Kommissarbefehl

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Le Kommissarbefehl (« ordre des commissaires ») est un ordre signé par le général Alfred Jodl dans le cadre de la préparation de l'opération Barbarossa, l'invasion allemande de l'Union soviétique. Il est élaboré entre le 6 mai 1941 et le 6 juin 1941[1]. Il prévoit l'exécution systématique par l'armée nazie des commissaires politiques de l'armée rouge et des cadres du Parti communiste soviétique, au fur et à mesure de l'avance allemande en URSS.

Sa première mouture est préparée par un officier d'état-major pour être soumise à l'OKH, le commandement suprême de l'armée de terre allemande, le 6 mai 1941. Dans le cadre de son élaboration, cet ordre est au centre de discussions entre officiers de l'OKH et de l'OKW (commandement suprême de la Wehrmacht), au sein de chacun de ces deux commandements et entre les deux structures.

Motivations[modifier | modifier le code]

Promoteurs de la « guerre asiatique barbare », les commissaires sont perçus par le commandement allemand comme les piliers du « système judéo-bolchevique[1] » et, par Hitler, comme des éléments essentiels de la « machine de commandement de l'empire russe » (sans lesquels celle-ci « se brisera »[2]).

Pour les soldats, in fine chargés de l'exécution de l'ordre, les contre-attaques soviétiques, le mordant des troupes qui les mènent et les actions des partisans les confortent dans une vision où l'URSS est l'ennemi mortel de l'Allemagne, qu'ils ont le devoir de combattre et d'éradiquer[3].

Les avants projets[modifier | modifier le code]

Le projet d'ordre contre les commissaires émane d'une demande spécifique de Hitler, formulée le 30 mars 1941[4], d'éliminer l'« intelligentsia judéo-bolchevique » : il concerne donc non seulement les commissaires politiques attachés aux unités combattantes, mais aussi les cadres du PCUS[1].

Dans les échanges, connus par les notes de service de Franz Halder[4], qui ont lieu en vue de l'élaboration de l'ordre définitif, l'adjoint de Jodl, Warlimont, demande que des distinctions soient faites entre les fonctionnaires militaires et les fonctionnaires civils, les seconds n'étant livrés aux Einsatzgruppen qu'en cas de résistance avérée à l'invasion — la décision de les livrer, ou non, devant être prise plus tard — par contre, il ne remet pas en cause le fait que les commissaires attachés aux unités combattantes ne sont pas considérés, dans cet ordre, comme des soldats et, par conséquent, ne sont pas traités comme tels[5].

La version définitive[modifier | modifier le code]

Le décret, tel qu'il est signé par Jodl le 6 juin 1941 et communiqué aux commandants d'armées et de groupes d'armées deux jours plus tard, ordonne de traiter l'ensemble des commissaires de la même manière, faisant fi des observations de Warlimont. Les commissaires capturés sur le front doivent alors être déférés devant l'officier commandant l'unité qui les a capturés, celui-ci devant statuer sur leur sort[6], puis, après vérification d'identité, exécutés, les commissaires capturés à l'arrière doivent être livrés aux Einsatzgruppen[1].

Les commissaires politiques y sont présentés comme cruels et inhumains ; ceux-ci sont vus comme l'âme de la résistance ; ainsi, dans les zones de combats, ils doivent être mis à part, triés, puis abattus sur place, et sur l'arrière du front, livrés aux Einsatzgruppen[5].

Les réactions des officiers[modifier | modifier le code]

Devant cet ordre, alors en préparation, les principaux inspirateurs du décret, Hitler le premier, sont parfaitement conscient des réserves que peut susciter un tel ordre, chez les officiers généraux en charge de son élaboration, puis de sa bonne exécution[7].

Certains officiers généraux s'offusquent, non de la décision, mais de la possibilité, pour les soldats, d'agir sans ordres contre des civils[5]. En effet, aux yeux des officiers d'état-major de la Wehrmacht, un large consensus existe sur les dispositions à prendre à l'encontre des commissaires politiques : celui-ci n'étant pas un soldat, il ne doit pas bénéficier du traitement réservé aux soldats prisonniers[8]. Cependant, pour ces officiers, laisser libre cours à la violence de leurs hommes se révèle problématique du point de vue de la discipline, qui serait difficile à restaurer par la suit[9] ; d'autres réagissent en donnant aux officiers de larges possibilités d'interprétation de cet ordre : ainsi, von Brauchitsch, dans un ordre du 8 juin, le Disziplin-Erlass, réaffirme le rôle de la hiérarchie militaire dans les exécutions, puis atténue les prescriptions de l'ordre signé le 6 juin : il ne demande son application pour les commissaires civils qu'en cas de « comportement anti-allemand particulièrement reconnaissable[10] ». Cependant, si certains atténuent l'ampleur de cette consigne, d'autres officiers généraux, une minorité, recommandent expressément à leurs officiers de ne pas tenir compte de cet ordre contraire aux prescriptions du droit international[11].

La guerre en Russie se révélant rapidement comme une guerre d'usure particulièrement éprouvante, la possibilité pour les soldats d'exécuter sans jugement un certain nombre de prisonniers a rapidement permis de canaliser vers les prisonniers de guerre soviétiques la violence de ces hommes, qui aurait pu s'exercer contre les officiers, fournir ainsi aux fusilleurs un exutoire et renforcer la cohésion au sein d'unités dont les effectifs subissaient une usure rapide[9].

Implications[modifier | modifier le code]

La mise en place du Kommissarbefehl crée les conditions de nouvelles formes légales de la guerre, dans le cadre de la guerre d'extermination voulue par Hitler et ses proches[12].

Ainsi, elles entraînent l'exécution systématique et sans jugement des commissaires politiques faits prisonniers par les unités allemandes lors de leur progression[4]. Mais rapidement, par extension, l'ensemble des cadres communistes de la société soviétique, la totalité de la population, comme toute personne coupable de résistance, peut être exécutée sans jugement, sans aucune forme de justification, comme le stipule le décret du 13 mai 1941, élaboré en parallèle au décret du 6 juin[12].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d Browning 2007, p. 240.
  2. Baechler 2012, p. 188.
  3. Masson 1994, p. 481.
  4. a, b et c Chapoutot 2014, p. 318.
  5. a, b et c Browning 2007, p. 241.
  6. Baechler 2012, p. 189.
  7. Chapoutot 2014, p. 319.
  8. Baechler 2012, p. 190.
  9. a et b Bartov 1999, p. 110-111.
  10. Browning 2007, p. 241-242.
  11. Evans 2009, p. 215.
  12. a et b Chapoutot 2014, p. 322.

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Chistian Baechler, Guerre et extermination à l'Est. Hitler et la conquête de l'espace vital. 1933-1945, Paris, Tallandier,‎ 2012, 524 p. (ISBN 978-2-84734-906-1)
  • Omer Bartov, L'armée d'Hitler. La Wehrmacht, les nazi et la Guerre, Paris, Hachette, coll. « Pluriel »,‎ 1999 (ISBN 2-01-279151-4)
  • Christopher R. Browning, Les origines de la Solution finale : L'évolution de la politique antijuive des nazis septembre 1939 - mars 1942, Paris, Seuil, coll. « Point Histoire »,‎ 2007, 1023 p. (ISBN 978-2-251-38086-5)
  • Johann Chapoutot, La loi du sang : Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard,‎ 2014, 567 p. (ISBN 978-2-07-014193-7)Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Richard J. Evans, Le Troisième Reich, vol. III : 1939-1945, Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l'Histoire »,‎ 2009 (ISBN 978-2-0812-0955-8)
  • Philippe Masson, Histoire de l'Armée allemande 1939-1945, Paris, Perrin,‎ 1994 (ISBN 2-262-01355-1)