Joseph Süss Oppenheimer

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Joseph Süß Oppenheimer

Joseph Süss Oppenheimer est un juif de cour du XVIIIe siècle (1698 - 1738).

Il connaît une ascension sociale éclatante grâce à la protection de Charles-Alexandre, duc du Wurtemberg, avec lequel il conspire contre le Parlement, afin d'abolir ses privilèges. Arrêté pour haute trahison, il meurt supplicié.

La tradition antisémite en a fait l'incarnation du Juif fourbe. Son personnage a fait l'objet de nombreux romans et de deux adaptations cinématographiques sous le nom du Juif Süss (le film de 1940 étant une œuvre de propagande nazie).

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse et premiers succès financier[modifier | modifier le code]

Joseph Süss Oppenheimer est le fils du négociant Süsskind-Oppenheimer. Il est souvent rapporté qu'il serait l'enfant naturel d'une relation adultérine entre le maréchal-lieutenant baron Georges de Heydersdorf et Michaela, fille du rabbin de Francfort. Reconnue pour sa grande beauté[1], elle était alors mariée au chantre Isaac Süss Oppenheimer[2], beaucoup plus âgé qu'elle[1].

Il va passer sa jeunesse à Heidelberg. Peu doué pour les études, scandalisant parfois la communauté juive par ses manquements à la Loi juive et en se déclarant libre penseur[1], il quitte la ville et part travailler dans la maison de commerce créée à Vienne par son oncle Samuel Oppenheimer (1630-1703). Ce dernier, homme de grande culture et d'ouverture d'esprit, appelé « l'empereur des Juifs[1] » avait été banquier et fournisseur aux armées. Il avait été rappelé en 1673 par l’Empereur Léopold pour sauver l’Empire de l’invasion turque[1], seulement trois ans après le décret d’expulsion des Juifs de Vienne. Il avait alors prêté de fortes sommes à l'empereur et lancé la tradition des « Juifs de cour » qui allaient moderniser l’appareil financier de l’économie de l'Autriche et des États allemands. Il s'initie alors aux finances et à la fiscalité[1].

Mais Joseph Süss Oppenheimer ne va pas rester à Vienne, peut-être à cause d'une indélicatesse commise dans la maison de commerce[1]. En 1720, il est coiffeur à Prague[1] puis marchant ambulant à Bonn. Il va ainsi parcourir l'Allemagne quelques années. Faisant jouer son entregent et sa parenté avec Samuel Oppenheimer, il se lie avec la riche famille Thurn und Taxis qui dispose d'un monopole postal à Ratisbonne et dans une grande partie de l'Allemagne[1]. Il travaille pour des maisons de commerce juives à Francfort, Amsterdam et Vienne. Il se fixe à la cour du Palatinat à la fin des années 1720 et obtient la concession du papier timbré qu'il revend avec profit puis il achète le monopole de frappe de monnaie pour le grand duché de Hesse-Darmstadt qu'il revend assez vite, de nouveau avec profit. Avec la fortune accumulée, il va alors devenir prêteur auprès de nombreux princes et prélats allemands, se remboursant alors en devenant collecteur d'impôts[1] comme dans le Palatinat du Rhin ou en assurant le monopole de services publics[1].

Conseiller du prince du Wurtemberg[modifier | modifier le code]

À l'été 1732, il rencontre dans la ville d'eaux de Bad Wildbad dans le Bade-Wurtemberg, le prince Charles-Alexandre et celle qui va devenir son épouse Marie-Augusta, princesse de Thurn und Taxis. Le prince est alors sans État et sans richesse, vivant largement à crédit[1]. Converti au catholicisme 20 ans plus tôt, il a remporté à la tête des armées impériales des victoires contre les Turcs et lors de la guerre de succession d'Espagne. Âgé alors de 48 ans, il peut succéder à Eberhard-Louis, duc de Wurtemberg, âgé et malade et venant de perdre sa seule descendance[1]. Joseph Süss Oppenheimer voit l'occasion et va alors promettre de lui fournir les 12 000 soldats équipés que l'empereur exige pour donner à Charles-Alexandre la charge du duché[1]. Le duc de Wurtemberg meurt l'année suivante en 1733 et Joseph Süss Oppenheimer devient conseiller pour les Finances de son héritier.

Mais le duché est dans un mauvais état financier, après qu'Eberhard-Louis, en quarante ans de règne, en a largement délégué la gestion à des conseillers qui se sont enrichis. Les populations sont soumises à de forts impôts. Assemblées de prélats, états du duché, bourgeoisie des villes possèdent également le pouvoir de lever impôt et troupes et contrecarrent le pouvoir du nouveau duc. Süss va alors devenir un premier ministre de fait et aider le duc à fournir les troupes promises à l'empereur, faire rentrer l'argent et renforcer le pouvoir ducal. Il instaure le monopole ducal sur le commerce du sel, du cuir, de la fabrication des cartes à jouer, du tabac et des liqueurs, vend des charges publiques, crée de nouvelles amendes[1]. Cette politique permet au duc d'augmenter considérablement ses finances et accroît sa confiance en son conseiller. Oppenheimer fonde une banque et une fabrique de porcelaine et s'enrichit énormément. Il s'octroie aussi une dîme sur chaque charge mise en vente et la gestion des biens des orphelins jusqu'à leur majorité, avec lesquels il spécule[1]. Oppenheimer obtient aussi pour les Juifs des contrats de fournisseurs pour l'armée du Wurtemberg. Il réside alors dans un luxueux hôtel particulier, le Cygne d'or à Francfort[1] et mène grand train. Il entretient ostensiblement une maîtresse chrétienne[1]. Son enrichissement et son influence lui valent bon nombre d'inimitiés ; il devient l'une des personnes les plus haïes du duché[1]. En 1735, son hôtel particulier est pillé[1]. Ses ennemis l'accusent d'avoir des intérêts dans les maisons de jeux du duché. Les rumeurs malveillantes et les accusations qui courent sur lui n'empêchent pas le duc d'en faire son conseiller privé pour les finances en 1736. Les nobles essaient de le discréditer en susurant au duc qu'il lui revend des bijoux plus de trente fois leur prix d'achat[1], ce qui est vrai. Mais le duc a trop besoin de Süss. Outre les rentrées d'argent, il lui a permis de placer des hommes sûrs dans les principales charges publiques, de monter un efficace réseau d'espionnage au travers le duché et d'affermir son pouvoir.

Sur le plan politique, le duc prépare un coup de force contre le Parlement et les États pour abolir leurs privilèges, peut-être aussi pour convertir les habitants protestants au catholicisme. Oppenheimer, libre penseur et éloigné des questions religieuses, n'a semble-t-il joué aucun rôle dans cette décision[1] mais il a probablement aidé le duc à préparer l'opération. Mais Charles-Alexandre meurt brutalement d'une embolie pulmonaire, le 12 mars 1737, avant la réalisation de son projet. Le Conseil de régence, qui découvre le coup de force en gestation, fait arrêter tous les collaborateurs du duc[1]. Oppenheimer est arrêté à Francfort où il était parti mettre sa fortune à l'abri. Tous ses biens sont confisqués et son procès commence en décembre 1737, avec une longue liste de chefs d'accusation dont certains des plus improbables : pillage du duché, corruption, séduction de jeunes vierges chrétiennes, utilisation de magie noire pour envoûter le duc, etc[1]. Il est condamné à mort le 13 décembre pour « haute trahison, vol, usurpations, escroquerie, violation des lois ». Il est pendu devant 12 000 personnes sur le plus haut échafaud d’Allemagne, dans une cage de fer, le 4 février 1738, plus pour des raisons antisémites que politiques. Ses complices chrétiens n'ont jamais été inquiétés. Ses derniers mots ont été Shema Israel[réf. nécessaire].

Importance de Joseph Süss Oppenheimer[modifier | modifier le code]

« Le Juif Süss » représente la figure emblématique de la dizaine de « juifs de cour » qui, au XVIIIe siècle, ont accédé aux sommets des petits états allemands. Son procès a un retentissement important dans toute l'Allemagne d'alors. De 1737 à 1739, les pamphlets contre le juif Süss sont nombreux. Il va alors représenter le symbole du juif comploteur et prévaricateur, acharné à la perte des chrétiens, caricature imputant alors aux seuls juifs une pratique d'enrichissement personnel des conseillers des princes alors largement répandue à l'époque[1]. Cette image va se répliquer dans plusieurs romans jusqu'à la Seconde Guerre mondiale[1], même si plusieurs ouvrages visent au contraire à réhabiliter le personnage ou à en donner une vision plus juste.

Wilhelm Hauff lui consacre une nouvelle en 1827. L’auteur a une vision protestante des événements et fait un portrait peu sympathique de Joseph Süss Oppenheimer, présenté comme un étranger aux mœurs dissolues. Le juif Süss fait ensuite l'objet de nombreux romans de la communauté juive visant à le réhabiliter. Parmi les plus notables, il faut citer ceux du rabbin Marcus Lehmann en 1872 ou de l'écrivain Salomon Kohn en 1886. En 1874, l'historien Manfred Zimmermann lui consacre une thèse et s'efforce de donner une image impartiale de Joseph Süss Oppenheimer[3]. Lion Feuchtwanger, écrivain allemand d'origine juive, s'intéresse au personnage de Süss, connu déjà d'un grand nombre d'Allemands. Il écrit d'abord un drame en trois actes joué à Munich à partir d'octobre 1917. Le Juif Süss fait ensuite l'objet d'un roman historique publié en 1925[4]. Le roman de Lion Feuchtwanger fait ensuite l'objet de deux adaptations théâtrales, l'une d'Ashley Dukes en 1929 qui obtient un grand succès à Londres et une autre de Paul Kornfeld en 1930 où Süss apparaît sous un jour favorable. Selma Stern, historienne allemande du judaïsme, publie une biographie de Joseph Süss Oppenheimer. À l'avènement du nazisme, elle est brûlée dans les autodafés de 1933[5].

Le cinéma finit par s'intéresser lui aussi au personnage de Joseph Süss Oppenheimer. En 1934, le livre de Lion Feuchtwanger fait l'objet au Royaume-Uni d'une première adaptation cinématographique par Lothar Mendes. On y trouve une évocation de l'antisémitisme de l'Allemagne hitlérienne et une vibrante défense des Juifs. Mais, pour le monde actuel, Le Juif Süss est lié au film antisémite de Veit Harlan, tourné dans les Studios de Babelsberg et sorti en 1940. La charge violente du film, un grand succès du cinéma nazi, lui a valu d'être interdit pendant de nombreuses années à la Libération et a lié définitivement le personnage à l'antisémitisme.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, w, x, y et z « Oppenheimer, le juif de Cour », article de l'historien Tristan Gaston-Breton, dans la série Hommes et Maisons d'influence, Les Échos, p 11, 15 juillet 2009.
  2. SUESS OPPENHEIM, consulté le 16 août 2008
  3. Lionel Richard, Nazisme et barbarie, 2006, Éditions Complexe, p 106
  4. Lion Feuchtwanger, Le Juif Süss, trad. S.Niémetz, 1999, Belfond
  5. Patrick Boucheron, « L'Avocat des Juifs. Les tribulations de Yossel de Rosheim dans l'Europe de Charles Quint, de Selma Stern : Yossel de Rosheim, « commandeur » des juifs du Saint Empire », Le Monde, 3 octobre 2008

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Lionel Richard, Nazisme et barbarie, 2006, Éditions Complexe, (ISBN 2804800741) disponible sur Google livres [1]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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