Kala pani (tabou)

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Le Kala Pani (hindi : कालापानी, kālāpānī, « l'eau noire ») est un tabou de l'hindouisme interdisant de franchir les eaux sombres ou noires de l'océan[1], nommément l'océan Indien, et d'entreprendre de longs voyages, car cela signifierait la perte du statut de caste (varna)[2], une rupture du cycle de la réincarnation et une condamnation à l'errance perpétuelle.

Cellular Jail (en), une prison britannique établie à Port Blair, sur les îles Andaman, était surnommée Kala Pani, car la traversée pour l'atteindre était synonyme de perte du statut de caste, et donc d'exclusion sociale.

Histoire[modifier | modifier le code]

La faute consistant à traverser la mer est aussi connue sous le nom de « Samudrolanghana » ou « Sagarollanghana ». Vers 800 avant J.-C., le Dharmasûtra de Baudhayana (en) (II.1.2.2) cite les traversées océaniques comme la première des fautes qui causent la perte de varna[3]. Le Dharmasûtra suggère qu'il est possible d'effacer ce « péché » en trois ans en mangeant peu un repas sur quatre, en se baignant à l'aube, à midi et au crépuscule et en restant debout durant la journée et assis durant la nuit[4].

Les principales raisons derrière ce tabou sont l'impossibilité d'effectuer les rituels quotidiens et le péché du contact avec les mlecchas (étrangers non-hindouistes)[5]. La crainte des traversées océaniques vient aussi de la notion qu'elles brisent le cycle des réincarnations, car le voyageur est séparé des eaux régénératrices du Gange. De tels voyages brisent aussi les liens familiaux et sociaux. Selon une autre croyance de l'Inde pré-moderne, les eaux marines (Kala Pani) étaient habitées par les hougli, des esprits maléfiques et des monstres[6].

Au moment des Grandes découvertes, les marins portugais avaient noté que les Hindous étaient réticents à s'engager dans le commerce maritime à cause de ce tabou. Au XVIIIe siècle, les Banians du nord de l'Inde considéraient même la traversée de l'Indus à Attock comme un tabou et devaient accomplir des rituels de purification après l'avoir faite. Tous les hindous n'adhéraient cependant pas à cet interdit, et il y avait des marchands indiens en Birmanie, à Mascate et à d'autres endroits[7].

Mutineries de la période britannique[modifier | modifier le code]

La Compagnie britannique des Indes orientales avait recruté des cipayes dans les castes supérieures et adapté ses règlements militaires en fonction des exigences leurs rituels religieux. Le service outremer, en particulier, n'était pas exigé d'eux[8].

Au moment de la Première Guerre anglo-birmane, l'armée du Bengale (en) a reçu l'ordre de se rendre à Chittagong. Comme il n'y avait pas de chars à bœufs et que le voyage par la mer était tabou pour eux, les soldats devaient s'y rendre à pied. Effrayés par les difficultés de cette longue marche, et craignant que leurs supérieurs les obligent à prendre la bateau si celle-ci n'arrivait pas à son terme, ceux du 47e Régiment refusèrent d'obéir[9]. Ils se mutinèrent le 2 novembre 1824 à Barrackpore (en)[10].

Le General Services Enlistment Act de 1856 obligeait les nouvelles recrues à servir outremer, si on le leur demandait. Les cipayes de haute-caste s'inquiétèrent à la perspective que ce règlement puisse s'étendre à eux par la suite[11]. Cette inquiétude est une des nombreuses causes de la Révolte des Cipayes de 1857[12].

Cellular Jail (en), la prison indo-britannique des îles Andaman, était surnommée Kala Pani : y être condamné menaçait les prisonniers de perte du statut de caste, et donc d'exclusion sociale[13].

Engagisme et eaux noires[modifier | modifier le code]

Coolies Dhangar (en), gravure de 1844.
Article détaillé : Engagisme.

La question du Kala pani se posa avec acuité dès l'abolition de l'esclavage dans les colonies britanniques (comme à Maurice en 1834. Pour remplacer les esclaves émancipés, les autorités songèrent à engager des travailleurs à bas prix, les coolies (en anglais indentured). Leurs recruteurs pour l'Afrique du Sud, l'île Maurice, Fidji et les Caraïbes se heurtaient souvent aux réticences des candidats au tabou de la traversée océanique.

Pour y remédier, certains plaçaient de grands chaudrons contenant de l'eau du Gange à bord des navires, souvent des négriers reconvertis, pour convaincre les coolies qu'ils n'étaient pas en infraction avec leurs croyances religieuses et que le cycle de leurs réincarnations ne serait pas brisé. Ils ont eu aussi recours préférentiellement aux Hill coolies ou Dhangar (en), une tribu nomade en rupture avec le système de caste traditionnel dont les membres travaillaient comme coolies (ou engagés) dans les grandes plantations d'indigotiers aux alentours du plateau de Chota Nagpur.

Aspects culturels[modifier | modifier le code]

Le Kala Pani est un thème important de l'histoire indo-caribéenne[14] ; il a été finement examiné dans les œuvres de V. S. Naipaul[15].

En 1992, un texte poétique de l'écrivain mauricien Khal Torabully, d'ascendance indienne, a mis le Kala Pani au centre de son dispositif esthétique dans sa poétique de la coolitude. Pour la première fois, l'océan tant craint n'est plus seulement un espace de déconstruction des identités, mais aussi un espace de beauté et de reconstruction, dans une perspective qu'il appelle l'« imaginaire corallien ».

La romancière Natacha Appanah (née en 1973) a aussi mis en scène le voyage océanique des coolies, mais surtout pour en montrer l'inhumanité, tandis que le roman d'Amitav Ghosh, A Sea of Poppies (2008) donne au Kala Pani la densité d'un personnage romanesque.

Dans l'Inde moderne[modifier | modifier le code]

Le Temple de Tirumala (en), dans l'Andhra Pradesh n'autorise toujours pas un prêtre qui aurait voyagé en mer à entrer dans le saint des saints[16].

En 2007, l'élévation de Sugunendra Tirtha à la tête de l'Udupi Sri Krishna Matha (en) (le temple de Krishna d'Udupi) a suscité l'opposition de certains religieux, car il était allé dans des pays étrangers, commettant ainsi le péché de saagarolanga (traversée des mers)[17]. Il a fallu un jugement en 2008 pour entériner son élévation[18]. En 2012, son opposant Vishwesha Teertha (en) et lui ont annoncé jeûner pour faire pression l'un sur l'autre à ce sujet[19].

Le poète Vishnunarayanan Namboothiri (en), prêtre au Temple de Srivallabha (en) de Tiruvalla (en) (dans le Kerala), n'a pas été autorisé à y rentrer à son retour d'un voyage à Londres. Les autorités du temple, menées par le thantri (en) (prêtre en chef), ont exigé de lui une purification complète, une pénitence et une punaravrodha (réinstallation) avant d'y être autorisé à nouveau[20] On lui a demandé de se purifier en récitant 1 008 fois le Gayatri Mantra, ce qu'il a refusé. Le mouvement Rashtriya Swayamsevak Sangh l'a soutenu, en qualifiant le Kala puni de « rituel dépassé »[21]. Le conseil du Devaswom (en), qui gère tous les temples du Kerala, l'a soutenu, licenciant même deux de ses membres qui refusaient son retour. Le conseil a présenté au thantri une justification écrite et Namboothiri a été autorisé à revenir seulement purifié par aspersion d'eau sacrée (theertham (en))[22].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) « Crossing the Kala Pani to Britain for Hindu Workers and Elites », American Historical Association,‎ 2012-01-04 (consulté le 26 février 2015)
  2. (en) Daniel Bass, Everyday Ethnicity in Sri Lanka: Up-country Tamil Identity Politics, Routledge,‎ 27 novembre 2012, 27 p. (ISBN 978-0-415-52624-1, lire en ligne)
  3. (en) Charles Eliot, Hinduism and Buddhism: An Historical Sketch, Curzon,‎ 1998 (ISBN 978-0-7007-0679-2, lire en ligne), p. 102
  4. (en) Patrick Olivelle (en), The Dharmasutras : The Law Codes of Ancient India: The Law Codes of Ancient India, Oxford University Press,‎ 2 septembre 1999 (ISBN 978-0-19-283882-7, lire en ligne), p. 168
  5. (en) Crossing the Ocean by Vrindavanam S. Gopalakrishnan. Hinduism Today (en), July/August/September 2008.
  6. (en) Marina Carter, Coolitude: An Anthology of the Indian Labour Diaspora, Anthem Press,‎ 2002, 164 p. (ISBN 978-1-84331-006-8, lire en ligne)
  7. (en) Connecting Seas and Connected Ocean Rims: Indian, Atlantic, and Pacific Oceans and China Seas Migrations from the 1830s to the 1930s, BRILL,‎ 11 avril 2011, 84-86 p. (ISBN 978-90-04-19316-1, lire en ligne)
  8. (en) Barbara D. Metcalf and Thomas R. Metcalf, A Concise History of Modern India, 2nd,‎ 2006 (ISBN 0-521-68225-8), p. 61
  9. (en) Spencer Walpole, A history of England from the conclusion of the great war in 1815, Longmans, Green,‎ 1890 (lire en ligne), p. 279
  10. (en) Indu Ramchandani, Students' Britannica India, Popular Prakashan,‎ 2000 (ISBN 978-0-85229-760-5, lire en ligne), p. 165
  11. (en) Philip Mason, A MATTER OF HONOUR: An Account Of The Indian Army, Its Officers And Men, Natraj Publishers,‎ 2004 (ISBN 978-81-8158-012-2, lire en ligne), p. 261
  12. (en) John F. Riddick, The History of British India: A Chronology, Greenwood Publishing Group,‎ 1 avril 2006, 53 p. (ISBN 978-0-313-32280-8, lire en ligne)
  13. (en) Alison Bashford et Carolyn Strange, Isolation: Places and Practices of Exclusion, Psychology Press,‎ 12 novembre 2012 (ISBN 978-0-415-30980-6, lire en ligne), p. 37
  14. (en) Aisha Khan, Callaloo Nation: Metaphors of Race and Religious Identity Among South Asians in Trinidad, Duke University Press,‎ 11 octobre 2004 (ISBN 978-0-8223-3388-3, lire en ligne), p. 123
  15. (en) Dan Ojwang, Reading Migration and Culture: The World of East African Indian Literature, Palgrave Macmillan,‎ 15 décembre 2012 (ISBN 978-1-137-26295-0, lire en ligne), p. 55
  16. (en) « Foreign trip may cost Udupi pontiff ascension », Daily News and Analysis (consulté le 27 février 2015)
  17. (en) « Shiroor seer backs Puttige swamiji », The Hindu,‎ 2007-11-29 (consulté le 2012-02-02)
  18. (en) « Paryaya is my right: Puttige swamiji », The Hindu,‎ 2008-01-15 (consulté le 2012-02-02)
  19. « Shiroor Math seer terms fear of swamijis' foreign visits as irrational », The Hindu,‎ 2002-01-17 (consulté le 2012-02-02)
  20. « Kerala priest loses his job 'cos he went to London », rediff.com (en) (consulté le 2012-02-02)
  21. « Kerala temple tamasha leaves two jobless, many angry and a few laughing », rediff.com (consulté le 2012-02-02)
  22. « And thus ended the temple tamasha... », rediff.com (consulté le 2012-02-02)

Lien externe[modifier | modifier le code]