L'Étranger

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L’Étranger
Camus23.jpg
Auteur Albert Camus
Genre Roman
Pays d'origine Drapeau de la France France
(Algérie française)
Éditeur éditions Gallimard
Collection Blanche
Date de parution 1942
Nombre de pages 184

L’Étranger est un roman d’Albert Camus, paru en 1942. Il prend place dans la tétralogie que Camus nommera « cycle de l’absurde » qui décrit les fondements de la philosophie camusienne : l’absurde. Cette tétralogie comprend également l’essai intitulé Le Mythe de Sisyphe ainsi que les pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu. Le roman a été traduit en quarante langues et une adaptation cinématographique a été réalisée par Luchino Visconti en 1967.

Sommaire

Présentation[modifier]

Le roman met en scène un personnage-narrateur, Meursault, vivant en Algérie française. Il reçoit un télégramme annonçant que sa mère vient de mourir. Il se rend à l’asile de vieillards de Marengo, près d’Alger, assiste à la mise en bière et aux funérailles sans prendre l’attitude que l’on attend d’un fils endeuillé. Le héros ne pleure pas, ne veut pas simuler un chagrin qu'il ne ressent pas.

Après l'enterrement Meursault décide d'aller nager, et rencontre Marie, une dactylo qu'il connaissait. Ils vont voir un film de Fernandel et passent la nuit ensemble. Le lendemain, son voisin Raymond Sintès, un proxénète, lui demande d'écrire une lettre pour humilier une maîtresse, une Maure envers qui il s'est montré brutal ; il craint des représailles du frère de celle-ci. La semaine suivante, Raymond frappe et injurie cette femme, et est convoqué au commissariat et utilise Meursault comme témoin. En sortant, il invite Meursault et Marie dans un cabanon au bord de la mer, appartenant à son ami Masson. Marie demande à Meursault s'il veut se marier avec elle, il répond que ça n'a pas d'importance, mais qu'il le veut bien.

Le dimanche, après un repas bien arrosé, Meursault, Raymond et Masson se promènent sur la plage, et croisent un groupe d'Arabes, dont le frère de la jeune femme. Une bagarre éclate, au cours de laquelle Raymond est blessé au couteau. Plus tard, Meursault, seul sur la plage accablée de chaleur et de soleil, rencontre à nouveau l’un des Arabes, qui à sa vue sort un couteau. Meursault, ébloui par le reflet du soleil sur la lame, prend le revolver que Raymond lui a prêté, tire au jugé et abat l’Arabe d'une seule balle. Sans état d'âme particulier, il tire quatre autres coups sur le corps (ce qui lui sera compté à charge comme excluant la légitime défense et l'homicide involontaire). Fin de la première partie.

Dans la seconde moitié du roman, Meursault est arrêté et questionné. Ses propos sincères et naïfs mettent son avocat mal à l'aise. Il ne manifeste aucun regret. Lors du procès, on l'interroge davantage sur son comportement lors de l'enterrement de sa mère que sur le meurtre. Meursault se sent exclu du procès. Il dit avoir commis son acte à cause du soleil, ce qui déclenche l'hilarité de l'audience. La sentence tombe : il est condamné à la guillotine. Meursault voit l’aumônier, mais quand celui-ci lui dit qu'il priera pour lui, il déclenche la colère de Meursault.

Avant son départ, le condamné à mort finit par trouver la paix dans la sérénité de la nuit.

Personnages[modifier]

  • Meursault
  • Céleste : gérant d'un restaurant fréquenté régulièrement par Meursault
  • Le concierge : concierge de l'asile où demeurait "maman" (Mme Meursault, mère de Meursault)
  • Le directeur : Gère l'asile où était internée "maman"
  • Thomas Pérez : un compagnon d'asile de la mère de Meursault
  • Marie : elle joue un rôle important dans le parcours de Meursault, dont elle éclaire l'indolence et l'absence d'émotivité.
  • Salamano : vieillard habitant sur le même palier que Meursault. Il bat son chien mais est paniqué lorsque celui-ci vient à disparaître.
  • Raymond : il habite dans le même immeuble que Meursault ; il est l'élément névralgique dans le cours des évènements.
  • Masson : ami de Raymond, il prend part indirectement aux évènements survenus sur la plage
  • Un groupe d'Arabes intervient au moment de transition entre la première et la seconde partie

Le style[modifier]

L'usage quasi-systématique de la première personne du singulier, tout au long du roman, incite le lecteur à s'identifier au personnage. Le ton détaché de son monologue restitue le paysage mental de Meursault tout en aidant le lecteur à pénétrer dans l'univers de Camus. Libre à lui ensuite d'approfondir sa lecture pour une compréhension plus exhaustive de la philosophie de l'auteur.

L’écriture du roman, particulièrement neutre et blanche, fait la part belle au passé composé, dont Sartre dira qu’il « accentue la solitude de chaque unité phrastique ». Ce style ajoute donc à la solitude de ce personnage face au monde et à lui-même.

On note la tendance de Camus à jeter des passerelles entre ses différentes œuvres. En prison, pendant que son procès se prépare, Meursault remarque un article de journal relatant un fait divers qui constitue en fait l'intrigue de la pièce de théâtre Le Malentendu. De même, quelques années plus tard dans La Peste, est évoquée « une arrestation récente qui avait fait du bruit à Alger. Il s’agissait d’un jeune employé de commerce qui avait tué un Arabe sur une plage ».

Analyse et commentaires[modifier]

Albert Camus en 1957.

Il s’agit donc d’un roman — Camus a un jour écrit : « Si tu veux être philosophe, écris des romans »[1] — dont le personnage principal, mystérieux, ne se conforme pas aux canons de la morale sociale, et semble étranger au monde et à lui-même. Meursault se borne, dans une narration proche de celle du journal intime (l’analyse en moins), à faire l’inventaire de ses actes, ses envies et son ennui. Il est représentatif de l’homme absurde peint dans Le Mythe de Sisyphe, l’absurde naissant « de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Meursault est un personnage déshumanisé, nous ne connaissons pas son prénom, son nom n'est employé que quelques fois dans le roman, comme s'il n'était qu'un personnage secondaire.

La dimension philosophique du roman[modifier]

Sans doute Camus, par ce roman du « cycle de l’absurde », a-t-il transposé sur le plan romanesque la théorie du Mythe de Sisyphe. C’est du moins la lecture immédiate que l’on peut faire de ce récit, celle que Sartre a fort bien éclairé dans Situations I. L’existence ici-bas n’a pas de sens. Les événements s’enchaînent de manière purement hasardeuse, et c’est une sorte de fatalité qui se dresse devant nous. C’est pourquoi Meursault se borne à faire l’inventaire des événements de manière froide, distante, comme si ceux-ci survenaient indépendamment de toute volition. Mais Meursault reste un personnage positif, qui s’accommode parfaitement de cette existence. Aussi ne triche-t-il pas avec la vérité, devant Marie Cardona ou le tribunal. Non qu’il manifeste ainsi un quelconque orgueil : simplement, il accepte les choses telles qu’elles sont et ne voit pas l’intérêt de mentir aux autres ou à lui-même.

En tuant l’Arabe, Meursault ne répond pas à un instinct meurtrier. Tout se passe comme s’il avait été le jouet du soleil et de la lumière. En ce sens, la relation du meurtre prend une dimension tragique, d’autant que ce soleil et cette lumière sont omniprésents dans le roman, et agissent même concrètement sur les actes du narrateur-personnage.

Meursault devient l’homme révolté que l’auteur évoquera plus tard. « Le contraire du suicidé, écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe, c’est le condamné à mort »[2], car le suicidé renonce, alors que le condamné se révolte. Or, la révolte est la seule position possible pour l’homme de l’absurde : « Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de la conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort — et je refuse le suicide. » écrit encore Camus dans son essai[3].

Il n’en reste pas moins que L’Étranger pose encore de nombreuses questions auxquelles il est bien difficile de répondre. « Les grandes œuvres se reconnaissent à ce qu’elles débordent tous les commentaires qu’elles provoquent. C’est ainsi seulement qu’elles peuvent nous combler : en laissant toujours, derrière chaque porte, une autre porte ouverte. »[4].

Cependant, nous parlons bien ici d’une fiction et non d’un essai ; en effet Camus avoue lui-même avoir écrit l’Étranger dans un but de distraire : son roman est inscrit dans un but ludique, et non pas philosophique. Cependant il est difficile de ne pas faire de rapprochement entre cette fiction et l’existentialisme.

Albert Camus s’explique dans une dernière interview, en janvier 1955 :

« J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, où il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. » […]

« Meursault, pour moi, n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Loin qu’il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde parce que tenace, l’anime : la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible. »

« On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant, dans L’Étranger, l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer, dans mon personnage, le seul Christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que je l’aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l’affection un peu ironique qu’un artiste a le droit d’éprouver à l’égard des personnages de sa création. »[5]

Meursault est un homme qui n’entre pas dans le rang d’une certaine normalité. Il est condamné à mort, sans circonstances atténuantes, parce qu’il ne montre pas d’émotion : il ne pleure pas à l’enterrement de sa mère, il ne regrette pas d’avoir tué, il dit sa vérité quant au mobile du meurtre : « J’ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c’était à cause du soleil. »

« Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. »

Traductions[modifier]

  • L’Étranger a été traduit en afrikaans par Jan Rabie sous le titre Die buitestaander. Publié en 1966 aux éditions Afrikaanse Pers-Boekhandel, il a été réédité chez Praag Uitgewery à Johannesbourg en 2005[6].
  • L’Étranger a été traduit en tamazight par Mohamed Arab Aït Kaci et est publié gratuitement sur internet.

Adaptations[modifier]

Au cinéma[modifier]

Luchino Visconti a réalisé un film adapté du roman, sorti en 1967. De son vivant, Albert Camus a toujours refusé de voir porté à l’écran L’Étranger. Après sa mort, en 1967, sa veuve contacte le producteur Dino De Laurentiis, exigeant de choisir elle-même le scénariste et le réalisateur. Son choix s’arrête finalement sur Luchino Visconti, après que Mauro Bolognini, Joseph Losey et Richard Brooks eurent été pressentis pour la mise en scène ; Marcello Mastroianni, libre suite à l’ajournement du tournage de Il viaggio di mastorna de Federico Fellini, incarne Meursault, alors que Jean-Paul Belmondo, puis Alain Delon, avaient été initialement choisis. Mastroianni finance lui-même une partie du film.

En bandes dessinées[modifier]

Ce roman a été adapté au moins trois fois en bande dessinée :

Inspiration dans d'autres œuvres[modifier]

Les frères Coen s’inspirèrent du livre pour écrire et réaliser The Barber : l’homme qui n’était pas là[réf. nécessaire].

L’Étranger a également inspiré en 1978 à Robert Smith, le leader et chanteur des Cure, une chanson intitulée Killing an Arab. Une chanson du groupe de no wave californien Tuxedomoon reprend également le thème dans une chanson reprenant le titre du roman "l'étranger" dans leur album "Suite en sous-sol" en 1982.

Notes et références[modifier]

  1. Carnets, Janvier 1936
  2. (Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Folio Essais, Gallimard, 1ère éd. 1942 et 2006 pour la présente citation, p. 79)
  3. (op. cit., pp. 90-91)
  4. (Bernard Pingaud, L’Étranger, d’Albert Camus, Gallimard, coll. Folio, 1992, p. 137)
  5. [1]
  6. Beeld, 7 février 2005
  7. (eo) La fremdulo sur le site de l’Association mondiale anationale.
  8. Fiche de l'album, sur le site de l'éditeur..
  9. Fiche de l'album, sur le site de l'éditeur.
  10. Fiche de l'album, sur le site de l'éditeur.

Voir aussi[modifier]

Articles connexes[modifier]

Lien externe[modifier]

Bibliographie[modifier]

  • Yacine Kateb, Nedjma, réponse de l’étrangère à l’étranger[Quand ?]
  • Vicente Barretto, Camus: vida e obra. [S.L.]: João Álvaro, 1970
  • Albert Camus, L’Étranger, collection Folio, Éditions Gallimard ((ISBN 2070360024)).
  • Revue des Lettres modernes, Autour de L’Étranger, série Albert Camus 16, 1995
  • P.-G. Castex, Albert Camus et « L’Étranger », José Corti, Paris, 1965
  • U. Eisenzweig, Les Jeux de l’écriture dans « L’Étranger » de Camus, Archives des lettres modernes, Minard, Paris, 1983
  • B. T. Fitch, Narrateur et narration dans « L’Étranger », Archives des lettres modernes, Minard, 1968
  • Bernard Pingaud, L’Étranger, d’Albert Camus, Folio, Gallimard, 1992.
  • Jean-Paul Sartre, Situations I, Gallimard, 1947, p. 99-121.
  • Heiner Wittmann, Albert Camus. Kunst und Moral, Ed. Peter Lang, Frankfurt/M. 2002, S. 23-29.
  • Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Folio Essais, Gallimard, 1942 (2006 pour l’édition citée).