Kriegsspiel

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À l’origine, le kriegsspiel (« jeu de (la) guerre ») est un jeu scientifique. Depuis, il s’est démocratisé dans des variantes plus ludiques qui sont devenues les jeux de guerre.

Historique[modifier | modifier le code]

Les précurseurs : du jeu d'échecs au jeu de guerre[modifier | modifier le code]

Au XVIIIe siècle, une forme apparentée du jeu de guerre, appelée Krieg-schachsspiel (« jeu d'échecs de guerre »), est inventée par le maréchal Keith[1]. En 1772, Jacques de Guibert invente le premier jeu de guerre en utilisant des figurines sur un terrain à éléments mobiles[2]. Mais le véritable Kriegsspiel nait au début du XIXe siècle grâce au baron von Reisswitz, un administrateur civil prussien. En 1811, au cours d'une conférence devant les cadets l'Académie militaire de Berlin, le capitaine von Reiche mentionne l'invention par un civil du jeu de guerre. Parmi l'assistance, les deux princes héritiers Frédéric et Guillaume sont intéressés et demandent à leur gouverneur, le colonel von Pirch II, d'inviter von Reisswitz au salon blanc du château de Berlin pour effectuer une démonstration. Reisswitz présente son jeu à Berlin devant les deux princes, le colonel von Pirch, le capitaine von Reiche et le lieutenant en second von Wussow. Les princes, fascinés par le jeu, demande au gouverneur d'écrire à leur père pour lui en parler. Devant la demande du roi de Prusse, Reisswitz d'abord très honoré, doute que sa caisse à sable supporte le voyage jusqu'à Potsdam et estime qu'une commande royale demande quelque chose de spécial. Il informe le palais qu'il a décidé d'améliorer sa caisse à sable pour en faire quelque chose de plus présentable, qu'il présentera dès que possible[3].

Il apporte son jeu comme prévu un an plus tard au palais de Sanssouci. Chaque aspect du jeu était repensé par rapport au jeu d'échecs. Le terrain devait être modelé de façon réaliste. Pas de formes carrées ou triangulaires. Les collines devaient ressembler à de véritables collines, les rivières devaient tourner et se tordre comme des rivières, les forêts devaient pouvoir s'étendre de façon irrégulière. De la même façon, les pièces représentant les troupes devaient s'adapter au terrain et surtout prendre seulement l'espace qu'elles occupent dans la réalité. La forme définitive sera finalement des blocs rectangulaires en porcelaine.

Le jeu devient le passe-temps favori du roi les années suivantes et occupe ses longues soirées d'hiver en famille. Avec le temps, le jeu devient une coutume et oppose généralement le roi au prince de Mecklembourg, assistés du colonel von Gaudy et du colonel von Pirch comme officiers subalternes, et des princes Frédéric et Guillaume comme officiers adjoints. Le prince Guillaume est aussi responsable du déroulement du jeu : la mesure des distances, le calcul du temps et des distances, les attaques surprises et les enveloppements. Le jeu se termine naturellement par un debriefing de la partie au cours duquel le roi donne une critique des dispositions des deux camps. À la fin de sa carrière, le roi prétendra que ces parties de Potsdam lui inspirèrent les manœuvres qui s'y dérouleront par la suite. L'intérêt du roi pour ce jeu est rapidement ébruité et le grand-duc Nicolas de Russie, le futur empereur, en devient un adepte fervent après plusieurs visites en 1816 et 1817. Au cours d'une visite à la cour de Moscou en octobre 1817, le prince Guillaume improvise une partie avec le grand-duc sur un certain nombre de bureaux verts farinés mis bout à bout[3].

Reisswitz : l'invention du Kriegsspiel[modifier | modifier le code]

L'intérêt du prince Guillaume renait en 1824 lorsqu'il découvre que le fils de von Reisswitz, un jeune officier d'artillerie, continue de développer les idées de son père et forme un petit groupe de Kriegspiel parmi les officiers de la garnison de Berlin. L'échelle est modifiée et passe au 1:8000e, ce qui correspond au niveau d'une brigade, permettant de plus grandes possibilités de manœuvre. De plus, la partie se déroule sur une carte, et non sur une caisse à sable. Se remémorant les mémorables parties du palais de Sanssouci quelques années auparavant, il demande au jeune Reisswitz de lui donner une démonstration de sa version. C'est donc au cours d'une soirée d'hiver de janvier ou février 1824 que Reisswitz, accompagné d'un groupe de joueurs réguliers, expose son nouveau jeu dans les quartiers princiers du château de Berlin. Le prince Guillaume, impressionné, s'empresse de le recommander au roi et à l'état-major[3].

Quelques jours plus tard, Reisswitz est sommé de présenter son œuvre à von Müffling, chef de l'état-major prussien. Le jeune lieutenant est présenté un peu froidement par von Müffling devant l'état-major au grand complet, puis installe la carte et demande à deux officiers de prendre le commandement des forces. Au fur et à mesure du déploiement du jeu, von Müffling est de plus en plus enthousiaste et finit par s'exclamer : « Ce n'est pas un jeu, c'est un exercice de guerre ! Je vais le recommander à toute l'armée ! » Le chef d'état-major tient parole et le numéro suivant du Militair Wochenblatt (n°402, 1824) contient une recommandation sur le jeu. De plus, le roi ordonne qu'une copie du jeu soit distribuée à chaque régiment de l'armée[3].

Dans la forme définitive du jeu, les positions des troupes sont indiquées sur la carte et les manœuvres sont effectuées selon certaines règles. La majeure partie des campagnes historiques peuvent être reproduites avec précision, mais on peut également imaginer des manœuvres hypothétiques à des fins d'étude ou d'instruction. Il faut d'abord se munir de trois cartes, dont l'échelle soit adaptée à l'ampleur des opérations que l'on veut représenter. Une grande quantité de détails sont nécessaires car la nature du terrain décide de la faisabilité des opérations militaires. Des blocs représentant les unités combattantes sont colorés, généralement de bleu et de rouge, pour distinguer les forces opposées. Quelques paires de compas et de règles de l'échelle de la carte complètent l'équipement nécessaire. Les règlements imprimés sont peu appréciés, car bien que des règles aient été rédigées de nombreuses fois en plusieurs langues, elles sont généralement abandonnées. La pratique montre que la décision d'un arbitre compétent, ainsi que le réalisme de la manœuvre, est de plus de valeur qu'un ensemble de règles inévitablement rigide[1].

Reisswitz devient chargé de fournir ces différentes copies et crée une petite fabrique de peintres et de menuisiers pour fabriquer les blocs de combattants. Les règles du jeu sont préparées pour la publication et un nouvel ensemble de cartes pour l'impression. Au même moment, le grand-duc Nicolas ordonne au colonel von Essen, attaché militaire russe à Berlin, de s'emparer d'une copie du jeu et de l'apporter à Saint-Pétersbourg. Von Essen estime que le meilleur plan est de prendre Reisswitz avec lui et demande l'autorisation au prince Guillaume d'emmener le jeune officier d'artillerie dans la capitale russe. Reisswitz est l'invité d'honneur du palais du grand-duc pendant tout l'été et retourne à Berlin à l'automne avec Nicolas. Il reçoit l'Ordre de saint Jean de la part du roi en reconnaissance de son invention. Malheureusement, Reisswitz est insatisfait de ses espoirs de carrière dans l'armée. Bien que promu capitaine, il ne reçoit pas le commandement de l'artillerie de la garde laissé vacant qu'il avait espéré, mais est transféré à la troisième brigade d'artillerie de Torgau. Il le prend comme un bannissement. Au cours d'une permission d'été à Breslau en Silésie, il se donne la mort en 1827[3].

Le jeu de guerre devient un exercice d'école[modifier | modifier le code]

Le jeu connait cependant une certaine vogue dans les cours d'Allemagne, et est rapidement introduit comme un moyen d'instruction dans l'armée prussienne, d'où il se répand dans les autres armées[1]. En 1828, le jeune lieutenant Moltke fonde le premier club officiel de jeu de guerre, le Kriegsspieler Verein. Chef du grand état-major général en 1857, il réorganise l'armée prussienne et encourage l'utilisation du jeu comme moyen d'instruction. Une version de 1862 permettra notamment de préparer les campagnes de 1866 et 1870[4]. Le jeu est importé au British Royal Military College en 1871, et à l'université d'Oxford, un club de Kriegsspiel utilise une collection de cartes officielles de la campagne prussienne de Sadowa[5]. En 1875 et 1876 en Russie, les ordonnances n° 28 et 71 du département de la guerre instaurent la pratique du jeu de guerre dans l’instruction des officiers[6]. L'idée est ensuite appliquée à la guerre navale par l'anglais Fred T. Jane en 1898 dans l'ouvrage The Naval War Game[1].

Plusieurs Kriegsspiele sont effectués côté allemand entre 1905 et 1914 en vue de la première phase de la Première Guerre mondiale[7]. Sur le front de l'Est, les nombreuses parties de Kriegsspiel mettent en évidence la faiblesse principale de l'armée russe, coupée en deux par les marais du Pripet, qui se traduit par victoire de Tannenberg. L'échec de l'offensive du printemps en 1918 n'est pas une surprise pour l'état-major allemand, qui lors des Kriegsspiele menés pour sa préparation, avait anticipé le peu de chance d'obtenir une victoire décisive. En 1929, le commandant Erich von Manstein réalise le premier Kriegsspiel politico-militaire, accompagné d'un corps de diplomates, en vue d'une éventuelle invasion de l'Allemagne par la Pologne[8].

Forme moderne[modifier | modifier le code]

Le jeu de guerre ou wargame tel qu'on le connait aujourd'hui est un lointain parent du Kriegspiel. Certains éditeurs cherchent à se rapprocher de la forme historique du jeu. C'est notamment le cas de Bowen Simmons, créateur de Bonaparte at Marengo (2005) et Napoleon's Triumph (2007).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d (en) « Wargame », Encyclopædia Britannica, Eleventh Edition, 1910.
  2. (fr) « Chronologie du Hobby of Wargaming ».
  3. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées origins.
  4. (fr) « Au commencement était le Kriegspiel ».
  5. (en) Jeremy Black, Rethinking Military History, Routledge, 2004, p. 187 [lire en ligne]
  6. (fr) « Le kriegsspiel au XIXe siècle ».
  7. (fr) Pierre-Yves Hénin, Le plan Schlieffen : Un mois de guerre - deux siècles de controverses, Paris, Economica, coll. « Campagne & stratégies », 2012, p. 97-103.
  8. (fr) « La période des deux guerres mondiales ».

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]