Khardja

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Khardja (en espagnol jarcha ['xartʃa], de l'arabe خرجة final) est un terme littéraire qui désigne les vers finaux de la dernière strophe d'un muwashshah, poème arabe ou hébreu à forme fixe qui fut inventé en al-Andalus, en Espagne médiévale musulmane, au XIe siècle. Les environ soixante-dix khardjas retrouvées, composées en mozarabe ou en arabe classique, et écrites en caractères hébraïques ou arabes (en aljamiado), sont d'une grande importance pour la philologie romane. Datant du XIe siècle, elles représentent d'une part les plus vieux textes intégraux connus en langues ibéro-romanes, et d'autre part elles constituent les plus anciens témoignages de poésie écrite dans une langue romane, antérieure à celle des troubadours[1].


La khardja - une petite chanson intégrée dans un long poème[modifier | modifier le code]

Les muwashshahs, chansons panégyriques ou chansons d'amour, sont des poèmes à forme fixe de cinq strophes au schéma de rimes suivant:

(aa) bbbaa cccaa dddaa eeeaa fffAA[2]

Les vers finaux (AA) de la dernière strophe s'appellent khardja (jarcha). Pendant que tous les autres vers du muwashshah sont écrits en arabe standard ou en hébreu, la khardja est composée dans une des deux langues vulgaires d'al-Ándalus, soit en dialecte hispano-arabe, soit en un dialecte de l'ancien espagnol, en mozarabe, en aljamía. Les manuscrits retrouvés qui datent des XIe-XIIe siècles furent étudiés par des orientalistes qui n'ont pas su reconnaître ou déchiffrer les vers finaux qui étaient écrits en aljamiado, en langue romane, mais avec des caractères arabes ou hébraïques, écritures sémitiques sans voyelles. Avant que ces textes soient accessibles à des romanistes, il a fallu attendre jusqu'en 1948, l'année dans laquelle Samuel Miklos Stern, hébraïste et arabiste publia en langue française dans Al-Andalus [3], revue espagnole pour études arabistes, vingt khardjas non seulement en caractères hébraïques, mais aussi dans une version translitérée en alphabet latin. Comme l'alphabet hébreu est une écriture consonantique, Stern proposa ensuite pour chaque khardja une version déchiffrée, en transcription dite vocalisée, interprétation qui fit apparaître des textes en ancien espagnol qu'il traduisit finalement en français moderne. L'article de Stern fit sensation dans le camp des romanistes.

En 1952 l'arabiste espagnol, Emilio García Gómez, publia dans Al-Andalus vingt-quatre khardjas romanes découvertes dans des muwashshahs arabes[4].

Ces vers finaux en ancien espagnol dans les muwashshahs hispano-hébraïques et hispano-arabes sont des fragments de chansons de femme: Frauenlieder, cantigas de amigo, des chansons de toile. Leur motif est la complainte d'une jeune fille qui exprime son amour passionné vers son amant absent:


" 'Ô toi qui es brun, ô délices des yeux! Qui pourra supporter l'absence, mon ami?' [5] Tout rend le contraste extrême entre le poème et cette pointe finale: le changement de langue, de style, de sujet. Mais c'est le contraste qui met en valeur l'à-propos de la citation."
- Michel Zink: Leçon inaugurale faite le vendredi 24 mars 1995 au Collège de France, Chaire de Littératures de la France Médiévale[6]

Exemple d'une khardja[modifier | modifier le code]

L'exemple est tiré du muwashshah panégyrique du poète juif Juda Halevi, publié par Samuel M. Stern sous le no 4. Une jeune fille confesse son amour devant ses compagnes[7] :


1. D'abord le texte de la khardja est translitéré en alphabet latin, et donne une séquence purement consonantique et incompréhensible:

gryd bš y yrmn lš
km kntnyr mwm ly
šn lhbyb nn bbr yw
dbl ry dmnd ry

2 La transcription, dite vocalisée (voyelles ajoutées) fait enfin apparaître le texte en ancien espagnol:

Garyd vos, ey yermanellas
cómo contenir a meu male
Sin al-habib non viviré yo
advolare demandaré[8]

3 Traduction en espagnol moderne:

Decid, vosotras, ay, hermanillas,
cómo contener mi mal.
Sin el amado no podré vivir;
y volaré a reclamarle.

4 Traduction en langue française

Dites-moi, petites sœurs,
comment contenir ma peine!
Je ne peux pas vivre sans mon ami,
je veux m'envoler le chercher.


La rupture entre le début panégyrique du poème en hébreu et ses vers finaux en langage de la poésie amoureuse est grande. Michel Zink y voit le jeu d'une poétique qui utilise la citation du fragmentaire pour accentuer la distance culturelle entre l'art savant et l'art poupulaire; elle met en valeur l'ingéniosité du poète:


"La khardja qui clôt et qui fonde en même temps métriquement et musicalement son poème nouveau, brillant, complexe doit paraître fragmentaire, balbutiante, venue du fond des âges et du fond de l'âme, d'une simplicité insistante, surdéterminée, celle d'une langue qui n'est pas une langue de culture, celle d'une poétique rudimentaire, celle de la jeune fille ignorante qui fait entendre sa voix."
- Michel Zink: Leçon inaugurale faite le vendredi 24 mars 1995 au Collège de France, Chaire de Littératures de la France Médiévale[6]


Ces fragments écrits en carctères non-latins, en aljamiado, sont les premiers temoignages d'une poésie en langue romane, d'un lyrisme populaire qui se serait manifestée au XIe siècle dans la péninsule ibérique musulmane. Certains philologues comme Emilio García Gómez et Álvaro Galmés de Fuentes ont voulu reconnaître dans les khardjas les modèles des cantigas de amigo chantées en galaïco-portugais par les troubadours de la péninsule ibérique, des chansons de toile et du virelai français auxquels elles ressemblent en forme et en fond thématique[1].

Selon Michel Zink aucune de ces thèses n'est démontrable, mais le jeu des influences a certainement été complexe[9]. Quoi qu'il en soit, et sans vouloir entrer dans l'insoluble querelle sur les origines du lyrisme roman, on peut constater unanimement que les khardjas témoignent d'une poésie populaire médiévale commune à toute la Romania[10].

Liens internes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Federico Corriente: Poesía dialectal árabe y romance en Alandalús : céjeles y xarajat de muwassahat. Madrid : Gredos, 1998, (ISBN 8424918878).
  • Thomas Cramer (Hg.): Frauenlieder - Cantigas de amigo. Hirzel S. Verlag Stuttgart 2000, (ISBN 3-7776-1022-4).
  • Álvaro Galmés de Fuentes: Las jarchas mozárabes y la tradición lírica romanica. In: Pedro M. Piñero Ramírez (ed.): Lírica popular, lírica tradicional : lecciones en homenaje a Don Emilio García Gómez. Universidad de Sevilla 1998, ISBN 84-472-0434-0, p. 28-53 extraits Google-books
  • Álvaro Galmés de Fuentes: Las jarchas mozárabes. Forma y significado. Barcelona: Crítica, 1994.
  • Emilio García Gómez: Las jarchas de la serie árabe en su marco. Madrid 1965, Seix Barral, Barcelone, seconde édition 1975.
  • Henk Heijkoop and Otto Zwartjes: Muwassah, zajal, kharja: Bibliography of strophic poetry and music from al-Andalus and their influence in East and West. Leiden: Brill 2004, (ISBN 90-04-13822-6). bibliographie - (extraits).
  • Richard Hitchcock and Consuelo López-Morillas: The Kharjas. A critical bibliography. London 1996, (ISBN 978-0729303897), bibliographie (extraits)
  • Alan Jones:Romance Kharjas in Andalusian Arabic Muwassah Poetry. A Palaeographical Analysis. London: Ithaca 1988, (ISBN 0863720854).
  • Reinhold Kontzi: Zwei romanische Lieder aus dem islamischen Spanien. (Zwei mozarabische Hargas); in: Romania cantat. Gerhard Rohlfs zum 85. Geburtstag gewidmet. Band II Interpretationen. Tübingen: Narr 1980, (ISBN 3878085095), p.305-318.
  • Pierre Le Gentil: La strophe 'zadjalesque', 'les khardjas' et le problème des origines du lyrisme roman, dans: Romania (Paris), 84, 1963, pp. 1-27 et pp. 209-250.
  • Évariste Lévi-Provençal: Quelques observations à propos du déchiffrement des hargas mozarabes, dans: Arabica, 1 (1954), pp. 201-208 – extrait
  • Beatriz Soto Aranda: Ideología y traducción: algunas consideraciones acerca de la traducción de las jarchas, in: Centro de Estudios Superiores Felipe Segundo (CES Felipe II) , Revista Enlaces, número 5, Universidad Complutense de Madrid (UCM) juin 2006, ISSN: 1695-8543, texte complet pdf
  • Samuel Miklos Stern: Les vers finaux en espagnol dans les muwassahs hispano-hébraïques. Une contribution à l'histoire du muwassah et à l'étude du vieux dialecte espagnol mozarabe; dans: Al-Andalus Revista de las escuelas de estudios árabes de Madrid y Granada, XII (1948), pp. 299-346.
  • Yosef Yahalom and Isaac Benabu: The Importance of the Geniza Manuscripts for the Establishment of the Text of the Hispano-Romance Kharjas in Hebrew Characters, in: Romance Philology, 40/2 (1986), pp. 139-158
  • Michel Zink: Leçon inaugurale faite le vendredi 24 mars 1995 au Collège de France, Chaire de Littératures de la France Médiévale, p. 7 - texte complet en format pdf .
  • Michel Zink: Littérature française du Moyen Âge, Paris: PUF 'Premier cycle' 1992, 2e édition revue et mise à jour, 2001, (ISBN 2130449948), pp. 114/123.
  • Otto Zwartjes: Love Songs from al-Andalus. History, Structure and Meaning of the Kharja. (Medieval Iberian Peninsula), Leiden: Brill 1997, (ISBN 978-9004106949), extraits.

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Álvaro Galmés de Fuentes: Las jarchas mozárabes y la tradición lírica romanica. In: Pedro M. Piñero Ramírez (ed.): Lírica popular, lírica tradicional : lecciones en homenaje a Don Emilio García Gómez. Universidad de Sevilla 1998, ISBN 84-472-0434-0, p. 28-53 extraits Google-books
  2. schéma du muwashshah dans: Reinhold Kontzi: Zwei romanische Lieder aus dem islamischen Spanien. (Zwei mozarabische Hargas); in: Romania cantat. Gerhard Rohlfs zum 85. Geburtstag gewidmet. Band II Interpretationen. Tübingen: Narr 1980, ISBN 3878085095.
  3. Samuel Miklos Stern: Les vers finaux en espagnol dans les muwassahs hispano-hébraïques. Une contribution à l'histoire du muwassah et à l'étude du vieux dialecte espagnol mozarabe; dans: Al-Andalus Revista de las escuelas de estudios árabes de Madrid y Granada, XII (1948), pp. 299-346.
  4. Emilio Gracía Gómez:Veinticuatro jaryas romances en muwassahas árabes; dans: Al-Andalus XVII (1952) pp.57-127.
  5. Alma Wood Rivera: Las jarchas mozárabes. Una compilación de lecturas, thèse, Monterrey (México) 1969 - khardja n° 20 (S. M. Stern) - diverses transcriptions
  6. a et b Michel Zink: Leçon faite le vendredi 24 mars 1995 au Collège de France, Chaire de Littératures de la France Médiévale, p.8 - texte complet en format pdf .
  7. khardja n° 4, jarcha n° 4 - Alma Wood Rivera: ''Las jarchas mozárabes: Una compilación de lecturas, thèse, Monterrey (México) 1969
  8. À propos du problème des lectures paléographiques divergentes, voir aussi l'article de Beatriz Soto Aranda: Ideología y traducción: algunas consideraciones acerca de la traducción de las jarchas, in: Centro de Estudios Superiores Felipe Segundo (CES Felipe II) , Revista Enlaces, número 5, Universidad Complutense de Madrid (UCM) juin 2006, ISSN: 1695-8543, texte complet pdf
  9. Michel Zink: Littérature française du Moyen Âge, Paris, PUF, 'Premier cycle', 1992, 2e édition revue et mise à jour, 2001, ISBN 2130449948, p. 114.
  10. Pierre Le Gentil: La strophe 'zadjalesque', 'les khardjas' et le problème des origines du lyrisme roman, dans: Romania (Paris) 84, 1963, S. 1-27 und S. 209-250