L'Œuvre au noir

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L'Œuvre au noir
Image illustrative de l'article L'Œuvre au noir
« Le Laboratoire de l'alchimiste » dans Amphitheatrum sapientiae aeternae d'Heinrich Khunrath (1595)

Auteur Marguerite Yourcenar
Genre Roman historique
Éditeur éditions Gallimard
Collection Blanche
Date de parution 8 mai 1968
Nombre de pages 338
ISBN 2070274373

L'Œuvre au noir est un roman de Marguerite Yourcenar, paru le 8 mai 1968.

Dès l'année de sa parution, il connaît un grand succès public ; le prix Femina lui est décerné par un vote à l'unanimité du jury.

Le roman[modifier | modifier le code]

Le titre[modifier | modifier le code]

L'expression « œuvre au noir » désigne en alchimie la première des trois phases dont l'accomplissement est nécessaire pour achever le magnum opus. En effet, selon la tradition, l'alchimiste doit successivement mener à bien l'œuvre au noir, au blanc, et enfin au rouge afin de pouvoir accomplir la transmutation du plomb en or, d'obtenir la pierre philosophale ou de produire la panacée.

Yourcenar commente ainsi à ce sujet :

« La formule "L'Œuvre au noir", donnée comme titre au présent livre, désigne dans les traités alchimiques la phase de séparation et de dissolution de la substance qui était, dit-on, la part la plus difficile du Grand Œuvre. On discute encore si cette expression s'appliquait à d'audacieuses expériences sur la matière elle-même ou s'entendait symboliquement des épreuves de l'esprit se libérant des routines et des préjugés. Sans doute a-t-elle signifié tour à tour ou à la fois l'un et l'autre. »[1].

L'histoire[modifier | modifier le code]

Personnage imaginaire dans l'idéal humaniste, Zénon Ligre, homme de la Renaissance, à la fois clerc, philosophe, médecin et alchimiste, a beaucoup appris au cours d'une vie errante. Ses activités scientifiques, ses publications ainsi que son esprit critique indisposent l'Église. Réfugié à Bruges sous un faux nom, il sera enfermé dans une prison de l'Inquisition où il se suicidera.

Le récit se compose de trois parties :

  • La vie errante
  • La vie immobile
  • La prison

Zénon symbolise l'homme qui cherche mais ne peut taire la vérité au milieu de ses contemporains dont seuls certains le comprennent. Il y perdra sa liberté, puis sa vie. Sa fin (refus de rétractation) n'est pas sans rapport avec celle de Giordano Bruno. Ce personnage est également inspiré de penseurs du XVIe siècle persécutés par les autorités religieuses comme Paracelse, Michel Servet, Copernic, Étienne Dolet ou Tommaso Campanella. Plusieurs affirmations de Zénon proviennent, selon Marguerite Yourcenar, des Cahiers de Léonard de Vinci[2].

Portée de l'œuvre[modifier | modifier le code]

L'Œuvre au Noir peut être vu comme le pendant « Renaissance » des Mémoires d'Hadrien, le roman le plus célèbre de Marguerite Yourcenar. Ces deux romans ont en effet comme point commun de présenter les réflexions de deux hommes, bien qu'assez différents, sur leur époque, sur le monde tel qu'ils l'ont connu.

À la différence d'Hadrien, Zénon n'est pas un homme de pouvoir et évolue au sein d'une société où les risques sont permanents pour ceux qui prônent la liberté d'expression ou de pensée. Ses expériences (le roman décrit sa vie depuis sa naissance — bâtard de la sœur d'un riche négociant de Bruges — jusqu'à sa mort en prison), poussées par une sagesse et une ouverture d'esprit peu communes pour l'époque, le mèneront à s'intéresser à des sujets aussi divers que la médecine (approfondissant l'anatomie, pratiquant des dissections), l'alchimie, les voyages, etc. Toutefois, il se heurte à un monde où règne l'obscurantisme, où la peine de mort est facilement appliquée et où le danger est permanent.

De ses voyages ressortent les réflexions qu'il tire sur la société, l'organisation politique, les religions et leurs réformes, etc. ; de ses expériences scientifiques, le fabuleux monde de connaissance à venir qu'il est en train de mettre au jour ; de ses discussions avec les quelques personnes capables de le comprendre (le prieur, son cousin), sa tolérance et sa capacité à s'enrichir de l'autre. Hélas, tout ceci était trop moderne pour son époque et un tel personnage ne peut qu'irriter et éveiller les soupçons du pouvoir en place.

Une des forces du roman est de ne pas avoir caricaturé le pouvoir en présentant les hautes autorités de l'époque comme cyniques et corrompues. Les passages de la prison et le procès de Zénon sont, à ce titre, symptomatiques car ils constituent un échange entre deux mondes irréconciliables.

Certains épisodes du roman sont devenus célèbres : les événements précédant la naissance de Zénon, le siège de la ville de Münster et le « munzerisme » (dissidence de l'anabaptisme[3]), la « conversation à Innsbruck » entre Zénon et son cousin Henri-Maximilien, les dialogues avec le prieur des Cordeliers, les dunes de la mer du Nord, la prison, le suicide de Zénon.

Extrait et citations[modifier | modifier le code]

Le passage Marguerite Yourcenar donne accès au parc d'Egmont à Bruxelles. Tout au long du passage, quatorze citations de L'Œuvre au noir sont gravées dans la pierre.

Zénon diagnostiquait

« sous les symptômes obscurs de la maladie du prieur l'action néfaste d'une parcelle de chair dévorant peu à peu les structures voisines. On eût dit que l'ambition et la violence, si étrangères à la nature du religieux, s'étaient apostées dans ce recoin de son corps, d'où elles détruiraient finalement cet homme de bonté. […] Exception faite de la possibilité, jamais négligeable, d'une mort accidentelle gagnant pour ainsi dire de vitesse sur la maladie elle-même, le destin du saint homme était aussi scellé que s'il avait déjà vécu. […] Quand le temps viendrait d'endormir d'excessives souffrances, des opiats seraient efficaces, et il serait sage de continuer à l'amuser d'ici là de médicaments anodins, qui lui éviteraient l'angoisse de se sentir abandonné à son mal[4]. »

Citations[modifier | modifier le code]

  • Plaise à Celui qui Est peut-être de dilater le cœur humain à la mesure de toute la vie. (Zénon à Henri-Maximilien, Folio, p. 19.)
  • Il n'existe aucun accommodement durable entre ceux qui cherchent, pèsent, dissèquent, et s'honorent d'être capables de penser demain autrement qu'aujourd'hui, et ceux qui croient ou affirment croire, et obligent sous peine de mort leurs semblables à en faire autant.
  • Fille qui montre ses formes fait assavoir à chacun qu'elle a faim d'autre chose que de brioches.
  • Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ?
  • Science et contemplation ne sont point assez si elles ne se transmutent en puissance.
  • Plus j'y pensais, plus nos idées, nos idoles, nos coutumes dites saintes, et celles de nos visions qui passent pour ineffables me paraissaient engendrées sans plus par les agitations de la machine humaine.
  • Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble d'exactitude.

Adaptation[modifier | modifier le code]

Le roman a fait l'objet d'une adaptation cinématographique, réalisée par le Belge André Delvaux en 1987.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Anne Berthelot, L’Œuvre au noir. Marguerite Yourcenar, Paris, Nathan (« Balises »), 1993
  • Anne-Yvonne Julien, L’Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar, Paris, Gallimard (« Foliothèque »), 1993
  • Geneviève Spencer-Noël, Zénon ou le thème de l’alchimie dans L’Œuvre au noir, Paris, Nizet, 1981

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Note de l'auteur accompagnant le roman.
  2. « Note de l'auteur » (édition Gallimard Folio, 1983, pp. 456-458).
  3. Les derniers mois du « règne » de Jean de Leyde et la prise de la ville par l'évêque catholique sont racontés dans le roman.
  4. « La maladie du prieur » dans Marguerite Yourcenar, L'Œuvre au noir, Folio, pp. 280-281.

Article connexe[modifier | modifier le code]