Krystyna Skarbek

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Maria Krystyna Janina Skarbek, du Clan Abdank (1915 - 1952), d’origine polonaise, fut un agent secret britannique pendant la Seconde Guerre mondiale connue sous le nom de guerre de Christine Granville. Elle mena des actions d'espionnage et de Résistance, notamment en Hongrie, au début de la guerre (1940), en France, après le débarquement en Normandie (été 1944), au sein de la section française (F) du Special Operations Executive, en tant que courrier du réseau JOCKEY de Francis Cammaerts.

Parmi toutes les femmes agents du SOE, c’est elle qui servit le plus longtemps comme agent secret britannique.

Certains ont avancé que ce sont les capacités et les réussites de Krystyna Skarbek qui ont amené le SOE à faire évoluer sa politique en faveur d'un recrutement croissant de femmes.

Sources[modifier | modifier le code]

Pour accéder à des photographies de Krystyna Skarbek, se reporter au paragraphe Sources et liens externes en fin d'article.

Identités[modifier | modifier le code]

  • État civil : Maria Krystyna Janina Skarbek, épouse Getlich puis Giżycki.
  • Comme agent du SOE :
    • Nom de guerre (field name) : Christine Granville (?)
    • Nom de code opérationnel : (?)
    • Identité d'emprunt : Pauline Armand

Famille[modifier | modifier le code]

  • Son père : Comte Jerzy Skarbek. Cette branche de la famille aristocratique Skarbek, descendant de l’une des plus anciennes familles nobles de Pologne, n’avait pas droit au titre.
  • Sa mère : Stefania Goldfeder, fille d’un riche banquier, Juif assimilé.
  • Ses maris :
    • Karol Getlich, homme d’affaires.
    • Jerzy Giżycki (1899 - 1970), mariage le 2 novembre 1938.

Biographie[modifier | modifier le code]

Premières années[modifier | modifier le code]

1908. Le 1er mai, naissance de Krystyna Skarbek à Varsovie, Pologne.

Krystyna grandit dans le confort jusqu’à ce que son père ait gaspillé toute la dot de sa femme en réceptions fastueuses.

Son père étant décédé, elle entre de façon mal assurée dans le monde du travail et du mariage. À 22 ans, son premier mariage avec Karol Getlich, un homme d’affaires, se termine sans rancœur.

1938.

  • 2 novembre. Âgée de 30 ans, elle épouse l’écrivain Jerzy Giżycki, et le couple part rapidement s’installer en Afrique orientale britannique.

Carrière d’espionne[modifier | modifier le code]

1939. En septembre, quand l’Allemagne envahit la Pologne, le couple décide de rentrer à Londres, où Krystyna cherche à offrir ses services dans la lutte contre l’ennemi commun. Les autorités britanniques marquent peu d’empressement, mais finissent par être convaincues par ses relations, y compris le journaliste et contact du Secret Intelligence Service Frederick Voigt.

Hongrie[modifier | modifier le code]

1940.

  • Février. Elle part pour la Hongrie. Elle persuade un skieur olympique polonais d’avant-guerre, Jan Marusarz, de l’accompagner pour traverser les montagnes Tatras couvertes de neige en Pologne. Une fois à Varsovie, elle plaide sans succès auprès de sa mère juive pour lui faire quitter la Pologne ; elle sera finalement tuée dans un camp de concentration. Une réussite des missions du courrier polonais a consisté à faire traverser le Tatras au seul fusil anti-tank polonais modèle 35, qui a eu comme destin malheureux de ne jamais servir à la guerre avec les Alliés.
  • Pendant qu’elle est en Hongrie, elle se lie avec un officier polonais, Andrzej Kowerski (1912 - 1988), connu plus tard par ses papiers britanniques sous le nom d’Andrew Kennedy.
  • Kowerski, qui avait perdu une partie d’une jambe dans un accident de chasse avant la guerre, exfiltrait du personnel militaire polonais et allié, et recueillait des renseignements.

1941.

  • Janvier. Krystyna manifeste un penchant pour les stratagèmes : étant arrêtée par la Gestapo avec Kowerski, elle s’arrange pour obtenir leur libération en feignant les symptômes de la tuberculose. Ce qui a plaidé en sa faveur, c’est que la Gestapo ne voulait pas heurter la tante de Krystyna et l’ami de celle-ci, le Régent hongrois, Miklós Horthy. Krystyna et Kowerski réussissent à s’échapper de la Hongrie à travers les Balkans et la Turquie.
  • À leur arrivée aux bureaux du SOE au Caire, Égypte, ils reçoivent comme un choc la nouvelle qu’ils sont soupçonnés.
Krystyna est soupçonnée pour deux raisons : d'abord à cause de ses contacts avec un service de renseignements polonais appelé Les Mousquetaires ("Musketeers"), mal vu des Britanniques et des Polonais en exil pour diverses raisons, formé en octobre 1939 par un ingénieur-inventeur Stefan Witkowski qui sera tué en 1942, sans qu'on sache par qui ni pourquoi. Ensuite, un autre motif de suspicion de Krystyna est la facilité – que ses accusateurs auraient pu comprendre, s’ils l’avaient mieux connue – avec laquelle, après leur évasion de Hongrie, elle s’était, par ses charmes, arrangée pour obtenir du consul français vichyssois à Istanbul (Turquie) des visas de transit à travers la Syrie (sous mandat français). Pour les agents de renseignements polonais, seuls des espions allemands pouvaient y être parvenus.
Il y a aussi des soupçons qui pèsent sur Kowerski. Le Général Colin Gubbins, celui qui devait devenir le chef du SOE en 1943, les évoque dans une lettre adressée au Commandant en chef et Premier ministre polonais Władysław Sikorski, en des termes qui disculpent Kowerski[1].
  • Ils sont mis hors de cause : Kowerski clarifie les incompréhensions avec le Général Kopanski et peut reprendre son travail d’espionnage. Un élément favorable à Krystyna survient le 22 juin 1941 avec l'invasion de l'Union Soviétique par l’Allemagne (Opération Barbarossa), que ses renseignements obtenus des Mousquetaires avaient prédit. Ce même renseignement avait été transmis par plusieurs canaux indépendants, y compris Ultra.
  • Wilkinson annonce à Krystyna Skarbek et Kowerski qu’il veut se dispenser de leurs services. À cette nouvelle, le mari de Krystyna, Jerzy Giżycki prend ombrage du traitement cavalier qu’on leur inflige, et il renonce brusquement à sa remarquable carrière d’espion britannique. Et quand Krystyna lui dit qu’elle aimait Kowerski et qu’elle ne reviendrait pas vers lui, il part pour Londres et finalement émigre au Canada.

France[modifier | modifier le code]

Krystyna fait l’expérience d’une interruption prolongée de l’action.

1944.

  • La situation de Krystyna ne change qu’en 1944, quand les événements l’amènent à reprendre du service et accomplir ses exploits les plus célèbres. Parlant parfaitement le français, elle est affectée au SOE Section française (F) avec pour nom de guerre « Christine Granville », sous lequel elle est plus connue.
  • Krystyna est choisie pour remplacer Cecily Lefort, courrier du réseau JOCKEY, qui a été capturée et sauvagement torturée (et qui sera plus tard exécutée) par la Gestapo.
  • 6 juillet. Krystyna, sous la fausse identité de Pauline Armand, est parachutée dans le sud-est de la France pour faire partie du réseau JOCKEY dirigé par un belgo-britannique, ex-pacifiste, Francis Cammaerts. Elle l’aide en faisant la liaison entre les partisans italiens et le maquis français pour des opérations conjointes contre les Allemands dans les Alpes, et en incitant les non-Allemands, surtout les conscrits polonais enrôlés dans les armées d’occupation allemandes, à se rallier aux Alliés.
  • 12-16 août. Krystyna parvient à faire libérer Francis Cammaerts et deux autres agents, qui ont été arrêtés le 12 août près de Digne-les-Bains, trois jours avant l’Opération Anvil, le débarquement en Provence.
Récit[2].
12 août. Près de Digne, Francis Cammaerts et ses compagnons Xan Fielding, Claude Renoir et Christian Sorensen, s’apprêtent, à l’issue d’une conférence tenue avec les colonels Constans et Wiedmeyr, à regagner Seyne, lorsqu’aux abords de la ville, ils sont arrêtés par un barrage allemand. Après vérification de leurs pièces d’identité, , les quatre hommes vont poursuivre leur route quand le coup de klaxon d’une voiture de la Gestapo surgissant derrière eux les immobilise. Encadrés aussitôt par quatre SS les menaçant de leurs pistolets mitrailleurs, ils sont contraints, une nouvelle fois de présenter leurs papiers à un civil s’exprimant en français. Celui-ci, après avoir examiné attentivement les pièces d’identité autorise le chauffeur Claude Renoir à poursuivre sa route à bord de la voiture de la Croix-Rouge. Les trois autres passagers, tous officiers du SOE, sont conduits à la villa Marie-Louise, siège de la Gestapo.
13 août. Dès qu’elle apprend l’arrestation de Francis Cammaerts, Krystina Skarbek demande à son radio Deschamps « Albert » d'en informer le commandant Brooks Richards, chef du SOE à Alger. Afin de sauver son compagnon, elle enfourche une bicyclette et part à Digne. Là, elle réussit à prendre contact avec un capitaine de gendarmerie français qui, étant Alsacien et parlant allemand, assure la liaison entre la Préfecture et les autorités d’occupation. Ami du chef de la Gestapo, un nommé Max, l’officier de gendarmerie exige, pour libérer les prisonniers, une rançon de deux millions de francs[3]. La jeune femme ayant accepté et promis que la somme serait versée le lendemain, enfourche de nouveau sa bicyclette et couvre les quarante kilomètres du retour. Dès son arrivée à Seyne, Krystina fait transmettre par Albert sa demande d’argent. Dans la nuit, un appareil de la RAF vient d’Alger et parachute, enveloppé dans un sac de caoutchouc, le montant de la rançon. C’est la plus forte somme versée par le SOE pour payer la rançon d’un agent, mais c’est également l’un des parachutages les plus rapides.
15 août. [Pour mémoire : début du débarquement allié en Provence.]
16 août. Les trois officiers ignorant tout de la tentative de Krystina, attendent dans leur cellule l’heure de la mort. Aussi ne sont-ils pas étonnés lorsqu’à l’aube, Max vient les chercher. En effet ce dernier, contre remise de la moitié de la rançon que doit lui remettre le capitaine de gendarmerie en cas de réussite de l’opération et sous réserve de partir avec ses prisonniers pour avoir la vie sauve, accepte de les libérer.
Quelques jours plus tard. Max est remis à la Sécurité Militaire britannique, qui le conduit tout d’abord à Bari (Italie), puis le renvoie dans son pays natal, la Belgique. Quant à l’officier de gendarmerie, il est retrouvé assassiné dans un champ près de Vence. Nul ne sait ce qu’il advint de la rançon.
  • 21 novembre. Début d'une mission de Krystyna. Pour des raisons de couverture, elle travaille comme officier britannique des Women's Auxiliary Air Force (WAAF). Rendant visite au quartier général militaire polonais en uniforme, elle est traitée par les chefs militaires avec le plus grand respect.

1945

  • 14 mai. Fin de la mission de Krystyna.

Après la guerre[modifier | modifier le code]

1946. Son divorce avec Jerzy Giżycki est prononcé au consulat de Pologne à Berlin.

1952. Le 15 juin, elle est poignardée à l’âge de 44 ans, par un ancien steward dans la marine marchande, dont elle avait repoussé les avances, et qui finira à la potence. Elle est enterrée au cimetière catholique de St Mary à Kensal Green, au nord-ouest de Londres.

1988. On enterre près d'elle son ami et camarade de combat Andrzej Kowerski.

Reconnaissance[modifier | modifier le code]

Distinctions[modifier | modifier le code]

  • Royaume-Uni. Pour son exploit remarquable, à Digne, elle fut recommandée pour une George Cross. Finalement, elle reçut à la place une George Medal et OBE. Plusieurs années après l'incident de Digne, à Londres, Krystyna dit à un autre vétéran polonais de la Seconde Guerre mondiale, que pendant ses négociations avec la Gestapo, elle n'était pas consciente du danger qu'elle encourait elle-même. Ce n'est qu'une fois qu'elle et ses camarades eurent réussi leur évasion qu'elle en prit conscience : « Qu'ai-je fait ? Ils auraient pu me tuer tout aussi bien ! ».
  • France : les contributions de Krystyna Skarbek à la libération de la France lui ont valu la Croix de Guerre.

Témoignages[modifier | modifier le code]

  • Xan Fielding, qu'elle a sauvé à Digne, a écrit en 1954 dans Hide and Seek, son livre dédié à la mémoire de « Christine Granville » :
« Après les épreuves physiques et le stress mental dont elle avait souffert pendant six ans à notre service, elle avait besoin probablement plus que tout autre agent que nous avions employé, de moyens de subsistance sûrs. […] Pourtant, quelques semaines après l’armistice, elle fut licenciée avec un mois de salaire et laissée au Caire, devant se débrouiller toute seule.
Bien qu’elle ait été trop fière pour demander toute autre aide, elle fit la demande […] d’un passeport britannique, car depuis la trahison anglo-américaine de son pays à Yalta, elle était virtuellement apatride. Mais ses papiers de naturalisation […] furent retardés de la façon bureaucratique normale.
Pendant ce temps-là, abandonnant tout espoir de sécurité, elle s’embarqua dans une vie de voyage incertain, comme si elle voulait reproduire en temps de paix les risques qu’elle avait connus pendant la guerre, jusqu’à ce que finalement, en juin 1952, dans le hall d’un hôtel bon marché à Londres, la modeste existence à laquelle elle avait été réduite par la pénurie, se termine sous le couteau d’un assassin ».
  • Vera Atkins a décrit Krystyna comme une femme très courageuse mais qui ne connaissait d’autre loi que la sienne et qui, malgré son pouvoir de séduction, était sous bien des aspects solitaire.

Reconnaissance populaire[modifier | modifier le code]

Krystyna Skarbek devint une légende de son vivant. Peu de temps après sa mort, elle entra dans le royaume de la culture populaire :

  • On a dit que Ian Fleming, dans son premier roman James Bond, Casino Royale (1953) l'avait prise comme modèle pour son personnage Vesper Lynd.
  • En 1999, l’écrivain polonais Maria Nurowska a publié un roman qui raconte la tentative d’une journaliste d’élucider l’histoire de Krystyna Skarbek.

Annexes[modifier | modifier le code]

Sources et liens externes[modifier | modifier le code]

  • Fiche Christine Granville, avec photographies : voir le site Special Forces Roll of Honour
  • Dossier personnel de Christine Granville aux "National Archives" britanniques. Le dossier HS 9/612 est accessible depuis le 6 mars 2003.
  • Xan Fielding, Hide and Seek: the Story of a War-Time Agent, London, Secker & Warburg, 1954. Le livre, écrit par quelqu'un qui a participé à l'incident de Digne et qui le relate, est dédié à Krystyna Skarbek.
  • Madeleine Masson, Christine: a Search for Christine Granville, G.M., O.B.E., Croix de Guerre, avec un avant-propos de Francis Cammaerts, DSO, Légion d'Honneur, Croix de Guerre, US Medal of Freedom, London, Hamish Hamilton, 1975. Réédition : Virago, 2005.
  • Marcus Binney, The Women Who Lived for Danger: the Women Agents of SOE in the Second World War, London, Hodder and Stoughton, 2002. Un cinquième du livre est consacré à Krystyna Skarbek ; il inclut des matériaux disponibles plus récents, mais s'appuie largement sur celui de Masson.
  • Christopher Kasparek, Krystyna Skarbek: Re-viewing Britain's Legendary Polish Agent, The Polish Review, vol. XLIX, no 3, 2004, p. 945–53.
  • Maria Nurowska, Celle qu’on aime, Phébus, 2001. Ce roman s’inspire de la vie de Krystyna Skarbek.
  • J. La-Picirella, Témoignages sur le Vercors, Drôme et Isère, 1971.
  • Une biographie à paraître de Ronald Nowicki est susceptible de fournir de nouveaux renseignements sur la vie avant la guerre de Skarbek, en Pologne et en Afrique, et sur son action en tant qu'agent du SOE. Il pourrait élucider certaines énigmes non résolues dans les études antérieures.
  • Article de Wikipédia en anglais.
  • Article de Wikipédia sur les Cichociemni.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Voici un extrait de la lettre : « L’année dernière […], un citoyen polonais travaillait avec nos représentants à Budapest sur des affaires polonaises. Il est maintenant en Palestine […]. Je comprends d’après le Major Wilkinson [du SOE] que le Général Kopański [ancien commandant de Kowerski en Pologne] a des doutes sur la loyauté de Kowerski à la cause polonaise [car] Kowerski n’a pas fait son rapport au Général Kopanski sur sa mission avec la Brigade polonaise indépendante des Carpates. Le Major Wilkinson m’informe que Kowerski avait reçu des instructions de nos représentants pour ne pas faire de rapport au Général Kopanski, car il était engagé dans un travail de nature secrète, qui exigeait qu’il agisse de manière indépendante. Il semble donc que la loyauté de Kowerski n’ait été mise en cause qu’à cause de ces instructions. »
  2. J. La-Picirella.
  3. Certaines sources indiquent que, pour engager la négociation, Krystina s’est présentée comme la nièce du Général britannique Bernard Montgomery, et a menacé l’officier d’une rétorsion terrible si on faisait mal aux prisonniers.