Journée des Tuiles

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Journée des Tuiles à Grenoble
La journée des Tuiles par Alexandre Debelle.
La journée des Tuiles par Alexandre Debelle.
Généralités
Type Émeute
Pays Drapeau de la France France
Localisation Grenoble
Coordonnées 45° 11′ 22″ N 5° 43′ 48″ E / 45.189343, 5.7298797 ()45° 11′ 22″ Nord 5° 43′ 48″ Est / 45.189343, 5.7298797 ()  
Date 7 juin 1788
Victimes
Blessés 20 civils
Morts 3 civils

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Journée des Tuiles à Grenoble

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Journée des Tuiles à Grenoble

La journée des Tuiles est le nom donné à une émeute qui s'est déroulée le 7 juin 1788 à Grenoble au cours de laquelle des protestataires, dans le cadre de la fronde parlementaire consécutive à la tentative de réforme du Garde des sceaux Lamoignon et du Premier ministre Loménie de Brienne, ont affronté à coup de tuiles les troupes royales.

Cette émeute marquante du début de la Révolution française a fait 3 morts et 20 blessés dans la population et un assez grand nombre de blessés dans le régiment de Royal-Marine[1].

Cette première grave insurrection contre l'autorité royale provoquera la Réunion des états généraux du Dauphiné moins de dix mois avant celle des États généraux de 1789 à Versailles.

Contexte[modifier | modifier le code]

Le jeudi 8 mai 1788, un lit de justice enregistre les édits sur la réforme judiciaire du garde des sceaux Lamoignon, réforme qui, notamment, supprime leur droit de remontrance aux cours souveraines (Parlement de Paris et parlements de provinces, Cour des aides, Cour des comptes...) et crée une Cour plénière chargée de l'enregistrement et de la conservation des actes royaux, édits et ordonnances, dont les membres seront nommés par le roi. De leur côté, les conseillers parlementaires se verront désormais confinés à de simples fonctions de juges judiciaires n'ayant plus à connaitre que des affaires criminelles contre les nobles et des affaires civiles impliquant des litiges inférieurs à 20 000 livres dans de nouveaux tribunaux appelés Grands bailliages.

Les parlements — bastions avancés de la société d'ordres, des privilèges et des exemptions fiscales — perdraient ainsi le contrôle sur les lois du royaume, procédure leur permettant de refuser d'adopter un texte en fonction des particularités provinciales. Mais pour que ces édits de mai puissent être applicables, il fallait qu'une dernière fois chaque Parlement les enregistre. Le parlement de Paris, entraîné par les conseillers Duval d'Eprémesnil et Goislard de Montsabert, entre aussitôt en rébellion. Il proclame ne tolérer aucune innovation à la constitution et inscrire dans le marbre les lois fondamentales du royaume, en y incluant entre autres l'inamovibilité de la magistrature.

L'opposition gagne de même tout le pays, chaque parlement s'accrochant à ses immunités régionales et défendant la légitimité des justices féodales et seigneuriales. C'est le cas à Rennes où l'on séquestre l'Intendant de Bretagne mais surtout à Grenoble dans le Dauphiné, ville fortifiée d'une cinquantaine d'hectares pour sa rive gauche et de 20 000 habitants où une bonne partie de la ville (avocats, procureurs, huissiers, clercs et commis de la basoche, procéduriers, écrivains publics, portes-chaises...) vit de la présence de son Parlement[N 1].

Les édits de mai 1788[modifier | modifier le code]

Palais du Parlement (place Saint-André)

Le gouverneur général du Dauphiné Louis-Philippe d'Orléans séjournant alors à la cour royale à Paris, c'est le duc de Clermont-Tonnerre, Lieutenant général, commandant en chef du Dauphiné qui présente le 9 mai les édits au Parlement du Dauphiné, lequel naturellement refuse de les enregister. Ces édits apparaisent comme une violation de la promesse par laquelle le pouvoir royal s'était engagé en 1349 à maintenir les privilèges du Dauphiné lors de la réunion de celui-ci à la couronne de France. Le lendemain 10 mai, le duc de Clermont-Tonerre revient à la charge accompagné de l'Intendant du Dauphiné Gaspard Caze de la Bove et de son escorte armée. Après une entrevue houleuse durant près de 21 heures, les membres du parlement sont contraints de signer l'enregistrement des édits. Le palais du parlement du Dauphiné est immédiatement évacué de force par les soldats, les portes verrouillées et ses membres mis d'office en vacance avec interdiction de siéger.

Le 12 mai, le corps consulaire de la ville se réunit en séance exceptionnelle afin de condamner sans réserve ce coup de force. Le 20 mai, le Premier président Albert de Bérulle réunit dans son Hôtel de la Première présidence les membres du Parlement et les consuls afin de rédiger un arrêt déclarant illégales les mesures prises contre le Parlement[2]. L'arrêt est aussitôt envoyé à Loménie de Brienne qui rétorque dès le 30 mai en ordonnant au Lieutenant général de faire « exiler sur leurs terres les rebelles du Parlement ». Le vendredi 6 juin, des inconnus répandent dans la ville une brochure titrée L'esprit des édits enregistrés militairement le 10 mai. Elle est anonyme mais chacun pense à un jeune avocat au nom d'Antoine Barnave. À 9 heures du soir, le Lieutenant général et l'Intendant du Dauphiné viennent faire part au Premier président du Parlement du Dauphiné qu'ils détiennent le courrier mettant à exécution l'envoi des lettres d'exil des parlementaires dauphinois[3].

L'émeute[modifier | modifier le code]

Albert de Bérulle

Samedi 7 juin 1788, jour de marché sur la place Grenette, il est 7h30 lorsque les premiers parlementaires reçoivent par lettre de cachet l'injonction du duc de Clermont-Tonnerre, de s'exiler hors de la ville le jour même[4]. Tandis que chacun fait ses malles et arrange son départ, l'émoi et la consternation s'emparent peu à peu des habitants informés par les auxiliaires de justice. À dix heures, marchands et boutiques ferment leurs portes, des groupes de 300 à 400 personnes, hommes et femmes, se forment, armés de pierres, bâtons, haches, barres et se précipitent aux portes de la ville[N 2] afin de les fermer pour empêcher le départ des magistrats. Certains émeutiers, en allant de la porte Saint-Laurent à la porte de France, se heurtent à un piquet de 50 soldats au niveau du pont de bois, d'autres se dirigent vers la rue Neuve à l'hôtel du Premier président, Albert de Bérulle. Sur place, la foule s'écarte respectueusement de l'entrée pour laisser passer le corps des avocats dirigé par le bâtonnier Pierre Duchesne[5] [N 3], ainsi que les magistrats dont Joseph Marie de Barral, président à mortier, venant tous témoigner de leur sympathie pour cette grande institution qui disparaît.

Vers midi, alors que des femmes s'emparent des cloches de la ville[N 4] en commençant à sonner le tocsin à la cathédrale, à la collégiale, à Saint-Louis et à Saint-Laurent, la foule grossie considérablement s'associant aux magistrats. Important signal d'alerte à l'époque, les cloches activées jusqu'à 4h30 de l'après-midi provoquent l'arrivée massive de paysans des environs qui s'introduisent par tous les moyens dans la ville, escaladant les remparts, utilisant des barques sur l'Isère et pour certains, enfonçant la poterne d'une porte de la ville.

Fusilier du Royal-Marine en 1788

En sortant de son hôtel, le Premier président du Parlement du Dauphiné tente en vain d'apaiser cette meute hurlante, mais sans écouter, les émeutiers remontent à son domicile malles et bagages déjà installés dans sa voiture et prennent le soin de dételer ses chevaux. Les plus excités partent chez d'autres magistrats et ramènent leur voiture dans la cour de l'Hôtel de la première présidence afin de les empêcher de quitter leur domicile.

D'autres révoltés pendant ce temps se précipitent vers l'hôtel du gouverneur situé en bordure des remparts. Le duc de Clermont-Tonnerre dispose de deux régiments d'élite à Grenoble[6], le Royal-Marine dont le colonel est le marquis d'Ambert et le Régiment d'Austrasie dont le colonel est le comte de Chabord. Régiments mis en service alternativement de semaine en semaine, c'est le Royal-Marine qui est en service cette semaine, et il est mis en alerte dès l'aube du 7 juin, mais avec l'interdiction de faire usage de ses armes. Pourtant malgré l'ordre, voyant les émeutiers donner l'assaut à l'hôtel, les officiers tentent de s'y opposer en tirant. Au cours d'un assaut, les soldats blessent un vieil homme de 75 ans à la baïonnette. À la vue du sang, le peuple devient furieux et commence à dépaver les rues. La foule montée sur les toits d'immeubles de 4 étages se met à lancer une véritable pluie de tuiles et de pierres. Certains soldats ouvrent le feu sur l'ordre d'un adjudant, d'autres se réfugient dans un immeuble et tirent par les fenêtres, mais la foule s'y précipite aussitôt et ravage tout à l'intérieur.

Sur la place Grenette, un sous officier du Royal Marine à la tête d'une patrouille de 4 soldats assaillie par la foule, fait ouvrir le feu, tuant un civil et blessant un jeune garçon de 12 ans qui décédera dans la soirée[7]. À l'est de la ville, des soldats du Royal-Marine doivent faire feu pour protéger l'Arsenal, craignant que des émeutiers n'en forcent les portes pour s'emparer des armes et munitions qu'il contient. Les groupes de 4 ou 5 soldats du Royal-Marine favorisent les accrochages avec la population, alors que le régiment d'Austrasie qui sort en ordre de bataille de ses quartiers situés près de la porte de Bonne, se montre en détachements plus nombreux et donc plus dissuasifs.

Caserne de Bonne (détail plan général de la ville de 1813)

Les trois consuls de la ville[N 5] en robes et en chaperons, réunit depuis le matin à l'Hôtel de ville, avec à leur tête Pierre Dupré de Mayen, se rendent à l'hôtel du gouvernement pour essayer de raisonner la foule par de patriotiques paroles mais leur voix est étouffée par les clameurs. Leur autorité bafouée, ils tentent alors de se frayer un passage à travers la foule jusqu'à la salle où se réfugient Clermont-Tonerre, l'Intendant et des officiers de la garnison. Ils y parviennent à grande peine les vêtements en lambeaux.

À cinq heures du soir, le duc de Clermont-Tonnerre, sur qui aucune violence n'a été exercée, comprend qu'il expose la ville à un désastre s'il ne retire pas ses troupes. Il ordonne alors au Royal-Marine de regagner ses quartiers et rédige une lettre au Premier président mentionnant qu'il peut suspendre son départ en exil : « Je vous prie de vouloir bien suspendre votre départ et autoriser Messieurs de votre compagnie, qui se trouveraient içi, à en user de même jusqu'à nouvel ordre; je vais rendre compte à la cour de ce qui se passe. j'ai l'honneur, etc ... ». Les soldats du roi doivent se replier, l'Hôtel du gouverneur est en grande partie pillé, mais le duc de Clermont-Tonnerre échappe de justesse à l'écharpage. Les révoltés exigent aussitôt la remise des clés du palais du parlement qui leurs sont remises.

À six heures, malgré la lecture en public du courrier du duc de Clermont-Tonerre une foule évaluée à dix mille personnes criant « Vive le Parlement » force les magistrats à regagner le palais du Parlement en les inondant de fleurs. Le Premier président le comprend fort bien et donne l'ordre à ses conseillers d'ôter leurs habits de voyage pour revêtir la robe rouge écarlate aux ornements d'hermine. Arrivée sur la place Saint-André, la foule hurlante veut envahir le greffe pour brûler le registre sur lequel les édits ont été enregistrés de force. Mais Albert de Bérulle s'y oppose et après avoir remercié les grenoblois de leur sympathie à l'égard du Parlement, les invite à rentrer chez eux[8]. Durant toute la nuit, au son des carillons triomphants, un grand feu de joie crépite sur la place Saint-André entouré d'une foule qui danse et qui chante « Vive, vive à jamais notre Parlement! Que dieu conserve le roi et que le diable emporte Brienne et Lamoignon ».

Le 10 juin, l'officier responsable de la première fusillade est arrêté afin d'apaiser les esprits[9]. Le même jour, le colonel du Royal-Marine, le marquis d'Ambert, écrit au ministre Loménie de Brienne qu'il déplore 17 hommes à l'hôpital et que M. Boissieu, lieutenant-colonel du régiment d'Austrasie, a reçu un grave coup à la tête[10]. De leur côté, les parlementaires ne souhaitent pas résister aux ordres d'exil prononcés à leur encontre par le roi, et quittent Grenoble le 12 juin dès qu'ils peuvent échapper à la surveillance des habitants.

Sites des émeutes à Grenoble le 7 juin 1788.

Parmi les nombreux soldats blessés au cours de cette journée, un jeune sergent du Royal-Marine, Jean-Baptiste Bernadotte, futur roi de Suède est sauvé de la mort par le botaniste Dominique Villars[11]. Dans la population, un enfant de cinq ans et demi assiste du balcon de l'appartement de son grand-père à l'émeute et racontera plus tard ce souvenir en 1835-1836 dans le roman Vie de Henry Brulard sous la plume de l'écrivain Stendhal[12]. L'ordre n'est rétabli que le 14 juillet suivant par les dragons du maréchal de Vaux qui vient de remplacer le duc de Clermont-Tonnerre[13].

En tout, six foyers d'émeute seront recensés dans la ville lors de cette journée, dont deux dans le nord de la ville au palais du Parlement du Dauphiné et sur la place aux Herbes. Quatre autres foyers sont localisés plus au sud, l'un devant le couvent des Jacobins appelés aussi Dominicains (actuel magasin des Galeries Lafayette), un second à l'hôtel de la Première présidence (actuelle rue Voltaire), un troisième à l'Hôtel du Lieutenant général et le dernier au collège des Jésuites (actuel Lycée Stendhal, rue Raoul Blanchard) dont le site restera immortalisé par le peintre Alexandre Debelle.

En 2002, une étude de Clarisse Coulomb sur la discrétion de l'habitat parlementaire à Grenoble permet de mettre en évidence un lien entre les lieux d'émeute et les domiciles des magistrats de la ville. Les émeutiers ne sont pas allés chercher les parlementaires vivant le plus à l'écart, à l'ouest ou à l'est de la ville[4].

Outre les raisons économiques ayant déclenché cette émeute, il est pertinent de noter que Grenoble est à l'époque une ville fortifiée, ceinturée de remparts, constituée d'un habitat extrêmement dense et possède donc une grande densité de population, caractéristique souvent favorable aux émeutes. Ainsi en 1841, 53 ans après la journée des Tuiles, alors que la ville vient tout juste d'achever une nouvelle extension de ses remparts, le colonel Leymonnery, artiste topographe du génie note lors de l'établissement du plan-relief de Grenoble « On ne peut guère trouver de ville où les maisons soient plus agglomérées »[14].

Conséquences[modifier | modifier le code]

Plaque commémorative du 14 juin 1788, inaugurée le 20 juillet 1888.

L'action de la justice étant suspendue par les édits, aucune poursuite n'est dirigée contre les auteurs de l'émeute. Le procureur général écrit le lendemain : « Dans tout autre circonstance, je n'aurai pas manqué de donner mon réquisitoire pour faire informer de cette émeute populaire; mais j'ai cru plus prudent de me taire dans cette malheureuse circonstance, avec d'autant plus de raison que le Parlement ne peut pas agir, puisqu'il est en vacances suivant la nouvelle loi, qu'il y a, d'ailleurs, un trop grand nombre de coupables, l'émeute ayant été composée d'environ quinze mille âmes, et qu'il serait impossible d'en découvrir les chefs et auteurs principaux ».

Afin d'obtenir la réintégration du Parlement et la convocation des États généraux du Dauphiné, la journée des Tuiles est suivie le samedi 14 juin, par une assemblée des notables des trois Ordres composée de 9 membres du clergé, 33 de la noblesse et 59 du Tiers-État dans l'hôtel consulaire, au nez et à la barbe du duc de Clermont-Tonnerre qui avait défendu cette réunion. Cent deux personnes des trois ordres sont réunies quand Pierre Dupré de Mayen, premier consul de la ville, déclare ouverte la séance. L'assemblée vote un texte destiné à Louis XVI afin qu'il leur accorde « la conservation des privilèges de la province, le rétablissement de l'ordre ancien et de pourvoir aux besoins des habitants que les circonstances ont réduits à l'indigence ». Le lendemain 15 juin, le clergé à Paris résiste au roi en lui adressant une série de remontrances, critiquant durement les projets de réforme fiscale de Loménie de Brienne.

Le 2 juillet, une nouvelle réunion avec deux cent quatre personnes décide d'une nouvelle assemblée pour le 21 juillet au couvent des Minimes de la Plaine, hors des remparts de Grenoble. Sur ces faits, le duc de Clermont-Tonnerre est remplacé par Noël de Jourda, maréchal de Vaux qui comprend vite qu'il ne peut interdire la réunion, mais refuse qu'elle se tienne à Grenoble. L'industriel Claude Perier propose alors la salle du jeu de paume de son château de Vizille près de Grenoble[N 6]. L'offre est acceptée avec empressement et le maréchal laisse faire car malade, il décède peu après le 14 juillet. Informé de cette réunion, Loménie de Brienne est furieux et convoque les deux premiers consuls de Grenoble à Versailles puis les fait emprisonner par lettres de cachet[15].

Château de Vizille

La route N°5 d'Eybens bordée de noyers menant de Grenoble à Vizille est empruntée tôt le matin du 21 juillet par les parlementaires et notables précédés de quelques détachements d'infanterie et de Dragons. L'assemblée ouvre à huit heures du matin le 21 juillet, à l'initiative des avocats Antoine Barnave et Jean-Joseph Mounier. Composée de 540 personnes et présidée par le comte de Morges, elle réitère sa demande au roi Louis XVI au cours de cette Réunion des états généraux du Dauphiné qui appellera aux États généraux de 1789 et sera la première à y réclamer le vote par tête, c'est-à-dire un vote par député, au lieu du vote par ordre (par lequel le Clergé et la Noblesse ont la majorité), ce qui revient à renverser le rapport de force en donnant une prépondérance au Tiers état. L'arrestation des deux consuls Mayen et Revol est évoquée faisant élever une protestation solennelle contre cet « acte arbitraire du pouvoir ».

Douze jours plus tard, le 2 août, le roi cède et convoque les états provinciaux du Dauphiné à Romans pour le 10 septembre, puis six jours plus tard les états généraux du royaume à Versailles pour le 1er mai 1789. Le 20 septembre, les deux consuls de Grenoble sont remis en liberté et regagnent leur ville où ils sont accueillis triomphalement.

Le 6 octobre 1788, reclus dans son Château d'Herbeys, l'évêque de Grenoble Hippolyte Haye de Bonteville se suicide d'un coup de fusil, ayant joué un double jeu en renseignant Loménie de Brienne sur les intentions des patriotes grenoblois[16]. Son suicide est attribué à l'époque, au dégoût de la vie qu'avaient développé les excès de libertinage auxquels il se livrait.

Le 12 octobre, le retour du premier président du Parlement du Dauphiné, Albert de Bérulle, tourne au triomphe depuis Vourey. Arrivé à la Porte de France, il est porté à bras d'homme jusqu'à son domicile, et des rues sont illuminées comme lors de sa prise de fonction à Grenoble, le 24 novembre 1779[17]. Le 20 octobre, le parlement du Dauphiné rétabli dans ses fonctions fait sa rentrée sous les acclammations de la foule et le 1er décembre les États du Dauphiné reprennent leurs séances à Romans après un siècle et demi de silence. Cependant, la révolte qui vient de naître annonce une révolution bien plus vaste qui transformera tous les Parlements, dont celui de Grenoble sur qui des scellés sont posés sur les portes par le maire Antoine Barnave le 30 septembre 1790.

Les années suivantes, au cours de la période appelée la Terreur, la Révolution déclenchée ne provoquera que deux morts à Grenoble grâce à l'intervention en 1794 d'un officier municipal, Joseph Chanrion, devant le Comité de salut public à Paris[18]. Alors qu'à travers la France 16 594 personnes passent par la guillotine[19], les deux victimes grenobloises sont deux prêtres réfractaires les abbés Revenaz et Guillabert guillotinés sur la place Grenette le 26 juin 1794. Cependant, une troisième victime allait rester dans la mémoire des grenoblois, celle de leur ancien maire, Antoine Barnave, guillotiné à Paris le 29 novembre 1793 suite à ses entrevues avec Marie-Antoinette d'Autriche.

Tableaux d'Alexandre Debelle[modifier | modifier le code]

En 1853, le peintre Alexandre Debelle, alors qu'il devient conservateur du musée de Grenoble, a peint L'Assemblée de Vizille, puis en 1890, un siècle après les faits, il peint la toile décrivant l'émeute, intitulée La journée des Tuiles, 13 juin 1788. Ces œuvres se trouvent actuellement exposées au musée de la Révolution française de Vizille.

Commémoration[modifier | modifier le code]

Fontaine des trois ordres en 1900

À l’approche du centenaire des évènements de l’été 1788, le député Gustave Rivet prend l’initiative en août 1886, de lancer l’idée de la construction d’un monument à la gloire du centenaire de la pré révolution dauphinoise. Mais dans une ville extrêmement dense, des difficultés liées à la démolition de bâtiments sur la place Notre-Dame empêche la construction de la fontaine des trois ordres dans les délais. Cependant, dans le cadre du déplacement dans les Alpes du président Sadi Carnot, une fête commémorative est organisée le 20 juillet 1888 en sa présence[20]. Durant la soirée, après un banquet à l'hôtel de préfecture et avant un feu d'artifice sur la Bastille, une plaque monumentale est inaugurée à la lueur des torches sur la façade de l'hôtel de Lesdiguières, mentionnant les événements révolutionnaires de l'été 1788[21]. Finalement, la fontaine est inaugurée avec 9 ans de retard, le 4 août 1897, en présence du président de la République Félix Faure.

En juin 1988, lors du bicentenaire, un timbre postal français sous forme de triptyque a été émis à 4 192 961 exemplaires en hommage à ces évènements[22].

Depuis 2013, un semi-marathon est organisé en avril entre Grenoble et Vizille reprenant le chemin effectué par les notables en juillet 1788, mais également celui en sens inverse de Napoléon Ier lors de son retour de l'Ile d'Elbe en mars 1815[23].

Les lieux d'émeute de nos jours[modifier | modifier le code]

En 1823, à la faveur de la période de la Restauration, c'est par un étrange paradoxe dans une ville qui a pourchassé le duc de Clermont-Tonerre 35 ans auparavant, qu'une grande statue représentant le chevalier Bayard, ancien Lieutenant général du Dauphiné du XVIe siècle, est érigée sur la place Saint-André, devant le Palais du parlement. Mais la principale modification sur cette place est la disparition de la prison de l'époque au profit d'un agrandissement du Palais du parlement inauguré en 1897. La petite place aux Herbes est quant à elle restée inchangée depuis lors et abrite toujours son marché de légumes.

Ancien hôtel de la Première présidence

Au sud de la ville, l'important couvent des Jacobins devant la place Grenette a été démoli au XIXe siècle pour laisser place à des immeubles d'habitation. Une plaque posée au bout de la rue Philis de La Charce, créée à cette occasion, rappelle l'existence de cet ancien couvent. Sur le site du tableau d'Alexandre Debelle, la rue Neuve du collège devenue rue du lycée, puis rue Raoul-Blanchard dans les années 1960 a vu la démolition de ses immeubles d'habitation dans les années 1970 afin d'installer la Maison du tourisme ainsi qu'une médiathèque. En face, le collège des Jésuites qui va aussi héberger entre 1800 et 1870 le musée de Grenoble et la bibliothèque est aujourd'hui le lycée Stendhal. L'hôtel du gouvernement saccagé au cours de l'émeute était construit dans un bastion de l'enceinte Lesdiguières, qui ne sera démolie que dans les années 1850, bien après l'agrandissement de la ville de 1836. En lieu et place de cet hôtel démoli, se trouve depuis 1862 l'Hôtel des troupes de montagne de Grenoble donnant sur la place Verdun.

Enfin, l'Hôtel de la Première présidence existe encore mais sous la forme d'habitation privée et seule une discrète plaque portant la mention Première présidence du Parlement du dauphiné XVIII s. rappelle l'origine de l'édifice. La dénomination de sa voirie est passée de rue Neuve à rue Neuve des pénitents puis rue Saint-Vincent-de-Paul[24], et enfin rue Voltaire vers 1875, du nom du philosophe qui bien que mort dix ans avant la journée des Tuiles est considéré comme précurseur de la Révolution française.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Claude Muller en page 109 de Heurs et malheurs du Dauphiné parle de 4 000 personnes impactées en comptant les familles, mais présente une population d'à peine 25 000 habitants.
  2. L'enceinte de l'époque était celle de Lesdiguières (1606), agrandie par Créqui en 1675, avec 5 portes : Porte de France et Saint-Laurent en rive droite, Porte Créqui, Porte de Bonne et Très-Cloitre en rive gauche.
  3. Hasard du calendrier, sa fille Philippine Duchesne sera canonisée deux siècles plus tard, le 3 juillet 1988, par Jean-Paul II.
  4. L'Église Saint-Joseph de Grenoble située hors des remparts dans le faubourg Saint-Joseph n'est pas citée dans Relation de ce qui s'est passé à Grenoble. Les portes de la ville ayant été fermées par les émeutiers, les femmes n'ont donc pas pu s'y rendre.
  5. Mayen, Revol, La Foret. Botut 4° consul était absent.
  6. Le 17 février 1865, l'aile du château de Vizille abritant la salle du jeu de paume est détruite par un incendie. C'est à cet endroit précis que dans la perspective du bicentenaire de 1989 est inauguré en 1984, le musée de la Révolution française de Vizille.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Prudhomme, Histoire de Grenoble, page 590.
  2. Herodote.net
  3. Documents historiques sur la Révolution dauphinoise, publié en 1888 sous les auspices de la municipalité, page 29.
  4. a et b Clarisse Coulomb « Héritages familiaux, solidarités professionnelles et théâtre politique. », Histoire urbaine 1/2002 (n° 5), p. 5-25, ISSN 1628-048.
  5. Bulletin de l'Académie delphinale de 1935, page 4.
  6. Jean Sgard, Les trente récits de la Journée des Tuiles.
  7. Claude Muller, Heurs et malheurs du Dauphiné, pages 112 à 114.
  8. Paul Dreyfus, Histoire du Dauphiné, page 191.
  9. Jean Favier, Chronique de la Révolution 1788-1789.
  10. Eugène Chaper, La Journée des Tuiles à Grenoble (7 juin 1788) : Documents contemporains en grande partie inédits recueillis et publiés par un vieux bibliophile Dauphinois.
  11. Claude Muller, Heurs et malheurs du Dauphiné, page 402.
  12. Vie de Henri Brulard, publiée par Henry Debraye, page 62.
  13. Histoire pour tous
  14. Exposition temporaire du 13 octobre 2012 au 6 janvier 2013 au CNAC de Grenoble sur le plan-relief de 1848.
  15. Paul Dreyfus, Les rues de Grenoble, histoire illustrée des 815 rues, page 177.
  16. Selon la Bibliothèque dauphinoise.
  17. Archives municipales de Grenoble, cote 6FI123.
  18. Union de quartier Mutualité-Préfecture.
  19. « Massacres et Génocides », NOÉ éducation (site de ressources pédagogiques destiné aux enseignants francophones), lien
  20. Archives municipales de Grenoble, cote 6FI 3810.
  21. Les 28 jours du président, page 109.
  22. France timbres
  23. Semi-marathon Grenoble-Vizille.
  24. Archives municipales de Grenoble, cote 2FI 1577.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Auguste Prudhomme, Histoire de Grenoble, Alexandre Gratier,‎ 1888
  • Octave Chenavaz, La Révolution de 1788 en Dauphiné : Journée des tuiles, assemblée de Vizille, Éditions Alexandre Gratier, Grenoble, 1888
  • Auguste Prudhomme et Edmond Maignien, Documents historiques sur les origines de la Révolution Dauphinoise de 1788 publiés sous les auspices de la municipalité à l'occasion des fêtes du centenaire, Éditeur Bugnat et Cie, Grenoble, 1888
  • Auguste Prudhomme, La Journée des Tuiles (7 juin 1788) récit extrait des mémoires du chevalier de Montort, capitaine en régiment d'Austrasie, Éditeur Allier, Grenoble, 1893
  • Bulletin de la société de statistique des sciences naturelles et des arts industriels, 4° série, tome VII, Grenoble, 1904
  • Paul Dreyfus, Histoire du Dauphiné, Librairie Hachette, 1976, ISBN 2-01-001329-8
  • Eugène Chaper, La Journée des Tuiles à Grenoble (7 juin 1788) : Documents contemporains en grande partie inédits recueillis et publiés par un vieux bibliophile Dauphinois, Ed. du Bicentenaire de la Révolution, Reprod. de l'éd. : Grenoble, impr. F. Allier père et fils, 1888, Les Points Cardinaux, Meylan, 1988, ISBN 2-906728-04-7
  • Jean Sgard, Les trente récits de la Journée des Tuiles, Presses universitaires de Grenoble,‎ 1988 (ISBN 2706103108 et 978-2706103100)
  • Paul Dreyfus, Les rues de Grenoble, histoire illustrée des 815 rues, Éditions Glénat, Grenoble, 1992
  • Claude Muller, Heurs et malheurs du Dauphiné, Éditions Gérard Tisserand, diffusion De Borée, Clermont-Ferrand, 2000, ISBN 2-84494-027-7
  • Jean Favier, Chronique de la Révolution, Éditeur Chronique, Paris, 2000, ISBN 978-2035032508

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]