échapper aux conditions de vie familiales pour trouver la réussite. Elle lui donne de l'argent et profite d'une absence de leur père pour l'aider à partir. Objet des sollicitudes de Bradley Headstone et Eugene Wrayburn, elle craint la violence amoureuse du premier et penche secrètement pour son concurrent, encore qu'elle soit tout à fait consciente de leur différence de statut social. Elle le sauve d'une attaque perpétrée Bradley et l'épouse. Lizzie représente le pivot moral de toute l'histoire, de loin « le meilleur de tous les personnages, presque entièrement dépourvue d'égo […] avec une puissance d'abnégation à peine plus crédible que l'élégance de son discours[50] ». Ces qualités innées la rendent parfois peu vraisemblable, surtout si on la replace dans le milieu familial. Quoi qu'il en soit, elle mérite plus que tout autre la récompense qui lui est attribuée, le bonheur avec Eugene.
  • Charley Hexam, fils de Jesse « Gaffer » Hexam et frère de Lizzie. Au départ, il se montre plein d'attentions pour sa sœur, mais lorsque son statut social gagne en importance, il s'écarte d'elle pour ne pas subir la honte de sa pauvreté. Sous la férule de Headstone, il reçoit en effet une bonne instruction lui permettant de devenir maître d'école. Dickens l'utilise pour critiquer le système éducatif réservé aux pauvres[53], et aussi « la corruption morale des parvenus qui les conduit à s'éloigner de leurs proches au nom de leur réussite[52] ».
  • Mortimer Lightwood, homme de loi, connaissance des Veneering et ami d'Eugene Wrayburn. C'est par lui que les lecteurs, comme les autres personnages, apprennent l'existence du testament du vieux Harmon. En cela, il assume le rôle de « raconteur »[50]. Il ressent une véritable amitié envers Wrayburn, éprouve du respect pour Twemlow, mais sous le masque de l'ironie[50]. Il sert aussi de commentateur et représente la voix de la conscience[51], le sarcasme couvrant souvent le souci qu'il porte à autrui.
  • Eugene Wrayburn, considéré comme le second héros de l'histoire, est avocat. Gentleman de naissance, il est doté d'un caractère flou et indolent. Ami de Mortimer Lightwood, il devient partie d'un triangle formé avec Lizzie Hexam et Bradley Headstone, les derniers servant de miroir pour mieux le révéler, Lizzie à l'opposé de ses aspects négatifs et Headstone si noir que par comparaison, il en devient presque vertueux. Comme Harmon/Rokesmith, il « renaît » après l'incident du fleuve[54], retrouve ses valeurs morales et apparaît, surtout après avoir épousé Lizzie, pourtant de statut bien inférieur, en vrai gentleman, et sympathique de surcroît[55].
  • Jenny Wren, de son vrai nom Fanny Cleaver, couturière pour poupées, chez qui Lizzie réside après la mort de Gaffer, son père. C'est une infirme au dos brisé, mais sans que sa difformité ne la rende laide. Elle s'occupe en mère de son père alcoolique qu'elle appelle « son mauvais garçon » (My bad boy), et en cela, elle ressemble à Bella qui couve le sien. Plus tard, elle prend soin d'Eugene alors qu'il se remet de l'attaque de Headstone. Vers la fin du roman, elle semble esquisser une affaire d'amour avec Sloppy, ce qui devrait se terminer par un mariage. Bien que ses maniérismes lui confère une certaine étrangeté[50], Dickens l'a dotée d'une intuition sans faille : c'est elle, par exemple, qui perçoit les intentions de Wrayburn à l'égard de Lizzie. D'après Hawes, elle joue le double rôle de « créateur » et d'« ange gardien », et ses marottes plutôt gentilles à propos « des fleurs, du chant des oiseaux, du nombres des élus, des enfants vêtus de blanc » témoignent de la faculté de l'esprit de se hisser au-dessus de l'adversité[51]
  • Mr Riah, prêteur sur gages juif au grand cœur. Il vient en aide à Lizzie Hexam et Jenny Wren, entretenant avec elle, alors qu'elles sont dépourvues et isolées, une relation très chaleureuse. Certains critiques pensent qu'il a été créé à l'opposé de Fagin dans Oliver Twist pour corriger l'accusation d'antisémitisme qui avait été faite à Dickens, en particulier par Mrs Eliza Davis[56]. Cette dame juive connue pour ses bonnes œuvres et dont le mari avait acheté la maison de Dickens à Tavistock House, lui avait écrit en juin 1863, soit vingt-six ans après la création de Fagin, que son personnage avait « causé un grand tort à tous les juifs » et que pour, en quelque sorte, compenser le dommage causé, il pouvait faire une donation en faveur de la maison de convalescence qu'elle destinait aux juifs touchés par la pauvreté. Une longue correspondance s'ensuivit et Dickens se défendit plutôt maladroitement, insistant sur le fait que son juif représentait la « race » et non la religion. Mrs Davis protesta avec plus de virulence : appelle-t-on, écrivait-elle, Mr D'Israeli « le juif »[56] ? Du coup, Mr Riah est parfois jugé « trop gentil pour être vrai »[57],[58].
  • Bradley Headstone, garçon indigent, il a réussi à devenir le maître d'école de Charlie Hexam et l'objet des attentions de Miss Peecher, dont il se désintéresse. Il s'éprend de Lizzie qu'il poursuit de ses assiduités avec passion. Repoussé, il éprouve une violente jalousie à l'égard d'Eugene Wrayburn qu'il traque le soir tombé comme un « animal sauvage mal apprivoisé » pour essayer de surprendre le couple. Il va même jusqu'à s'habiller comme Rogue Riderhood et est sur le point de noyer Eugene lorsque Lizzie survient et le sauve. Lorsque Riderhood se rend compte qu'il usurpe son identité pour l'incriminer du meurtre, il tente de le faire chanter, manège qui finit par une lutte à mort dans le fleuve où tous les deux perdent la vie. Headstone est souvent décrit comme souffrant d'une double personnalité, à la fois « douloureusement respectable et en proie à une jalousie pathologique[59]. » Cette dichotomie trouve peut-être son explication dans ce que Collins appelle « l'insécurité intellectuelle »[59], et Romano insiste sur le comportement quasi « mécanique du personnage diurne[50] », si bien que Headstone apparaît comme le plus complexe des meurtriers de Dickens, « ressortissant plus à la catégorie des cas psychologiques qu'à celle des personnages de polar[59] ».
  • Silas Wegg, l'homme à la jambe de bois, vendeur de ballades (patterer)[N 5],[60] et « parasite social[55] », dont Boffin loue les services pour le plaisir de l'écoute et aussi pour apprendre à lire. C'est pourtant un individu quasi inculte, mais assez vicieux pour faire chanter son employeur après que Venus et lui ont trouvé le testament de Harmon dans une décharge. Son ambition suprême est, pour, proclame-t-il, retrouver sa respectabilité, de racheter sa jambe perdue dès qu'il aura assez d'argent, façon, selon certains critiques, « de se compléter[54] ». Dickens l'a doté d'un réel sens de l'humour, ce qui peut paraître assez contradictoire avec sa vilenie.
  • Mr Venus, taxidermiste de son état, amoureux de Pleasant Riderhood qu'il finit par épouser. Il rencontre Silas Wegg après lui avoir retrouvé la jambe tant convoitée et fait semblant de devenir le complice du chantage exercé à l'encontre des Boffin tout en tenant ces derniers, il est vrai sur le tard, au courant des machinations de l'unijambiste. D'après Romano, Mr Venus aurait été campé d'après un certain J. Wilis, encore que son obsession, qui semble le résumer, le renvoie « parmi les plus loufoques et les moins réalistes des personnages de Dickens[50] ».
  • Mr Alfred Lammle, mari de Sophronia Lammle. Chacun d'eux, au moment des noces, croyait épouser une fortune, alors qu'en réalité ni l'un ni l'autre n'avait le moindre sou. Aussi, selon un pacte scellé après leur mutuelle déconvenue, jouent-ils de leur charme inné mais superficiel pour se faire des relations facilement exploitables, par exemple les Veneering qu'ils flattent alors même qu'ils complotent pour leur soutirer de l'argent.
  • Mrs Sophronia Lammle, appelée « la jeune femme responsable » au cours des premiers chapitres. D'abord décrite comme tout à fait respectable, elle s'avère ensuite froide, avide et manipulatrice, si bien que le lecteur se rend compte assez tard que les compliments du début étaient ironiques. Sophronia manigance pour unir Georgiana Podsnap à Fledgeby, mais trouve le chemin de la repentance avant que le projet ne soit réalisé.
  • Georgiana Podsnap, fille de Mr et Mrs Podsnap, timide, naïve et confiante, se laissant facilement manipuler par qui n'en veut qu'à son argent. Ainsi, elle se laisse courtiser par Fledgeby, dont les intentions sont, à son insu, malveillantes, et elle est sur le point de tomber dans le filet lorsque Sophronia Lammle change enfin de conduite.
  • Mr Fledgeby, appelé Fascination Fledgeby, ami des Lammle. Corrompu et dénué de scrupules, il est propriétaire de l'affaire gérée par Mr Riah, amasse une fortune par une spéculation véreuse et, de ce fait, apparaît comme l'opposé du « vieux juif ». D'après Sidney Dark, il sert surtout à montrer qu'« un juif peut être d'une extrême gentillesse et un chrétien d'une extrême cruauté[61] ». Fledgeby est sur le point d'épouser Georgiana Lammle, mais Sophronia Lammle fait marche arrière in extremis. Finalement, les Lammle piègent Fledgeby et le rossent dans ses appartements.
  • Roger « Rogue » Riderhood, associé de Gaffer Hexam qui finit par le chasser après sa condamnation pour vol. Pour se venger de lui et dans l'espoir d'obtenir la prime offerte par la police, il dénonce Gaffer comme étant l'assassin de John Harmon. Plus tard, Riderhood devient éclusier et, cette fois, c'est Headstone qui tente de l'impliquer dans la tentative de meurtre perpétrée contre Eugene Wrayburn. Riderhood s'efforce alors de le faire chanter, mais leur relation se termine par une lutte sur les rives de la Tamise dans laquelle les deux hommes tombent et se noient. Romano juge qu'il incarne « littéralement une irrémédiable vilenie[50] ». Il apparaît aussi comme un opportuniste modelant sa conduite au gré des circonstances pour mieux servir ses intérêts.
  • Reginald Wilfer, père de Bella Wilfer, c'est un homme doux, aimable et naïf jusqu'à l'innocence, quoique entouré d'une épouse et d'une filles d'humeur plutôt querelleuse, et soumis à l'ingratitude des tâches dévolues à un commis de bureau. Dickens se plaît à le décrire en enfant et à l'appeler « le Chérubin ». Certains critiques ont avancé l'idée que l'exceptionnelle affection le liant à sa fille fait écho à la rupture survenue entre Dickens et sa propre fille après qu'elle s'est marié contre sa volonté[62].

Personnages secondaires[modifier | modifier le code]

  • Mr Inspector, officier de police qui témoigne lors de plusieurs événements importants, par exemple quand le corps sorti de la rivière est, à tort, identifié comme celui de John Harmon, ou encore quand Gaffer Hexam est incarcéré et lorsque le vrai John Harmon est enfin nommé par son nom[51]. Imperturbable, « omnicompétent », il allie la fermeté à la bonne humeur et sait, à merveille, jouer différents rôles[59]. En dépit de son autorité, cependant, il ne s'avère pas particulièrement habile à faire régner la loi et laisse un arrière-goût de méfiance envers le système judiciaire.
  • Mr John Podsnap, membre de la classe moyenne supérieure, caractérisé par sa solennité, sa suffisance et son chauvinisme de tous les instants. Marié à Mrs Podsnap et père de Georgiana Podsnap. Certains critiques pensent qu'il a été inspiré par John Forster, l'ami inconditionnel de Dickens et son premier biographe. Dickens s'est défendu de cette accusation, insistant sur le fait que si, en effet, il avait copié certains maniérismes de Forster, en aucun cas, son personnage ne lui ressemblait. De fait, Peter Ackroyd explique que Forster, comme Dickens, était issu d'un milieu humble et qu'il avait gravi l'échelle sociale avec difficulté[63]. Quoi qu'il en soit, Podsnap sert de porte-parole de la « bonne société », comme en témoigne son rejet du mariage entre Eugene Wrayburn et Lizzie Hexam[55].
  • Mrs Podsanp, femme de Mr Podsnap et mère de Georgiana. Si elle partage les préjugés sociaux de son mari et de sa fille, elle reste quelque peu effacée. En tant que représentante de épouses de la classe moyenne supérieure, elle est décrite comme « une grande dame »[55].
  • Mrs Wilfer, mère de Bella, jamais satisfaite. Son arrogance se manifeste particulièrement envers les Boffin qu'elle écrase de sa suffisance, et aussi lors du retour de Bella et de Rokesmith après leur mariage. L'animosité qu'elle porte à son mari, son avidité et son perpétuelle mécontentement contrastent avec, malgré ses défauts, ce qui existe de bon chez Mr Wilfer. Elle préfigure ce qu'il pourrait advenir de Bella si elle ne venait pas à changer.
  • Lavinia Wilfer, petite sœur de Bella, fiancée à George Thomson. Elle parle beaucoup et a du caractère, seule à pouvoir défier Mrs Wilfer par à la fois l'audace et la dérision. Alors que Bella réussit à surmonter son avidité, Lavinia, elle, persiste dans sa rancœur à'égard de sa condition.
  • George Sampson, soupirant de Lavinia après avoir poursuivi Bella de ses assiduités. Dickens l'utilise à deux fins : insérer des moments de relâche amusante et comique et créer un contraste avec la relation idyllique de Bella et Rokesmith/Harmon.
  • Mr Melvin Temlow, col raide et cravate à l'ancienne le désignant comme représentant d'un monde archaïque, ami des Veneering, réputé avoir de l'entregent, par exemple auprès de Mr Snigsworth, et pour cela souvent courtisé par ses adulateurs. Mrs Lammle lui confie les projets de mariage entre sa fille Gorgiana et Fledgeby dont Twemlow est le débiteur. Bien qu'il soit d'abord décrit comme ressemblant à la table d'apparat des Veneering lors de leur grand dîner, il n'en reste pas moins capable de penser par lui-même et non sans sagesse, comme il le montre lors de la célèbre conversation du dernier chapitre où il réagit en vrai gentleman aux critiques et moqueries déversées sur le mariage de Wrayburn[50].
  • Mrs Betty Higden, gardienne d'enfants au grand cœur. Elle accueille chez elle et soigne les petits déshérités, dont Johnny, l'orphelin que les Boffin désirent adopter. Elle est déjà âgée et sans grande ressource, rongée par la crainte de mourir à l'hospice. Lorsqu'elle sent ses forces décliner, elle s'enfuit dans la campagne et s'éteint dans les bras de Lizzie Hexam. Dickens, par son intermédiaire, dénonce une fois de plus les situations tragiques auxquelles les pauvres sont constamment confrontés et l'urgence d'une réforme de leur statut.
  • Johnny, orphelin, arrière petit-fils de Betty Higden. Les Boffin ont le projet de l'adopter, mais il meurt à l'hôpital des enfants malades avant qu'ils en aient le temps.
  • Sloppy, enfant trouvé dont s'occupe Betty. Malgré son retard mental, il arrive à déchiffrer le journal pour sa bienfaitrice. Il est constamment décrit comme plongé dans un état d'innocence perpétuelle. C'est lui qui charrie Wegg hors les murs à la fin du roman et, bien que certains critiques ne voient là qu'astuce littéraire consistant à unir deux handicapés, il ébauche une affaire d'amour avec Jenny Wren[51].
  • Jesse Gaffer Hexam, marinier père de Lizzie et Charley, gagne son pain en détroussant les cadavres charriés par la Tamise. Il est à tort dénoncé comme coupable du meurtre de John Harmon par son ancien associé Rogue Riderhood lorsqu'un corps, présumé être celui du disparu, est repêché des eaux boueuses. La chasse à l'homme s'organise et il est arrêté, puis son corps sans vie est retrouvé dans son bateau. Son refus que Charley aille à l'école avait incité Lizzie à le soustraire à son milieu familial, tandis qu'elle-même restait auprès de lui. Gaffer avait renié son fils, mais Dickens semble avoir voulu montrer que non dénué de sagesse, il aurait deviné que Charley, une fois instruit, suivrait de mauvais chemins.
  • Pleasant Riderhood, fille de Rogue Riderhood ; elle travaille dans un mont-de-piété tout en prenant soin de son père, qui la maltraite, comme s'il était son enfant. Elle n'a de cesse d'essayer de corriger sa conduite, ce qui perpétue le thème dickensien des filles se sacrifiant pour leur père, qu'il le mérite ou non[64],[65]. Vers la fin du roman, elle épouse Mr Venus.
  • Mr et Mrs Veneering, couple de nouveaux riches dont la préoccupation majeure est de grimper encore plus haut dans l'échelle sociale. À leur table se pressent leurs nombreux invités, tous gens réputés d'influence : le mobilier brille de tous ses feux, ce qui leur paraît plus impressionnant et ils arborent leurs biens, leurs connaissances et leur richesse comme autant de bijoux pour attirer le beau monde à leur table.
  • Miss Abbey Potterson, tenancière de l'auberge des Six Jolly Fellowship Porters qu'elle garde méticuleusement propre et sur laquelle elle règne sans partage, ne donnant à ses clients que ce qu'elle juge raisonnable. Dickens la lie au thème de l'éducation et en cela, lui donne des allures de maîtresse d'école[66].
  • Miss Peecher, maîtresse d'école éprise de Bradley Headstone. D'après John Romano, c'est un personnage « bienveillant et inoffensif […] croyant naïvement à l'aspect extérieur des choses et des gens[50] », comme en témoigne son inébranlable foi en ce filou qui se donne des airs de bonté.
  • Mr Dolls, père alcoolique de Jenny Wren, qu'elle appelle son « mauvais garçon ». D'après Adrian et Slater, Jenny illustre le thème récurrent chez Dickens des filles infantilisant leur père pour mieux les protéger[64],[65]. Eugene ne connaît pas son vrai nom et l'appelle Mr Dolls, mais comme sa fille se nomme Fanny Cleaver, il est vraisemblable qu'il est en réalité Mr Cleaver. De toute façon, il n'est jamais appelé autrement que « mauvais garçon » ou « Mr Dolls ».

Narration et caractérisation[modifier | modifier le code]

Il est impossible de séparer l'étude de l'intrigue de celle des personnages, tant les divers fils de l'une et la diversité de classe des seconds semblent d'abord irréconciliables, puis savamment se rapprochent et se rejoignent pour former un tout dont la cohérence est constamment soulignée. Il y a là un tour de force que seul un romancier aussi expérimenté que Dickens pouvait mener à terme[67].

Une intrigue violemment critiquée[modifier | modifier le code]

Au départ, Dickens prévoyait trois fils d'action : un jeune homme se fait passer pour mort mais reste présent en spectateur des activités de ses amis et connaissances ; un imposteur impécunieux, se prétendant riche, épouse une femme qu'il croit riche mais qui s'avère sans un sou et aussi rouée que lui ; un père illettré peine avec son fils qui a reçu une bonne éducation. Le premier fil devint peu à peu l'axe principal du roman ; le deuxième perdit de son importance lors de la rédaction ; enfin, le troisième grandit jusqu'à devenir méconnaissable, le jeune homme devenu une fille d'ouvrier qui s'éprend d'un vrai (fine) gentleman, une belle histoire d'amour finissant par un bon mariage[68]. Même au stade de la planification, les trois fils finirent par se rejoindre pour former un tout que Hobsbaum qualifie de « plus impressionnant que prévu au stade de la conception originale[68] ».

En 1865, cependant, l'intrigue s'est vu violemment critiquée : le New York Times parle d'une « action dont la complication s'associe à une totale maladresse dans l'art de la présenter et la déployer[69] ». À Londres, cette fois, le London Review écrit sous une plume anonyme que « l'intrique tout entière dans laquelle sont mêlés le mort John Harmon, Boffin, Wegg et John Rokesmith, est échevelée, fantastique et dénuée de réalisme, conduisant le lecteur à une totale confusion que l'intérêt général de l'histoire ne vient en rien compenser 1865[70] », ajoutant que « le dénouement est une nouvelle déception[70] ». Pourtant, le même London Review publie conjointement un jugement favorable sur la psychologie de Headstone : « l'état mental d'un homme s'apprêtant à commettre le plus grand des crimes a rarement été dépeint avec autant de sophistication et de vraisemblance[71] ».

Peut-être conscient de la difficulté que son intrigue rencontrerait, Dickens avait pris soin de préciser dans sa postface qu'il s'était particulièrement attaché à en préserver l'unité : « Garder longtemps caché et pourtant se développant sans cesse, un autre but généré par [un] incident majeur, puis en rendre enfin compte de manière plaisante et utile s'est avéré la partie à la fois la plus intéressante et la plus difficile de ma conception de l'intrigue. Cette difficulté s'est trouvée encore accrue par le mode de publication ; il serait en effet fort peu raisonnable de s'attendre à ce que beaucoup de lecteurs, suivant une histoire découpée en portions mensuelles pendant dix-neuf mois, puissent, avant qu'ils ne soient parvenus à leur terme, percevoir les relations reliant les fils les plus ténus au schéma général sur lequel le tisseur d'histoire à son métier garde les yeux rivés. »

Le vocabulaire employé ici est très révélateur : contrairement à des auteurs comme Samuel Richardson au XVIIIe siècle, Jane Austen, George Eliot ou Henry James au début et à la fin du XIXe siècle, Dickens ne cherche pas à créer l'impression que son intrigue se développe sur son élan comme mue par la logique interne des événements. Forme et sens ne fusionnent pas organiquement, mais sont reliés par un processus de manipulation délibérée. Pour reprendre la propre image de l'auteur, les thèmes fournissent la trame de base sur laquelle s'entrecroisent les fils d'épisodes divers pour former un schéma complet et cohérent s'imposant finalement au lecteur[72].

Une rivière et ses affluents[modifier | modifier le code]

De fait, si l'intrigue de L'Ami commun apparaît, au bout du compte, relativement simple, elle s'avère, vue de l'extérieur, redoutablement complexe. Le cadre général peut être ainsi tracé : un riche héritier, en route pour recevoir son héritage et se soumettant à la clause exigeant son mariage avec une femme qu'il ne connaît pas, disparaît à son arrivée, son corps ayant été retiré des eaux de la Tamise. En son absence, la fortune revient à un quasi simple d'esprit vertueux mais incapable de gérer la manne financière qui lui tombe du ciel. Bien sûr, de nombreuses forces hostiles se dressent pour le dépouiller, en particulier un colporteur de ballades unijambiste, un taxidermiste et un couple sinistre qui, après s'être mutuellement berné, s'associe dans l'art de l'escroquerie[73].

Cependant, de nombreuses intrigues secondaires commencent à se greffer comme des affluents sur la rivière, trame générale couvrant presque toutes les strates de la société. Il y a là « une abondance de matériaux apparemment disparates qu'un écrivain moins accompli que Dickens aurait sans doute assemblé en un galimatias indéchiffrable ; mais à ce stade de sa carrière, Dickens est tout-à-fait capable de tirer les traits nécessaires entre les différents mondes sociaux et les groupes de personnages, fusionnant ces apparents éparpillements en un tout aussi compliqué que le réseau d'usines dominant Les Temps difficiles[73] ». Les intrigues se suivent et s'accumulent en douceur et soudain, les groupes sociaux apparemment à des années lumière les uns des autres se rejoignent, « ce qui apparaît comme l'un des points saillants du roman[73]. »

Une ressemblance avec le modèle précédent[modifier | modifier le code]

L'intrigue dominante est celle qui concerne John Harmon et, selon Brian Cheadle, elle se modèle sur celle des Grandes Espérances[74]. Seule différence entre Magwitch et Boffin, la violence imposée au premier par les événements, alors que dominent en eux les qualités de cœur et la volonté d'aider autrui. De plus, tel Pip revenant du Caire, Harmon arrive du Cap, vierge de tout blâme, donc apte à être récompensé, comme si « la richesse revenait de droit à une conscience de soi authentique plutôt qu'à une identité déformée[74] ». Mais son but change et parvenir à sa fortune s'efface au profit du désir passionné de gagner le cœur de l'héroïne qu'il n'a pas choisie, mais observée et appris à aimer, ce qui exige qu'elle répudie de son plein gré et sans sollicitation, résultat d'un long chemin interne réussi, sa vénération naguère clamée pour l'argent et, ainsi, se rétablisse dans le rôle de la femme gardienne du foyer rivée aux valeurs de la domesticité[75].

Cependant, Harmon n'est pas, comme Pip, un passager temporaire de Londres, car la cité est évidemment le lieu où l'héritage de déliquescence qu'apporte la vie moderne se doit d'être contrecarré et, ajoute Cheadle, le roman est « la quintessence même du livre urbain[74] ». Alors que l'épreuve suprême que subit PIp est celle du four à chaux, c'est au cœur même de la capitale, dans son artère nourricière, que John Harmon endure celle de la noyade et de l'annihilation de soi : « Je n’aurais pas pu dire qui j’étais, je ne le savais pas, j’avais disparu[76] ». Cependant, à l'échelle de L'Ami commun et de la vaste toile qu'il recouvre, les terreurs individuelles paraissent insignifiantes : la cité n'a que faire des confessions angoissées de type autobiographique ; dans la confusion de son anonymat, « peu importe, au fond, qu'on s'appelle Radfoot, Handford, Rokesmith ou Harmon[74]. »

Pour autant, l'intrigue principale possède une sorte d'allure désinvolte, enlevée et optimiste, car son chemin se trace au gré d'une quête ardue du beau sentiment, et cela, par le déguisement, la mystification. Il y a là, et pour la bonne cause, un jeu de cache-cache dont le secret se garde pratiquement jusqu'à la fin : Harmon disparaît, et apparaît un certain Rokesmith ; Boffin trompe son monde avec une extrême subtilité, le tout aux dépens du lecteur : en effet, contrairement à l'ordinaire du roman dickensien, l'ironie dramatique se voit partout inversée, le narrateur n'étant plus de mèche avec lui, mais s'alliant aux personnages pour mieux le berner[74].

Certes, L'Ami commun accepte la cité comme lieu d'existence dans la modernité, mais à la différence des Grandes Espérances qui avait tendance à l'oublier, il requiert l'activité et, la plupart du temps, le travail, souvent ardu : partout, du moins là où on ne spécule pas, on est soumis à la routine journalière ou alors pris « dans le maelström de l'improvisation économique à des fins de survie[77] ». Les détails abondent : en fin de journée, Rumty Wilfer rentre « pesamment » (plods his way) chez lui à travers « un Sahara suburbain où l’on fabriquait des tuiles et des briques, faisait bouillir des os, tuait les chiens, battait les tapis, déposait les décombres, et où les entrepreneurs de balayage entassaient leurs ordures[78] » ; l'accoutrement de Gaffer Hexam, vu sur son bateau en incipit du roman, le distingue nettement des mariniers, pêcheurs ou gabariers.

De plus, comme souvent chez Dickens, le travail se transfigure, sa réalité tangible se dénonçant comme hors de propos : ainsi, Rumty incarne le pathos de la condition de commis ; Podsnap y puise matière à la plus haute estime de soi et Mr Venus le paroxysme d'un orgueil démesuré ; Jenny Wren, plus poétiquement, y fait naître l'imagination aérienne et colorée qui oblitère les duretés de la vie ; enfin, s'il scarifie Pleasant Riderhood, il promeut Lizzie au statut d'héroïne épique dont la force et la maîtrise technique sauvent Eugene de la noyade[77]. Ainsi, résume Brian Cheadle, c'est bien le travail qui impulse l'intrigue principale[77] : grâce à lui, le prétendu secrétaire Rokesmith reste chez les Boffin et y côtoie Lizzie, tout cela sur le fond sordide d'une menace inspirant à Eugene un dégoût que Dickens semble partager : « Pas une coque de navire, avec ses lourdes chaînes sortant des écubiers, décolorées depuis longtemps par les larmes du fer, qui ne parût avoir à leur égard de cruelles intentions. Pas une proue dont la figure ne menaçât de les précipiter dans l’abîme. Pas une écluse, pas une échelle indiquant sur une pile ou sur un mur la profondeur de l’eau, qui ne semblât dire, à l’imitation du loup déguisé en mère-grand : « C’est pour mieux vous noyer, mes très-chers ! » Pas une barge aux flancs bouffis, débordant au-dessus d’eux, qui ne parût aspirer la rivière afin de les engloutir[79] ». Cette intrusion de la saleté, de la rouille et de la pourriture, stigmates du rude labeur des êtres et des choses, engendre chez Eugene, plus habitué au douillet de la bourgeoisie, un traumatisme allant bien au-delà de sa nausée, l'intuition qu'il est vulnérable et désormais seul responsable de sa vie. Il s'agit de ce que Mill appelle « la souffrance[80] », déjà rencontrée chez Pip lorsqu'il évoque « la terreur de l'enfance[81] ».

« La Voix de la société »[modifier | modifier le code]

D'après Philip Hobsbaum, au lieu de L'Ami commun, le roman pourrait s'intituler La Voix de la société, titre que Dickens a donné à son dernier chapitre[82].

Le protagoniste virtuel[modifier | modifier le code]

Le protagoniste original, mort et enterré, reste « invisible mais présent[83] » et son influence se diffuse pratiquement jusqu'à la fin. Il s'agit du vieil Harmon, cet « avare qui existe surtout dans les commentaires de ceux qui ont connu ou entendu parler de ses exploits malveillants[82] ». Ainsi, Mortimer, hôte acceptable des noubas de la haute société, le décrit en ces termes à Eugene chez les Veneering : « Un affreux scélérat qui a fait fortune dans le balayage […] d’une façon ou de l’autre ce père devint riche comme un entrepreneur. Vivant dans un trou, au fond de ses montagnes composées de balayures, ce vieux drôle jetait, comme un volcan, sur son petit domaine, tout ce qu’il avait ramassé : détritus de charbon, épluchures de légumes, fragments d’os, tessons de vaisselle, fine poussière, immondices, boue et ferraille, toute espèce de débris[84]. »

Se trouve amorcé ici d'un des symboles les plus parlants du roman, car le lecteur garde l'impression d'une taupe singulièrement agressive enterrée dans une cave de sa sordide construction[82]. Ainsi, Harmon a vécu au pied d'une montagne de détritus dans une demeure, rappelle Edward à Wegg, portant le nom ironique de Harmony Jail, soit « la prison de l'harmonie » : « Vous n’auriez pas voulu y être enfermé, ni moi non plus. On la nommait comme ça parce que le père Harmon y vivait tout seul […] Le bonhomme ne s’accordait avec personne ; puis ça fait une pointe : Harmon, Harmonie, vous comprenez[85]. »

La « Prison de l'Harmonie »[modifier | modifier le code]

Pourtant nettoyé, brossé et rincé, le lieu demeure sinistre et désolé, sombre, sans peinture, avec un mobilier comme usé de n'avoir jamais servi plutôt que l'inverse[82] : « La chambre où le vieux grippe-sou avait rendu l’âme était encore telle qu’il l’avait laissée : vieux lit à quenouilles et sans rideaux, à corniche en fer, surmontée de fers de lance comme une grille de prison ; vieille courte-pointe à carreaux d’étoffes diverses ; vieux secrétaire à sommet fuyant, comme un front mauvais et fourbe ; vieille table massive à colonnes torses, placée à côté du lit, et portant le vieux coffret où l’on avait trouvé le testament. Contre le mur, deux ou trois vieux fauteuils affublés de housses à carreaux de diverses couleurs, et dont l’étoffe plus précieuse, cachée pour être conservée, s’était minée lentement sans avoir fait la joie d’aucun regard. Vieilleries sordides, revêtues de la livrée d’avarice comme d’un air de famille[86]. »

Tout, ici, est tordu, piquant, fuyant, avec des allures de noir dessein : de fait, le vieil avare mort « garde la main-mise sur la vie de ceux qui lui ont survécu[87] ». Certains, il est vrai, n'ont pas eu cette chance, le défunt ayant bien mérité son surnom de « geôlier »[87]. Un autre témoin, ancien domestique de la famille, raconte : « Quand il était petit, c’était par là que le pauvre enfant montait. Il avait grand’peur du patron, et je l’ai vu arrêté là bien des fois, l’air tout craintif ; nous deux, moi et ma femme, nous l’avons souvent consolé sur cette marche-là, où il s’asseyait avec son petit livre […] Et sa pauvre sœur ! […] vous voyez bien où le soleil donne sur la muraille, c’est là qu’un jour ils se sont mesurés tous les deux ; leurs petites mains y ont écrit leurs signatures. C’était seulement avec un crayon ; mais les noms y sont toujours, et les pauvres chéris ne sont plus de ce monde […] Nous en aurons soin, ma vieille, de ces noms-là […] nous en aurons soin. Il ne faut pas qu’ils s’effacent de notre vivant, pas même après nous, s’il y a moyen de l’empêcher. Pauvres chers petits enfants[88] ! »

Ainsi, le lieu reste hanté par des souvenirs de désolation qui, parfois se métamorphosent en apparitions terrifiantes : « j’ai senti qu’une figure sortait de l’obscurité. […] D’abord celle du vieux, qui ensuite a rajeuni ; puis celles des deux enfants, qui se sont mises à vieillir ; puis une figure étrangère, et puis, toutes à la fois […] quand je suis près du lit, les voilà tous dans l’air […] et même je les sentais dans l’ombre, derrière la porte du coin ; ensuite elles ont glissé dans l’escalier et sont allées dans la cour[89]. »

Même avec Mortimer comme porte-parole, la Voix de la société se lève pour résumer la situation, document étonnant de la part d'un auteur qui, six années auparavant, avait jeté sa propre épouse à la porte[87] : « L’être moral (je crois, dit-il, que c’est l’expression consacrée), l’être moral de ce balayeur n’avait pas de plus grande jouissance que de lancer l’anathème à ses proches, et de les mettre à la porte. Il commença naturellement par se délivrer de l’épouse de son choix, et donna ensuite à sa fille la même preuve d’affection. Il lui présenta un mari dont il était enchanté, mais elle fort mécontente, et s’occupa de la dot ; je ne saurais dire quelle somme de balayures ; mais quelque chose d’immense. L’affaire en était là, quand la pauvre fille lui annonça respectueusement qu’elle s’était promise à ce personnage populaire que les romanciers et les poètes désignent sous le nom d’Un-Autre. Elle ajouta que ce serait réduire son cœur en poudre, et sa vie en tessons, que de la condamner à ce mariage. Sur quoi le père vénérable s’empressa de la maudire et de la jeter à la porte. On prétend que ce fut par un soir d’hiver[90]. »

De tels commentaires, émanant de sources divergentes dispersées à travers le roman, donnent une idée de l'influence néfaste de cette figure du passé, aussi corrompue que corruptrice, une sorte d'esprit de l'argent vu en termes de balayures, souillure princeps que seule la souffrance pourra purger[91].

Le protagoniste réel[modifier | modifier le code]

L'héritier, protagoniste réel et non plus virtuel, est John Harmon (Junior), le petit garçon d'abord terrifié sur les marches du grand escalier[91].

De l'enfance à la jeune maturité[modifier | modifier le code]

Sa mise en pension dans une école au rabais de Bruxelles représente un autre traumatisme[91] : « le pauvre gamin, qui n’avait fait qu’entrer et sortir, était déjà reparti. […] il avait sept ans ; on l’envoyait tout seul à cette école d’un pays étranger. Comme il s’en allait […] il entra chez nous pour se chauffer un peu. Il avait ses habits de voyage, qui n’étaient pas lourds ; et dehors, par un vent à tout briser, était sa petite caisse que je devais lui porter au paquebot, car le patron ne voulait pas entendre parler d’une voiture de six pence. […] le patron m’appelait. — « Il faut que je m’en aille, qu’il nous dit ; que le bon Dieu vous bénisse. » Il resta encore quelque temps dans les bras de missis Boffin, et il nous regarda tous les deux avec un chagrin ! une vraie agonie. Oh ! quel regard ![92]. »

C'est pendant son séjour à Bruxelles que sa sœur, comme sa mère, se trouva chassée de la maison ; il réussit à retourner à Harmony Jail pour plaider sa cause, mais son intercession fut reçue avec la férocité habituelle et ce fut à son tour d'être exclu. Sous le choc et en proie à la terreur, le jeune garçon parvint à se faire embaucher comme mousse à bord d'un vaisseau qui le conduisit au Cap de Bonne-Espérance où il finit par s'installer comme viticulteur d'une petite propriété[91]. C'est là que lui parvint la nouvelle de son héritage et de la clause qui lui était assortie. La promise désignée est une femme déjà adulte lorsque s'ouvre le roman. Le vieil avare l'avait rencontrée alors qu'elle était une petite enfant : exemple, écrit Hobsbaum, de « [s]a malveillance agrippant de jeunes vies par-delà le tombeau[91]. » Il y a là une subtile perversité : le testament est ainsi fait qu'il s'empare de la volonté d'une quasi inconnue en une matière ne dépendant que d'elle, mais que l'extrême pauvreté de sa famille rend pratiquement inévitable[91]. D'ailleurs, le document s'avèrera émaner d'une volonté de faire mal encore plus vicieuse qu'il n'apparaît, à en juger par le témoignage du père, innocent, de la jeune femme désignée : « Tu criais de toutes tes forces en frappant de ton petit pied ; tu te jetais dans mes jambes, tenant à la main ton petit chapeau que tu avais ôté pour mieux t’accrocher à moi […]. C’était un dimanche matin, […] ; nous étions sortis tous les deux ; tu te fâchais parce que je ne suivais pas le chemin que tu voulais prendre. Mister Harmon, qui était assis près de là, s’est alors écrié : Oh ! la charmante enfant ! la charmante petite fille ! elle promet ! et c’était vrai, chère Bella[93]. » Le choix du vieil homme, en conclut Hobsbaum, s'était donc porté sur Bella parce qu'il voyait en elle une mégère en puissance, apte à prendre sa succession pour perpétuer le tourment infligé à son fils[94].

Nouvelle surprise réservée pour plus tard, d'autres testaments, l'un caché dans une boîte de métal au milieu des amoncellements de la cour à Harmony Jail, confiant toute la fortune, à l'exception du plus petit tas, à la Couronne ; un autre, postérieur encore, enfoncé dans une « bouteille hollandaise » (Dutch bottle) recouverte de balayures, maudissant la famille et octroyant les monticules aux Boffin, dans l'espoir, semble-t-il, que leur simplicité innocente soit corrompue par ce soudain afflux d'argent, ce qui fait du vieux serviteur, de jure aussi bien que de facto, leur véritable propriétaire [94].

Ainsi se justifie la prudence de John Harmon, avant tout désireux d'observer sa fiancée présomptive et les Boffin, secret qu'il confie à un certain Radfoot, compagnon d'équipage sur le bateau qui le ramène en Angleterre. En quelque sorte, ce Radfoot représente ce que John pourrait devenir avec un tel pedigree, un félon avide et sans scrupules[94] : de fait, afin d'empocher le capital laissé par la petite ferme sud-africaine, il complote aussitôt de droguer son compagnon pour mieux le tuer, et il parvient presque à ses fins, troquant ses vêtements avec ceux de sa victime. Mais à ce stade, Dickens complique les choses : les complices de Radfoot, l'un passager et l'autre steward sur le bateau du retour, le tuent par erreur, puis les deux corps sont jetés dans la Tamise. Un corps habillé comme Harmon, et c'est ce dernier qui est porté mort par noyade, alors que le jeune Harmon réussit à s'extraire de l'eau, sauvetage clandestin qui inaugure le déroulement du premier fil de l'action[94].

John Harmon au cœur de l'action[modifier | modifier le code]

John Harmon est d'abord présenté en compagnie de personnages connus de lui mais qui ignorent son identité. Son premier soin est de vérifier que Radfoot est bien mort ; c'est pour cela qu'il va reconnaître le corps sous le faux nom de Julius Handford, le jeu de mots sur les noms, Radfoot et Handford[N 6], montrant bien, selon Hobsbaum, que le premier représente ce que Harmon aurait pu devenir[95].

Nouvelle transformation, Harmon se métamorphose en Rokesmith, autre dénomination ayant une connotation particulière, comme si son identité était ensevelie à grands coups de pelle[N 7],[95] : « Quant à Rokesmith, il s’enferma dans son cabinet, et enterra John Harmon à une profondeur bien autrement grande que celle où il avait reposé jusqu’ici. Puis il prit son chapeau, et, marchant à grands pas sans savoir où il allait, il recouvrit la fosse et y entassa montagne sur montagne ; si bien qu’au point du jour, lorsqu’il rentra chez lui, John Harmon gisait sous une chaîne alpestre ; et les montagnes s’accumulaient toujours, au tintement de ce glas funèbre, dont le fossoyeur activait son travail : "Recouvrons-le ; écrasons-le ; empêchons qu’il ne ressuscite !"[96]. »

Certes, l'identité est recouverte, mais son titulaire n'est pas pour autant libre de la contamination des déchets, encore que ne s'est jamais effritée l'énergie qui l'a conduit à Bruxelles, puis en Afrique-du-Sud, enfin l'a préservé alors que Radfoot mourrait, en quelque sorte à sa place : aussi trouve-t-il à s'embaucher chez les Boffin, devenus propriétaires, là encore à sa place, pour mieux les observer anonymement[95]. Pourtant, subsiste une ombre sur son visage : « Les écrivains ont parlé d’individus qui avaient subi une longue captivité ou bien de terribles épreuves ; qui, pour sauver leur vie, par exemple, avaient tué un homme sans défense, et chez qui ce douloureux souvenir avait laissé des traces ineffaçables. Y avait-il un souvenir analogue dans le nuage dont il s’agit ?[97]. »

Bella Wilfer[modifier | modifier le code]

Quoi qu'il en soit, sa résolution reste intacte et lui devient fort utile, car le malheur veut qu'il constate d'emblée que les mêmes déchets qui ont corrompu son père s'en prennent maintenant à la jeune femme, veuve avant même d'être épouse, que les Boffin cherchent à adopter pour la lâcher dans le soi-disant beau monde, d'ailleurs tout aussi putride que les immondices en leur possession. Bella n'a pas attendu la promesse de la fortune pour se montrer rebelle et avide : petite fille, elle fouettait le visage de son père avec son bonnet, et Hobsbaum écrit qu'« il y a fort à parier qu'adulte, elle traitera la gent masculine avec le même dédain[98]. » ; le récit se fait un malin plaisir, semble-t-il, alors que Harmon/Rokesmith ne peut que soupirer, d'insister sur « sa disposition destructrice, que symbolise sa façon de triturer et de mâchouiller ses bouclettes, puis de clamer haut et fort sa haine envers son sort[98] » : « l’argent est une si bonne chose ! Il m’en faudrait tant ! et je n’en ai pas. J’ai horreur de la pauvreté ; et nous sommes misérablement pauvres ; affreusement, atrocement, honteusement, bêtement pauvres ! Et je n’ai que le ridicule de la situation[99]. » S'ajoute à cette rébellion le mépris du mari qu'on lui destinait  : « Jamais rien n’a été plus dur ! Encore, si ce n’était que malheureux ! cela ne me ferait pas tant de peine, mais c’est ridicule d’être la fiancée d’un homme qui ne vous a jamais vue, et qui doit vous épouser quand même. Rien que la première visite ! c’était ridicule ! on n’embarrasse pas ainsi les gens. Que se dire ? Impossible de prétendre à une inclination, puisque la chose était forcée. Ridicule ! ridicule ! Il savait bien que je ne l’aimerais pas. Est-ce qu’on peut aimer un homme à qui on a été léguée par testament, comme une douzaine de petites cuillers ?[99] ».

Le seul attrait de Bella, à ce stade de l'histoire, est sa relation avec son père, nommé Runty d'après le chœur d'une chanson comique que Dickens enfant lisait dans The Humourist's Miscellany[100]. Ici, il est présenté comme n'ayant jamais grandi, petit bonhomme joufflu dont la nombreuse progéniture lui est arrivée sans bien qu'il s'en rende compte[101]. Bella est sa préférée, gâtée, écrit Hobsbaum, « comme seul un père immature pourrait le faire[101] ». Bella le peigne et lui fait des bouclettes comme elle toiletterait une poupée, les rôles parents-enfants se trouvant totalement inversés. Cette attitude est méchamment parodiée dans les relations qu'entretient l'infirme crypto adulte habilleuse de poupées avec son « méchant garçon » (bad boy) de père alcoolique, le bien nommé Mr Dolls (« M. Poupées »)[101].

Bella, cependant, se voit projetée vers la maturité lorsque les Boffin décident de l'adopter. Là, dans leurs halls étincelants, ils espèrent réparer l'injustice commise avec la mort du fiancé resté inconnu. Quelque malheureuse que Bella ait pu être dans chacune de ses métamorphoses, cette dernière migration lui est d'abord néfaste : le narrateur la montre arpentant les champs avec un livre parlant « plus d’argent que d’autre chose[102]. ». La progression du mal qui l'habite se mesure à l'arrogance de plus en plus marquée dont elle fait preuve à l'égard de Rokesmith, le pseudo-secrétaire qu'elle traite en serviteur de bas étage et réprimande sans vergogne[103]. Lui soupire : « Si insolente ! si frivole ! si capricieuse ! si insensible ! dit-il avec amertume. Et cependant si jolie ! si jolie ![104] », et lorsqu'il se hasarde à lui faire sentir qu'il n'est pas insensible à son charme, voici la réponse : « Oserai-je, monsieur, vous demander pourquoi vous vous êtes permis cela ?[105] », et « J’ai d’autres projets d’avenir ; ma vie est arrangée d’une manière différente ; pourquoi gâter la vôtre ?[106] ».

De fait, ses vues ont été vigoureusement exprimées, et depuis longtemps. Ne dit-elle pas à son petit bonhomme de père qui en reste médusé : « Oui, Pa, il me faut de l’argent, reprit-elle ; c’est une chose entendue, et comme je ne peux pas en demander, en emprunter, ou en voler, il faut absolument que j’en épouse […] Pas moyen de faire autrement ; et je cherche sans cesse une fortune à captiver[107] ». À ce stade, Bella se retrouve sur un terrain particulièrement glissant[103], car voici qu'elle est prise en main par une marieuse de haut vol, Mrs Lammle, devenue experte en la matière après le pacte d'infamie scellé avec son mari. De plus, quelques incongruités, susceptibles de la froisser, se font jour, esquissées dès la première apparition de Mr Boffin : « Ces paroles s’appliquaient à un homme d’un âge mûr, aux épaules rondes et larges, en habits de deuil, sous un paletot purée de pois, et qui, marchant de côté, d’un pas comique et trottinant, se dirigeait vers l’étalagiste. Ce bonhomme avait un gros bâton, de gros souliers, de grosses guêtres, et les gros gants d’un faiseur de haies. Costume et physique tenaient du rhinocéros : d’énormes plis aux joues, au front, aux paupières, aux oreilles et aux lèvres ; mais des prunelles grises très-brillantes, d’une curiosité enfantine, et surmontées de sourcils ébouriffés sous un chapeau à larges bords ; en somme, un étrange personnage[108] ».

Hobsbaum ironise : « C'est un fait avéré que les rhinocéros abritent des parasites [et] qu'ils ne sont pas particulièrement pourvus de perspicacité[103] ».

Un « rhinocéros » (Philip Hobsbaum) sur une pente glissante[modifier | modifier le code]

Bien avant que ce « rhinocéros » ne se convertisse à l'avarice, surgissent en lui les signes d'une corruption naissante[109], d'autant que lui son subtilement offertes des ouvertures pour y échapper : sa gentillesse envers Bella, par exemple, l'évidente affection qu'il porte à sa femme ; cependant, ces ouvertures se resserrent peu à peu, Bella étant de plus en plus traitée comme une poupée et Mrs Boffin se voyant vertement rabrouée au moindre signe d'inquiétude sur l'attitude de son mari[109].

L'index de détérioration, comme chez Bella, se mesure à son arrogance envers son secrétaire[109] : lorsque Rokesmith émet l'idée que sans doute serait-il opportun de fixer ce qu'il ose nommer ses « appointements », c'est sans ménagement qu'il lui est rappelé son statut : « Vous disiez, monsieur, répondit le secrétaire avec une certaine répugnance, et en lançant un regard vers la cheminée, vous disiez que le moment était venu de fixer mes appointements.
— Dites vos gages, s’écria Boffin avec aigreur. Que diable ! quand j’étais en place, je n’ai jamais dit mes appointements. […] C’est que, voyez-vous, quand j’étais pauvre, je n’étais pas orgueilleux, moi ; la pauvreté et l’orgueil ça va mal ensemble ; ne l’oubliez pas ; c’est clair comme le jour : un homme pauvre, de quoi peut-il être fier ? C’est une stupidité[110]. »
La suite du dialogue montre qu'il n'attend de ce serviteur que la plus totale disponibilité et il finit même par se vanter de sa propre brutalité : « J’ai laissé ce garçon-là, un de mes gens, prendre des airs au-dessus de sa position […] Ça ne convient pas ; faut lui rabattre le caquet. Un homme riche a des devoirs envers ses pareils, et doit serrer la bride à ses inférieurs […] ce que nous étions autrefois ne conviendrait plus maintenant […] Nos anciennes manières ne serviraient qu’à nous faire voler, tromper de toutes les façons. Autrefois nous étions pauvres, aujourd’hui nous sommes riches ; c’est une fameuse différence […] C’est pour cela que nous ne devons plus être les mêmes […]. Il faut se conformer à sa position ; il le faut ; il n’y a pas à dire. Nous devons maintenant veiller à notre avoir, le défendre contre tous ; car c’est à qui étendra la main pour la fourrer dans notre poche ; et il ne faut pas oublier que l’argent produit l’argent, ainsi que toute autre chose[110] ».

Ainsi Boffin devient-il peu à peu un parfait parvenu[109] ; naguère, il se fût contenté d'un seul monticule ; aujourd'hui, il se dit « dans ce temps-là, nous ne savions pas ce que c’était que d’avoir le reste. Nos souliers neufs étaient arrivés, mais nous ne les avions pas encore mis ; à présent que nous les portons, il faut marcher en conséquence[111]. » Et même sa relation privilégiée avec Bella se calcine en questions strictement commerciales : de plus en plus, la jeune femme est réduite à l'état de commodité : « votre beauté vaut de l’argent, elle vous en fera trouver ; celui que nous vous donnerons en vaudra aussi et vous en procurera. Vous avez une mine d’or à vos pieds, mignonne ; et là-dessus bien le bonsoir[111] ».

Sa férocité atteint un comble lorsqu'il découvre l'attachement de son secrétaire, quelque stérile qu'il puisse apparaître à ce stade, envers sa pupille[109] : « Dans la position où vous êtes, […] comment avez-vous pu oser sortir de votre classe, jusqu’à l’importuner de vos hommages impudents ? […] c’est de l’insolence toute pure. […] Oui, toute pure, […] pure insolence de penser à cette jeune lady qui n’est pas faite pour vous. Est-ce que vous n’êtes pas trop au-dessous d’elle ? Il lui faut quelqu’un de riche, — telle qu’elle est, ça ne peut pas lui manquer, — et vous ne l’êtes pas […] Je vous demande un peu qui vous êtes, vous, pour prétendre à cette jeune lady ? Elle attend une bonne enchère ; elle y a droit ; elle n’est pas sur le marché pour ceux qui ne pourraient pas la payer […] Gagner son affection ! […] gagner son affection ! miaou, fait le chat ; et posséder son cœur ! couac, couac, fait le canard ; et le chien, ouah ! ouah ! Gagner son affection et posséder son cœur ! miaou, miaou ! couac, couac ! ouah ! ouah ! ouah ! […] tout ce qu’elle désire c’est de l’argent, de l’argent, puis encore de l’argent[112]. »

« [D]e l’argent, de l’argent, puis encore de l’argent[113]. », tel est le leitmotiv qui, en effet, résonne tout au long du roman[114].

Écho, d'abord, des paroles de Bella à son père : « je n’ai qu’une pensée, qu’un désir : être riche ! Dans la vie je ne vois qu’une chose : l’argent, l’argent, toujours l’argent[115]. » Écho aussi de la ritournelle que fredonne Silas Wegg au rythme de sa claudication : « piano de son soulier, forte de sa jambe de bois : "Il aime trop l’argent pour cela, il aime trop l’argent pour cela"[116]. » Écho, enfin, du refrain de Riah, le paravent de Fledgeby, au pauvre Twemlow dont la créance est arrivée à terme : « Libérez-vous, monsieur ; ne comptez pas sur moi, et payez, payez, payez ![117]. »

Beaucoup des avares qu'imite Boffin, la plupart d'entre eux, d'ailleurs, issus du livre que lui lit l'« inénarrable »[118] Silas Wegg et qui figurait dans la bibliothèque de Dickens, Lives and Anecdotes of Misers (« Les Avares, vies et anecdotes ») de Frederick Somner Merryweather[119], cachent, tel un certain Mr Dancer, leur richesse dans la saleté[118] : « Un tas de fumier, resté dans la vacherie, contenait une somme d’environ vingt-cinq mille livres ; et l’on trouva dans une vieille jaquette, soigneusement clouée sous la crèche, cinq cents autres livres en or et en billets. […] Plusieurs bols étaient remplis de guinées, et en cherchant dans les coins, on y découvrit à plusieurs reprises des liasses de billets de banque plus ou moins volumineuses ; quelques-unes avaient même été cachées dans les fentes des muraille […] On en trouva des paquets dans les coussins des chaises, et sous les housses des fauteuils. […] Quelques-uns reposaient tranquillement derrière le fond des tiroirs ; et une vieille théière en contenait pour six cents livres. Le capitaine ayant aperçu de grandes jarres dans l’écurie, les trouva remplies de monnaies diverses. Il explora la cheminée, et ne perdit pas son temps, car il y ramassa deux cents livres, cachés dans des trous, soigneusement recouverts de suie[120]. » Silas Wegg, lui-même, se fait une joie, à l'instar de Dancer et de son successeur, le capitaine Holmes, de ramper jusqu'au faîte des tumuli, les sonder de sa jambe de bois et de les redescendre cahin-caha, au rythme de sa croissante avidité pour les trésors qu'ils sécrètent.

C'est alors que Dickens prend la parole et dans une apostrophe célèbre, fustige les rats au pouvoir, responsables de la pourriture et de la corruption du système qu'il appelle the Great Money System (« le système général de l'argent ») : « Milords et gentlemen, et vous, honorables comités, qui, à force de remuer des immondices, de recueillir des scories et des cendres, avez édifié une montagne prétentieusement stérile, défaites vos honorables habits ; et, prenant les chevaux et les hommes de la Reine, hâtez-vous de l’enlever, ou la montagne s’écroulera et nous ensevelira tout vivants. Oui, milords et gentlemen, oui honorables comités, appliquez-y les principes de votre catéchisme, et avec l’aide de Dieu, mettez-vous à l’œuvre ; il le faut, milords ; il le faut gentlemen[121]. » ; et, selon Hobsbaum, il est symbolique que Boffin choisisse l'Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain dans son programme de lecture[118].

L'assimilation de l'agent à la poussière se retrouve jusque dans le rejet que fait Bella, dont s'éveille la conscience, de son père de substitution, lorsqu'elle se dit révoltée par ses paroles et annonce que, désormais, son seul souci est que Rokesmith, le secrétaire, ait une bonne opinion d'elle, « il vaut mille fois mieux que vous. Son estime me serait autrement précieuse que la vôtre, fût-il un simple balayeur, et vous en équipage d’or massif, l’éclaboussant de vos roues brillantes[122]. »

Basculement du récit : Bella parvient à la raison et Boffin se révèle vertueux[modifier | modifier le code]

C'est à ce moment précis que Bella commence sa métamorphose[118]. Elle quitte les détritus de Boffin et déclare son amour pour le pauvre secrétaire. Elle a compris que l'or n'est que poussière ; désormais, pour elle la poussière va pouvoir se muer en or. Lorsqu'elle s'installe avec le Rokesmith, devenu son époux, dans une petite maison à Blackheath, ce dernier la voit telle qu'il la devinait déjà lors de sa « corruption de surface[123] », soit « un vrai cœur en or », mais se pose désormais à lui un problème : grâce à lui, elle va être riche et il va bien falloir lui annoncer la nouvelle. Aimerait-elle être riche, par exemple comme Boffin ? lui demande-t-il avec appréhension, la réponse est que la véritable richesse est celle de son paradis faubourien et dans l'enfant qu'elle porte en elle. En fait, la révélation de l'identité de son mari et de sa fortune se produit accidentellement et elle se double aussitôt de la découverte justement étonnée que la corruption de Boffin n'a été qu'une monstrueuse mise en scène destinée à la mettre à l'épreuve.

À ce stade tardif du récit, le lecteur a toutes les raisons de se poser des questions[123] : l'avarice de Boffin a été dépeinte avec une vraisemblance défiant toute critique : nez pincé, visage buriné de creux et de bosses, gestes éloquents, propos désobligeants, humiliation publique de Rokesmith. Il semblerait plutôt que Dickens ait changé d'avis en pleine rédaction, passant de la dénonciation féroce du pouvoir de l'argent à une conclusion plus douce : après tout, comme en témoigne par l'exemple son amie la baronne Angela Burdett-Coutts, placée entre de bonnes mains, la richesse peut s'avérer saine et secourable[123]. De plus, la mutation de Bella rend possible celle de l'or de John Harmon : « son argent, qui s’était rouillé dans l’ombre, redevenait brillant et commençait à luire au soleil[124]. » Rien, pourtant, ne saurait effacer l'impression laissée pendant de si longues pages par le personnage de Boffin. L'Ami commun, en effet, ne met pas en exergue sa bonté naturelle, qu'elle soit réelle ou feinte, mais sa lutte acharnée pour s'approprier les précieux monticules de déchets[123].

Quoi qu'il en soit, alors que brille l'été en fleurs, Mr et Mrs Boffin rayonnent en leur manoir et y afflue toute une faune de créatures glissantes, rampantes, voletantes et bourdonnantes qu'attire la montagne d'or de l'éboueur doré, l'objet de toutes les flatteries et flagorneries.

Le rhinocéros et ses parasites[modifier | modifier le code]

Les Veneeeing laissent leur carte, la vieille Lady Tippings, Twemlow, les pompeux et cassants Podsnaps[N 8] font de même. « Qui sont-ils ? demande Hobsbaum, ce sont les différentes voix de la société[125]. », une sorte de chœur se faisant entendre tout au long du roman.

Les Veneering[modifier | modifier le code]

Les Veneering, comme leur nom le dit clairement[N 9] représentent les atours de la société, nés de nulle part, sans antécédents ni avenir. Leur rôle consistent à se donner au monde en lui offrant des soirées dignes des Mille et Une Nuits, réalisées comme d'un coup de baguette magique[125]. Belle table, en effet, mais que l'imagerie dickensienne assimile à un désert d'aridité : le grand plat regorgeant de fruits et de fleurs, où luisent les bougies, traverse les hectares menant d'un convive à l'autre comme tiré par une caravane de chameaux ; les hôtes reçus avec tant de prodigalité sont vus en reflets livrés par l'énorme miroir surplombant le buffet et apparaissent comme des ectoplasmes sans substance, presque fantomatiques. Veneering lui-même ressemble à un prophète voilé qui ne prophétise pas ; son épouse n'est discernable que par ses bijoux ; Twenlow, le gentleman sans le sou profite de toutes les occasions de dîner gratis, mais n'en semble pas mois desséché ; la vieille Lady Tippings, si méchante et si laide, se donnant des grâces de jeune-fille, ne tient que par les artifices auxquels sa bonne a travaillé depuis le matin pour l'occasion : même les plus jeunes, Mortimer, Eugene, par exemple, portent le masque d'une profonde lassitude de la vie[125].

Au fur et à mesure qu'avancera le roman, la liste des invités, suivant la course au trésor de Veneering qui chasse l'or de façon plus rationnelle, se réduira à des professionnels de la finance, présidents, directeurs généraux, entrepreneurs, banquiers[125].

Les Podsnap[modifier | modifier le code]

Seuls les Podsnap gardent une solidité, semble-t-il, inébranlable, chez les Veneering comme chez eux, une demeure robuste, tout en blocs, d'architecture post-victorienne, aussi incrustée dans le sol que les monticules de Harmon durcis par le temps. Le salon se décrit surtout par ses ajouts, tous aussi monumentaux les uns que les autres, « affreuse plate-forme […] au centre de la table, un surtout massif, à pieds écartés, bossu sur toutes les faces plutôt que décoré […] quatre seaux où rafraîchit le vin, pourvus de lourdes têtes, portant à chaque oreille un gros anneau d’argent, […] salières, en forme de pots ventrus […] Enfin les cuillers et les fourchettes, d’un poids et d’un volume énormes, agrandiront la bouche des invités avec l’intention expresse de leur jeter dans le gosier, à chaque morceau qu’ils avalent, le sentiment de la somme qu’elles représentent. Les différents meubles sont, dans leur espèce, tout aussi lourds que l’argenterie[126]. » La nourriture, à l'unisson des récipients, est lourde, épaisse, tenant bien au corps.

Personnage inspiré de John Forster, l'ami intime de Dickens et son premier biographe, homme fidèle mais très conservateur, insulaire et dogmatique[127], Mr Podsnap n'a pour horizon que ce qu'embrasse son regard ; pour lui, tout pays étranger se limite à ce qu'il est : « non anglais », soit voué à la barbarie ; lever à huit heures, rasage de près à huit heures et quart, arrivée à la Cité à dix, retour à cinq heures et demie, dîner à sept, et cela, chaque jour sauf le dimanche, à l'instar du monde qu'il représente, car Podsnap, c'est l'Angleterre, encore que, ajoute Hobsbaum, la société qu'il fréquente paraît « en route vers le déclin et au bord du gouffre[127]. »

Mr Podsnap a fini par se trouver une épouse plus osseuse qu'en chair, mais jugée suffisamment belle pour figurer sur les hauts murs de tous ses atours parée ; Mrs Podsnap est vive et enjouée « comme une cheval à bascule et, comme un cheval à bascule, ne va nulle part[127]. » Le couple a engendré une fille, à jamais affligée et anémique, refusant tout, mais non dénuée d'utilité. Lorsque Podsnap, et cela lui arrive souvent, se trouve empêtré dans une conversation où on lui démontre qu'il a tort, lui qui a toujours raison, un geste suffit pour signifier que les propos tenus deviennent inconvenants en présence de la « Jeune Personne » dont la joue rougit sur commande[127],[N 10],[128].

Les Lammle[modifier | modifier le code]

Se partageant entre les fêtes des Veneering et des Podsnap, voici les Lammle, si ingénument batifolant entre eux, tels que le renvoie le reflet du grand miroir. Qui oserait croire qu'ils se sont dupés l'un l'autre et ont décidé de se venger en dupant le reste du monde[127]. Ils ont réussi à faire tomber sous leur charme la jeune Podsnap qu'ils destinent, contre monaie, à Fledgeby, l'usurier implacable se cachant derrière Riah qui n'en peut mais. C'est un échec ; alors leur attention se porte vers Bella que Mr Lammle s'affaire à séduire en l'abreuvant d'une affection à faire pâlir celle de Boffin. Nouvel échec ; mais rien ne saurait décourager les Lammle, rompus qu'ils sont à l'escroquerie débrouillarde de haut vol. Ne réussissent-ils pas à mener grand train sans aucun revenu ? Selon Hobsbaum, leur portrait tient plus de la manière de Thackeray que de celle de Dickens[129].

À vrai dire, les Lammle, comme leurs comparses, ne jouent qu'un rôle minime dans l'action : ils servent plutôt de choristes dans le chœur des « voix de la société »[129].

Deux outsiders[modifier | modifier le code]

Il s'agit de Eugene Wrayburn et Bradley Headstone, tous les deux épris, à des degrés divers, de Lizzie Hexam, la fille du batelier, que la première scène du roman présente avec son père écumant les flots de la Tamise.

Eugene Wrayburn

Il est remarquable que Eugene Wrayburn, l'ami de Mortimer Lightwood, si volubile à l'occasion, reste silencieux dans ces « Maisons de Mort » que sont les demeures des Veneering et des Podsnap, et laisse Mortimer ou Twemlow faire entendre la seule voix saine de la société[130]. Eugene, en effet, est un cas à part : indolent, semble-t-il, répugnant à entreprendre et jugeant sans intérêt les moindres actions, y compris les siennes : ainsi, les assiduités qu'il prodigue à la fille du batelier ne relèvent ni d'une irrésistible passion ni d'une frivole passade. Comme il le dit lui-même, il est le premier à ignorer ses motivations[130].

Bradley Headstone

Bradley Headstone a tout du gentleman, élégant et sans le sou, habillé avec soin, sachant se conduire en société ; derrière ce masque, cependant, déferle un ouragan de passion qui paraît suffisamment suspect à Lizzie pour qu'elle aille se cacher à la campagne où il finit par la débusquer après force pots de vin et diverses manigances[131]. Hobsbaum écrit « avide comme un enfant sous le masque de l'indifférence, au fond, il n'a pas grandi en homme adulte […] et ce qui le consume, c'est une gigantesque paranoïa[132] ». La seule échappatoire à tant de violence rentrée est encore plus de violence : au lieu de s'exprimer avec douceur à la demoiselle qu'il convoite, il crie et gesticule, et même tape sur le mur toutes phalanges fermées. Il va donc faire de son mieux pour tuer Eugene, mais ne réussit qu'à le blesser grièvement ; d'où la remarque de George Orwell : « c'est un gentleman éclopé qu'épouse Lizzie[133] ».

Thématique[modifier | modifier le code]

La thématique de L'Ami commun est variée, mais, selon Sylvère Monod, Dickens a d'abord « une thèse à nous présenter. Elle n'est plus […] qu'un aspect accessoire du récit, mais l'intention est marquée avec force[134]. »

Contre l'accusation d'antisémitisme[modifier | modifier le code]

Cette intention est définie par John Forster : « Le vieux Juif charitable dont il fait l'agent inconscient d'un gredin était destiné à effacer un reproche adressé à son personnage du Juif dans Oliver Twist, accusé d'attirer l'hostilité contre la religion et la race auxquelles il appartenait[135] ». Et le biographe de préciser que, deux ans avant la publication de L'Ami commun, une dame juive, amie de Dickens, lui avait fait ce reproche[134].

Dickens se rachète[modifier | modifier le code]

Sylvère Monod précise qu'à l'exception de quelques stéréotypes dans Esquisses de Boz, d'une allusion banale de Mr Micawber dans David Copperfield[136] et une caricature de l'accent juif plutôt grossière dans Les Grandes Espérances[137], l'antisémitisme ne saurait être trouvé sous la plume de Dickens[134] ; au contraire, dans sa Child's History, il proclame son indignation contre les persécutions dont les Juifs avaient fait l'objet « de la part de nombre d'individus qui se disaient Chrétiens[138] ». Seul donc, Oliver Twist semblait figurer au passif de Dickens. Pour autant, ce dernier n'était que trop désireux de réparer le tort causé et, écrit Monod, « comme c'est son habitude en pareil cas, il fait bonne mesure ; il met dans la bouche de son personnage, Riah, une phrase qui constitue la définition et la condamnation des torts causés par Oliver Twist[134] ». En effet, Riah explique : « […] en courbant l'échine sous le joug que j'acceptais de porter, je courbais l'échine contrainte du peuple juif tout entier […] On trouve assez facilement les mauvais parmi nous - dans quel peuple ne trouve-t-on pas facilement les mauvais ? Mais on prend les pires d'entre nous pour des échantillons des meilleurs […] en faisant ce que je me contentais de faire ici […] je compromettais, que je le voulusse ou non, les Juifs de tout rang et de tout pays[139]. »

Dickens tenait donc à se racheter par un hommage tout aussi large qu'avait pu l'être son attaque implicite. Monod note que, dans le roman, il y a d'autres Juifs que Riah, « le noble cœur[134] ». Lizzie Hexam est retrouvée en pleine campagne par Bella Wilfer et elle parle de ses hôtes : « il est vrai que lui et sa femme sont israélites ; c’est un israélite qui m’a placée chez eux ; et je ne crois pas qu’il y ait au monde de gens meilleurs. […] Ils ne m’ont pas demandé quelle était ma religion, dit-elle en souriant ; mais ce qui m’était arrivé. Je leur ai dit mon histoire ; ils m’ont recommandé d’être laborieuse ; je leur en ai fait la promesse. Ils remplissent bravement leurs devoirs à notre égard ; et nous tous, qui travaillons ici, nous tâchons de faire le nôtre envers eux. Quand je dis leur devoir, ils font mieux que cela, car ils s’occupent de nous […] ; ils m’ont donné récemment une place de confiance ; mais cela n’empêche pas qu’ils suivent leur religion, sans s’occuper de la mienne ; ils n’en parlent jamais, pas plus à moi qu’aux autres ; et n’ont pas demandé de quelle religion était la pauvre défunte[140] ». Mais, ajoute Monod, dans une conversation entre Riah et Jenny Wren, la couturière de poupées, il est loisiible de se demander lequel des deux personnages exprime la pensée finale de l'auteur[141]. Riah parle depuis un bon moment sur un ton solennel et il en vient à dire : « — Ma fille, commença le vieillard, c’est la coutume des Israélites d’aller secourir…
— Au diable les Israélites et leur coutume, interrompit miss Wren. S’ils n’ont rien de mieux à faire que d’aller soigner Petits-Yeux, je regrette qu’ils soient sortis d’Égypte[142]. »

Dickens reste dans le cliché[modifier | modifier le code]

Pour autant, Harry Stone trouve que Le personnage de Mr Riah est si peu à sa place dans le roman qu'on le croirait « transplanté d'un conte pour enfants dépourvu de tout réalisme[143]. » La première apparition, pas avant la quatrième chapitre de la deuxième partie, de ce respectable viellard qu'emploie Fascination Fledgeby comme paravent de ses prêts véreux au sein de la compagnie Pubsey and Co., le désigne d'emblée comme « un étranger à la société victorienne[144]. » : « Celui auquel il s’adresse est un vieux juif, revêtu d’une ancienne houppelande, à longue jupe et à larges poches. Un homme vénérable, à tête chauve et luisante, garnie, sur les côtés, de longs cheveux gris flottants qui se mêlent avec la barbe. Un vieillard, qui, d’un geste oriental plein de grâce, incline le front et avance les mains, la paume tournée vers la terre, comme pour apaiser le courroux d’un supérieur. « Où étiez-vous donc ? reprend Fledgeby dont la colère éclate. — Généreux chrétien, répond le juif, c’est aujourd’hui fête ; je n’attendais personne. — Au diable les fêtes ! dit Fledgeby en entrant. Est-ce que le dimanche vous regarde ? Fermez la porte. » Le vieillard s’incline et s’empresse d’obéir. Sur le carré, pendu à un clou, est son chapeau à forme basse, à larges bords, aussi vieux que la houppelande, et rouillé par le temps. Son bâton est dans le coin, près du chapeau ; non pas une canne, un vrai bâton. […] Les vêtements du vieillard ont pris cette teinte de rouille que nous a présenté le feutre accroché sur le carré ; ils sont pauvres, mais n’ont pas l’air ignoble ; tandis que pour Fledgeby c’est justement le contraire[145] ». Ainsi, explique James D. Mardock, d'emblée, Riah a le physique et l'accoutrement de l'emploi, un véritable cliché d'exotisme oriental destiné à faire pittoresque « exagérément artificiel[144] ». De plus, ajoute Stone, sa « grotesque vertu, de même que son ineffable humilité en font un geste émotionnel plus qu'un personnage convaincant[143] ». Deborrah Heller va encore plus loin : « non seulement Riah reste un étranger, mais il lui arrive aussi de paraître à la fois sur et sous humain, saint et insignifiant, ayant pour seul rôle de faire contrepoids à l'antisémitisme patent de Fledgeby[146] ». Bref, conclut Harry Stone, « [Mr Riah] est un bon Juif destiné à en effacer un mauvais[147]. »

Le fleuve et les décharges[modifier | modifier le code]

À la différence de la plupart des autres œuvres de Dickens, L'Ami commun se situe dans le présent, « de nos jours[148] ». Deux puisantes images l'habitent tout entier, le fleuve et les décharges[149], ce qui confère au texte « une texture poétique spécifique[150] ».

La Tamise[modifier | modifier le code]

Ainsi, alors que se multiplient les intrigues apparemment isolées les unes des autres, des écumeurs du fleuve à Mr Veneering, député du district de « Vide-Pocket » (Pocket-Breaches)[151], Lady Tippings, dont le mari, Sir Thomas, a été « anobli par une erreur de S. M. George III, qui croyait en baroniser un autre[152] », le lien permanent, outre la rencontre finale rendue inévitable par le dessein du roman, est le symbole de la rivière[149], dont les ramifications en font « un emblème plus porteur et chargé de sens que dans n'importe autre roman de Dickens[153] ».

Un décor physique et une importance économique[modifier | modifier le code]

Tout d'abord, la Tamise, qui irrigue le cœur de Londres, constitue le décor physique des événements majeurs : dès le premier chapitre, Gaffer Hexam et sa fille Lizzie rament sur ses flots « entre le pont de Southwark, qui est en fonte, et le pont de Londres, qui est en pierre[148] », gagnant leur vie en écumant son cours des objets de valeur qu'il charrie, y compris les cadavres. Ainsi, le fleuve apparaît d'emblée comme un lieu de vie et de survie, mais aussi de mort : d'ailleurs, plusieurs personnages y trouvent une fin tragique ou s'extirpent de justesse du danger, Gaffer Hexam (I, 14), John Harmon (II, 13), Betty Higden (III, 8), Eugene Wrayburn (IV, 6), Bradley Headstone (IV, 15) et Rogue Riderhood (III, 2-3 et IV, 15)[149].

Dickens souligne l'importance que représente le fleuve pour la vie commerciale de la cité, mais il est convaincu que l'obsession de l'argent et du statut social a un effet mortifère[149] ; aussi voit-il en Londres « un hideux marais[154] ». Les riches et les gens d'influence se sont détachés des éléments positifs que représente la Tamise, cette vitalité physique et émotionnelle qu'elle véhicule, les rythmes naturels des marées et des saisons, le travail physique des travailleurs de la rivière, mariniers, éclusiers, détrousseurs, et ses corolaires, leur savoir-faire, leur force, leur ambition[155]. Eux préfèrent adorer l'ascension sociale, que personnifient les Veneering dont le nom dit qu'ils sont tout en surface[149], « [c]es nouveaux habitants d’une maison neuve, située dans l’un des quartiers neufs de Londres. Tout chez eux est battant neuf : la vaisselle est neuve, l’argenterie, les tableaux, la voiture, les harnais et les chevaux sont neufs. Eux-mêmes sont des gens neufs, et des mariés aussi neufs que le permet la naissance légale d’un bébé tout neuf. S’ils faisaient revenir un de leurs grands-pères, il arriverait du grand bazar bien et dûment emballé, sortirait de l’emballage, reverni des pieds à la tête, et n’aurait pas une éraillure ; car, depuis les chaises du vestibule, aux armoiries toutes neuves, jusqu’au piano à queue, nouveau mouvement, et au pare-étincelles nouveau système, on ne voit pas dans toute la maison un seul objet qui ne soit nouvellement poli ou verni. Et ce que l’on observe dans le mobilier des Veneering se remarque dans leurs personnes, dont la surface, légèrement gluante, rappelle un peu trop la boutique[156] ». Ici, il n'est question que de spéculation financière, de circulation des actions, de « dividendes, dividendes ! Ô tout-puissants dividendes ! Placez-les bien haut ces images flamboyantes qui nous induisent nuit et jour, nous autres, humble vermine, à crier comme sous l’influence de l’opium ou de la jusquiame[156] » sont rois et doivent le rester, d'autant que Dickens, par un clin d'œil sardonique aux idées darwiniennes, leur fait évoquer la sélection naturelle ; que seuls survivent les plus forts : « il faut les aplatir, ou qu’ils vous aplatissent[157] ».

Le fleuve agent de mort et de résurrection[modifier | modifier le code]

Bien que Dickens reste sobre dans ses références à la Bible, toujours source d'imagerie et de symbolisme chez lui, il y puise nombre de parallèles illustrant les sujets directement liés au fleuve, particulièrement prospérité et tragédie, vie et mort, baptême et résurrection[158]. Le courant, boueux en sa partie urbaine, se déverse sans fin et, acteur lucide du roman, sait détruire les mauvais, comme Radford, et préserver les bons, tel John Harmon, qu'à l'occasion il purge aussi de leurs défauts. Ainsi, John Harmon, en échappant au flot, se débarrasse de son attrait pour la richesse et Eugene, en sortant de sa noyade avortée, perd son ancienne frivolité ; quant à Lizzie, sa dextérité salvatrice à manier les avirons expulse sa honte d'être fille de batelier[159]

Le cas de John Harmon, « l'exemple même de la fluidité humaine[160] », évoque éloquemment comment le fleuve sert d'agent de mort, de renaissance et de résurrection. Placé au centre métaphorique du roman[158], Harmon, en un suprême effort de remémoration, reconstruit l'histoire de son meurtre avorté : « Je n’aurais pas pu dire qui j’étais, je ne le savais pas, j’avais disparu ; mais je pensais à un bûcheron, au bruit de la cognée, et il me semblait vaguement que j’étais dans une forêt. Est-ce encore exact ? Oui, toujours, si ce n’est qu’il m’est impossible de ne pas dire Je, et que je n’étais pour rien dans tout cela. Je ne me connaissais plus et n’avais aucun souvenir de moi-même.
Ce ne fut qu’après avoir glissé dans quelque chose, qui me fit l’effet d’être un tuyau, entendu un bruit de tonnerre accompagné de craquements et de pétillements, comme dans un incendie, que la conscience de ma personnalité me revint. « C’est John Harmon qui se noie ! Courage, John Harmon invoque le ciel, et tâche de te sauver. » Je pense avoir crié cela dans mon agonie. Puis il se passa quelque chose d’inexprimable ; mon horrible pesanteur se dissipe, et je sentis que c’était moi qui me débattais dans l’eau, où je me trouvais seul. J’étais faible, oppressé, engourdi, emporté par la marée qui m’entraînait rapidement. Sur les deux rives s’enfuyaient les lumières, comme si elles avaient eu hâte de s’éloigner pour me laisser périr dans l’ombre. La marée descendait ; mais je ne connaissais plus le cours de la rivière. À la fin, me guidant avec l’aide du ciel vers une rangée de bateaux qui se trouvaient le long d’une jetée, je me cramponnai à l’un d’eux. Je fus aspiré sous la quille, et remontant de l’autre coté, j’arrivai mourant sur la rive[161]. »

Litvack écrit que cet extrait est « plein à ras bords de symboles psychanalytiques du traumatisme de la naissance, et relie fortement le fleuve à la création de la vie[158] ». Harmon est « ressuscité » en John Rokesmith, transition lui permettant de se forger une nouvelle personnalité en se libérant du fardeau d'être le fils et l'héritier de son père. Ainsi peut-il soumettre l'épouse qu'on lui destine à diverses épreuves destinées à démontrer sa valeur. Au départ, Bella commence assez mal, mais lorsque le moment est venu d'accepter la proposition de mariage de Rokesmith, c'est avec une timidité et une tendresse touchantes qu'elle le supplie de la garder pauvre. Le message de Dickens, ici, est que la vraie richesse ne s'accommode pas des valeurs mondaines[158]. Aussi, John et Bella franchissent-ils de nombreux obstacles pour se libérer de leur envie d'argent, seule façon de découvrir « le pouvoir régénérateur de l'amour humain[162] ». Alors, vers la fin du roman, peuvent-ils enfin recevoir leur récompense, puisque le couple recouvre la totalité de ses biens.

Le fleuve change également le cours de la vie de Eugene Wrayburn, le sombre avocat dénué d'ambition que berce l'indolence d'un héritage à venir. Il montre de l'intérêt envers Lizzie Hexam qu'il rencontre d'abord dans la maison de son père à proximité des « cloaques où les flots accumulés de la lie humaine semblent précipités des hauteurs, et s’arrêter jusqu’à ce qu’ils débordent et tombent dans la rivière ; […] au milieu de navires que l’on croirait échoués, et de maisons que l’on supposerait à flots ; […] entre les mâts qui regardent par les fenêtres, et les fenêtres qui regardent au fond des écoutilles[163]. »

Pourquoi cette attirance reste-t-elle vague, ni aventure de séduction, ni sentiment romantique : la passion l'a déserté et il va jusqu'à dire qu'il n'éprouve rien pour Lizzie : « je n’ai aucun projet, aucune intention, je n’en ai jamais eu, je suis incapable d’en avoir. Si je faisais un projet quelconque, il ne me resterait plus de force pour le réaliser[164]. » Lizzie, quant à elle, ne sachant à quoi s'en tenir avec Eugene, poursuit son métier d'éboueur des flots : sa dextérité à manœuvrer la barque de son père témoigne d'une vitalité passionnée qui, dans les précédents romans, auraient paru indigne d'une femme ou, à tout le moins, dangereuse[165]. Elle se distingue pourtant des autres personnages du fleuve par sa lassitude envers ce qu'il exige d'elle ; mais elle sait défendre avec passion la violence de son père alors qu'il est sous le coup d'une accusation erronée ; elle sait aussi se sacrifier pour le bien-être de son frère Charley que ronge le plus abject égoïsme ; elle sait enfin s'échapper à la campagne pour sauver son honneur[166].

D'ailleurs, peut-être afin de pousser son éloge, Dickens la comble de qualités d'expression digne de la meilleure classe moyenne, si bien qu'elle est capable de déceler d'emblée à quel ridicule Wrayburn serait acculé s'il frayait avec la haute bourgeoisie. Il n'empêche que ce dernier la poursuit sans relâche de ses assiduités et finit par découvrir en elle une raison de vivre, et plus tard dans le roman, c'est sur les rives du fleuve qu'il lui bégaye son amour : « Je ne pensais pas, dit-il, qu’il y eût une femme au monde qui, avec si peu de mots, pût m’émouvoir autant. Mais soyez indulgente, Lizzie ; vous ne savez pas ce que j’éprouve ; vous ne savez pas que je vous vois sans cesse, et que votre image m’égare. Vous ne savez pas que cette insouciance qui vient à mon secours dans toutes les difficultés de la vie, n’existe plus quand il s’agit de vous. Elle a disparu, vous l’avez frappée de mort… je voudrais parfois que vous m’eussiez tué avec elle[167]. » Bien que le prix de son affection soit alors à portée de main, Dickens réserve à Wrayburn un nouveau défi avant qu'il puisse atteindre son graal, la violence vengeresse du maître d"école Bradley Headstone[168]. Ce personnage, d'abord introduit dans le récit pour illustrer un thème cher à l'auteur et repris dans presque tous ses romans, celui de l'éducation, en particulier, la professionnalisation nécessaire de l'enseignement[169], devient ensuite une étude de cas sur les dérives paranoïaques de la passion.

Bradley Headstone[modifier | modifier le code]

Headstone est un exemple de maître formé à son métier qui, issu d'une famille très humble, peut ainsi prétendre à un salaire décent et un statut social reconnu, dignes récompenses de ses efforts. Pourtant, il est loin de se trouver satisfait et son visage porte la marque d'un souci depuis longtemps installé. Dickens s'acharne à souligner la perversité de son caractère, façon de dénoncer les défauts du système par lequel il est passé, l'ignorance officielle des difficultés sociales et intellectuelles rencontrées par ses nouveaux lauréats qui aspirent à rejoindre la classe moyenne[170]. De fait, le roman présente une altercation cruciale entre Headstone et Wrayburn sur ce sujet :

« Vous ne m’estimez pas plus que la boue de vos souliers, commença Bradley avec une certaine réserve […]
— Je vous assure, maître de pension, répondit Eugène, que je ne songe nullement à vous. […]
— Mais je ne suis pas un enfant, reprit Bradley en serrant le poing, et je veux être écouté, monsieur.
— En votre qualité de professeur, vous êtes bien sûr de l’être ; cela doit vous satisfaire.
— Non, monsieur, répliqua l’autre en blêmissant. Parce qu’on s’est plié aux exigences des fonctions que je remplis, et qu’on s’observe chaque jour pour s’acquitter de ses devoirs avec honneur, supposez-vous, monsieur, qu’on ait abdiqué tout sentiment humain ?
— Je suppose, répondit Eugène, que vous êtes trop violent pour un maître de pension.
— Violent avec vous, monsieur, j’en conviens ; et je m’estime de l’être en pareille circonstance. Avec mes élèves je n’ai pas d’emportement.
— Non ; c’est avec vos maîtres.
— Mister Wrayburn !
— Maître de pension.
— Je m’appelle Bradley Headstone, monsieur.
— Comme vous le disiez tout à l’heure, mon cher monsieur, votre nom ne me regarde pas.
— Monsieur… commença Bradley ; puis s’essuyant le visage, et tremblant des pieds à la tête : Que je suis malheureux, s’écria-t-il, de ne pas pouvoir me dominer, et de paraître si faible, quand un homme, qui n’a pas souffert dans toute sa vie ce que j’ai subi en un jour, a tant d’empire sur lui-même ! » Il parlait avec désespoir, et agitait les mains comme pour se déchirer. Eugène l’examinait avec attention, et paraissait trouver qu’il devenait amusant.
Il y eut une pause. « Eh ! bien, Maître de pension, reprit Eugène avec un soupçon d’impatience, tandis que Bradley cherchait à surmonter sa colère, dites ce que vous avez à dire ; et laissez-moi vous rappeler que votre élève vous attend.
— En accompagnant le jeune Hexam, répondit Bradley avec effort, j’ai eu l’intention, dans le cas où vous le traiteriez légèrement, d’ajouter, en ma qualité d’homme qui saurait se faire entendre, que le sentiment qui a dicté ses paroles est juste et digne.
— Est-ce tout ? demanda Eugène.
— Non, monsieur, répliqua l’autre avec colère. Il fait bien de ne pas souffrir que vous alliez voir sa sœur, et de blâmer énergiquement les services, ou pis encore, que vous vous permettez de rendre à miss Hexam.
— Est-ce tout ? demanda Eugène.
— Non, monsieur. J’ai à vous dire que rien ne justifie vos procédés, et qu’ils sont injurieux pour miss Hexam.
— Êtes-vous son maître de pension, en même temps que celui de son frère, ou cherchez-vous à l’avoir pour élève ? »
Ce coup de poignard fit jaillir le sang au visage de Bradley, qui ne put que balbutier avec effort. « Qu’entendez-vous par là, monsieur ?
— Une ambition très naturelle, dit froidement Eugène. Miss Hexam, dont vous parlez un peu trop, est si différente du milieu où elle a toujours vécu, et des gens obscurs et grossiers qui l’entourent, que votre désir n’a rien de surprenant.
— Prétendez-vous me jeter à la face l’obscurité d’où je suis sorti, mister Wrayburn ?
— Ne sachant rien à cet égard, et ne désirant pas en savoir davantage, l’intention que vous m’attribuez n’est guère probable.
— Vous faites allusion à ma naissance, monsieur ; vous me reprochez mon origine ; mais j’ai su me frayer un chemin en dépit de l’une et de l’autre ; j’ai donc le droit d’être plus fier que vous, et de me trouver plus de valeur[171]. »

Ce vif échange sur le statut social et la respectabilité se trouve porté jusqu'à l'exacerbation par l'intérêt grandissant que Headstone porte à Lizzie ; bien qu'elle lui soit reconnaissante de l'aide qu'il apporte à son frère Charley, elle ne peut s'empêcher de le trouver désagréable et même nuisible. Bradley, quant à lui, devient, selon Litvack, « une puissante étude sur le refoulement, et Dickens fait montre d'une remarquable compréhension de sa passion sexuelle à tel point que lorsque Bradley fait pression sur la jeune femme pour qu'elle rompe avec Eugene, il trouve des mots parfaitement adéquats pour décrire la torture mentale qu'il endure[172] » :

« il marchait la tête basse, préoccupé d’une idée fixe. Il n’en avait pas d’autre depuis le moment où il avait vu Lizzie pour la première fois. Il lui semblait que cette idée avait supprimé chez lui tout ce qui pouvait l’être ; qu’elle avait réduit au silence tout ce qui n’était pas elle ; et qu’en un instant l’empire qu’il avait sur lui-même s’était complètement évanoui.
Le coup de foudre est une expression assez répandue pour que l’on n’ignore pas que chez certaines natures où le feu couve sous la cendre, ainsi que chez l’homme qui nous occupe, la flamme éclate, se propage comme un incendie fouetté par le vent, et détruit ou domine toutes les autres passions. De même qu’il y a une foule de créatures faibles et imitatrices, toujours disposées à prendre feu pour la première idée fausse qui va être émise, — quelque tribut à payer à quelqu’un, par exemple, pour quelque chose qui n’a pas été fait, ou qui l’a été par un autre, — de même ces natures vigoureuses sont toutes prêtes à s’enflammer au premier choc.
Bradley Headstone poursuivait sa route en songeant, et d’après son visage tourmenté, on pouvait conclure qu’il essayait de soutenir une lutte dans laquelle il était vaincu[173]. »

Aucun dérivé ne s'offrant à de tels désirs, selon D. David, « Bradley Headstone se dépouille de sa peau de civilisé pour se couvrir de celle d'un animal monstrueux[174] ». Après le refus de Lizzie, il se lance à la poursuite de son rival et, tout naturellement, cela conduit au fleuve et à sa tentative de meurtre[172]. Quant à Eugene Wrayburn, qui se sort in extremis de la noyade, il était nécessaire qu'il passât par l'ultime épreuve de la violence, la brutalité et la corruption de la vie des rives. Comme Harmon, il subit une sorte de « baptême régénérateur[175] », encore que, privilégié, le sien sera d'autant plus lustral qu'il se déroule en amont, près de Henley-on-Thames, un coin de campagne aux eaux plus claires[172]. Cependant, Dickens prend garde de ne point en faire un lieu d'idyllique d'innocence, preuve, selon Lucas, « qu'il insiste avec force sur l'impossibilité d'échapper à la condition humaine que circonscrit la réalité sociale[176] ». Cela dit, le romancier favorise de bout en bout Eugene Wrayburn qui est « l'Abel de son frère Caïn[177] » dans leur rivalité amoureuse. Une fois ses qualités byroniques effacées[178],[179], il peut être sauvé par l'objet de ses affections, mais ironiquement, Lizzie doit mobiliser toute sa dextérité manœuvrière aux avirons et à la godille pour le sauver du trépas, ce qui donne l'occasion à Litvack de constater que les sordides occupations de sa famille lui ont plus utilement servi que si elle avait vécu dans un milieu distingué (genteel)[180].

Les décharges[modifier | modifier le code]

Le second motif dominant L'Ami Commun est celui de la poussière, ou plutôt des rebuts, emblème négatif de l'économie capitaliste de la société victorienne, partout accumulés en tas, monceaux ou tumuli (dust heaps), au coin des rues, dans les cours, sur les quais, jonchant les squares et les rives. L'air est plus que jamais nauséabond ; le vent aigre souffle sa pestilence ; humains, animaux, végétation s'étiolent ; ce n'est qu'éternuement, étouffement, souffle bruyant, clignotement des paupières saturées : « la cité tout entière est devenue un monticule putride recelant un gigantesque catarrhe[118]. »

Une manne de prospérité[modifier | modifier le code]

À l'Époque victorienne, Londres fonctionne au charbon. Les nouvelles usines issues de la Révolution industrielle en consomment beaucoup pour produire la vapeur nécessaire à leurs machines ; mais la majeure partie est utilisée par les familles, environ 11 tonnes annuellement pour chaque foyer. Cendres et autres résidus étaient placés dans des poubelles (dustbins), que vidaient des éboueurs sillonnant les rues avec leurs chariots en agitant une clochette pour avertir les habitants. Les rebuts étaient alors déversés dans les « cours à déchets », pour la plupart situées en bordure de la ville et appartenant à de riches entrepreneurs[181].

Les ouvriers étaient surtout des femmes et des enfants, travaillant pour quelques sous enfouis à mi-taille. Ces décharges représentaient une manne, comme le montre un article de R. H. Horne paru dans Household Words en 1850, soit quatorze ans avant la publication du roman, mais susceptible d'avoir influencé Dickens ; R. H. Horne y raconte l'histoire de trois tamiseurs ayant sauvé en 1820 un certain Mr Waterhouse des eaux d'un canal où il s'était jeté par désespoir ; après cette dramatique aventure, le malheureux connut un renouveau, épousa la fille d'un des entrepreneurs qui le pourvut d'une dot au choix, sa décharge ou 20 000 £ ; le fiancé fit le mauvais choix, optant pour l'argent, alors que peu après le monticule se vendit pour 40 000, soit le double de la somme qu'il avait touchée[182]. L'exploitation de ces amas était si lucrative parce qu'on y trouvait à l'occasion des objets précieux, mais surtout pour leur contenu de base, pierres, briques ou autres bois alimentant en priorité l'industrie du bâtiment, et au-delà, restant dans les tamis, cendres et excréments humains très prisés comme fertilisants. En s'emparant de ce symbole fécal de l'argent, Dickens reprend l'idée sous-jacente au nom qu'il avait donné au financier de La Petite Dorrit, Mr Merdle[183].

Plusieurs monticules constituent la source de la fortune du vieux Harmon, donc de son héritier, encore qu'une partie en était d'abord destinée à sa sœur, à la condition qu'elle épousât un homme choisi par son père : « Il lui présenta un mari dont il était enchanté, mais elle fort mécontente, et s’occupa de la dot ; je ne saurais dire quelle somme de balayures ; mais quelque chose d’immense. L’affaire en était là, quand la pauvre fille lui annonça respectueusement qu’elle s’était promise à ce personnage populaire que les romanciers et les poètes désignent sous le nom d’Un-Autre. Elle ajouta que ce serait réduire son cœur en poudre, et sa vie en tessons, que de la condamner à ce mariage. Sur quoi le père vénérable s’empressa de la maudire et de la jeter à la porte[184] ».

Une source de corruption[modifier | modifier le code]

Ainsi, John Harmon, à son retour d'Afrique-du-Sud, apprend de la bouche de Mortimer Lightwood, le jeune avocat dont Eugene Wrayburn est l'ami intime, les clauses testamentaires qui, déjà, en insérant l'apprentissage de l'amour, amorcent la tonalité générale : la quête et l'usage du seul argent ne génèrent que souffrance et s'affirment comme racines de tous les maux de la société. Pour commencer à le prouver, en attendant que John Harmon, « l'ami commun », ne se présente, la fortune est confiée à Mr Boffin, l'Éboueur d'or, qui fait vite semblant d'être corrompu pour démontrer la force destructrice de ce qu'il a reçu. D'ailleurs, les Boffin sont déjà la proie de toute une faune de « créatures rampantes, insinuantes, papillonnantes, et bourdonnantes que l’or attire auprès de [lui][185] » ; les cartes de visite se bousculent à leur porte, haute société, parvenus, escrocs en tous genres, les Veneering, les Podsnap, les Lammles, Lady Tippings, etc.[186]

Ainsi, comme l'écrit Hillis-Miller, « les décharges ont le pouvoir de dominer la vie de ceux qui vivent en leur sein[187] ». Wegg, obsédé qu'il est par ces tas de détritus, accède, grâce à eux, aux secrets et, par extension, au cœur du système capitaliste. En fin de compte, ses recherches le mènent à la ruine : il n'est pas anodin qu'il lise à Boffin l'Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain d'Edward Gibbon, l'ouvrage qui, selon Dickens, retrace « la fortune déclinante de ces anciens maîtres du monde, qui en sont maintenant réduits à leurs dernières ressources[188] ». Ainsi, semble-t-il prédire, l'Angleterre victorienne revit la débâcle du grand empire antique qui l'a précédée[186]. D'ailleurs, bien que Wegg s'arrange pour rester dans la demeure de Boffin (Boffin Bower), il ne se rend jamais maître de la décharge qu'elle recèle : il prospère, mais seulement en illusions et, de manière significative, il finit comme il est décrit à la fin du chapitre 14 du dernier livre[186] : « Salop [Snoopy] n’avait pas d’autre mandat que de déposer Wegg sur le trottoir ; mais apercevant au coin de l’hôtel une charrette de boueur, qui précisément était arrêtée, sa petite échelle appuyée contre la roue, il ne put résister à la tentation d’y jeter son ignoble fardeau ; exploit assez difficile, qui fut accompli avec beaucoup d’adresse et un prodigieux éclaboussement[189] ».

Un rayon d'espoir[modifier | modifier le code]

Que Boffin ne soit pas totalement corrompu par sa richesse, encore que son soudain revirement paraisse artificiel, montre que Dickens a désiré in extremis offrir un rayon d'espoir à son roman qu'envahissent « les effets destructeurs d'une société superficielle, sans cœur ni raison, bouffie d'autosatisfaction[190] ». En définitive et contre toute attente, avec son surnom ambigu, « l'Éboueur d'or », il se trouve comme à mi-parcours de la réalité et du conte de fée[191], une sorte d'anti-Harmon[186], par exemple, en tant que père d'adoption, alors que le vieil avare dont il a hérité avait passé sa vie à refuser cet attachement, si bien que Sadrin peut écrire qu'il devient « la pierre philosophale d'un texte essentiellement consacré à la reformulation des valeurs[192] ». Bella, quant à elle et à son contact, subit une transformation radicale : d'abord vue par Rokesmith comme « Si insolente ! si frivole ! si capricieuse ! si insensible ! […] Et cependant si jolie ! si jolie ![193] », elle commence sa dure rédemption en se servant des 50 £ que Boffin lui a données pour acheter un costume à son père, secrétaire mal payé des Veneering, auquel elle avoue avec une lucidité teintée d'horreur et de regret, qu'elle reste hantée par son obsession : « Si jamais spéculateur a été absorbé par l’idée fixe de s’enrichir, c’est bien moi. La chose est ignoble, je le confesse ; mais que voulez-vous ? Je trouve affreux d’être pauvre, je ne veux pas l’être ; et pour cela il faut épouser de la fortune[194] ».

Autre geste philanthropique des Boffin, l'adoption désirée de Johnny, arrière petit-fils de Betty Higden, qui leur rappelle le jeune John Harmon[195]. Mrs Boffin en fait la proposition avec une chaleur appuyée : « Si vous voulez me le confier, il aura bon gîte et bonne table, une bonne éducation et surtout de bons amis. Que cela vous convienne, et je serai pour lui une véritable mère[196] ». La mort de l'enfant fera que le geste n'aboutira pas, mais Dickens, selon Kettle, a voulu montrer que « l'émancipation véritable va de pair avec l'indépendance morale, sans autres attaches[197] ».

Petits personnages rédempteurs[modifier | modifier le code]

Selon Litvack, L'Ami commun présente bien d'autres personnages, souvent secondaires, dont la manière et l'action s'opposent, par leur exemple, aux courants majeurs de la société[195]. Ainsi en est-il de la minuscule et difforme couturière de poupée, Jenny Wren, maître dans l'art, justement, « de changer la vie en œuvre d'art[198] ». Il semblerait que, par son artisanat et ses imaginations, elle crée des modèles de vie pour ceux qui l'entourent, Lizzie, qui a logé chez elle après la mort de Gaffer Hexam, et aussi Eugene qui, s'adressant à Mortimer qui sert de relais, la prie, après sa blessure, de rester auprès de lui et ajoute en confidence : « « Demande-lui si elle a vu les enfants […]. »
Mortimer ne sut pas ce qu’il voulait dire ; et miss Wren ne le sut elle-même que lorsqu’il eut ajouté : « Demande-lui si elle a senti les fleurs.
— Oh ! je sais, dit-elle, je comprends. »
Mortimer lui céda la place ; et penchée à son tour sur le lit avec son meilleur regard : « Vous parlez, dit-elle, des longues files brillantes de ces beaux enfants qui venaient me soulager autrefois, de ces enfants qui m’emportaient dans leurs bras, et me rendaient légère ?
— Oui, répondit-il, en ébauchant un sourire.
— Je ne les ai pas vus depuis votre dernière visite ; maintenant je ne souffre presque pas ; alors ils ne viennent plus. — C’était un joli rêve, murmura-t-il.
— Mais j’ai entendu mes oiseaux, reprit la petite ouvrière, et j’ai senti mes fleurs ; oh ! oui, entendu et senti ; et rien de plus beau, de plus céleste.
— Restez près de moi, dit-il ; je voudrais bien, avant de mourir, vous voir les entendre ici. »[199] »
.

Ce dialogue fait écho à un précédent dans lequel le narrateur entend montrer combien ces « imaginations » peuvent être réelles : « il y a quelquefois dans votre tête une espèce d’idée. À propos d’idées, ma Lizzie, je me demande comment il se fait, quand je suis là, dans cette chambre, travail-travail-travaillant toute seule, que je sente des fleurs.
— Je répondrai comme un dire banal, dit languissamment Eugène, car la maîtresse de la maison commençait à l’ennuyer, que vous sentez des fleurs parce qu’il y a des fleurs que vous sentez.
— Je ne crois pas, dit la petite créature, qui, le menton appuyé sur une main, regardait vaguement devant elle. Il n’y a pas de fleurs dans le quartier : ce n’est pas cela ; et pourtant, quand je suis à l’ouvrage, je sens des milliers de roses, jusqu’à me figurer que j’en vois des tas sur le carreau. Je sens l’odeur des feuilles tombées, au point d’allonger la main et de croire que je vais en entendre le frou-frou. Je sens l’aubépine et toutes sortes de fleurs que je ne connais pas, car j’en ai vu bien peu dans ma vie[200] »
.

Le dernier mot sera à la mauvaise société[modifier | modifier le code]

Si Jenny possède un grand pouvoir d'imagination, faculté vitale dans l'art et « d'importance cruciale pour la réconciliation des classes et le développement de l'harmonie sociale[201] », de tels éléments d'apaisement ne touchent que bien peu de personnes dans L'Ami Commun, Eugene, Bella et quelques autres qui leur ressemblent apprennent à regarder au-delà de l'aspect pragmatique et matériel ; avec leur aide, ils complèteront leur voyage de découverte de soi et trouveront leur place, agréable, au sein d'une société pourtant troublée, avaricieuse et obnubilée[195].

La satire, mais sans narrateur central[modifier | modifier le code]

Il est difficile d'identifier un personnage central qui jouerait le rôle de porte-parole de Dickens ; à la différence de La Maison d'Âpre-Vent, une voix douée d'omniscience fait défaut[202]. Pour autant, la satire demeure. Ainsi, ce passage très significatif, où Dickens tient à rassembler, dès le deuxième chapitre du livre I, tous les grands du monde social et politique, présentés de telle façon que la condamnation sort naturellement de leur propres propos[203] :

« La glace, qui est au-dessus du buffet, réfléchit la table et les objets qu’elle porte : armoiries neuves, or et argent ciselé, gravé, fouillé, mat et bruni : un chameau pour tout faire. Le collège héraldique a découvert à Vénéering un ancêtre du temps des croisades qui avait cet animal dans ses armes, ou qui aurait pu l’avoir ; et les fleurs, les fruits, les lumières sont portés par une file de chameaux, dont quelques-uns s’agenouillent pour recevoir le sel.
La glace réfléchit Vénéering : une quarantaine d’années, cheveux bruns et flottants, disposition à l’embonpoint, air fin et mystérieux, physionomie voilée ; une espèce de prophète d’assez bonne mine, gardant pour lui ses découvertes prophétiques.
Missis Vénéering : cheveux blonds (moins pâles qu’ils ne pourraient l’être), nez et doigts aquilins ; toilette voyante, bijoux étincelants, air enthousiaste et propitiatoire, sachant qu’elle porte un coin du voile de son mari. Mister Podsnap : embonpoint florissant, une petite aile blonde et roide de chaque côté d’une tête chauve (plutôt une brosse que des cheveux), boutons rouges sur le front, vaste col de chemise, très-chiffonné par derrière. Mistress Podsnap : admirable comme ostéologie ; cou et narines d’un cheval de bois, visage dur et sévère, coiffure majestueuse à laquelle Podsnap a suspendu ses offrandes dorées.
M. Twemlow : chevelure blanche ; un homme sec, poli, sensible au vent d’est ; col d’habit et cravate à la Georges IV ; les joues rentrées comme s’il avait fait un violent effort pour se retirer en lui-même, et qu’il se fût arrêté là, ne pouvant pas aller plus loin.
Une jeune fille très-mûre : repentirs aile de corbeau, teint d’un éclat suffisant quand elle est poudrée et fardée, comme ce soir ; efforts considérables pour captiver un jeune homme également très-mûr, qui a beaucoup trop de nez dans le visage, de feux dans les favoris, de torse dans le gilet, d’éclat dans les yeux, dans les boutons de chemise, les boutons d’habit, les dents et la parole.
La séduisante et vieille lady Tippins, à la droite de Vénéering : immense figure oblongue, d’un brun foncé, pareil à celui qu’on voit dans une cuiller. Sur la tête une allée garnie de fleurs, comme pour conduire le public au tas de faux cheveux qui couvre la nuque. Elle aime à patronner missis Vénéering, qui est ravie de ce patronage[204]. »

Le coup de génie de Dickens est d'avoir placé la description en reflet, comme si le miroir était devenu ce narrateur silencieux et cette voix sortie de nulle part, caustique et méprisante. Ici, les personnages se dévoilent d'eux-mêmes à l'envi, et ce qu'ils laissent si naturellement paraître est leur superbe associée à leur superficialité. La critique est sans pardon, n'oublie rien, capte tout, l'essentiel et le détail, gestes et poses, et la voix cachée, off, commente avec un semblant de neutralité qui n'en est que plus cruel ; au détour d'une phrase, cependant, un mot, chaque fois adressé au lecteur en clin d'œil, lui disant en sous-main : voici les gens qui te gouvernent, hantent les couloirs du pouvoir, détiennent les porte-feuilles, jouissent de tous les privilèges ; voici leur cohorte de parasites dont ils cultivent l'admiration vénale ; il y a de quoi vomir, n'est-ce pas ?[203].

Des irréductibles accrochés à leurs préjugés[modifier | modifier le code]

À la fin du roman, Dickens revient à la charge : dans le dernier chapitre, intitulé « La Voix de la société » (IV, 17), il rassemble toute cette faune chez les Veneering qui, d'ailleurs, s'apprêtent à prendre la fuite sur le continent pour échapper à leurs créanciers, et Lady Tippins questionne d'abord Mortimer Lightwood, sorte de passerelle entre le monde des bons et celui des mauvais, sur le sort des « sauvages ». Une fois cette question résolue avec le mépris accusé de la compagnie, il rend compte du mariage de Eugene Wrayburn et de Lizzie Hexam, union unanimement jugée comme une mésalliance incompréhensible, dépassant le sens. Lightwood essaie bien de prendre la défense de son ami, disant de lui qu'il est un « meilleur gentleman » (greater gentleman), expression lourde de signification à l'Époque victorienne, mais son auditoire reste de marbre, car habité qu'il est par l'illusion de détenir la vérité, il refuse aussitôt l'argument et s'en tient au seul principe gouvernant sa vie : « Tout ce qui est légal […] peut se faire pour de l’argent ; mais pour rien — bouh ![205]. »

Voici le passage en question, qui clôt le livre :

« Mortimer se retrouve […] vis-à-vis de lady Tippins […] Cher Robinson, lui dit-elle […], dans quel état avez-vous laissé votre île ? […] Je parle des sauvages […]
— Ils commençaient à se civiliser quand j’ai quitté Juan Fernandez ; du moins ils se mangeaient entre eux, ce qui ressemble beaucoup à la civilisation.
— Parlez-moi tout de suite de ce mariage […]. On dit que vous y étiez. Comment était la mariée ? en canotière ? […] J’espère qu’elle s’est dirigée, pagayée, gouvernée, enfin a conduit sa barque elle-même à la cérémonie ?
— Quelle que soit la manière dont elle y est venue, répond Mortimer, elle l’a fait avec grâce.
Un cri perçant de lady Tippins attire l’attention générale. « Avec grâce ! […] Ne veut-il pas dire qu’une marinière soit gracieuse […] ; […] la société n’a qu’une voix sur cette ridicule affaire. […] Un jeune homme, très-bien né, d’une physionomie avantageuse, et ne manquant pas de talents, fait-il un acte raisonnable en épousant un marinier femelle, transformé en ouvrière de fabrique ?
— Ce n’est pas tout à fait cela, dit Mortimer ; pour moi, la question est celle-ci : Un jeune homme, tel que lady Tippins vient de le dépeindre, a-t-il bien ou mal fait d’épouser une vaillante femme, qui lui a sauvé la vie avec une énergie et une adresse surprenantes, une jeune fille, — je ne dis rien de sa beauté, — une jeune fille vertueuse, douée de qualités exceptionnelles, qu’il admire, qu’il aime depuis longtemps, et qui lui est profondément attachée.
— Pardon, dit mister Podsnap, dont l’esprit et le col de chemise sont à peu près aussi froissés l’un que l’autre, cette jeune fille a-t-elle jamais été batelière ?
— Jamais, répond Lightwood ; son père lui a fait quelquefois conduire un bateau, où il était seul avec elle ; voilà tout. […] Mister Lightwood, poursuit Podsnap, dont l’indignation envahit les cheveux en brosse, je vous demanderai si elle a été fille de fabrique.
— Jamais, répond Mortimer ; elle a été employée dans une usine, une papeterie, je crois, où elle était fort estimée.
— En ce cas, reprend Podsnap qui écarte le fait avec la main, tout ce que j’ai à dire, c’est que ma gorge se soulève contre un pareil mariage ; que cela me blesse et me dégoûte ; que cela me fait mal au cœur… Je désire qu’on ne m’en parle pas davantage.
— Je me demande, se dit à part lui Mortimer, que cette sortie amuse, si vous êtes la voix de la société.
[…] L’opinion de missis Podsnap est, qu’en fait de mariage, il faut qu’il y ait égalité de fortune et de position ; qu’un jeune homme qui appartient à la société doit prendre une femme de la société, capable d’y remplir son rôle avec cet abandon, cette élégance de manières… […] Elle pense, en un mot, qu’un gentleman, comme celui dont on parle, devait chercher une belle femme, ayant avec elle autant de ressemblance qu’il était permis de l’espérer.
« Êtes-vous bien la voix de la société ? » se demande toujours Mortimer.
La parole est maintenant à l’entrepreneur d’une force de cinq cent mille individus. D’après ce potentat, le jeune homme en question aurait dû faire à cette fille une petite rente, et lui acheter un bateau. […] Vous donnez un bateau à la fille — très-bien ; vous lui faites une rente ; vous énoncez le total en livres sterling ; mais réellement c’est tant de livres de bœuf, et tant de pintes de bière. D’une part la fille et le bateau ; de l’autre, du porter et du bœuf. Elle consomme tant de livres de celui-ci, tant de pintes de celui-là. Ces biftecks et cette bière sont le combustible de la machine ; ils produisent une certaine force ; cette force est appliquée au maniement des rames ; elle produit tant d’argent, auquel s’ajoute la petite rente ; et vous atteignez le chiffre qui assure à la fille de quoi vivre. C’est ainsi qu’on traite ces sortes d’affaire.
La belle charmeresse […] interpelle le président ambulant. Si une jeune fille, de la classe de celle dont il est question lui avait sauvé la vie, il lui en serait très-reconnaissant, et lui ferait obtenir un emploi dans la télégraphie électrique, où les jeunes femmes conviennent à merveille ; mais il ne l’aurait jamais épousée ; jamais, jamais.
Que dit de cette affaire le brillant génie aux trois cent soixante-quinze mille livres, zéro schelling, zéro pence ?
Impossible de rien dire avant d’avoir posé cette question : La jeune fille est-elle riche ?
— Non, répond Ligthwood ; elle n’a rien.
— Folie et sottise. […] Tout ce qui est légal, ajoute-t-il, peut se faire pour de l’argent ; mais pour rien — bouh ! »
[…] Lady Tippins croit avoir recueilli l’opinion de toute l’assemblée (personne ne songe à demander aux Vénéering ce qu’ils pensent), quand tout à coup jetant les yeux autour de la table à travers son lorgnon, elle découvre mister Twemlow qui tient son front dans sa main.
Bonté divine ! mon Twemlow que j’oubliais ! cet ami, ce très-cher, quel est son vote ?
Il relève la tête et a l’air d’un homme très-mal à son aise. « Je ne vois, dit-il, dans cette question que les sentiments d’un gentleman, et qu’il me soit permis… — Un gentleman qui a contracté un pareil mariage, interrompt Podsnap, ne peut avoir nul sentiment. — Je ne suis pas de cet avis-là, monsieur, répond Twemlow avec moins de douceur qu’à l’ordinaire. Si la reconnaissance, le respect, l’admiration, l’affection la plus profonde ont, ainsi que je le présume, déterminé ce gentleman à épouser cette lady…
— Cette lady ! s’écrie Podsnap.
— Monsieur, réplique Twemlow dont les manchettes frémissent, vous avez dit le mot, et je le répète : cette lady. Quel nom lui donneriez-vous si ce gentleman était présent ? » La question lui paraissant gênante, Podsnap la fait disparaître d’un tour de bras, et garde le silence.
« Je dis, répond Twemlow, que si les sentiments que je viens d’énumérer ont décidé mister Wrayburn à contracter ce mariage, il n’en est, à mes yeux, qu’un meilleur gentleman, et cette jeune fille qu’une plus noble lady. Et quand je me sers du mot gentleman, permettez-moi de le dire, monsieur, je l’emploie comme qualification la plus élevée à laquelle un homme puisse prétendre. Or, je tiens pour sacrés les sentiments d’un gentleman, et je souffre, monsieur, je le confesse, quand je les vois discuter publiquement, et devenir le jouet d’un cercle de convives. — Je voudrais savoir si votre noble cousin partage cette opinion, ricane Podsnap.
— Je ne saurais vous le dire, monsieur, répond Twemlow ; mais qu’il la partage ou non, je ne lui permettrais pas, non, monsieur, pas à lui-même, de m’imposer la sienne sur un point aussi délicat, et à propos duquel je suis très-susceptible. »
Mortimer est le seul dont la figure rayonne. Chaque fois qu’un membre de la commission a donné son avis, il s’est dit en lui-même : Êtes-vous bien la voix de la société ? Mais après les paroles de Twemlow il ne se fait pas cette question ; il regarde le gentleman d’un air reconnaissant, et quand l’assemblée se disperse, alors que les Vénéering et leurs convives ont eu suffisamment de leur honneur respectif, Mortimer reconduit Twemlow jusqu’à sa porte, lui serre cordialement la main, et prend gaiement la route du Temple[206]. »

Mortimer et Twemlow seraient-ils la vraie voix de la société ? Lui, le gentlemen décrépit ? Voilà qui augure bien mal considérant sa faiblesse et sa pauvreté ; l'autre, pauvre hère quasi insignifiant ?[130] Pour autant, les autres voix, comme partout dans le roman, restent irrémédiablement brutales et grossières[207] : ainsi, aucune force unificatrice ne vient donc vraiment à bout des préjugés. L'opinion des deux frondeurs ne servira qu'à alimenter moult nouveaux sarcasmes et à afficher le même incoercible mépris[203]. L'Ami commun ne met donc pas le lecteur à l'aise : il semble que Dickens ait rendu les armes et ne cherche plus à réformer la société. Il conseille plutôt aux bons citoyens comme Mortimer Lighwood de vivre leur vie « gaiment », adverbe terminant le roman, mais, sous-entendu, sans jamais perdre de vue leur conscience morale et le sens de leur responsabilité envers la communauté des hommes[208].

(à suivre)

Manière d'écrire[modifier | modifier le code]

(en construction)

Adaptations et influence[modifier | modifier le code]

Cinéma[modifier | modifier le code]

Deux films muets adaptés du roman restent particulièrement célèbres, celui, réalisé en 1911 et intitulé du nom d'un des personnages Eugene Wrayburn, avec Darwin Carr dans le rôle-titre, et Vor Faelles Ven (Our Mutual Friend), réalisé en 1921 par le Danois Ake Sandberg ; une version restaurée par l'Institut national du film du Danemark, mais mutilée d'environ 50% de la seconde partie, est sortie à New York en 2012 et est disponible en DVD[209].

Télévision[modifier | modifier le code]

La BBC a produit trois séries, l'une en 1958 adaptée par Freda Lingstrom, une autre en 1976 mise en scène par Peter Hammond, et la dernière en 1998, adaptée par Sandy Welch, avec Steven Mackintosh et Anna Friel.

Radio[modifier | modifier le code]

Le 7 novembre 2009, BBC Radio 4 a diffusé l'adaptation de Mike Walker[210].

Divers[modifier | modifier le code]

T. S. Eliot a d'abord eu l'intention d'intituler son poème The Wasteland « He do the Police in Different Voices », d'après ce que dit Betty Higden de son fils adoptif Snoopy dans L'Ami commun : « You mightn't think it, but Sloppy is a beautiful reader of a newspaper. He do the Police in different voices[211] ».

Dans la série télévisuelle Lost, Desmond Hume sauve un exemplaire de Our Mutual Friend, le seul livre de Dickens qu'il n'ait pas encore lu[212]. En 2005, Paul McCartney a publié, dans son album Chaos and Creation in the B'ackyard, la chanson Jenny Wren concernant le personnage du même nom. Enfin, sir Harry Johnston a écrit une suite à Our Mutual Friend, intitulée The Veneerings et publiée au début des années 1920.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Texte[modifier | modifier le code]

  • (en) Charles Dickens, Our Mutual Friend, Londres, Wordsworth Classics,‎ 1997, 794 p. (ISBN 978-1-85326-194-7), introduction et notes de Deborah Wynn, texte de référence.

Traductions en français[modifier | modifier le code]

  • (fr) Charles Dickens et Henriette Loreau (trad. Henriette Loreau), L'Ami commun, Paris, Hachette,‎ 1885, traduction de référence (« Traduction d'Henriette Loreau », Wikisource), texte de référence.
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L'Ami commun[modifier | modifier le code]

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(à suivre)

Annexes[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Il s'agit d'une maison située à Kensington où il séjourne temporairement.
  2. Marcus Stone devint aussi l'illustrateur d'Anthony Trollope dans, par exemple, Il savait qu'il avait raison.
  3. Il s'agit-là d'une hypothèse formulée par de nombreux critiques, mais nulle part dans le texte n'est-il fait mention de cette colonie britannique.
  4. Dickens se sert de Mrs Higden pour montrer à quel point les pauvres redoutent l'institution de l'hospice paroissial, en principe destiné à les protéger.
  5. Un patterer était un vendeur de poésie, surtout de ballades, dans les rues. Dickens les fréquentaient souvent et en 1851, un certain Henry Mayhew, lui-même patterer, raconta que le romancier était l'un des favoris de la profession.
  6. foot signifiant « pied » et hand , « main », Dickens crée ici un effet de miroir inversé.
  7. smith signifie « forgeron » et roke rappelle rook, le « freux », au bec pointu lui permettant de creuser, briser, fouiller, piquer et sonder.
  8. Le nom choisi par Dickens est en soi un portrait du couple : « Cassant net » (snap) parce que désséchés comme une vieille cosse (pod).
  9. veneer signifie « vernis ».
  10. Le petit stratagème cassant et suffisant de Mr Podsnap a donné lieu à la création d'un mot que le langage a adopté : Podsnappery.

Références[modifier | modifier le code]

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