Juif errant

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Image d'Épinal du juif errant

Le Juif errant est un personnage légendaire dont les origines remontent à l'Europe médiévale et qui ne peut pas perdre la vie, car il a perdu la mort : il erre donc dans le monde entier et apparaît de temps en temps.

En 1228, le moine bénédictin Matthieu Pâris relate le récit d'un évêque arménien en visite au monastère de St Albans, où le personnage est assimillé au juif Cartaphilus. La légende devient populaire en Europe à partir du XVIe siècle et le Juif errant reçoit le prénom d'Ahaswerus (ou Ahasvérus). Il inspire nombre d'écrivains.

Histoire[modifier | modifier le code]

Naissance du mythe[modifier | modifier le code]

Caricature du Juif errant par Gustave Doré, parue dans le Journal pour rire du 22 mai 1852.

Le mythe du Juif errant est absent des évangiles, il trouve une de ses origines dans un passage de l'évangile de Jean[1]Jésus dit à son sujet : « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe ? » [2]. De cette idée qu'un témoin de la Passion survivrait jusqu'au retour du Christ naquirent de nombreux contes populaires.

Cette errance a deux valeurs :

  • l'une historique, qui se prolonge dans un temps et un espace réel, à mettre en relation avec la chute du royaume d'Israël ;
  • l'autre, de fait : l'errance est le signe d'une faute, libre aux auditeurs de déchiffrer ce message et de considérer le personnage comme un imposteur, un traître dont on doit se moquer et qu'il faut rejeter.
Le Juif errant rejeté par toutes les nations. Dessin paru dans le magazine satirique américain Puck en 1901.

Établissement du mythe : de l'opuscule au récit populaire[modifier | modifier le code]

Au XVIe siècle, le mythe du Juif errant se voit immortalisé dans un petit opuscule allemand au travers d'un personnage modeste, mais extraordinaire, d'un simple cordonnier juif, nommé Ahasvérus, qui prétend avoir assisté à la crucifixion du Christ.

Ce récit connaît un succès populaire foudroyant et constitue un phénomène déconcertant. Ce succès immédiat nous renvoie au besoin vital du peuple de mythologie, dernier rempart contre les forces hostiles qui le menacent. Dans chaque catastrophe, événements terribles ou prodiges qui surviennent, l'homme de la ville aussi bien que celui de la campagne a besoin de comprendre pourquoi se manifeste la puissance divine ; ce mythe lui fournit une explication satisfaisante.

Ainsi, la responsabilité des Juifs devient évidente car leur crime est fondateur. Toute sorte de forfaits et de machinations diaboliques leur sont imputés par des relais populaires (les canards), qui ne manquent pas une occasion de perpétuer de vieilles calomnies médiévales : sacrifices vivants de chrétiens, profanation d'hosties, empoisonnement de sources, etc.

Dès lors, s'il survient quelque cataclysme inexplicable, la foule les impute à la race maudite, sur laquelle certains auteurs occasionnels lancent l'anathème. Dès lors, le peuple juif se retrouve, en plus d'être accusé d'être un peuple déicide, à cumuler, selon cette image du Juif errant, une double responsabilité dans la mort du Christ ; cette croyance engendre des accusations infondées envers les Juifs qui évoluent avec les siècles. Le Juif errant, haï partout puisque de nulle part, devient alors le symbole d'un mal incompris à l'instar de la théorie du bouc émissaire.

Influence dans la littérature[modifier | modifier le code]

Au XIXe siècle, le mythe du Juif errant est relayé par les hommes de lettres. De nombreux ouvrages écrits dans de nombreuses langues font ainsi référence à ce personnage. C'est ainsi que la littérature trouve dans ce mythe intemporel une figure récurrente que l'usage populaire a rendu accessible à tous.

Chateaubriand, dans ses Mémoires, cite la Ballade du Juif errant, grande poésie populaire qui nous narre ses aventures. On apprend ainsi que le Juif errant aurait fait une étape à Bruxelles en Brabant.

Eugène Sue, Le Juif errant (1844-45)[modifier | modifier le code]

Dessin de Gustave Doré (1852).

Le thème du Juif errant est très actif dans la production littéraire et savante (historienne) autour de l’époque de la Monarchie de Juillet, comme en témoignent parmi d’autres les études d’Edgar Quinet, depuis son premier écrit publié, les Tablettes du Juif errant (1823), jusqu’à Ahasverus (cf. infra).

Le roman-feuilleton d’Eugène Sue, Le Juif errant, connaît l’un des plus grands succès publics du XIXe siècle. Le titre est cependant trompeur, puisque ce roman n’est pas véritablement axé sur ce personnage. En effet, il raconte les intrigues menées par les Jésuites pour s’emparer du fabuleux héritage d’un protestant que la Compagnie avait acculé au suicide. Face à eux, le Juif errant et son homologue féminin, Hérodiade, s’efforcent d’être les anges gardiens des héritiers, qui sont en outre leurs derniers descendants.

Mais Sue exploite surtout l’idée de la malédiction qui accompagne le Juif errant en faisant coïncider son arrivée à Paris avec l’épidémie de choléra d’avril 1832 qui a fait plus de douze mille victimes – on ignorait alors presque tout sur cette maladie et son mode de propagation. La violente dénonciation de la Compagnie de Jésus fait suite à l’ouvrage de Jules Michelet et Edgar Quinet, Des Jésuites (1843), qui valut aux auteurs leur révocation. Le roman de Sue est – entre autres – un réquisitoire contre le fanatisme et l’intolérance religieuse, et se termine sur la fin des souffrances du Juif errant et d’Hérodiade.

Guillaume Apollinaire, Le Passant de Prague (1910)[modifier | modifier le code]

Dans sa nouvelle Le Passant de Prague – tirée du recueil de nouvelles L'hérésiarque et Cie –, Apollinaire met en scène le Juif errant que le narrateur rencontre à Prague en mars 1902 et qui se fait appeler Laquedem. Buvant dans les tavernes et jouissant des prostituées, il est satisfait de son sort d'immortel : « Des remords ? Pourquoi ? Gardez la paix de l'âme et soyez méchant. Les bons vous en sauront gré. Le Christ ! je l'ai bafoué. Il m'a fait surhumain. Adieu !… ».

Apollinaire, en un morceau d'érudition, cite un grand nombre d'allusions littéraires sur son personnage :

« La complainte que l'on chanta après ma visite à Bruxelles me nomme Isaac Laquedem, d'après Philippe Mouskes, qui, en 1243, mit en rimes flamandes mon histoire. Le chroniqueur anglais Mathieu de Paris, qui la tenait du patriarche arménien, l'avait déjà racontée. Depuis, les poètes et les chroniqueurs ont souvent rapporté mes passages, sous le nom d'Ahasver, Ahasvérus ou Ahasvère, dans telles ou telles villes. Les Italiens me nomment Buttadio – en latin Buttadeus ; – les Bretons, Boudedeo ; les Espagnols, Juan Espéra-en-Dios. Je préfère le nom d'Isaac Laquedem, sous lequel on m'a vu souvent en Hollande. Des auteurs prétendent que j'étais portier chez Ponce-Pilate, et que mon nom était Karthaphilos. D'autres ne voient en moi qu'un savetier, et la ville de Berne s'honore de conserver une paire de bottes qu'on prétend faites par moi et que j'y aurais laissées après mon passage. Mais je ne dirai rien sur mon identité, sinon que Jésus m'ordonna de marcher jusqu'à son retour. Je n'ai pas lu les œuvres que j'ai inspirées, mais j'en connais le nom des auteurs. Ce sont : Goethe, Schubart, Schlegel, Schreiber, von Schenck, Pfizer, W. Müller, Lenau, Zedlitz, Mosens, Kohler, Klingemann, Levin Schüking, Andersen, Heller, Herrig, Hamerling, Robert Giseke, Carmen Sylva, Hellig, Neubaur, Paulus Cassel, Edgar Quinet, Eugène Suë, Gaston Paris, Jean Richepin, Jules Jouy, l'Anglais Conway, les Pragois Max Haushofer et Suchomel. Il est juste d'ajouter que tous ces auteurs se sont aidés du petit livre de colportage qui, paru à Leyde en 1602, fut aussitôt traduit en latin, français et hollandais, et fut rajeuni et augmenté par Simrock dans ses livres populaires allemands. »

Autres œuvres[modifier | modifier le code]

  • Voltaire, dans Candide, fait intervenir un banquier juif du nom de Don Isachar lors du passage du héros en la ville de Lisbonne. Malgré les traits vils de ce personnage, Voltaire dénonce l'horreur de l'Inquisition et des autodafés qui avaient lieu au XVe siècle en Espagne et au Portugal.
  • Dans le roman L'Homme invisible (1897) de H. G. Wells, la nouvelle de l'existence d'un homme invisible, agressif et voleur, se répand dans les journaux. Le chemineau M. Marvel, qui avait tout d'abord été le complice confiant de l'homme invisible, se sent entraîné dans le Mal et tente finalement de fuir pour lui échapper. Wells a présenté ainsi une scène de poursuite qui rappelle étrangement le Juif errant poussé par le vent, avec le spectre du choléra, sur la colline de Montmartre dans le roman d'Eugène Sue.
  • Catulle Mendès, dans La Légende du Parnasse contemporain (1884), écrit le poème Ahasvérus, mis en musique en 1909 par le compositeur Jules Marmier.
  • Leo Perutz : « Quelle valeur critique peuvent-ils reconnaitre à un homme qui a la conviction d'avoir rencontré en Espagne le Juif errant ? » (prologue du Marquis de Bolibar, 1920).
  • Albert Londres dans Le Juif errant est arrivé, 1929.
  • Albert Cohen, dans son roman Belle du Seigneur (1968), décrit le personnage de Solal, déguisé en Juif errant pour séduire Ariane. Ce déguisement préfigure la déchéance de nationalité qui affectera Solal.
  • Jean d'Ormesson, dans son Histoire du Juif errant, fait de ce personnage mythique un repentant qui se nourrit de la beauté du monde et de ses innombrables souvenirs. Il confie son secret à un jeune couple en vacances à Venise, leur racontant son influence sur des épisodes historiques majeurs, en fait ses amis et, pour finir, séduit involontairement la jeune femme. Le romancier fait du Juif errant un personnage affable, humble et érudit. Pris au piège dans l'espace et le temps, il ne cherche pas la sagesse mais la recueille grâce à sa séculaire expérience. Ce personnage pourrait être le miroir sans complaisance de l'humanité tout entière, et non seulement d'un peuple.
  • Carlo Fruttero et Franco Lucentini dans leur roman commun L'Amant sans domicile fixe (L'amante senza fissa dimora), 1986, font du juif errant le héros d'un amour impossible à Venise.
  • Glen Berger crée une intrigue autour du Juif errant au théâtre à New York avec Underneath the Lintel. Cette pièce a fait le tour du monde. Adaptation française à partir de janvier 2008 au Théâtre du Lucernaire à Paris.
  • Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels : Fosca n'est autre que le Juif errant.
  • J. G. Ballard a écrit une nouvelle en 1964, Le Vinci disparu, dont l'intrigue porte sur la représentation picturale du Juif errant dans les tableaux décrivant la crucifixion du Christ
  • Gabriel García Márquez, dans Un día después del sábado, décrit un village qui accuse un étranger d'être le Juif errant, l'estimant responsable de la mort des oiseaux observée depuis quelque temps.
  • Claude Tillier, dans Mon oncle Benjamin, 1843[réf. insuffisante].
  • Søren Kierkegaard, dans Ou bien... ou bien (1843), développe l'idée que trois voies s'ouvrent à lui, celle de la « jouissance », symbolisée par Don Juan, celle du « doute » symbolisée par Faust et enfin celle du « désespoir », symbolisée par Ahasvérus. De même, plus tard, Kierkegaard développera encore cette idée du désespoir, liée à la figure d'Ahasvérus dans le Traité du désespoir ou La Maladie mortelle, exposé de psychologie chrétienne pour l’édification et le réveil (Sygdommen til Døden), signé Anticlimacus (1849), qui définit le désespoir, qui est la maladie mortelle, comme de « ne pas pouvoir mourir, mais ici la vie ne laisse d'espoir, et la désespérance, c'est le manque du dernier espoir, le manque de la mort[3] ». Le désespoir est maladie mortelle au sens où, stricto sensu, « la mort n'est pas un passage à la vie » comme pour le chrétien mais, au contraire, dans « une maladie mortelle », et c'est cela le désespoir pour Kierkegaard, cela « veut dire un mal qui aboutit à la mort, sans plus rien après elle[4]. »
  • Mircea Eliade, dans Dayan fait intervenir la figure du Juif Errant, que Dayan rencontre. C'est d'ailleurs le Juif Errant qui ouvre les yeux à Dayan et lui permet de résoudre l'« ultime équation ».
  • Stefan Heym, dans Ahasver le juif errant[5], fait du Juif errant la pierre angulaire de son récit, le faisant apparaître tantôt au Moyen Âge, tantôt lors de la Guerre froide et dans un songe anhistorique aux côtés de Jésus depuis sa rencontre dans le désert jusqu'à l'Armageddon.
  • À titre indicatif : Percy Bysshe Shelley (Wandering Jew), Honoré de Balzac, Edgar Quinet (Ahasvérus, 1834), Alexandre Dumas (Isaac Laquedem, 1853), Jules Verne, Jan Potocki, Alexandre Arnoux (Carnet de route du Juif errant), Pär Lagerkvist (La Mort d'Ahasverus et La Sybille). On trouve une occurrence aussi dans le Moine de Matthew Gregory Lewis, dans Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire, dans Walcourt de Verlaine et dans Brand d'Henrik Ibsen.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Marcello Massenzio, Le Juif errant entre mythe et histoire. Trois variations sur le thème de la Passion selon le Juif errant, Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses, 115 | 2008, [En ligne], mis en ligne le 22 octobre 2008. Consulté le 18 décembre 2012
  2. Louis Maïeul Chaudon, Dictionnaire des mythologies (lire en ligne)
  3. Trad. par K. Ferlov et J-J. Gateau, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », p. 70
  4. p. 69.
  5. 1991 pour la trad. française, éd. L'Âge d'Homme

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Marcello Massenzio , Le Juif errant ou L'art de survivre, Éditions du Cerf, Col. « Les Conférences de l'École Pratique des Hautes Études », 2010, 160 p., (ISBN 978-2-204-09236-4)
  • La Légende du Juif errant suivi de Le Passant de Prague, Guillaume Apollinaire, Paul Lacroix, illustré par Gustave Doré, Éditions Interferences, 2010 (ISBN 978-2-909589-20-6)
  • Edgar Knecht, Le Mythe du Juif errant, essai de mythologie littéraire et de sociologie religieuse, PUG, 1977
  • Hyam Maccoby, Judas Iscariot and the Myth of Jewish Evil, (1992)

Liens externes[modifier | modifier le code]