Joseph Malègue

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Joseph Malègue

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Joseph Malègue en 1923 à l'âge de 47 ans

Nom de naissance Joseph Malègue
Activités écrivain
Naissance 8 décembre 1876
La Tour-d'Auvergne
Décès 30 décembre 1940 (à 64 ans)
Nantes
Langue d'écriture français
Genres romans, nouvelles, essais théologiques et spirituels

Œuvres principales

Joseph Malègue est un écrivain français né le 8 décembre 1876 à La Tour-d'Auvergne, mort à Nantes le 30 décembre 1940. Aîné de cinq enfants, renfermé et solitaire, il a cependant une enfance heureuse marquée par la foi de sa mère. Élève d'abord médiocre, il termine brillamment ses humanités, puis de nouveaux échecs dus à la maladie altèrent sa santé au physique et au moral, hypothéquant les carrières dont il rêve.

Sa famille appartient à la petite bourgeoisie rurale liée aux notables catholiques en déclin, évincés par une classe en ascension depuis la proclamation de la République en 1870. Cette première crise du catholicisme, aggravée par la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905 l'affecte lui et les siens. Elle précède de peu la crise moderniste de 1907, critique radicale mettant en cause scientifiquement l'interprétation traditionnelle des Évangiles en particulier la divinité de Jésus. Le modernisme, crise dont les effets se prolongent aujourd'hui [note 1] ronge, chez Malègue, jusqu'à ses raisons de vivre.

Pour Hervé Serry, le modernisme contraint l'Église à faire taire un clergé tenté par cette critique, ouvrant ainsi un espace dans le champ intellectuel religieux pour les écrivains de la Renaissance littéraire catholique. L'Église compte, pour s'imposer à nouveau dans le domaine des idées, sur ces laïcs plus sûrs qu'un clergé formé aux savoirs liés à l'exercice de son autorité doctrinale, disposant, s'il le veut, des armes intellectuelles pour la subvertir.

Or, ses quinze années d'études à Paris mettent Malègue au contact des intelligences et acteurs (de tous bords) de ces bouleversements pénibles aux catholiques. Il acquiert ainsi, malgré son échec à l'École normale, une immense culture philosophique, théologique, sociologique, géographique, littéraire, économique, juridique, qui lui permet de comprendre et d'assumer ce que les écrivains de la renaissance catholique appréhendent mal, intellectuellement (le modernisme) ou sociologiquement (le déclin des notables catholiques). Malgré cet échec, les maladies, la Première Guerre mondiale et le sentiment souvent exprimé d'avoir « raté sa vie », il travaille de 1912 à 1933 à un très long manuscrit sur cette crise.

Le 28 août 1923, à Nantes, il épouse Yvonne Pouzin, première femme praticien hospitalier en France, alors âgée de 39 ans. Elle va jouer un rôle décisif dans la carrière de son mari. Elle l'aide moralement à compléter puis à faire publier le manuscrit d'Augustin ou Le Maître est là. Ce roman, qui paraît en 1933, consacre tardivement le parfait inconnu qu'est Malègue jusque-là comme « un grand de la littérature[2] ». Cinq décennies plus tard, Émile Goichot le considère toujours comme « le roman du modernisme[3] ». Il souligne fortement l'importance de l'intelligence dans la démarche de la foi, face à cette plus grande crise du catholicisme qui le frappe en plein cœur. Dans ce roman « philosophique » et de la mort de Dieu (Lebrec), racontant beauté des femmes, splendeur des paysages, ironie des situations, sons, couleurs, odeurs, la pensée jaillit du récit concret pour marquer durablement ses lecteurs jusqu'au XXIe siècle avec des gens comme André Manaranche ou le pape François[note 2].

Le deuxième roman de Malègue, Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut, traite de l'autre crise du catholicisme : déclin des élites catholiques, laïcisation, déchristianisation. L'écrivain s'y rapproche encore plus de Proust par l'abondance de ce qu'il enregistre puis dissèque longuement et finement : beauté des femmes encore, mais aussi divisions sociales implacables, fortunes détruites, mariages ratés, suicides illustrant La Fin des notables catholiques. Pour Léon Émery, les deux romans sont chevillés l'un à l'autre et certains commentateurs récents (Benoît Neiss, Claude Barthe, José Fontaine), pensent que le deuxième roman, quoique inachevé est supérieur au premier donnant ainsi à Malègue une importance qu'il n'aurait pas sans lui.

Malègue avait pensé Pierres noires comme une trilogie dont il avait espéré publier les trois tomes en même temps. Mais les médecins diagnostiquent chez lui un cancer incurable en juin 1940. Malègue tente de rendre le premier tome publiable et de regrouper les idées des deux tomes suivants sans les intégrer dans le premier[4]. Jean Lebrec ajoute que « chacun des deux amples romans n'aurait été [...] lui-même qu'un élément d'une plus vaste fresque, —univers maléguien enraciné dans la terre du Cantal et en recherche des voies du salut. » La trilogie reste inachevée et paraît à titre posthume en 1958.

Mystique, amoureux de l'intelligence (y compris dans ses essais et nouvelles), Malègue recherche des formules audacieuses, comme « ce que le Christ ajoute à Dieu » ou de nouveaux concepts, comme classes moyennes du Salut.

Sommaire

Biographie[modifier | modifier le code]

Milieu social et familial, études, maladies et échecs[modifier | modifier le code]

Nom, prénom, naissance et mort de Malègue gravés dans la pierre avec le titre de son premier roman.
Plaque commémorative, inaugurée le 1er juillet 1956 par Jacques Bardoux.

Le père de Joseph Malègue, François Malègue, né en 1825, est fils de menuisier. Le notaire de Besse-en-Chandesse, frappé par son intelligence, le prend à son service à ses quinze ans et François devient clerc de notaire. Trente ans plus tard, en 1870, il a assez économisé pour racheter l'étude de La Tour-d'Auvergne et devenir lui-même notaire.

En 1875, à cinquante ans, il épouse Anne Mouret, âgée de vingt-deux ans. Joseph est leur premier enfant suivi d'un garçon et trois filles. On peut trouver une chronologie complète de la vie et de l'œuvre de Malègue sur un blog de La Vie[5]

Le père de Malègue — sévère, honnête et droit[6] — présente certaines similitudes avec le père de Jean-Paul Vaton, personnage de son roman Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut : forte autorité (dans la tradition du « Pater familias ») et « désir de s'élever » [7]. Comme lui, il se différencie des notables tout en leur demeurant proche, notamment par des convictions religieuses discrètement manifestées : il montre, à l'égard des rites chrétiens familiaux, la même réserve que le père d'Augustin dans Augustin ou Le Maître est là[7].

Pour les sœurs de Malègue, « il ne fait l'ombre d'un doute que l'admirable mère d'Augustin ne soit la transposition de leur propre mère[7]. » Jean Lebrec[7], rappelle que pour parler de Marie dans Pénombres, Malègue creuse jusqu'à « sa profonde enfance », affirmant que ses sœurs, son frère, lui-même ont été éduqués par une mère qui « ne cédait pas devant nos caprices, » sans les châtier par « des sanctions rigides », mais par « le seul sentiment d'une joie ou d'une tristesse » dans son cœur aimant[8]. Cette femme était jolie, d'une grande douceur, avec « d'admirables yeux bleus et un sourire captivant[6]. »

Durant leurs vacances à Besse, à l'instar des Vaton, les Malègue sont reçus par des notables : les Tissier-Aubergier « dont la fortune était grande et l'un des membres maître des requêtes à Paris [9]. »

Maison blanche dans l'alignement des autres, avec 2 fenêtres de part et d'autre de la porte d'entrée, 5 fenêtres au 1er étage et 3 s'ouvrant dans le toi pour ce qui semble des chambres mansardées
La maison natale, place Joseph Malègue à La Tour-d'Auvergne.

Le père du futur écrivain abandonne son étude pour devenir juge de paix à Saint-Bonnet-le-Château. Lorsqu'est promulguée la loi de séparation des Églises et de l'État en 1905, il refuse de jouer le rôle qu'il lui est imparti dans les inventaires.

Jean Lebrec, qui écrit qu'« il reprend la pratique religieuse en 1914 et meurt en 1917 », produit un document sur l'inventaire d'un couvent en 1903, à Usson que François refuse de faire (sans que cela soit suivi de sanctions) et montre qu'il démissionne en 1906, à 81 ans, répugnant à « jouer « les crocheteurs d'églises »[10]. »

Pierres noires est pour Claude Barthe la recréation par Joseph Malègue de l'univers de son enfance et de sa jeunesse « une saisissante fresque historique de l'installation de la République […] : laïcisation des instituteurs, changement de mains de la fortune et du pouvoir qui passe d'une classe de notables […] à une nouvelle classe dirigeante[11]. »

Dans le Dictionnaire de spiritualité, l'enfance de Joseph Malègue est décrite comme typique d'une « existence chrétienne, aux racines rurales et bourgeoises, ébranlée par la séparation des Églises et de l'État[12]. »

Ce milieu est celui des écrivains du « renouveau catholique » dont Hervé Serry souligne le discours « empli de la vision d'un monde idéal qui s'engloutirait dans les progrès de la démocratie et du capitalisme[13]. » Ce n'est pas celui de Joseph Malègue, même si l'enracinement social est similaire.

Une enfance heureuse, des études d'abord médiocres[modifier | modifier le code]

Chaque année les Malègue vont en vacances à Besse, (à 30 kilomètres de leur domicile), vacances qui trouveront un écho dans celles du début d'Augustin ou Le Maître est là (dans le roman, la famille se rend dans le Cantal).

Photo classique des élèves d'une école primaire avec l'instituteur derrière
L'école primaire de La Tour d'Auvergne (circa 1880).

Joseph et ses parents se retrouvent dans la maison de leurs aïeux, grande demeure jouxtant le beffroi de la localité, prennent parfois la route pour la ferme du Bois noir (de la sœur aînée de la mère de Malègue), sur la commune d'Égliseneuve-d'Entraigues, près du Lac Chauvet entre Besse et Condat-en-Feniers, localité du Cantal qui inspire celle du « Grand domaine » dans Augustin [14].

Selon Jean Lebrec, Joseph Malègue parsème ses romans de souvenirs de cet ordre. Pour Henri Lemaître, l'écrivain ancre en ces paysages et « leurs relations profondes avec les êtres », les éléments « d'une exceptionnelle synthèse de réalisme, de symbolisme et de spiritualité », l'enracinement barrésien n'excluant nullement « la quête d'un christianisme retrouvé dans sa pureté[15]. »

De six à dix ans, le futur romancier fréquente l'école communale de La Tour « aux fenêtres d'une grandeur surhumaine, donnant d'un côté sur la cour et de l'autre sur le potager[16]. ». Jean Lebrec et Elizabeth Michaël, les deux biographes de Malègue pensent qu'il s'y est ennuyé beaucoup et n'y a guère réussi. C'est un enfant taciturne et renfermé même s'il peut être espiègle, affectueux et boute-en-train en famille[17]. Jean Lebrec, qui se sert des mêmes termes pour décrire Malègue au moral. Lors d'une réunion de famille, il demeure toute une après-midi introuvable, car il s'est réfugié sur une colline voisine de La Tour-d'Auvergne.

Malègue vers l'âge de 18 ans

À dix ans, en 1886, Joseph entre à l'internat du Lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand. De la Sixième à la Seconde comprise, Malègue, élève médiocre, redouble deux classes, découvre l'horreur des cours de récréation et des promenades de quatre heures le dimanche derrière les deux têtes de file, garçons infatigables. Et le tambour des fins de classe et de récréation : tout était trop brutal pour, pense Lebrec, « cet enfant réservé. »

La dernière année à Clermont-Ferrand, Malègue se lie d'amitié avec Jean-Baptiste-Alexis Chambon qui entre bientôt aux Missions étrangères de Paris et deviendra archevêque de Yokohama. Ils se retrouvent lors de leurs études à Paris et aux retours du missionnaire en France : pour décrire cette relation dans la vie réelle, Lebrec emprunte les mots qu'utilise le narrateur de Pierres noires, Jean-Paul Vaton, pour dire l'amitié qui le lie, dans la fiction du roman, à Félicien Bernier, lui aussi futur missionnaire[18].

De grands succès puis la maladie et les échecs qui le marqueront pour la vie[modifier | modifier le code]

Affiche de la Belle Époque vantant les cures à La Bourboule
Affiche de la Belle Époque vantant les cures à La Bourboule (Sim).

Sur le conseil d'un avocat de Besse, François Malègue met alors son fils (il va avoir 17 ans), chez les Eudistes à Saint-Jean de Versailles, où il entre en octobre 1893. Il s'y épanouit. Il est reçu à la première partie du baccalauréat en juillet 1894. Et en 1895 à la deuxième partie, la philosophie, avec la mention Très-Bien.

En octobre 1895, son père l'inscrit au collège Stanislas en Rhétorique supérieure en vue de la préparation au concours d'entrée à l'École normale supérieure. Malègue fait connaissance avec Le Sillon de Marc Sangnier, pour lequel il a un certain temps quelque sympathie[19] ce que confirme Hervé de Talhouët, qui sera l'élève de Malègue dans le cadre du préceptorat que celui-ci exercera dans cette famille.

En 1896, au Concours général, Malègue obtient un premier accessit en composition française qu'il reçoit des mains du ministre de l'Instruction publique entouré de Félix Ravaisson, Ferdinand Brunetière et de Paul Desjardins qui prononce le discours. Celui-ci, sensible à la liberté d'opinion, au dialogue entre croyants et incroyants, organisera plus tard les Décades de Pontigny auxquelles il invitera Malègue après la parution d'Augustin[20]. En 1897, Joseph termine une licence ès lettres. Guillaume de Menthière le résume[21].

À la fin de l'année scolaire 1896-1897, il contracte une grave pleurésie et ne peut se présenter aux épreuves : « toute la vie de Malègue sera marquée des conséquences de cette malencontreuse pleurésie, à la veille du concours[22]. » Les deux années scolaires suivantes, il doit interrompre ses études pour se soigner. Il fait deux saisons à La Bourboule, ville d'eaux proche de son village natal. Trois séquelles de la pleurésie vont le marquer à vie : maux de tête, graves insomnies, nervosité accentuée.

Ses bronches devenues délicates provoquent des crises d'asthme. Les maladies et échecs ultérieurs engendrent un état chronique de neurasthénie[23]. Ses difficultés d'élocution, qui rendent sa conversation en partie inaudible même à ses familiers[24] lui font rater l'agrégation de droit en 1920[25]. Il ne dort plus que trois ou quatre heures par nuit, ce qui l'oblige à prendre du véronal et le persuade qu'il ne pourra pas être le correspondant à Londres de L'Écho de Paris comme on le lui propose après son échec en droit[26]. À l'École de Savenay, il ne peut parler que d'une « voix blessée[27]. » Il souffre en outre d'une myopie grave.

Une vie qui suscitera une revanche dans la littérature[modifier | modifier le code]

Rue Saint-Jacques la Sorbonne à Paris Montagne Sainte-Geneviève
Rue Saint-Jacques, la Sorbonne à Paris : Montagne Sainte-Geneviève
 Le père de Joseph Malègue en robe de magistrat
Le père de Malègue en robe de juge de paix circa 1890-1900.

À près de vingt-trois ans, Malègue recommence une Première supérieure au lycée Henri-IV pour réaliser son rêve d'entrer à l'École normale. Il fait la connaissance de Jacques Chevalier, Henri Focillon, Jérôme Carcopino, Robert Hertz (qui inspire le personnage de Bruhl dans Augustin : « juif, socialiste, sociologue de l'école de Durkheim mais très supérieur à son maître, animé d'une foi profonde dans le messianisme de l'humanité, nature généreuse qui fut tué à Verdun dans la Grande Guerre[28]). »

Malègue évoque ces amis dans Prières sur la montagne Sainte-Geneviève : « Je revois vos vêtements abstraits, vos petits vestons froids, et le regard idéaliste que vous jetiez sur le monde, ô mes amis d'autrefois[29]! »

Il a Victor Delbos comme professeur jusqu'à la fin de l'année[30]. En raison de sa mauvaise santé, il échoue deux fois au concours d'entrée à l'École normale supérieure, en 1900 et en 1901.

Robert Pitrou écrit peu après sa mort que Malègue était « l'homme le moins fait au monde pour notre système de concours[31]. » Pour Hervé de Talhouët, Malègue faisait mauvaise impression aux examens oraux, car peu rapide, allant jusqu'au bout d'un sujet, avec une très mauvaise voix, l'incapacité de « faire la lèche [32]. »

Pour Malègue l'échec demeure une plaie dont parents et amis voyaient qu'elle restait à vif. C'est à cet échec selon Jean Lebrec — « revanche de l'art sur la vie » écrit-il — que nous devons la création du personnage d'Augustin Méridier, « garçon doué de tous les dons de l'esprit et auréolé de toutes les réussites[33]. »

Longues études d'un « étudiant attardé ». Précepteur. Multiples rencontres intellectuelles[modifier | modifier le code]

photo de couleur sépia du visage et d'une partie du buste du Père Pouget vers 1910
Le Père Pouget vers 1910 : une grande influence dans les milieux intellectuels et, malgré sa foi fidèle, interdit d'enseignement.

En 1902, il acquiert le certificat d'études physiques, chimiques et naturelles préparatoire à la médecine[34]. Engagé comme précepteur du jeune Hervé en octobre 1901 par la riche aristocratie des Talhouët-Roy, il l'accompagne dans ses études secondaires. Il est refusé à l'agrégation de philosophie en 1903 : « l'amer complexe de l'échec » le marque définitivement[35]. Il s'inscrit à la faculté de droit en 1903 et y obtient son baccalauréat en 1905, sa licence en 1906.

Il reste au service des Talhouët jusqu'en 1911, année au cours de laquelle il commence son doctorat en droit.

Quand Hervé entame ses études supérieures en 1905, Malègue reste à son service comme « compagnon ». Ils deviennent amis. Lebrec, qui se demande pourquoi Malègue n'entame pas son doctorat dès 1906, explique que le préceptorat lui assurait « une certaine aisance, de nombreux loisirs[36]. » Malègue devient « l'étudiant attardé qu'il restera paradoxalement jusqu'à son mariage[36]. » Il écrit et fait jouer des pièces de théâtre pour les Talhouët durant les vacances, rédige une dizaine de monographies sur des personnages historiques pour les éditions de la Bonne Presse, retourne en Sorbonne suivre des cours avec Hervé, obtenant une licence de géographie en suivant avec lui les cours de Charles Vélain, à qui il doit « le don d'interpréter les paysages[37]. »

Par son ami Jacques Chevalier, Malègue est en contact indirect avec des acteurs du modernisme comme George Tyrrell, Friedrich von Hügel et Alfred Loisy (Chevalier note qu'il n'a pas été en relations directes avec eux et « ne les a connus que par moi[38]. »). Il est ébranlé, mais divers témoignages établissent qu'il reste pratiquant et ne perd pas la foi, à moins, dit son ami Hervé de Talhouët, d'une puissance de dissimulation rare « impossible chez lui[24]. »

Chevalier le conduit aussi chez le Père Pouget. Gonzague Truc décrit l'influence de ce religieux sur Jacques Chevalier à qui celui-ci doit l'approfondissement d'une foi « où l'on voit l'intelligence féconder les dogmes[39], » la même influence qu'a le Père sur Malègue[40]. Le héros d'Augustin verra sa foi détruite par la critique moderniste des Évangiles. Il adoptera ensuite, sans pour autant revenir à la foi, la méfiance du Père Pouget à l'égard des a priori positivistes de certaines critiques comme celle d'Alfred Loisy, a priori en contradiction avec l'idéal de cette critique de balayer tout a priori.

Lors de la condamnation du modernisme, la plupart des catholiques se détournent du bergsonisme, « à l'exception de certains d'entre eux proches de Maurice Blondel » note Hervé Serry[41]. Parmi ceux-ci, Jacques Chevalier, ami de Malègue et fidèle à Bergson jusqu'au-delà de la mort.

Hervé Serry relate la polémique qui, après la Grande Guerre, oppose Chevalier à Jacques Maritain en avril 1920 : dans Les Lettres, Chevalier critique le thomisme « avec ardeur », d'avril 1920 à mars 1922[42]. Pour Véronique Auzépy-Chavagnac, dans son livre sur Jean de Fabrègues, préfacé par René Rémond, Jacques Chevalier constitue, dans le monde catholique, un groupe situé entre Jacques Maritain et Blondel[43].

Joseph Malègue avec sa famille et celle d'Albin Haller en juillet 1914
De gauche à droite : Joseph Malègue, Georges Haller, Albin Haller (cousin par alliance d'Émile Boutroux et Henri Poincaré), le Dr Franck Malègue, son épouse Geneviève Hallez et leur fils nouveau-né (printemps ou début de l'été 1914).

Il s'intitule Groupement du travail en commun : Emmanuel Mounier, Henri Gouhier, Joseph Vialatoux, Jean Guitton, une cinquantaine d'autres, y échangent notes et entretiens. Mounier propose en mai 1931 de lui donner « une existence et un organe officiels[44], » soit la future revue Esprit. Il est peu suivi et pas par Chevalier. Malègue n'est cité comme membre, ni par Fouilloux[45], ni par Chevalier lorsqu'il détaille ses longs contacts avec l'écrivain[46].

Robert Hertz invitait Malègue, nous dit Lebrec, à « prêter une oreille attentive à l'enseignement d'Émile Durkheim[47]. » Vingt pages manuscrites intitulées Sociologie religieuse de Durkheim se retrouvent dans les archives de Malègue et Les Deux Sources de la morale et de la religion d'Henri Bergson, qui inspirent Pierres noires, sont une façon de relire ce sociologue.

Malègue fréquente aussi Fernand Portal, assidu aux réunions[48], centrées sur l'œcuménisme que le Père Portal dirigeait. Il sera l'un des initiateurs des Conversations de Malines en 1921-1925, rencontres entre personnalités anglicanes et catholiques, à l'archevêché de Malines. Lui aussi sera suspect de modernisme en 1908[49].

Malègue est également en contact en 1913 et 1914 avec Émile Boutroux, directeur de la Fondation Thiers, avec qui il a de longues conversations transposées dans Augustin[50].

Jugeant Malègue « d'una rara intelligenza », Casnati loue son immense culture : « Letteratura, pittura, musica, diritto [droit], scienze sociali, economica politica, medicina, psicologica, filosopfia, religione, lingua straniere[51]. »

Une thèse primée : Le travail casuel [occasionnel] dans les ports anglais[modifier | modifier le code]

Couverture verte de la thèse de 1913
Thèse de doctorat sur les dockers anglais publiée en 1913 et primée en 1914.

Il devient docteur en droit : sa thèse de juin 1913 est publiée la même année. Durant un séjour londonien pour cette thèse, il écrit La Pauvreté, dont le héros s'appelle Augustin Méridier, première esquisse d'Augustin ou Le Maître est là[52].

Charles Gide a inauguré en 1898 un cours d'économie sociale à la Faculté de droit de Paris et dirige le travail de Malègue, qui adopte les méthodes de Charles Rist[53]. Fondateur du mouvement coopératif français, théoricien de l'économie sociale, président du mouvement du christianisme social, Gide est le fondateur de l’École de Nîmes et dreyfusard. Il enseignera au Collège de France de 1923 à 1928.

Le choix d'étudier les dockers anglais s'explique, dit Lebrec, citant Malègue, par le fait que le travail casuel « s'y présente plus qu'ailleurs avec netteté et ampleur » de sorte qu'« il peut aussi fournir un point de vue commode pour que les conclusions en soient étendues mutatis mutandis aux autres cas du travail occasionnel[54]. »

Enquêtant à Londres, Liverpool et York, Malègue constate qu'il y a « plus de travailleurs existants que de travailleurs nécessaires[55]. »

Il en déduit, dit Lebrec, que ce phénomène s'explique par les « réserves particulières de travailleurs casuels dont chaque employeur veut s'assurer[56], » fournies par une main d'œuvre fragilisée (âge, déclassement, mauvais parcours professionnels et qualifications etc.).

Portrait de Charles Gide
Charles Gide (1847-1932), professeur d'Économie sociale à la Faculté de droit de Paris dirige le travail de Malègue qui lui vaut d'obtenir un prix de thèse.

En principe, les salaires des dockers sont élevés, mais la surabondance de l'offre par des travailleurs non qualifiés les amène à accepter de ne travailler que deux ou trois jours par semaine et pour bien moins.

Cette rencontre entre de « hauts salaires » et d'« humbles exigences », permet de définir la main d'œuvre inorganisée par rapport à celle qui l'est : « une offre inorganisée de main d'œuvre est supérieure à l'offre nécessaire de la quantité de fois que le salaire limite que le travailleur est préparé à subir est contenu dans son salaire théorique[57]. »

Un tel type de travail engendre pauvreté, surpeuplement des logements, promiscuité, manque d'hygiène, mais aussi, chez les femmes, à cause des variations des revenus et du travail selon les journées, une tendance « à vivre au jour le jour et à laisser aller les choses[58], » à se priver des qualités nécessaires à la gestion d'une économie domestique.

Faire pallier par l'État le chômage de tels travailleurs en les employant à des travaux d'intérêt public a comme conséquence, selon Lebrec citant Malègue « au point de vue des patrons [...] de rendre leur travail plus casuel encore, en les déchargeant plus complètement d'entretenir leur main d’œuvre quand ils n'en en ont pas besoin et en la leur rendant dès qu'ils la redemandent. [L'État] a créé comme une prime à la casualité[59]. »

Pour Malègue, toujours cité par Lebrec, vu la quantité de travail à distribuer à des travailleurs en surnombre, la solution serait de répartir la main d'œuvre non pas de telle manière que chaque travailleur en ait une part moyenne égale sur l'année, mais que ce soit « toujours les mêmes qui aient le travail et que ces favorisés soient assez peu nombreux pour être employés le plus grand nombre de jours possible », les autres travailleurs étant replacés ou rééduqués[53].

Cette thèse décrit les taudis sans hygiène où tout se fait dans la même pièce jusqu'à l'accouchement des enfants[60]. Henri Vénard[61] y voit l'origine de la passion de Malègue pour l'étude scientifique des faits sociaux en vue du « relèvement des misérables[62]. »

Pour Benoît Neiss, dans Pierres noires : Les classes moyennes du Salut, Malègue utilise ce savoir de sociologue pour analyser un monde rural catholique dont l'industrialisation mine les fondements [63].

Malègue y enregistre ce discours dont parle Hervé Serry, « empli de la vision d'un monde idéal qui s'engloutirait dans les progrès de la démocratie et du capitalisme[13] : » discours qui s'exprime pathétiquement tout au long du dernier chapitre de « Les Hommes couleurs du temps », le premier livre de la trilogie. Mais l'écrivain prend ses distances d'avec un tel discours [64].

Malègue confie à André Rousseaux, dans Candide du 29 mars 1934 (Rousseaux sera membre du Comité national des écrivains dans la Résistance[65]), que Charles Gide « parlait des catastrophes économiques comme un médecin parle d'une belle pleurésie ou d'un superbe cancer » et à son interlocuteur qui lui dit que maintenant l'économie est loin de lui, il rétorque : « Pas du tout. Elle est restée mon violon d'Ingres. J'en fais toujours[66]. »

La Première Guerre mondiale, une insertion professionnelle difficile[modifier | modifier le code]

Robe et voile blancs d'une infirmière sur le quai aidant des blessés en uniforme à descendre d'un train
Le train des blessés (1915).

À près de 37 ans, Malègue prête serment d'avocat le 20 octobre 1913 devant la première chambre de la cour d'appel de Paris : c'est sa première vraie profession mais il ne remplit guère, comme stagiaire, que le rôle d'avocat commis d'office. Le 27 juillet 1914 il est informé par la Faculté de droit que sa thèse est primée. Sept jours plus tard, l'Allemagne déclare la guerre à la France.

Le 1er août 1914, il quitte Paris avec son frère pour Issoire, où celui-ci devait rejoindre son régiment. Malègue voulait absolument servir dans une unité combattante[67]. Mais l'Armée, qui l'avait réformé en 1899, « continua de le laisser en disponibilité[68]. »

photo de Malègue dans sa famille au sortir de la Grande guerre
Au sortir de la Grande guerre : à l'arrière, Malègue et sa sœur Marie, à l'avant Jacques son neveu (fils de son frère Franck Malègue) sur les genoux de Gilman, soldat américain en permission, Marie Mouret (mère de Malègue, née en 1853), Laurence sæur cadette et fiancée de Gilman.

Il assure un service d'infirmier bénévole à l'hôpital d'Issoire jusqu'à la fin août 1915. Le médecin aide-major de l'hôpital estime dans un rapport qu'il possède les connaissances nécessaires « pour offrir un concours efficace lors des interventions chirurgicales[67]. » En proie à de graves difficultés financières, il cherche à mettre en valeur ses compétences juridiques et cherche du travail chez Michelin. Le jour même où on lui annonce qu'une place lui est ouverte il est rappelé par l'armée[68].

Le 26 août 1915, il est incorporé au 105e régiment d'Infanterie et affecté aux fonctions de secrétaire à l'état-major des 1re et 2e subdivisions de la 13e région. En mai 1916, il est au contrôle postal de Pontarlier, la Commission de réforme de Besançon le maintenant dans le service auxiliaire.

Il part pour Londres le 3 mars 1917, comme attaché à la Commission internationale du ravitaillement, délégué du Commissariat des transports maritimes. C'est là qu'il se lie au général de la Panouse, attaché à l'ambassade de France, et à Paul Cambon[69].

Il devient le précepteur d'un fils du général de la Panouse jusqu'en 1919. Le 12 avril 1919, il reçoit son titre de congé illimité de démobilisation, à son adresse parisienne, 4 rue du Puits-de-l'Ermite[69]. Il fait plusieurs allers et retours Paris-Londres.

Nouveaux échecs comme avocat à l'agrégation de droit[modifier | modifier le code]

Claude Barthe remarque qu'en devenant avocat, Malègue entre dans une « profession pour laquelle il est aussi mal doué que possible[70]. » L'un de ses professeurs de droit, M. Rist, le pousse à préparer l'agrégation de droit (octobre 1919). Il travaille comme un forcené, présente le début de l'épreuve le 4 octobre 1920, mais le premier examinateur l'interrompt vite et lui signifie sans ménagements que le volume insuffisant de sa voix le rend inapte[71].

Désemparé, il retourne, le 16 janvier 1921 à Londres chez son ami le général de la Panouse, qui lui propose un emploi de correspondant à Londres pour l'Écho de Paris, mais à cause de ses insomnies chroniques, Malègue se sait inapte à ce travail : « il dut connaître alors des mois d'angoisse, puisqu'à quarante-cinq ans il se trouvait sans situation[72]. »

Poste de professeur à l'École normale pour instituteurs de Savenay, obtenu par recommandation[modifier | modifier le code]

Un soir de grève d'Eugène Laermans : masse lourde et compacte de manifestants semblant immense avec à l'arrière-plan une usine
Eugène Laermans, Un soir de grève (1893). Malègue considère dans ses cours à Savenay que la grève est une « haute réalisation de morale ouvrière » et selon un de ses étudiants y observe toujours « avec rigueur et apparemment sans effort, le contrat de neutralité qui était notre charte à tous ». Les cours de sociologie au programme des Écoles normales primaires suscitaient la méfiance de l'Église et c'est Malègue qui en était chargé à Savenay.

Les Talhouët-Roy font appel au député Henri de La Ferronnays, influent politiquement dans cette région[72], et en février 1922, grâce à lui, Malègue obtient un poste de professeur dans une école normale d'instituteurs à Savenay, « obtenu par piston[70]. »

Il y demeure de 1922 à 1927[72], défend dans ses cours l'importance des syndicats et des grèves, y voyant, peut-on lire dans son cours de sociologie, « une haute réalisation de morale ouvrière » nécessaire à l'ouvrier pour « l'intérêt de sa classe[73]. » Malègue, ancien de l'ACJF, prenait des positions sociales avancées sous l'impulsion d'Henri Bazire depuis 1905 : réglementation collective du contrat de travail, limitation de la durée du temps de travail, assurances ouvrières obligatoires. Il puise l'élan intérieur qui lui fait rédiger sa thèse sur les dockers anglais « dans les cercles de l'ACJF[74]. »

En sociologie religieuse, dans la tradition du thomisme, de Pascal ou de Kant, il défend l'indépendance de la religion et de la science, un point de vue qu'on retrouve dans Augustin. L'esprit scientifique doit reconnaître l'autonomie du religieux et, de son côté, l'esprit religieux doit reconnaître « comme le voulait Pascal l'entière autonomie de l'esprit humain dans la tâche de la recherche des causes secondaires[75]. » « Secondaires » ou plutôt « secondes » : classiquement, les causes secondes se distinguent de la « Cause première[75]. »

Un de ses anciens élèves, G. Roger, témoigne de ce que Malègue observe à Savenay « toujours avec rigueur et apparemment sans effort, le contrat de neutralité qui était notre charte à tous[76]. »

Il ajoute que Malègue était respecté et « entouré de la part de ses collègues d'une déférence très ostensible, dont les élèves prenaient exemple[77], » alors que l'on connaissait son engagement chrétien.

Sur cette question de la neutralité de l'enseignement public, l'ancien élève de Malègue regrette que François Mauriac (dont il cite le Journal Tome I), ait considéré ce type d'école comme des « forceries de la Troisième République », affirmation qu'il dément ayant dû en visiter beaucoup du fait de sa profession[77].

Le Conseil de surveillance de l'archevêché de Paris dénonce en 1929 les « dangers » de ces cours de sociologie dans les Écoles normales primaires. La mise en place de ces conseils depuis la crise moderniste (réunis deux fois par mois et dont les délibérations sont secrètes), témoigne selon Hervé Serry « de l'ambition manifestée par l'Église de contrôler

Couverture du 1er numéro de Sept, le chiffre écrit en grandes lettres à côté du mot
La Crise du 6 février 1934 hâte la sortie du 1er n° de Sept (3 mars1934), qui d'emblée caricature le fascisme[78].

la production intellectuelle[79]. » Léon Émery, sachant que Malègue y a enseigné, pense que ces Écoles, sont les « séminaires de la nouvelle orthodoxie »[80] laïque et républicaine : un intervenant à la Semaine des écrivains catholiques français de cette année-là regrette qu'une liaison régulière entre « l'épiscopat et le corps des écrivains catholiques » n'ait pas permis une mobilisation efficiente contre ces programmes, comme le dit Maurice Vaussard dans Les Lettres (revue de la renaissance catholique), août-septembre 1929, p. 357-369[81].

Malègue semble n'avoir de contacts qu'indirects avec ce renouveau catholique dans les lettres, dont il suit les efforts de loin[82]. Pour être publié, il ne compte que sur Jacques Chevalier ou des concours littéraires. C'est le hasard qui va le conduire chez Spes pour l'édition d'Augustin (un ami commun avec le secrétaire de Spes).

Après la parution d'Augustin ou Le Maître est là, il collabore à de très nombreuses reprises à Sept. Dans la revue québécoise L'Action nationale, de novembre 1937 (peu après la disparition de Sept), André Laurendeau, durant son séjour à Paris pour ses études, considère Sept comme une revue qui libère le spirituel de ses compromissions à droite : le refus par l'hebdomadaire d'un « Dieu-Droite était fortement motivé » écrit-il, ajoutant cependant qu'il voyait mal des gens comme Étienne Gilson, Gabriel Marcel ou Malègue, collaborer à un journal de gauche[83].

Le Centre d'information sur le gaullisme situe Sept à gauche et signale que Charles de Gaulle s'y était abonné[84]. Il en va de même de l'hebdomadaire Temps présent, qui succède à Sept (mais est dirigé par des laïcs chrétiens), auquel Malègue collabore aussi.

Persistance du sentiment d'échec. Un mariage l'aidant à réussir une carrière brillante mais brève[modifier | modifier le code]

Couverture bleu-gris de la première édition d' "Augustin"
Couverture identique à la 1re  éd. : elle abrège le prénom de l'auteur, d'où des confusions. Cet éditeur est jugé « peu reluisant » par Henri Pourrat.
Yvonne Pouzin à la quarantaine
Yvonne Pouzin à l'époque de son mariage avec Malègue

Elizabeth Michaël raconte que le professeur de l'École normale de Savenay séduit le Cercle catholique d'universitaires de Nantes par son engagement religieux. La fondatrice de ce cercle, Marthe Homéry, présente Yvonne Pouzin à Malègue [85], de huit ans sa cadette. Selon les Annales de Nantes et du pays nantais, cette rencontre est à l'origine de « l'amour exclusif que se vouent pendant dix-huit ans ces deux êtres dont la modestie cachait les caractères exceptionnels[86]. » Yvonne Pouzin est la fille d'un industriel fabricant de pâtes de Nantes, et la première femme de France à devenir médecin des hôpitaux, après la publication de sa thèse de doctorat[87]. Elle participe au premier Congrès des femmes phtisiologues organisé à New York vers les années 1920. Elle épouse Malègue le 29 août 1923.

Plus consciente encore de la valeur de son mari après quelques mois de vie commune, elle le presse de donner forme à son œuvre ébauchée[88], préparant ainsi « l'accouchement d'Augustin[89]. »

Le Docteur Delaunay pense qu'elle avait reconnu la valeur exceptionnelle de Malègue, mais peut-être aussi sa « faiblesse » et que sans elle Malègue n'aurait pas pu négocier l'édition d'Augustin : « Malègue requérait une sorte d'impresario[90]. »

Désespoir d'une vie ratée[modifier | modifier le code]

photo de Malègue en 1933
Malègue en 1933 : longtemps la seule photo qu'on ait possédée de l'écrivain et qu'il fournit à contrecœur pour le catalogue des éditions Spes[91].

Malègue quitte l'enseignement à Savenay en juillet 1927 sur le conseil de son épouse. L'année d'avant, il confie à son ami Jacques Chevalier à Cérilly : « Il y a quelque chose de cassé en moi[92]. » En 1928, une fièvre typhoïde le met à deux doigts de la mort[93].

Il se plaint dans ses Carnets rouges, au moment de la démission de Savenay, « d'être un homme qui a manqué ses réalisations, raté sa carrière et sa vie — tombé dans Savenay après avoir désiré normalement l'École de Rome[94]. »

Le héros d'Augustin est un personnage vivant la réussite que Malègue n'a pas eue (Lebrec). Le raté, écho au destin en grande partie réel de Malègue, c'est Vaton, narrateur de Pierres noires que Jacques Madaule appelle « Malègue-Vaton[95]. »

Dans ces mêmes carnets rouges, il note le 31 décembre 1929 : « Cinq heures du matin. Lever après une nuit blanche sous l'étreinte d'absence de situation... Le soir même retombé dans l'ennui et le désespoir ; » puis toujours dans ces carnets, constatant que son épouse lui assure la sécurité matérielle malgré son départ de Savenay : « La pauvreté ? Faire mon histoire. Type de pauvreté de dominicain : rien d'essentiel n'est refusé; mais n'a l'initiative d'aucune dépense, et une restriction morale absolue[94]. »

Malègue termine en 1929 un bref roman de 213 pages dactylographiées intitulé Pierres noires (très différent du roman inachevé qui reprend ce titre et ajoute : Les Classes moyennes du Salut). Il le fait parvenir au journal Le Temps, qui organise chaque année un concours littéraire et fait paraître en feuilleton le texte primé. Son manuscrit n'est pas retenu.

Quant à Augustin, bien que daté Londres 1921, Leysin 1929, Malègue n'en remet le manuscrit que le 2 juillet 1930 à Jacques Chevalier, qui doit contacter Plon, (maison qui édite les livres de ce philosophe).

Échecs auprès des éditeurs[modifier | modifier le code]

premiers mots d'une lettre de Malègue à un ami commun avec le secrétaire des éditions Spes
Lettre de Malègue du 14 février 1932 : « Cher ami, Si vous voulez bien parler à Michelin, voulez-vous lui demander [...] en quel laps de temps, il pourrait éditer mon bouquin (1 110 pages [...]) et ensuite le prix auquel reviendrait à compte d'auteur, cette édition (pour 3 000 exemplaires)[96]... »

Il y effectue encore de nombreuses retouches et ce n'est que le 29 octobre 1931 qu'il est présenté chez Plon. Maurice Bourdel et Gabriel Marcel le refusent. Pierre Moreau pense que c'est en raison de l'influence très forte d'un membre de l'Action française.

Daniel-Rops en informera plus tard Malègue sans citer nommément la personne. Comme Pierre Moreau ajoute que cette personne n'est citée que deux fois dans l'ouvrage de Lebrec, on comprend qu'il vise Gonzague Truc dont Rops dit qu'il est « très influent et très catégorique[97], » il emporte la décision défavorable.

En 1932, il envoie Pierres noires (la première version, très différente de celle de 1958) à un concours littéraire organisé par le Cercle littéraire français qui publiait aussi le texte primé.

C'est un nouvel échec. La même année, en février, le secrétaire des éditions Spes, Alfred Michelin, envisage de publier Augustin. Une dernière démarche chez Plon n'aboutit pas plus que les précédentes.

Spes accepte le 18 février 1932, mais Malègue sait déjà qu'il ne sera publié qu'à compte d'auteur pour 3 000 exemplaires[98].

La lettre de Malègue du 14 février 1932 (partiellement reproduite ci-contre) envoyée à son ami, Henri Vénard, lui-même ami de Michelin et à qui il avait parlé d'Augustin, nous apprend que cette formule avait déjà été évoquée avec Plon.

Les délais de publication (un an et demi), étaient longs. Vénard, instruit par Michelin, parle, pour Spes, d'une sortie du roman en octobre 1932.

Paul Droulers, pour la période où il situe son ouvrage (1919-1946), constate que parmi tous les livres édités par Spes : « La seule œuvre qui eut un écho dans le grand public, le beau roman de Malègue Augustin ou Le Maître est là (1933), faillit être écartée par le comité de lecture comme d'un médiocre intérêt[99]! »

Henri Pourrat dans une lettre à Alexandre Vialatte regrette que son livre La Cité perdue (Spes, Paris, 1935) ait été publié dans cette maison d'édition. Il craint « qu'on ne le juge sur la firme - Spes ce n'est pas très reluisant à part l'Augustin de Malègue. L'as-tu lu[100]? »

Six ans d'une brillante carrière littéraire, un cancer puis la mort[modifier | modifier le code]

vue en contreplongée de la façade de l'Institut catholique de Paris
Institut catholique de Paris. Malègue y est invité à parler de son roman en 1934

Malègue, forcé d'accepter les exigences de Spes, note, le soir même : « Le dégoût et le désespoir sont venus seulement deux ou trois heures après la culbute de mes résistances[101]. » Dès avril, il réécrit Pierres noires.

Augustin sort le 23 février 1933. Le Journal-Neuilly le mentionne le lendemain, Vérité marocaine en rend compte le 10 mars. L'Action française, le 11 mai, assez négativement dans un article de Gonzague Truc (il trouve la question du modernisme dépassée). Pendant quatre mois, la presse ignore le livre.

Augustin reçoit le prix de littérature spiritualiste le 18 juin, succès biaisé car il a pour effet de l'empêcher d'obtenir le Fémina, les membres du jury accordant ce prix ne pouvant se décider de « couronner un ouvrage déjà mentionné au palmarès littéraire de l'année[102]. » En outre, ce prix spiritualiste, selon Hervé Serry, attribué aux œuvres exemptes de « toutes sensations vulgaires » est financé « par un réseau mondain et aristocratique », d'où (selon Barrès), « aucun écrivain n'est sorti vivant » ce qui amène Mauriac à le fuir dès 1911, sentant que lié à ce milieu il perd toute crédibilité[103].

Malgré tout, Malègue - « vieux débutant[104] »- va être considéré « comme un grand de la littérature : » André Bellessort dans Je suis partout[105], Franc-Nohain dans L'Écho de Paris'[106], Jacques Madaule dans le Bulletin Joseph Lotte[107], considèrent le roman comme un véritable événement. On le compare à Marcel Proust dans La Vie du 26 août 1933, Les Nouvelles littéraires du 9 décembre 1933, ou encore La Revue catholique d'Alsace en janvier 1934.

L'une des reconnaissances les plus éclatantes, quand on songe au refus de Plon et aux réticences de Spes, est la lettre de Gaston Gallimard fin 1933 : « J'ai lu votre grand livre Augustin ou Le Maître est là. Je le trouve remarquable et je tiens à ce que vous sachiez que j'aurais été très fier d'en être l'éditeur. Je vous serais très reconnaissant de me tenir au courant de vos projets afin d'éditer vos prochains livres si vous n'êtes pas lié par contrat[108]. »

photo de l'Essongère, grande demeure achetée en 1936 par les époux Malègue
La grande demeure de L'Essongère près de Nantes à Saint-Herblain commune alors peu peuplée, achetée par les Malègue en 1936. L'écrivain y meurt en décembre 1940.
Dans le coin d'une pièce où s'encastre une petite table, Mauriac, assis dans un fauteuil, légèrement attablé, plusieurs feuillets s'étalant sous les deux mains et regardant l'objectif
Mauriac sur Augustin et Le Maître est là

Léopold Levaux le juge supérieur à Proust[109], ainsi qu'à Bernanos et Mauriac[110]. Fernand Vandérem, juif incroyant, ne tarit pas d'éloges dans Le Figaro du 17 juin 1933 et revient sur ce livre à deux reprises dans Candide, le 29 juin et le 13 juillet.

Une critique protestante de Suisse romande prend pour titre Mieux qu'un livre[111]. Un quotidien norvégien prédit que Malègue sera un des noms les plus illustres de la littérature française du siècle[112].

Dans la bibliographie de Jean Lebrec, on trouve plus de 150 recensions de l'ouvrage dans les quotidiens et hebdomadaires en France, Belgique, Pays-Bas, Suisse, Italie, Allemagne, Royaume-Uni, Irlande, Roumanie, Pologne, au Brésil et au Québec ou encore en Tunisie et au Maroc, de 1933 à 1936.

Mauriac estime que dans le roman : « Toute l'histoire de la foi et de sa reconquête est de premier ordre[113]. » Le succès d'Augustin fait connaître Malègue dans toute la France et à l'étranger et des propositions de traduction du roman émanent d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre.

Malègue donne de multiples conférences et notamment en France (à l'Institut catholique de Paris, au Séminaire Saint-Sulpice), en Belgique (à l' université de Louvain et au Saulchoir), aux Pays-Bas (à l'Université de Nimègue) et en Suisse (à l'Université de Fribourg et à celle de Neufchâtel)[114]. Il collabore à diverses revues religieuses d'un grand prestige comme La Vie intellectuelle, La Vie spirituelle, rédige plusieurs essais théologiques ou spirituels, tout en poursuivant la rédaction de Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut.

Éloge sans réserve de Malègue dans le grand journal norvégien du 25 mai 1935 par Gunnar Host. Le critique pense que l'auteur d'Augustin sera un « des noms illustres de la littérature française de ce siècle. »
Tombe d'Yvonne Pouzin et de Joseph Malègue, cimetière Miséricorde, à Nantes

Au printemps de 1940, les médecins lui découvrent un cancer à l'estomac et comprennent en l'opérant le 10 juin qu'il est condamné. Les Allemands entrent dans Nantes le 19 juin. Il tente, en vain, d'achever Pierres noires dans l'édition de laquelle (en 1958) paraît son Plan d'une prière pour l'acceptation de la mort. Son épouse lui dit la vérité sur son état de santé le 30 juillet. Le 15 septembre encore, il écrit à Jacques Chevalier que le premier tome est achevé, mais à revoir et paraîtra isolé si du moins il dispose encore de quelques mois[115].

Pour Moeller, l'ensemble de cette trilogie devait compter 1 800 pages[116]. Bien vite, Malègue ne peut plus taper ses textes et confie ses dernières tentatives de rédaction à un dictaphone. Le 29 décembre, il veut encore travailler mais ne le peut. Il meurt le 30 au matin. Quelques jours avant sa mort, il confie à sa famille que son nouveau livre sera plus beau qu'Augustin ou Le Maître est là « à cause de la figure du saint[117]. »

Le « malheureux » (dit Claude Barthe), qui avait déjà reçu le Prix de littérature spiritualiste de la poétesse mondaine Claire Virenque, voit la malchance le poursuivre par-delà la mort. Le soir de celle-ci, son ami Chevalier, secrétaire d'État à l'Instruction publique (du 14 décembre 1940 au 24 février 1941) du gouvernement du Maréchal Pétain, lui rend un vibrant hommage à la Radio de Vichy[118], ce qu'Agathe Chepy-Châtel estime être un « passeport pour l'oubli[119]. »

Un romancier catholique différent de ses pairs[modifier | modifier le code]

Le Pape, assis sur un trône en habits d'apparat et de la main droite donnant une bénédiction
Pie X réorganise le pouvoir dans l'Église en excluant le clergé des débats intellectuels, ouvrant par là un espace où pourront s'exprimer des écrivains catholiques laïcs moins « dangereux » dans les questions de doctrine vu les limites de leur formation dans ces questions.

Une originalité de Malègue selon Levaux, c'est que « la bagatelle, l'obsession sexuelle » est absente et que la sainteté n'y fait pas « gris, pas accablé, tiré, tiraillé[120]. » Pour Agathe Chepy, Augustin est un roman de la conversion différent de ceux de Paul Bourget et Ernest Renan (versions médiocres de la conversion spirituelle, selon elle), ou de Francis Jammes, Jacques Rivière, Ernest Psichari, qui rendent compte de leurs cheminements intérieurs[121].

Malègue diffère des écrivains qui trouvent place dans l'Anthologie de la renaissance catholique de Louis Chaigne, en 1938, dont Paul Claudel écrit la préface, remerciant son auteur d'avoir écrit le livre consacrant le mouvement littéraire qui porte ce nom[122]. Cette renaissance est pressentie dès la la fin du XIXe et Hervé Serry en donne de nombreux exemples[123].

Selon lui, c'est la crise moderniste et le déclin de la bourgeoise catholique après 1870 qui, modifiant radicalement le rapport des forces politiques et par là les champs littéraire et religieux, dynamise la renaissance en question. Or, Malègue se distingue sur ces deux points de ses pairs. Il n'a pas le même rapport qu'eux, ni avec le modernisme, ni avec le déclin des notables catholiques.

Avec le modernisme : son roman Augustin ou Le Maître est là est le seul qui en saisisse les enjeux. Cela, parce que, estime José Fontaine, « parmi les écrivains de la « renaissance » [catholique] », Malègue « est le seul qui possédait les compétences pour introduire la plus grande crise du christianisme contemporain au cœur d'une grande œuvre littéraire »[124], des compétences en philosophie et théologie que possédaient peu les autres écrivains de la renaissance catholique[125].

Or, selon Serry, cette faible compétence — rassurante pour l'autorité intellectuelle de l'Église, dans la mesure où ces laïcs sont moins familiarisés avec les savoirs (philosophie, théologie) que les clercs, ce qui permet à ces derniers de lutter, le cas échéant, à armes égales avec l'Église — facilite l'insertion de ces écrivains dans l'espace qui s'ouvre dans ce champ intellectuel religieux, dans lequel, du fait du modernisme, l'Église réduit le clergé au silence.

Avec le déclin des notables : Malègue est en mesure (dans Pierres noires) d'en analyser rationnellement les causes avec la distance du sociologue. Jacques Madaule le souligne constamment dans Un Proust catholique, provincial et petit bourgeois, et ajoute que Malègue ne rejette ni ne regrette les mutations dues à ce déclin[126].

Or, selon Serry, ces mutations, les écrivains de la renaissance catholique, au contraire de Malègue, les regrettent et les rejettent, parce qu'ils les perçoivent comme la montée d'un « matérialisme » identifié au capitalisme qui porte atteinte aux valeurs « spirituelles ». Dès lors, un lien fort s'établit entre eux et une Église catholique également affaiblie et hostile aux mêmes évolutions. Ce lien se noue, selon Serry, autour d'« une homologie structurale floue entre leurs positions respectives face au monde moderne[127]. »

Agathe Châtel, interrogée par le journal La Croix, le souligne : « Les années 1920 sont marquées […] par la perte de l'ancrage du religieux dans l'espace public. Malègue est un témoin particulièrement attentif et sensible de cette perte de repères. Il ne s'attache pas à la « reconquête » politique. Lui s'attelle plus sûrement au chemin escarpé des questionnements essentiels : la foi, la souffrance, l'espérance. Il est novateur en cela qu'il va à rebours des auteurs reconnus et appréciés de « la renaissance catholique»[128]. »

Place inhabituelle de l'intelligence[modifier | modifier le code]

Statue de la foi d'Innocenzo Spinazzi. Une femme voilée de la tête jusqu'aux pieds nus, dont les formes physiques apparaissent et qui tient un grand livre ouvert en l'appuyant sur la hanche
Statue de la foi d'Innocenzio Spinazzi qui se trouve sur la page de couverture de Pénombres.

« Malègue est parvenu à traiter du problème de la foi plus intellectuellement que Bernanos ou Mauriac », dira un jour un commentateur américain[note 3]. Victor Brombert écrit, à propos d'Augustin ou Le Maître est là, que Malègue ne se contente pas de parler de la crise religieuse d'un intellectuel, mais qu'il pose le problème religieux sur le plan intellectuel, ou encore qu'il analyse patiemment la vie d'un homme au tempérament religieux dans un contexte intellectuel et d'un point de vue intellectuel, mais qu'il réussit à le faire « sans rien perdre du point de vue de l'intensité dramatique ou psychologique[note 4]. »

Brombert estime que le drame de l'intelligence apparaît d'habitude sous un autre éclairage, dans le roman catholique de cette époque. Il cite à cet égard l'abbé Cénabre de Bernanos, dans L'Imposture, disant à l'abbé Chevance : « L'univers intellectuel est une solitude claire et glacée… Oui, l'intelligence peut tout traverser, ainsi que la lumière l'épaisseur du cristal, mais elle est incapable de toucher, ni d'étreindre. Elle est une contemplation stérile[129]. »

Avec Malègue, selon le critique américain, on est dans un tout autre climat romanesque. Des philosophes ou théologiens en ont immédiatement pris conscience : Paul Doncœur analyse favorablement le roman dans Étvdes, 1934 n° t. CCXVIII. Henri Bergson l'admire. Maurice Blondel correspond avec Malègue.

Parmi les publications de Malègue, on trouve aussi un essai théologique comme Pénombres, publié chez Spes en 1939 avec l’imprimatur du diocèse de Paris, dont Jean Daniélou dit que l'étude sur la foi du deuxième chapitre est « l'une des meilleures qui soient du problème de la foi sous ses aspects actuels[130]. »

Roger Aubert salue l'auteur du titre de « laïc théologien » dans sa thèse de maîtrise en théologie à l'UCL, Le Problème de l'acte de foi[131] : le professeur louvaniste lui consacre plusieurs pages élogieuses.

Aubert cite le même chapitre que Daniélou, Vertu de foi et péché d'incroyance, tandis que Charles Moeller, autre théologien louvaniste, considère que l'ouvrage contient des chapitres remarquables et « spécialement le premier, Ce que le Christ ajoute à Dieu [132]. » Malègue y explore la question de la mystique et son rapport avec l'Incarnation.

Quarante ans plus tard, préfaçant l'ouvrage de William Marceau, Jean Milet écrit que, dans les années trente, on n'avait peut-être pas « saisi l'enracinement métaphysique sérieux de l'œuvre de Malègue », un Malègue métaphysicien, nourri de bergsonisme, mais original dans la façon de « situer les thèmes philosophiques les uns par rapport aux autres[133]. »

Ceci dit, Joris Eeckhout tient à préciser qu'il suffit d'un minimum de culture pour comprendre Malègue et admirer « la maîtrise avec laquelle est psychologiquement disséqué l'un des plus pénibles conflits intérieurs dans lequel puisse être impliqué un être humain[note 5]. »

Le 18 décembre 2014, l' Observatoire des religions et de la laïcité de l' Université libre de Bruxelles publie un texte de Frédéric Gugelot marquant la différence entre une certaine tradition du roman catholique (Henri Bordeaux, René Bazin, Paul Bourget) et Malègue : « La littérature d’inspiration catholique emprunte alors deux voies, celle d’une littérature démonstrative à finalité sociale et morale et celle d’une littérature de l’authenticité spirituelle. René Bazin, Paul Bourget et Henry Bordeaux offrent au public catholique une littérature traditionaliste [...] où la religion est le rempart d’une société d’ordre moral et social. L’autre veine propose des romans où les doutes, les débats de conscience, les péchés sont exposés pour mieux montrer l’action de la grâce [...]. Rome se méfie de ce courant où la sincérité risque de prendre le pas sur la vérité et le dogme, la conscience morale personnelle sur l’enseignement moral de l’Eglise. » L'auteur pense qu'il est normal que le pape François ait marqué son intérêt pour Augustin ou Le Maître est là : parce que, dit Frédéric Gugelot, la foi, dans ce roman, « est un acquiescement du cœur [au sens pascalien comme l'indique le contexte] au-delà de l’approche historique et critique. Le modernisme n’est pas rejeté, la foi se situe dans un autre plan. On comprend qu’il figure parmi les références de François[134]. »

Article connexe : Pénombres.

Enjeux bien compris de la crise moderniste[modifier | modifier le code]

Portrait de Claudel en 1925 : assis sur une chaise et appuyant une main tenant un livre mince sur son genoux gauche
Paul Claudel en 1927. Dès la parution d'Augustin, Claudel dit à Malègue son admiration, mais qu'il ne comprend pas que la foi du héros du roman soit troublée par l'exégèse moderniste ou moderne, dont il ne voit ni la portée, ni l'intérêt.

Dans Naissance de l'intellectuel catholique, Hervé Serry note qu'au début du XXe siècle, des travaux de clercs et de laïcs démontrent les impasses de certaines interprétations traditionnelles des textes religieux et, parmi ces travaux, en particulier ceux d'Alfred Loisy. Menés à partir des normes scientifiques de la Critique radicale, donc d'une « autorité légitimatrice extérieure » à l'Église, ils semblent saper l'essentiel : la divinité de Jésus et sa résurrection. C'est la crise moderniste[note 1].

Celle-ci se conclut par une condamnation sans appel du modernisme, à travers l'encyclique Pascendi de Pie X, en 1907, et la réorganisation du clergé autour d'une obéissance entière au pape, ce qui a comme conséquence logique de l'exclure des débats intellectuels. L'exclusion du clergé de ces débats libère « un espace d'intervention pour les écrivains catholiques[125] » laïcs et les écrivains présentant l'intérêt, pour le contrôle ecclésiastique, par rapport à d'autres fractions du champ intellectuel comme les philosophes, d'être « dotés d'un faible pouvoir critique à l'égard de la doctrine et donc peu susceptibles de remettre en cause le magistère[125]. »

Émile Goichot considère que Malègue est « le » romancier du modernisme et Pierre Colin que le premier tome de celui-ci[pas clair] « constitue une excellente introduction au vécu dramatique de la crise moderniste, au trouble que la prise de conscience a provoqué chez de jeunes esprits[135]. »

Pour quelles raisons Malègue comprend le modernisme[modifier | modifier le code]

Malègue, lui-même philosophe, qualifié de « laïc théologien » par R.Aubert[131], met justement en scène dans son premier roman la crise qui provoque ces modifications dans le champ intellectuel religieux, défini par Serry, et montre sa capacité à « penser » cette crise.

La critique reconnaît quasi unanimement que Malègue parvient à insérer l'analyse intellectuelle qu'il fait de cette crise au cœur de l'intrigue d'Augustin, sans pour autant que cette analyse ne la schématise au point de transformer les personnages du roman en « porte-paroles » de roman à thèse.

Pierre Colin souligne à quel point Malègue a pris « la mesure du phénomène » et, au départ de la longue étude philosophique qu'il lui consacre, il fait du cas fictif d'Augustin Méridier, rapproché du cas réel de Prosper Alfaric, l'une des clés de la crise, non chez les protagonistes de celle-ci, mais dans le public qui la subit.

Augustin est un laïc, Alfaric est un prêtre qui quittera l'Église, donc deux cas différents. Mais tous deux subissent « le contrecoup » du modernisme, et les objections qui leur font perdre la foi « sont pour une part philosophiques et pour une part exégétiques. »

Toujours selon P. Colin, « le non-dit de l'époque » fait que le milieu catholique peut s'avérer sourd à leurs difficultés et ne distingue pas ce qui relève de « questions fortes » de l'« abandon de la croyance catholique[136]. »

C'est pourquoi Émile Goichot estime que Malègue est « le » romancier du modernisme intellectuel. Sa critique porte, non sur l'art d'écrire de Malègue, mais sur la solution que le héros de Malègue trouve, face à ses difficultés.

Or, selon lui, cette solution ne tient pas. En effet, sur toutes ces questions, Malègue estime que, par ordre d'importance et bien avant la critique des textes ou l'investigation historique, l'essentiel tient dans les postulats de chacun, voire les a priori. Ces postulats de chacun — face au surnaturel qu'évoquent les textes — se traduisent par un rejet inconditionnel ou une ouverture possible.

Aux yeux de Goichot, l'importance déterminante de ces états préalables tend à minimiser le rôle de la critique : celle-ci ne produit que des données brutes dont les postulats aménagent le sens.

Dès lors, à ses yeux, critique et foi ne communiquent plus : le conflit est impossible entre elles, ce qui empêche que soient articulées de manière cohérente « la critique […], la haute culture profane […] et la foi, pur acquiescement du cœur[137]. » Cette mise en cause rejoint celles de Loisy ou d'Henri Clouard, mais pas celle de Paul Doncœur, ni celle de Charles Moeller ni, plus près de nous, celle de Geneviève Mosseray.

Pour Goichot, l'écartèlement entre foi et critique, chez cet auteur fort lu par les élites intellectuelles catholiques après la crise moderniste, renvoie à l'univers démembré qu'est devenu l'Église et, sans le vouloir, annonce la crise globale du christianisme dans les dernières décennies du XXe siècle. Goichot compare la renaissance catholique, en littérature et pour le monde catholique, à la période de rémission dans les maladies mortelles quelque temps avant le décès.

Mais, pour Malègue ou Blondel, il est impossible de saisir les faits indépendamment de toute interprétation (ou postulat), car, si c'était le cas, « on n'atteindrait ainsi que des abstractions, non la réalité effective d'une vie d'homme, laquelle fait toujours l'objet d'une compréhension interprétative[138]. » Ce que Pierre Colin rapproche de la distinction opérée par Wilhelm Dilthey entre « expliquer » (l'enchaînement déterministe des faits) et « comprendre » (le sens que les acteurs de l'histoire où ils sont impliqués donnent à celle-ci)[138].

Ceux qui saisissent difficilement la portée du modernisme[modifier | modifier le code]

tête de Marie-Joseph Lagrange encapuchonné, barbe courte et blanche liée à la moustache, l'ensemble entourant la bouche
Marie-Joseph Lagrange (1855-1938). Lebrec pense que Les paralogismes de la critique biblique sont inspirés de son ouvrage La Méthode historique[139]. Claudel ne mesure pas du tout l'enjeu de ses recherches.
Article détaillé : Augustin ou Le Maître est là.

Le talent littéraire de Malègue n'est donc en général pas contesté. Mais aux yeux de certains, comme Goichot, il est insuffisant sur le fond. Pour d'autres, il est inutile dans la mesure où cette question de fond n'existe pas.

Si Goichot n'est pas convaincu de la valeur de la vision de Malègue, Paul Claudel dans le premier contact avec l'auteur d'Augustin, début juin 1933, lui confie son admiration globale avec cette restriction : « Les angoisses de votre héros sont pour moi, je l'avoue, bien difficiles à comprendre[140]. »

Malègue lui répond qu'il peut éventuellement admettre que le modernisme soit sans importance si la foi peut tout surmonter, mais que quelqu'un comme Augustin ne pouvait s'en contenter. Claudel lui redit ne pas comprendre l'importance attachée à ces questions : même les travaux exégétiques du Père Lagrange ne sont pas supérieurs à ce qu'il nomme les aliborons d'Outre-Rhin (l'exégèse allemande)[141].

Le jugement de Gonzague Truc dans le quotidien L'Action française du 11 mai ressemble à celui de Claudel. Le critique regrette que le roman soit trop long, que la recherche du talent tue le talent, qu'il y soit question d'Harnack. Il estime que les doutes d'Augustin « s'apparentent encore au doute renanien et s'autorisent d'arguments d'ordre historique ou philologique », alors que, conclut-il, « nous avons appris la frivolité de telles objections[142]. »

Geneviève Mosseray estime que Malègue a montré que la crise moderniste, bien que relativement difficile à définir, est une crise exemplifiant la difficulté de croire en général, les rapports entre foi et raison, une question centrale, elle aussi peu abordée par ses pairs.

Blondel réagit différemment. Il aurait souhaité, lui, à l'opposé de Claudel (ou de G.Truc), que le retour à la foi chez Augustin, certes sous l'action de la grâce, ne se fonde que sur le simple usage des « lumières naturelles » et notamment par l'argumentaire que lui-même propose : Augustin l'esquisse pour une bonne part, mais ne conclut tout à fait dans le même sens que Blondel qu'après avoir retrouvé Dieu. Geneviève Mosseray montrera cependant que Malègue était aussi blondélien que Blondel.

Par ses liens avec Chevalier (le seul à l'aider à trouver un éditeur et qui n'y réussit pas à cause de l'Action française, le seul à être partie prenante de l'action d'une revue comme Les Lettres en vue de la fondation d'une littérature catholique, mais qui se heurte au thomisme de Jacques Maritain), Malègue se situe dans la minorité catholique qui reste liée à Bergson et Blondel après la condamnation du modernisme.

Compétent pour traiter de cette crise, il rencontre chez ses pairs des gens qui, n'en mesurant pas l'importance, peuvent ne pas comprendre son roman. Malègue multiplie les efforts pour en dégager le sens dans des conférences et, à partir de l'édition de 1947 d'Augustin, dans un appendice posthume dont l'ajout correspond à ses dernières volontés.

Enjeux bien compris du déclin des notables catholiques[modifier | modifier le code]

deux minuscules nains représentant un juif et un franc-maçon tirent par de longues cordes un homme à la taille gigantesque en proportion, représentant un catholique et sa force en France cependant inconsciente de ce qui est figuré ici comme une manipulation et un complot
Dessin conspirationniste antisémite et antimaçonnique, montrant la France catholique conduite par les Juifs et les francs-maçons (Achille Lemot pour Le Pèlerin, n° du 31 août 1902).

Les écrivains du renouveau catholique sont des héritiers en déclin des notables de la monarchie ou de l'Empire, du même bord confessionnel ou, à l'instar de Malègue, qui en sont proches. Ils sont « issus de lignées familiales prestigieuses ou ayant évolué à proximité de ce type de famille[143]. »

Leur trajectoire sociale s'explique aussi par l'effroi avec lequel ils constatent (comme le dit Hervé Serry) « l'envahissement des nouveaux enrichis du commerce et de l'industrie [144]. » Malègue décrit de manière proche la base sociale de la nouvelle bourgeoisie : les foules nouvelles qui effrayent les notables, foules « d'une grosseur informe, en voyage vers la souveraineté, débordant de leurs anciens et si simples berceaux[145]. »

L'un de ces écrivains, Robert Vallery-Radot, commence, dans les premiers mois de 1919, un roman du même type que Pierres noires sur le monde finissant des notables catholiques, sans la distance que prend Malègue.

Quelques années plus tard, Malègue, dans Pierres noires, imagine un Peyrenère-le-Vieil (appelé aussi Ville haute), espace de la classe en déclin, face au Peyrenère-d'En-Bas (dont le nom a été calqué sur l'appellation officieuse du vieux Peyrenère : d'En-haut), espace de la classe en ascension.

La première, réunie dans la maison d'un notable de l'ancien monde observe, désenchantée, d'une maison juchée au sommet du premier Peyrenère, la « montée » (en tous les sens du terme), de la future classe dominante depuis le Peyrenère du « bas » (dans le chapitre VI, le dernier du Premier livre de Pierres noires).

Selon Jacques Madaule, ce que constate ici Malègue, c'est le poids des déterminismes : « Certaines conditions étant données, les effets en découlent inéluctablement[146]. »

Les familles des notables de Peyrenère, quoi qu'elles fassent, n'échapperont pas à la décadence, condamnées par le progrès technique et l'évolution d'une classe sociale en ascension, qui se réfère à la République et à la laïcité.

C'est dans cet ordre déterministe que la vieille maison Guyot-Chaudezolles sera revendue à la mairie et deviendra une école publique. Que le comte de Brugnes se ruine au jeu et se suicide, condamnant son épouse et sa fille au déclassement et sa propriété aux démolisseurs.

Contrairement à Robert Vallery-Radot, Malègue, selon Madaule, considère qu'ainsi va le monde sans se désoler de ce qui meurt ni bouder ce qui naît.

Plusieurs écrivains catholiques, en mettant leur plume au service d'une Église en difficultés, font coïncider leur déclin social personnel avec celui de l'institution ecclésiastique qui se vit elle-même « comme une forteresse assiégée », tout cela, selon Hervé Serry, pour rendre « vivable » le déclassement réel ou imaginaire qu'ils subissent ou subiraient[147].

La ville haute de Saint-Flour émergeant au matin sur sa planèze de la brume qui noie la ville basse
Peyrenère s'inspire de Saint-Flour avec le haut des notables en déclin (juché sur la Planèze) et le bas (ici plongé dans la brume) de la classe dont les évolutions socio-politiques favorisent l'ascension.

En Malègue, « le sociologue sait bien que les arbres des Brugnes sont voués à la hache du bûcheron. Tout ceci [...] n'importe pas au salut[148]. » Il ne regrette nullement que la propriété du comte de Brugnes, rachetée par un représentant de la nouvelle bourgeoisie, subisse ce sort.

Il peut en donner l'impression, comme poète, parce que derrière tout ce qui disparaît il y a une épaisseur de temps, alors que les nouveaux venus sont sans passé défini.

Mais c'est seulement le poète qui est nostalgique en Malègue qui, écrit Madaule, « pleure les grandeurs délicieusement fanées et qui s'enivre tant qu'il le peut encore respirer, de leur parfum subtil et vieillot », car « le rôle des poètes [est ...] de pleurer ce qui passe et en même temps de l'immortaliser sur un autre registre, qui est celui de l'art[148]. »

Pour Malègue, sociologue et le penseur, ceci importe peu, car c'est le salut qui est, poursuit Madaule, « la seule affaire sérieuse. »

Bien que d'ordre intellectuel, la crise moderniste, comme l'écrit Pierre Colin, interfère avec la dramatisation du conflit entre les catholiques français et la République.

Dans un climat de laïcisme et d'anticléricalisme, il est difficile pour l'Église d'accepter en son sein et pour examiner les textes sacrés, l'usage « de méthodes et d'idées empruntées à ceux que l'Église considère comme ses ennemis » (soit les méthodes même de la critique des textes)[149].

Malègue, philosophe et sociologue dans ses deux romans[modifier | modifier le code]

Malègue utilise des matériaux qui sont à sa disposition comme philosophe et sociologue, comme lui ou d'autres le font d'aspects de l'expérience plus commune. Il ne plaque pas ces pensées sur les intrigues romanesques. Intrigues et pensées s'appellent.

Les philosophes dans Augustin ou Le Maître est là[modifier | modifier le code]

Malègue a énormément lu les philosophes et il a eu des maîtres célèbres durant sa jeunesse et à l'âge adulte, en particulier Bergson.

Bergson dans l'intrigue amoureuse[modifier | modifier le code]

« Toute beauté humaine est une offrande de bonheur qui ne s'adresse à personne
en particulier, bien qu'elle soit recueillie par ceux que le hasard place en face d'elle. »

C’est l’été. Augustin Méridier, Anne de Préfailles (qu'il aime et à qui il n’ose se déclarer) et sa tante Élisabeth de Préfailles observent à la surface d’un étang, les rides en formes de lignes brisées qu’y produisent les moustiques. Les deux femmes demandent à Augustin si cela n’est pas d’un certain charme. Augustin va évoquer l'Essai sur les données immédiates de la conscience.

Henri Bergson y écrit que le vrai charme appartient aux mouvements en formes de courbes, typiques des mouvements vers l'humain. Comme la danse qu'il cite expressément dans L'Essai en soulignant que celle-ci a en outre des évolutions qui semblent répondre aux désirs de ceux qui les contemplent, d'une sympathie virtuelle d'un « mouvement possible vers nous[note 6]. »

Considération de philosophie pure en laquelle il se retranche pour garder sa réserve. Puis il glisse de ce qu'il vient de dire à une autre considération sur la beauté humaine dans le même esprit bergsonien en soulignant la gratuité liée au Beau : « Toute beauté humaine est une offrande de bonheur qui ne s’adresse à personne en particulier bien qu’elle soit recueillie par ceux que le hasard place en face d’elle. »

Ce dérapage d'Augustin —non par rapport à la logique de son petit exposé, mais à la résolution qu'il a de ne rien livrer de son sentiment à Anne— le trouble comme pourraient le troubler les maladresses habituelles qui trahissent les amoureux. L'imagination de l'écrivain la situe dans un exposé philosophique techniquement correct, mais qui n'en est pas moins une sorte d'aveu involontaire.

Blondel dans la mise en abyme de la vie brisée d'Augustin Méridier[modifier | modifier le code]

« Loin que le Christ me soit inintelligible s'Il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'il n'est
le Christ. »

Geneviève Mosseray montre que la façon dont Malègue présente la crise moderniste s'accorde avec la pensée de Blondel sans enlever au roman la qualité distinctive de tout roman d'être peuplé d'êtres de chair et de sang, non d'allégories. L'art de Malègue est d'introduire Blondel au cœur du désespoir du héros qui, lorsqu'il sait qu'il va mourir, résume sarcastiquement sa vie.

Ce résumé est aussi, en quelques lignes, la mise en abyme des 800 pages du roman : Augustin fait ironiquement de sa vie un récit édifiant en trois actes et quatre tableaux: foi du héros (Acte I) ; perte de cette foi à cause de la critique radicale (Acte II, tableau I) ; remise en cause de cette critique (Acte II, tableau II) [jusqu'ici pas d'ironie] ; foi retrouvée et mariage avec Anne de Préfailles [il sait alors l'avoir perdue à jamais, c'est dit avec amertume], célébré par son ancien aumônier à Normale [ironie et amertume à leur comble].

Cette mise en abyme née du désespoir correspond aussi aux positions engendrées par la Crise moderniste selon Blondel : raidissement intransigeant autour du dogme au mépris de la critique ; position diamétralement opposée de mépris du dogme ; le fait de penser (position de Blondel) que ni l'histoire, ni le dogme ne suffisent à la connaissance du Christ, car il y faut aussi la tradition vivante des croyants — expérience, recherche intellectuelle, piété, amour — depuis la résurrection.

Augustin se situe au départ (Acte I) comme tous les catholiques d'alors. Puis (comme bien des intellectuels), il est ébranlé par la critique et perd la foi (Acte II, tableau I). Sans la retrouver, il observe en logicien que la critique viole ses propres principes : se voulant sans a priori, elle en nourrit un contre le surnaturel (Acte II, tableau II). L'Acte III, c'est son retour à la foi (improbable au moment de cette mise en abyme désespérée)[150].

La sœur d'Augustin devinant son désir fait venir à son chevet de mourant son meilleur ami, Largilier, avec qui il a souvent partagé sa passion pour l'énigme philosophique des mystiques et des saints. Ceux-ci procèdent de la tradition vivante à la Blondel comme Largilier lui-même aux yeux d'un Augustin — certes défiant, car Largilier est prêtre. Mais cette tradition vivante l'atteint intellectuellement en plein cœur.

Surtout cette réplique, selon Moeller, inverse radicalement l'objection moderniste contre la divinité du Christ : « Loin que le Christ me soit inintelligible s'il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'Il n'est le Christ[151]. »

Blondel est incorporé à la chair de l'intrigue d'une autre façon encore. Quand Augustin, devenu professeur, parle de son ancien maître Victor Delbos dans la partie VI du roman « Canticum canticorum » (le « Cantique des cantiques »), les termes qu'il utilise pour en faire l'éloge sont « étonnamment proches » de la notice nécrologique que Blondel — ami intime de Delbos — lui consacre dans l' Annuaire des Anciens de l'École Normale Supérieure[152]. Soixante-trois ans après la sortie d'Augustin, le lien structurel profond entre Blondel et Malègue est ainsi établi pour la première fois.

Malègue, qui l'a travaillé, l'avait avoué à Blondel[153], mais Lebrec qui le signale n'en a pas tiré pas les conclusions qui s'imposaient, selon Geneviève Mosseray.

Aristote, Pascal, Boutroux, Durkheim, Bergson, Blondel, James et Kant liés entre eux et aux deux romans[modifier | modifier le code]

Quand Augustin rencontre Mgr Herzog au début de « Canticum canticorum », il a déjà marqué ses distances à l'égard de la critique biblique qui lui semble violer ses propres principes et estime que c'est un tort de considérer les témoignages obscurs comme des témoignages inverses[154].

Finalité chez Aristote et Boutroux. L'expérience religieuse chez James[modifier | modifier le code]
Aristote sur une fresque murale à Rome, assis sur une chaise qui semble de pierre, torse à peu près nu, la main gauche sur le front en une attitude de penseur et la main droite tenant un rouleau de textes
Aristote sur une fresque murale à Rome : la thèse d'Augustin porte sur l'idée de finalité chez ce philosophe.

Il cite Blaise Pascal sur les obscurités et les clartés de l'écriture qui s'entraînent l'une l'autre du côté que choisit le « cœur » (au sens que l'auteur des Pensées donne au mot et que Malègue rapproche des postulats kantiens, ajoutant que Pascal en a une vision plus large), et à partir desquels Augustin reviendra à la foi.

Lors de l'examen que présente Anne quelques semaines auparavant (et qui le voit foudroyé par sa beauté, même s'il n'en laisse rien paraître), il contredit son étudiante quand elle lui parle de l'expérience religieuse chez William James. Il lui répond que des psychologues comme Pierre Janet ou Henri Delacroix ne trouvent rien de particulier en telle ou telle conscience se disant habitée par Dieu.

Anne lui rétorque alors que c'est du fait que cette science se borne à l'étude des phénomènes psychiques. Et elle raisonne par analogie : un chimiste, ignorant la vie (par hypothèse), limité lui aussi à l'ordre des phénomènes qu'il étudie, n'appréhenderait pas plus la vie que les psychologues cités n'appréhendent la mystique. Si un chimiste comprend la vie c'est parce qu'il la connaît de la même façon qu'un psychologue croyant peut percevoir Dieu dans l'âme des saints.

Or l'idée de finalité, qu'Anne présente ainsi implicitement en passant de degrés ontologiquement inférieurs du réel à d'autres degrés supérieurs du même point de vue, c'est aussi une préoccupation d'Augustin qui a fait de cette question chez Aristote le sujet de sa thèse[154].

Allant cette fois dans le même sens que son étudiante, il cite d'Émile Boutroux cette phrase qu'il juge lui-même « aristotélicienne » (Geneviève Mosseray y voit un des indices qu'Augustin réévalue à ce moment ses travaux du point de vue du christianisme) : « Lorsque [...] l'être a atteint toute la perfection dont sa nature est capable, cette nature ne lui suffit plus. Il a acquis l'idée claire du principe supérieur dont cette nature s'inspirait sans le savoir. C'est ce nouveau principe qu'il a désormais l'ambition de développer[155]. »

Augustin ajoute cependant qu'on est ici dans la métaphysique pure et hors de toute expérience, tout en ouvrant à l'étudiante la possibilité de juger que la métaphysique pourrait être à l'origine de ce saut ontologique : elle le fait en citant le mot célèbre de Pascal mettant dans la bouche de Dieu s'adressant à l'homme qui aspire à Lui : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. »

Les trois ordres chez Pascal et Blondel. Critique de l'idée de causalité chez Kant[modifier | modifier le code]
Portrait de Kant
Emmanuel Kant : il interdit l'usage du principe de causalité au-delà des inituitions empiriques, donc du visible. Augustin met en cause cette interdiction.

Lors d'une autre rencontre avec Anne, il lui parle de Victor Delbos et du scrupule professionnel qu'il avait (il était historien de la philosophie), de tirer des conclusions métaphysiques de ses leçons à la Sorbonne et de celles-ci des conclusions religieuses.

Pour Geneviève Mosseray, la discrétion de Delbos en régime de laïcité rapportée par Malègue, c'est une manière de faire se refléter dans ce personnage l'infinie distance entre les trois ordres : celui des corps [la richesse, le pouvoir], des esprits [le génie scientifique ou littéraire] et de la charité [l'amour de Dieu et du prochain surélevé par la grâce]. Cette distance n'empêche pas qu'ils se complètent[155], la charité jouant déjà son jeu dans les deux premiers—le génie par exemple n'étant possible que par l'amour de la vérité). La distance infinie entre l'ordre des esprits et celui des corps donne l'idée d'une distance infiniment plus infinie entre celui des esprits et celui de la charité.

Cette célèbre distinction de Blaise Pascal, G. Mosseray la compare aux étapes successives que franchit tour à tour chez Blondel la volonté voulue (de l'individu jusqu'à l'Unique nécessaire : Dieu), en raison de la présence en elle, au départ, d'une volonté voulante, présence de Dieu même qui entraîne chaque fois plus loin que ce que voulait la volonté voulue.

Celle-ci se veut d'abord elle-même, mais rencontre l'autre dans le couple, veut s'y attarder, mais est entraînée à la famille à laquelle elle s'attarderait aussi, puis c'est à la patrie qu'elle va et ainsi de suite jusqu'à l'Univers puis Dieu.

À chaque étape, la volonté voulue subit la pression de la volonté voulante pour aller plus loin. À l'épape « Dieu », la volonté voulue tend à se recroqueviller cette fois sur la superstition, seulement soucieuse de surmonter la peur de la mort. Alors la volonté voulante presse à nouveau et, cette fois, d'aller au-delà de la peur, vers la rencontre gratuite de Dieu.

La citation de la phrase « aristotélicienne » de Boutroux lors de l'examen d'Anne de Préfailles — « Lorsque [...] l'être a atteint toute la perfection dont sa nature est capable etc. »,  — est pour G. Mosseray le signe qu'Augustin a bien compris l'identité entre la démarche blondélienne et la démarche pascalienne, toutes deux structurantes de l'intrigue comme le sont aussi le charme d'Élisabeth et d'Anne de Préfailles, sa tendresse pour sa mère et sa sœur, l'amitié de Largilier, sa soif de penser et de raisonner, la maladie qui le tuera.

Malègue revient sur ceci tant dans Pénombres que dans Pierres noires. Déjà dans Augustin ou Le Maître est là, un autre élément mène à sa prise en compte, c'est, dans les publications d'Augustin, « une critique très profonde et très remarquée de l'interdiction kantienne d'utiliser l'idée de cause hors des intuitions empiriques[156]. »

Le rejet de cette interdiction kantienne permet en effet de relier la réalité empirique de la vie exceptionnelle des saints à une cause qui « sort de l'invisible », et se situe au-delà des intuitions empiriques : Dieu. Dieu se fait voir dans l'âme des saints, ceux-ci acceptant qu'Il les dégage « des déterminismes sociaux et personnels[157]. »

La sociologie d'un Durkheim relu par Bergson dans Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut[modifier | modifier le code]

Ces saints démontrant par leur vie que la vie ne se réduit pas à ces déterminismes sont le fil rouge de Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut. Malègue en parle à travers toute l'intrigue à la façon de Bergson (plus en romancier que dans Augustin selon Lebrec) : la vie des saints est en mesure de casser la morale étroite de notables enfermés dans leur égoïsme et soumis aux déterminismes que la sociologie de Durkheim met en évidence.

Les grandes ruptures — celles de la Révolution française par exemple, d'autres bouleversements, parfois plus lents comme le déclin des notables liés à la monarchie ou à l'Empire — peuvent pousser à choisir exclusivement l'amour de Dieu et du prochain, comme aussi l'approche de la mort.

Les saints, eux, le réalisent dans leur vie entière, car ils échappent aux déterminismes sociologiques ou psychologiques.

Malègue, lecteur d'Émile Durkheim sait depuis 1903 que, pour ce sociologue, la société est à l'origine de la morale et de la religion (24 pages de notes sur Durkheim dans les archives maléguiennes[158]). Et que Durkheim est convaincu du « nécessaire dépérissement [de la religion] dans la société moderne[159]. »

Mais, comme le fait remarquer W. Marceau[160], le Bergson des Deux Sources, que Malègue lira après sa parution en 1932, affirme que cette religion est la religion « statique », cette morale est la morale « close ». Toutes deux s'identifient à la seule pression qu'exerce la société sur les individus[161].

Le dernier grand livre de Bergson — qui est aussi une relecture de la notion de religion chez Durkheim — apparaît comme l'épine dorsale de Pierres Noires, qui en tire, à l'estime de Lebrec, « sa haute signification spirituelle et sa rare originalité parmi les romans de la recherche religieuse en ce siècle[162]. »

La religion statique, par la fonction fabulatrice, crée des fictions aidant à supporter la perspective de la mort[163] soutenant aussi le bon fonctionnement des institutions en toute société « à des fins de cohésion et de clôture[164]. »

En revanche, l'expérience mystique rompt avec elles et rend possible la religion « dynamique[164]. » Marceau, Lebrec, Jacques Chevalier montrent que ces notions sont le cœur de Pierres noires : Les classes moyennes du Salut, qui confronte ces « classes moyennes » (religion statique, morale close) à la religion dynamique représentée par le personnage du saint, Félicien Bernier, qui devait devenir le personnage central[160]de la trilogie d'après le plan auquel l'écrivain travaille jusqu'à sa mort [165].

Des détenus liés deux par deux sont emmenés vers la Loire pour y être noyés sous le regard de Jean-Baptiste Carrier entouré d'officiels avec à l'arrière-plan des soldats
Noyades de Nantes en 1793 (Tableau de Joseph Aubert : 1892). Les grands bouleversements acculent à la sainteté en cassant l'enfermement dans les sociétés closes, à morale fermée et religion statique.

J-P Vaton, le narrateur de Pierres noires a avec lui des rapports amicaux très profonds[166] et devine que Bernier est un saint, lui-même représentant les classes moyennes du Salut. Entre les Saints qui donnent tout à Dieu et au prochain et les mondains qui ne se soucient aucunement du spirituel, il y a ces classes moyennes voulant un compromis entre l'appel à tout donner et leur attachement à leur bonheur terrestre, attachement que révèle enchaînement au déterminisme psychologique et social.

Ils ne s'en dégagent que grâce à l'effondrement — accepté — des étais collectifs de la religion statique (rôle de la Révolution française), ou individuels lors du « dénuement de la mort[165], » comme Augustin Méridier. Ou comme l'instituteur de J.-P. Vaton, déplacé en fin de carrière loin des siens, sur la dénonciation d'un collègue lui reprochant son comportement peu laïque, qui découvre ainsi l'« indépendance de sa vie intérieure » et l'utilise, avant de mourir, en des « dernières offrandes morales[167], » comme le pardon authentiquement donné à son dénonciateur.

Malègue — « Malègue-Vaton » écrit Jacques Madaule[95]  — se considérait comme un de ces « médiocres dont il voulait écrire la chronique[168], » et a voulu en être le psychologue et le sociologue en un sens ici, bergsonien, d'un Bergson tirant parti de la sociologie de Durkheim pour bâtir à partir d'elle la théorie qui distingue religion statique et religion dynamique, dont l'opposition traverse la totalité de Pierres noires.

Bernier les aurait sauvés et entraînés dans sa sainteté, hors de la morale close et hors de la religion statique à travers une solidarité mystique.

Jean Lebrec écrit à propos de ce roman posthume que si Augustin est un roman pascalien dans la ligne des Pensées, Pierres noires est un roman bergsonnien qui vise à mettre en relief ce que dit Bergson du mystique qui ouvre la voie indiquant aux hommes « d'où vient et où va la vie, » citation que fait aussi Jacques Chevalier dans sa préface à Pierres noires[169].

Il ajoute aussi que contrairement à Augustin il n'y a jamais ici de « phrase de philosophe », s'écartant des exigences du genre romanesque. Le second roman se différencie d'Augustin et son originalité est d'être un long récit d'allure intimiste « qui permet à tout de s'assourdir dans le silence et la grisaille de la vie provinciale[170]. »

Si Augustin se veut une réponse à la crise moderniste, Pierres noires, selon Jacques Madaule, ne comporte aucune condamnation des lois de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'État (consécration de la décadence des notables catholiques), la nostalgie de Malègue étant seulement celle du temps perdu.

Le caractère inachevé de Pierres noires[modifier | modifier le code]

Jacques Chevalier juge que le roman posthume du fait de son inachèvement est une œuvre « imparfaite au sens propre du mot. elle l'est même de plus d'une manière, comme en témoigne l'écriture, et nous ne pouvons juger de ce qu'elle eût été s'il [Malègue] avait eu le temps d'y mettre la dernière main et d'en écrire la dernière partie[171]. » Beaucoup de critiques suivent cet avis mais pas Charles Moeller estimant que « Tel quel, le texte [...] nous met en présence d'une œuvre grandiose, où l'universel est inséparable de l'insertion dans le terroir le plus concret, tout comme le divin est d'autant plus « divin », qu'il nous atteint dans l'Incarnation, par la sainte « humanité  » de Dieu[172]. » Il a fallu 18 ans pour que le manuscrit soit publié, son travail de mise au net nécessitant, outre celui de la veuve de Malègue (décédée en 1947), celui de Louis Chaigne, Jacques Chevalier et Henry Bousquet La Luchézière[170].

Malègue, romancier dans ses deux grands livres[modifier | modifier le code]

L'Incrédulité de Thomas, par Le Caravage
Le peintre insiste comme l'évangéliste Jean sur l'étrange matérialité charnelle du Christ ressuscité.
Ce détail du tableau occupe — seul et presque totalement — la couverture de la réédition d' Augustin ou Le Maître est là, Cerf, Paris, 2014.
Olivier Cheval écrit dans Entrelacs octobre 2013 : « Le front plissé des apôtres marque peut-être moins l'effort pour voir que la résistance à l'éblouissement de la vérité : dans la nuit du tombeau, la lumière venue de la résurrection[173]. ».

Jean-Pierre Jossua écrit qu'Augustin est le roman à thèse d'un écrivain « médiocre » et l'oppose aux écrivains chrétiens, à même de construire des récits vrais : chez Malègue et Antonio Fogazzaro avec Le Saint, le « souci lourdement idéologique » gâte le travail romanesque[174].

Dès 1933, Claudel insiste au contraire sur la capacité de Malègue à « réunir dans l'unité de la composition [...] un vigoureux sentiment du concret et une riche intellectualité, » de réussir par l'idée à « grouper de vastes ensembles[140]. » L'écoulement du temps sert à éclairer une durée intérieure par-delà les éléments disparates d'une personnalité[175]. Wanda Rupolo relève la maîtrise avec laquelle Malègue décrit les transitions au cours d'enfance et adolescence — ce qui est aussi difficile que d'« arrêter la lumière, non pas dans la fixité de midi, mais dans la lente progression de l'aube[176]. » Madaule parle également non pas seulement d'une pensée unie à l'intrigue, mais d'éléments distincts de la personnalité d'Augustin fondus à l'intime de l'être[177].

Pour Franz Weyergans le sujet du roman – foi perdue et retrouvée – ne fait pas partie de de ce qui se laisse « capter facilement dans la fiction romanesque. » Il faut pour les exprimer de manière vivante « une certaine épaisseur du réel [...] une exploration de ce réel en profondeur. C'est pourquoi le roman est long[178]. »

Le héros du premier roman est « un personnage de roman inoubliable[179], » l'opinion de Lebrec sur ce point étant très largement partagée.

Augustin est un logicien abstrait, spécialiste d'Aristote, spécialisation étrangement mêlée à cette ascendance de paysan cantalien qui lui transmet ivresse de la réussite sociale, raide assurance en lui-même, volonté de chercher seul les solutions.

Ceci fait de lui quelqu'un de hautain qui éprouve « une sorte de sourde et hautaine satisfaction de sa souffrance intellectuelle et de sa noblesse d'âme, une obscure conscience de l'incontestable distinction morale dont elle la marque » de sorte que sa tristesse « est au fond une de ces tristesses qui n'aiment pas être consolées[180]. »

Cette « tristesse qui n'aime pas être consolée » se retrouve aussi dans la passion amoureuse n'osant se déclarer au cours de longues pages qui font presque le tiers du roman (mais ne sont que quelques semaines de la vie d'Augustin) — pour la jeune et belle aristocrate, passionnée de philosophie et profondément croyante, Anne de Préfailles.

Si Augustin ou Le Maître est là se veut une sorte de réponse au Jean Barois de Roger Martin du Gard, il ne s'y réduit pas[181]. C'est la mort de Jean Barois que Malègue oppose à la mort d'Agustin qui voit des retrouvailles avec la foi lors de son décès, aussi peu arbitraires que la perte de celle-ci en sa jeunesse[182].

Claude Barthe reproche à « cet intellectuel fait romancier » de trop faire raisonner des personnages qui « pétillent d'intelligence et de finesse [...] au risque de quitter le genre romanesque [183]. » Mais ces conversations sont pleines de « ramifications psychologiques » et le livre racontant une crise d'abord intellectuelle, ceci justifie la manière dont s'expriment souvent des personnages eux-mêmes philosophes ou théologiens[184].

Ces jugements de Barthe ne valent que pour Augustin ou Le Maître est là, non pour Pierres noires dans lequel il voit une « saisissante fresque », de l'installation de la République, de la laïcisation de l'enseignement primaire, du passage de la fortune et du pouvoir dans les mains d'une autre classe sociale, fresque si bien faite à son sens qu'il se demande s'il existe ailleurs dans la littérature française « une description socio-littéraire plus impressionnannte, presque cinématographique[11], »de cette « fin des notables » qu'a décrite aussi Daniel Halévy.

Pour lui, Augustin est « un grand texte de la littérature du XXe siècle » et Pierres noires un roman inachevé « dont la qualité est peut-être encore supérieure[185]. »

Jean Lebrec est d'avis que, au cas où Malègue aurait pu achever son œuvre chacun des deux romans « -n'aurait été [...] lui-même qu'un élément d'une plus vaste fresque, —univers maléguien enraciné dans la terre du Cantal et en recherche des voies du salut[186]. »

Malègue, auteur de nouvelles, d'essais théologiques, critique et conférencier[modifier | modifier le code]

Photo d'éclairs zébrant un ciel rougeoyant
Orage et éclairs. La première nouvelle de Malègue s'intitule tout simplement L'Orage.

Les nouvelles[modifier | modifier le code]

C'est une nouvelle insérée dans Pierres noires[187] et intitulée La Révolution qui, retravaillée en fonction du roman, y fixe le portrait sociologique des Classes moyennes du Salut : « Parquées en de grands corps aux puissantes structures » comme l'écrit Malègue, elles sont soumises au « déterminisme » de « ligatures, politiques, économiques et sociales », insiste Moeller qui cite à plusieurs reprises La Révolution[188].

Ces groupes sont tellement étroits qu'ils prennent peut-être les individus « tout entiers, les broyant dans un incroyable débordement d'égoïsme et de pharisaïsmes collectifs[189]. » La Révolution française bouleverse à ce point tout cela qu'elle prive les « classes moyennes du Salut » des appuis qu'elles trouvaient dans les « grands corps aux puissantes structures » et les accule, privées qu'elles sont de l'appui de ceux-ci, à ne plus compter que sur Dieu seul et à renoncer pour aller à Dieu aux « grands biens » desquels ne pouvait se passer le jeune homme riche de l'Évangile, à tout ce qui les empêche d'aller à Dieu en renonçant à tout bonheur terrestre, même vécu dans le respect des commandements de Dieu du jeune homme riche.

Celle que la grotte n'a pas guérie dans les colonnes de Sept
Celle que la grotte n'a pas guérie d'abord parue dans Sept, le 19 avril 1935. Malègue y collabore pour la première fois, y rendant compte aussi d'une assemblée de prières pour la paix à Lourdes

Tous les grands bouleversements de l'histoire subvertissent à ce point les sociétés qu'ils détruisent les appuis en celles-ci des gens des classes moyennes du Salut. Ils y trouvent le confort pratique et intellectuel qui les empêche de voir clair sur le compromis impossible qu'ils passent entre bonheur terrestre et amour de Dieu et du prochain. Ce sont de grandes torches qui les éclairent comme s'ils ne pouvaient s'« éclairer qu'aux incendies[190]. » L'incendie de la Révolution pousse les chrétiens médiocres à devenir saints.

Lebrec retrouve cet engluement des âmes médiocres dans d'autres nouvelles comme La Pauvreté avec les étudiants bourgeois apportant à la Sorbonne « la dernière vague d'un lointain monde riche[191]. »

Ou encore le vieux bâtonnier de Sous la meule de Dieu (nouvelle écrite durant l'été 1940), perdant son fils, prêtre et lieutenant d'une division blindée, mortellement blessé dans les derniers combats de la bataille de France[192].

Cette part personnelle qu'il prend « dans les désastres de juin 1940, » pense Lebrec, va ouvrir cet homme « installé dans sa pratique chrétienne de convention », à une vie chrétienne infiniment plus profonde.

La nouvelle Celle que la grotte n'a pas guérie fait apparaître une personnalité toute différente, car, dit Lebrec, l'héroïne de cette nouvelle, malgré les épreuves qu'elle subit, se sent « écrasée de confusion, de gratitude et d'humilité[193], » au plus les années deviennent pesantes.

Le fil rouge de ces récits se retrouve aussi, selon Lebrec, dans L'Orage, la toute première nouvelle publiée en 1903. Il fait parler deux jeunes gens « enfermés dans leur conformisme » évoquant l'histoire étrange d'un ami commun beaucoup plus âgé. L'un des deux raconte à l'autre la façon dont leur ami commun est mort. Celui-ci a pris le risque de sortir trois fois le soir d'un violent orage sur son balcon pour voir de près les éclairs. Et cela en vue de saisir par l'écriture — une sorte d'« écriture automatique »[194]  — « l'immensité des firmaments nouveaux » auxquels il aspire au-delà de l'existence. À sa quatrième tentative, il meurt foudroyé [195]. Mais il ramenait chaque fois le texte de ses écrits à l'intérieur de sa maison, trois poèmes en prose par la lecture desquels la nouvelle se termine, en quelque sorte, comme le dit la dernière ligne du troisième de ces poèmes, « de l'autre côté de la vie. »

Essais spirituels et théologiques[modifier | modifier le code]

Détail de L'Annonciation (1333) de Simone Martin. La Vierge, enveloppée d'un long vêtement noir, est assise sur un siège sa main gauche posée sur l'accoudoir et l'index et le majeur de la main droite accrochés au col de son vêtement, la tête penchée vers la droite. Elle ne fixe pas l'apparition, mais paraît la méditer
Détail de L'Annonciation (1333) de Simone Martini

De 1933 à 1939. Malègue publie deux ouvrages spirituels De l'Annonciation à la Nativité (Flammarion, 1935), Petite suite liturgique (Spes, 1938) et un essai théologique Pénombres en 1939.

Pénombres, De L'Annonciation à la Nativité[modifier | modifier le code]

Les deux premiers chapitres, Ce que le Christ ajoute à Dieu et Vertu de foi et péché d'incroyance, provenant de conférences données auparavant et qui ont paru dans La Vie intellectuelle en 1935 et en 1937, constituent la majeure partie de l'ouvrage.

Roger Aubert, souligne à propos de l'article sur la foi —sujet délicat du modernisme—que tout en étant « très moderne de tendance », il accorde toute son importance à l'intelligence, c'est un essai « dense et nuancé[196]. » Moeller recommande la lecture du premier chapitre. Pour Lebrec, ils complètent Augustin ou Le Maître est là et montrent ce qui favorise « la rencontre de Dieu à travers et malgré les causes secondes[197], » soit le discours de Largilier au chevet d'un Augustin mourant, fasciné par l'expérience religieuse.

Henri Focillon juge favorablement De l'Annonciation à la Nativité estimant que Malègue a bien parlé des accords du visible et de l'invisible, « de la vie du sujet réel sous le sujet apparent[198]. »

Pour Michelle Le Normand Malègue tire (texte en ligne[199]), « tout ce qu’il peut d’humain, dans cette vie miraculeuse[200]. »

Entre les développements de Malègue consacrés à la Vierge, consistant selon Lebrec à tirer de « similitudes terrestres »[201](quand rien ne se trouve dans les textes ou le milieu palestinien), ce qui peut être dit de l'originalité de Marie, se trouvent en effet intercalées quarante-huit reproductions en héliogravure. Celles— entre autres—de Simone Martini, Luca della Robbia, Lorenzo di Credi, Domenico Ghirlandaio, Vittore Carpaccio, Pierre Paul Rubens, Francesco del Cossa, Robert Campin, Philippe de Champaigne, Paul Véronèse.

L'Annonciation de Fra Angelico
L'Annonciation de Fra Angelico : l'ouvrage allie théologie, sens esthétique et littéraire.

Dans Marie, mère de Jésus, Jacques Duquesne doute du libre arbitre de Marie dans sa réponse à l'ange lui demandant de devenir mère de Jésus, en raison de l'Immaculée Conception[202]. Les catholiques et protestants du Groupe des Dombes, bien que divergeant sur ce dogme, admettent cette possibilité d'un refus[203]. Malègue abonde dans le même sens[204].

Henri Bergson goûte ce livre où le sentiment religieux s'exprime « avec toutes les ressources du langage et de l'art[198], » et dont Jean Lebrec cite les dernières lignes, pour lui, un poème en prose :

« Le voyageur qui rentre le soir, traverse divers royaumes de sons fort inégaux d'étendue. D'une région à la voisine, c'est un autre Angélus, en retard sur le premier, le prolongeant dans une autre partie de la campagne et lui donnant la main pour sauter les fossés.

Certaines cloches rurales se détachent mal de trop vieux clochers et porches trop bas. Leurs sons sentent le renfermé, l'inaéré; ils ressemblent aux maisons de pauvres, qui ne manquent pas dans les ruelles de petits hameaux. Ils ressemblent aux pauvres et vont clopin-clopant.

Striés, rugueux, cassés de vieillesse, ces Angélus tombent sur l'homme de tout près, comme des coups.

Mais d'autres, au contraire, sont éclos si loin, et depuis si longtemps détachés de leur tige qu'on n'en voit plus l'origine. Ailés, aériens et pareils à de l'air un peu teinté, ils possèdent cette particulière couleur des beaux sons tremblants qu'on nomme or pur. Spiritualisés par tant de distance, tout pénétrés et rongés d'espace, ils traversent l'Océan du ciel comme des îles voyageuses[205]. »

L'ouvrage a été commenté et recensé par La Vie spirituelle (février 1936) et dans la rubrique Vie et littérature mariales dans la Revue d'Ascétique et de Mystique (Tome 16, p. 315-316), devenue la Revue d'histoire de la spiritualité[206].

Petite suite liturgique, chroniques, critiques et conférences[modifier | modifier le code]

Maison isolée perdue dans la neige au sol et dans celle qui tombe du ciel : tableau de John Twatchman
John Henry Twachtman (1895) : « Cette impassible et magnifique neige étalait une sorte de complicité des choses autour de notre bonheur d'enfant, une secrète connivence de leur bonté, comme ces bienfaiteurs au masque immobile, qui aiment qu'on ne les remercie pas[207]. »

Petite suite liturgique commence par un rappel du mystère de l'Incarnation dont Malègue redoute que notre familiarité avec lui ne le rende banal[208]. On y parle d'abord de Noël. Puis, de la « Différence des Âges et des Jours de l'An », « douloureuse » (Lebrec) comparaison entre le Jour de l'An d'un enfant tout à sa joie et celui d'un adulte qui ne s'accorde que peu de répit[209]. Malègue évoque « l'immense immobilité accumulée » contre laquelle « se disposaient tous les jouets et toutes les joies, toutes les minutes d'un présent passionné, enfantin et royal[207]. » Pour les enfants, pas de vieillissement, peu de rêves, ni avenir, ni passé, « rien qu'un présent pathétique où s'enfermaient tous les futurs, » tenus dans sa main fermée, mais « un frais bonheur ruisselait entre ses doigts mal joints[210]. »

Pour les adultes, le Jour de l'An n'est qu'un arrêt momentané et s'ils gardent le goût des voyages en pensée, c'est vers l'enfance qu'il les dirige : « Les petits enfants n'avaient pas encore d'avenir et nous n'en avons plus[211]. » L'ouvrage se complète, parcourant l'année liturgique, à partir d'articles de revues comme Sept ou Tendances (de Liège).

Malègue est sollicité pour la mort de la reine des Belges (en 1935 dans Sept) et pour les prières pour la paix à Lourdes en 1938. Il confie une réflexion sur la mort de Pie XI à Temps présent qui succède à Sept, des souvenirs de jeunesse au Bulletin Joseph Lotte, et la trame de Pierres noires à Tendances (Il faut rendre à César en 1936). Il rend compte de L'Otage de Claudel, de la Vie de Jésus de Mauriac, du Pascal de Chevalier. De 1935 à 1939, soixante articles sont ainsi publiés, de même que Pénombres ou Petite suite liturgique qui en rassemblent partiellement. De l'Annonciation à la Nativité est inédit.

De 1934 à 1936, on l'invite à donner des conférences : Société médicale Saint Luc de Nantes pour Quelques remarques sur le roman chrétien (janvier 1934), interview à l'Institut catholique de Paris le 26 mai, auquel il se prête mal, mais le public qui s'y presse montre son influence[212], Semaine de la Pensée chrétienne en Suisse où il traite de (24 novembre) Ce que le Christ ajoute à Dieu, thème à nouveau traité au sanatorium universitaire de Leysin le 26 et repris le 17 janvier 1935 à l'université catholique d'Angers.

visages de Parisiens à l'entrée des troupes allemandes dans la ville avec à l'avant-plan un homme en sanglots
Visages de Parisiens à l'entrée des Allemands dans Paris (14 juin 1940)

En Belgique et aux Pays-Bas, voici les titres de ses interventions : Ce que le Christ ajoute à Dieu au Saulchoir à Kain, le 28 février; le 6 mars à l'université catholique de Nimègue Le drame et le cas de conscience du romancier chrétien, repris à La Haye, à Ruremonde et le 11 mars à Louvain ; à Anvers, Jésus et l'expérience contemporaine ; en janvier 1936, à Fribourg, Le Sens d'Augustin, une dernière conférence au Grand-séminaire de Valence, Prêtres du roman contemporain (septembre 1936)[114].

Sur la question du roman chrétien, loin de s'interdire des choses, dit Lebrec, il désire surtout un « supplément de vérité[213] : » l'expérience mystique. Pourquoi, si sollicité, Malègue cesse-t-il de prendre la parole? Barthe pense qu'il était « incapable de disserter[118], » Lebrec qu'il ne laisse aucune place aux confidences sur lui-même attendues d'un public curieux des origines d'un roman aussi puissant qu'Augustin ou Le Maître est là. Sa voix est tellement « blanche et sans timbre » qu'elle en devient du « bredouillage » témoigne l'évêque de Nantes[24].

En mars 1940, les premiers signes du mal qui va l'emporter se manifestent. En juin, il se sait condamné. Il tente de terminer le 1er tome de Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut mais n'y parviendra pas. Malgré ce projet, durant l'été il écrit une longue nouvelle liée à la Bataille de France Sous la meule de Dieu et Prière pour un temps de calamité (consultable en ligne[214]).

Influences et intertextualités[modifier | modifier le code]

Cantique des cantiques au Monastère de la Vierge à Petropolis, par Claudio Pastro : la silhoutte styilisée des deux amnts dans une débauche de couleurs et autres trais
Cantique des cantiques au Monastère de la Vierge à Petrópolis.

C'est sous l'influence de Proust que les souvenirs de lecture sont, écrit Pauline Bruley, « systématiquement » associés à des souvenirs concrets.

Par exemple : le Cantique des Cantiques aux premières rencontres d'Anne par Augustin; la douleur de Christine à la mort de Bébé rapportée au massacre des Innocents (chapitre intitulé La voix qui pleurait dans Rama) ; le Jardin des Oliviers pour certaines souffrances spirituelles d'Augustin (avec ici le paradoxe que le héros se compare avec la solitude de Jésus en ce lieu au moment où il doute de la réalité du récit évangélique)[215].

La Bible, la liturgie, Blaise Pascal[modifier | modifier le code]

La même critique parle de « mise en scène de la Parole sous le texte » : ce que cherche Malègue en mêlant des citations bibliques au texte du roman, c'est d'utiliser le personnage de son héros comme un « relais entre la Bible et son lecteur moderne », le roman permettant à la parole de la Bible de s'incarner à nouveau dans une situation vécue.

Agathe Chepy observe que l'auteur associe des actes humains décrits en totalité à des « versets tronqués », que le lecteur doit compléter pour la compréhension de l'intrigue en sa dimension spirituelle, ce qu'est d'ailleurs déjà le titre du roman comme l'observe P. Bruley « Le Maître est là [et Il t'appelle] » : (Jean, chapitre 11, verset 28), la phrase que Marthe dit à Marie lorsque leur frère Lazarre est mort et avant que le Christ ne le réveille à la vie[216], (les mots entre crochets sont absents du titre).

Pour A. Chepy, « la surnature non énoncée dans le discours apparaît cependant subrepticement derrière la prose[217]. » Les paraboles ou autres extraits sont détournés : seule leur signification profonde est annoncée. Notamment par les titres comme « Ne l'éveillez pas avant qu'elle ne veuille » (qui est un verset du chapitre 2 du Cantique des cantiques cité dans le Chapitre IV de la Partie VI d'Augustin).

Il y a aussi le titre du chapitre III de la Partie VII d'Augustin : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges » (Jean, Chapitre IV, verset 28), dont les mots (tronqués) sont « ...vous ne croyez point », façon de décrire la foi de Christine qui ne voit pas de « prodiges », mais croit.

Ce sont ces procédés qui rendent la Parole biblique « patente et active[217]. » Ils ont comme effet de transformer l'écriture (analysée par les exégètes, notamment modernistes), de paroles mortes en paroles vivantes.

Yves Chevrel pointe aussi la liturgie. La première partie d'Augustin renvoie à un office religieux (elle est intitulée Matines). La dernière, intitulée « Sacrificium vespertinum » (le « sacrifice du soir »), est une allusion à l'Exultet chanté durant la veillée pascale quand le cierge pascal s'allume dans le chœur : (« Dans la grâce de cette nuit, accueille, Père très Saint, /le « sacrifice du soir » de cette flamme que l'Eglise t'offre par nos mains. » Le dernier chapitre du roman Vita mutatur s'inspire de la préface des messes de funérailles : (« Vita mutatur non tollitur » : « la vie est changée elle n'est pas détruite)[218]. »

Intérieur de l'église Saint-Étienne-du-Mont
Intérieur de l'église Saint-Étienne-du-Mont : cette église et son lien avec Port-Royal des Champs, Pascal et le jansénisme sont évoqués dans Augustin.

Pour Pauline Bruley, Malègue, imitant la rhétorique pascalienne, retourne les reproches des historiens positivistes au caractère douteux des textes sur Jésus, à travers une « contre-proposition » : ces reproches de l'argumentation critique deviennent les piliers de la présence de Dieu en Jésus[219]. Il reprend l'extrait des Pensées (Lafuma 270 - Brunschvicg 670) où Pascal compare la méconnaissance du Christ par les juifs et par les païens (les uns et les autres escomptant en somme la même chose : un Messie glorieux)[note 7] et, sous la plume d'Augustin Méridier (réécrivant juste avant sa mort son article Les Paralogismes de la critique biblique avec une conclusion positive), la comparaison entre juifs et païens devient une comparaison entre historiens anciens et modernes :

  • les anciens attendaient un Messie en « apparat royal », mais le Christ accepte les lois économiques de la bassesse sociale qui le cache à leurs perspectives politiques ;
  • les modernes attendent un Messie répondant aux critères de l'« École des chartes », mais le Christ accepte de même le caractère fatalement non technique des témoignages de son époque, eu égard cette fois aux perspectives de cette École.

Les uns et les autres « n'ont pas cru [Pascal dit « pensé » ] que ce fût lui[219]. » Tout ceci est consigné dans des liasses (comme les Pensées).

Le jardin des oliviers est évoqué aussi lors du récit de l'appel refusé par Augustin quand, durant sa maladie à Aurillac à 16 ans, il lit l'extrait des Pensées de Pascal intitulé Le Mystère de Jésus.

À travers le texte de Pascal, Augustin aperçoit en imagination Pascal lisant et écrivant, mais aussi, à travers une distance temporelle plus grande « une individualité douce, simple et très mystérieuse, parlant, souffrant comme l'un de nous et toutefois suspecte de quelque effrayante identité avec le Très-Haut[220]. » Malègue insiste, à travers Pascal et comme lui, sur l'humanité de Jésus, et Pauline Bruley de citer sa remarque selon laquelle Augustin ressemble alors à un disciple galiléen, pas nécessairement bien informé, mais « soupçonneux de quelque grand secret. »

Le roman travaille beaucoup à faire sentir l'atmosphère du jardin des oliviers quand le Christ y est arrêté : il est plein de nuit, puis rouge de torches (des gens qui viennent arrêter Jésus). L'obscurité du moment et du lieu renforce, selon P. Bruley, celui du sens. Mais c'est à ce moment-là que, dans une prosopopée mystique, le Christ qui s'adresse à Pascal s'adresse aussi à Augustin[215].

Le protocole d'énonciation, suivant la même critique, empêche que l'on puisse distinguer la voix de Jésus de celle de Pascal et de celles d'Augustin ou du narrateur. En même temps tout est fait pour donner accès à la conscience du héros, Malègue mêlant « psycho-récit, monologue intérieur et discours direct », brouillant les voix en usant de pronoms dont le référent n'est pas clair.

Laurence Plazenet repasse en revue tout l'intertexte pascalien, mais en commente plus particulièrement l'épisode lié à l'Église Saint-Étienne-du-Mont lorsque M. Méridier conduit Augustin à Paris pour l'inscrire au lycée Henri-IV. Malègue fait le lien entre l'édifice religieux, le jansénisme et Pascal avec le retour du souvenir de l'appel de Dieu à tout donner que le futur normalien a perçu (et refusé), à 16 ans[221].

Bernanos, Gabriel Marcel, Novalis[modifier | modifier le code]

Photo en noir et blanc de Bernanos
Bernanos vers 1940

P. Bruley pense que le procédé littéraire qui vient d'être décrit a été directement inspiré à Malègue par une scène mystique semblable dans La Joie de Bernanos quand Chantal de Clergerie, après avoir été, en son extase, aux côtés du Christ dans son agonie, voit Judas pendu à l'olivier noir où il met fin à sa vie et puis, s'y substituant, l'abbé Cénabre de L'Imposture, pour le salut duquel elle va donner sa vie.

Le dialogue Largilier/Augustin et celui de la comtesse face au curé d'Ambricourt : une supériorité de Malègue sur Bernanos[modifier | modifier le code]

Benoît Neiss pense aussi que Malègue est proche de Bernanos en raison du fait que pour lui l'essentiel est également « la présence dans la vie quotidienne de la sainteté dont il montre tranquillement la proximité actuelle[222]. »

Lors d'un colloque organisé par le Centre d'Études et de Prospective sur la science[223], il analyse la conversion d'Augustin sur son lit de mort, estimant que le travail de Malègue en ce passage est une description très longue et très fine sur les subtiles façons dont une âme est investie et dont « peu à peu elle est obligée de se rendre et jusqu'à la fin » avec selon lui, chez Malègue, l'art de « de descendre dans le mystère de l'âme individuelle plus loin que Bernanos, de traquer là de manière plus analytique ce qu'est le salut personnel, comment chemine subtilement la grâce[224]. »

Augustin Méridier ressemble ici, selon Neiss, à la comtesse face au curé d'Ambricourt dans Journal d'un curé de campagne, qui dit à un moment donné au prêtre que ce qui lui reste d'orgueil en elle pourrait le réduire en poussière, révoltée à cause de la mort de son fils en bas âge. Elle devra finalement, en un sens, « se rendre » à lui. Ce qui rapproche les deux personnages, c'est, selon Neiss, une même révolte contre la Providence. Elle s'exprime, chez Augustin, à travers son refus de guérir : il ne peut supporter qu'après l'amour lumineux qui lui a été révélé en même temps que de grandes promesses de réussites professionnelles, la maladie détruise tout.

Neiss commente les instants cruciaux du dialogue entre Largilier et Augustin à Leysin, insistant sur le fait qu'après avoir reçu en profondeur les remarques de Largilier sur l'humanité du Christ, Augustin se rapproche de la foi. Il avoue à Largilier que lorsqu'il contemplait le Mont Blanc avec Christine, qui le disait une cime souveraine « pleine de Dieu », il n'était pas loin de le penser aussi. L'une des phrases de Largilier que Neiss assure être décisive est celle où celui-ci réplique à Augustin (se disant non préparé, observant que Largilier ne propose pas « avec sérieux » le sacrement qu'il veut lui administrer (la confession)) : « Ton profond désir, que ta pensée déforme, par fausse pudeur, par manque de sincérité simple dans l'aveu de tes poussées intérieures, par crainte d'un réel trop beau, eh bien! je ne dépasse rien en t'affirmant que Dieu l'agrée comme préparation. »

Depuis de longs mois avant cette scène, Augustin est déjà, selon G. Mosseray, « sur le seuil de la conversion », pour de multiples raisons : intérêt pour l'expérience religieuse d'un point de vue philosophique, réticences à l'égard des a priori de certaine critique des Évangiles, sentiment d'un lien profond (ressenti, lui, durant la scène elle-même), entre la fragilité des témoignages évangéliques, l'humanité du Christ liée à celle-ci et sa propre situation d'homme fauché en sa pleine jeunesse[225]. Le retournement de la position moderniste (l'impossible divinité du Christ), en son contraire : « Loin que le Christ me soit inintelligible s'il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'il n'est le Christ, » est, chez Augustin, à la fois évolution d'une grande intelligence et réévaluation — dans la foi — de sa vie brisée. S'y ajoute la remarque de Largilier sur les « inerties, » de positions adoptées de longue date (de la croyance ou — dans le cas d'Augustin — de l'incroyance, celle-ci plus menacée par l'inertie[155]).

Pour Benoît Neiss, dans cette scène, Malègue « descend plus profondément dans l'âme individuelle que Bernanos[224]. » Il estimait déjà dans son article de 1975, où la comparaison avec la scène de Journal d'un curé de campagne est déjà esquissée, que Malègue rend « sensibles, tangibles, odorants » les mouvements de l'âme d'Augustin[226].

Gabriel Marcel, l'idéalisme allemand et Novalis[modifier | modifier le code]

portrait de Novalis
Une façon dans Augustin de transcender l'intelligence rare en France et comparable à Novalis.

Edgard Sottiaux rapproche une pièce de Gabriel Marcel - Le Monde Cassé - de l'interprétation du dialogue final entre Augustin et Largilier par Moeller, pour qui il y a là les trois dimensions de la foi : caractère raisonnable (Augustin voit comme inévitables les obscurités des Écritures liées à l'incarnation), caractère surnaturel (l'invitation de Largilier à se confesser), caractère libre (Augustin acceptant l'invitation de son ami).

Dans Le Monde cassé, Christiane rencontre Jacques, en tombe amoureuse, mais quand elle désire lui faire part de cet amour, le jeune homme lui annonce qu'il rentre à Solesmes. La jeune femme désespérée, se marie par convenance avec Laurent, se jette dans une vie de plaisirs superficiels, se ferme à Laurent. Jacques meurt. Christiane écrit à la sœur de Jacques, pour qu'elle lui parle de lui. Quand vient cette sœur — Geneviève —, Christiane lui livre le secret de sa vie fermée aux êtres. Cet aveu « détruit » sa vie factice : « C'est comme si je venais de me détruire. Ce secret, c'était encore une espèce de force, je ne l'ai plus. Ah! il vaut mieux... Laissez-moi, voulez-vous[227]? » Et c'est ici, selon Sottiaux, la même chose que les dernières hésitations d'Augustin. Geneviève lui apprend alors que Jacques a toujours su qu'elle l'aimait. Et, dit-elle, si Christiane vient de lui confier le secret de sa vie ratée, c'est qu'elle pressentait le message qu'elle allait lui apporter de la part du disparu. Un tel échange met les deux femmes en relation très profonde « au niveau du surnaturel[228]. » Geneviève n'est elle-même qu'une faible personne, ce qui donne à Christiane l'intuition [caractère raisonnable de la foi selon Sottiaux] que Jacques parle à travers Geneviève.

Elle pose un acte similaire à celui de Largilier (malgré les différences, c'est le moment du surnaturel) : elle confie à Christiane qu'elle a la tentation de tuer son mari malade qui lui est une charge et lui demande de prier pour elle (alors que Christiane est incroyante). Geneviève dit à propos de Jacques : « Il vous voit en ce moment et vous le savez[229]. » Les deux femmes s'étreignent silencieusement, ce que surprend Laurent, son mari, survenant à l'improviste. Christiane se rend compte alors [liberté de la foi], qu'elle doit agir.

Elle dit à son mari qu'elle vient de recevoir « le plus beau cadeau qui lui ait jamais été fait » (soit la grâce, selon Sottiaux). Les deux époux se rapprochent au cours de plusieurs réparties. À un tel point que Laurent dit à sa femme : « c'est comme si tu m'étais rendue après ta mort », celle-ci lui répondant : « Ce mot-là, je vais maintenant tâcher de le mériter[230]. »

Le critique allemand Wolfgang Grözinger estime que chez l'auteur d'Augustin, ces traits essentiels de l'esprit français comme la pensée cartésienne et l'élan vital, le sensualisme les unissant, se transcendent un peu comme chez Novalis sous la visible influence notamment de Goethe et de l'idéalisme allemand, mais « sans sacrificium intellectus [sacrifice de l'intelligence] ni étouffement des sens. Voilà, dans la littérature française contemporaine, une rare exception[note 8]. »

Autres intertextes : l'exégèse, l'histoire, la littérature[modifier | modifier le code]

Photo d'Alfred Loisy en 1910
Alfred Loisy (1857-1940) lecteur attentif et très critique de Malègue.

Fin décembre 1934, Jean Guitton rend visite à Alfred Loisy et lui offre un exemplaire du roman de Malègue.

Alfred Loisy et Daniel Halévy[modifier | modifier le code]

Loisy envoie à Guitton, à la suite de la lecture de ce livre qu'il considère comme modernisant, une lettre où il émet une série de critiques dont celle qu'Augustin est revenu à la foi sans être persuadé et selon lui, par le procédé dont on « use et abuse dans les prédications et les missions populaires », à savoir la peur de la mort[231].

La plupart des critiques n'interprètent pas ainsi le retour à la foi d'Augustin et Malègue a lui-même voulu montrer qu'il y avait chez Augustin toute une démarche intellectuelle complexe. En revanche, Malègue prend au sérieux une autre critique de Loisy à savoir que « le Dieu des chrétiens est entré dans la vie de l'humanité des milliers et des milliers d'années après que les hommes avaient commencé de se multiplier sur la terre », ce qui relativise le message chrétien. La Bible n'est pas selon lui, « toute l'histoire divino-humaine de la religion » et elle n'est, humainement parlant, que « la légende mythique d'un grand mouvement religieux[232]. »

Dans ses projets pour le Livre III de Pierres noires, Malègue voulait, à la manière de la nouvelle La Révolution pour le Livre I, insérer le récit de la tentation éprouvée par un moine d'une des deux abbayes bretonnes proches des alignements de pierres de Carnac, qui s'y serait perdu et y aurait douté de l'exceptionalité du Christ.

Il aurait surmonté ce doute d'une manière qui aurait approfondi la notion de Classes moyennes du Salut, au centre du roman. En partant de l'idée qu'une « Incarnation dans le temps, car datée », ne laisse pas nécessairement hors d'elle « l'immensité de l'histoire où le Dieu des chrétiens n'était pas », dans la mesure où elle est précédée d'une « aurore d'Incarnation. » Puis, de l'idée que l'Incarnation, qui « transcende le temps », étend également la notion de classes moyennes du Salut : dans d'autres religions et cultures : « les classes extrêmes de la sainteté relèvent de la Loi de l'Incarnation objectivement[233], » l'opposition entre les Saints et les âmes moyennes s'y reproduit.

Daniel Halévy avec La Fin des notables est une autre influence. L'historien fait le constat que les notables ruraux d'avant 1870 et la République, ont peine à concevoir un ordre durable « séparé de Dieu et des disciplines de son Église[234]. » Lebrec souligne chez Halévy la surprise, pour eux, dès 1870, de voir disparaître « le vieil et courtois usage du salut, respectueusement donné, aussitôt rendu [235]. »

Barthe admire la façon dont Malègue décrit cette classe qui s'éteint« inexorablement au milieu de ses maîtres d'hôtel et de ses jardiniers entre 1870 et 1914[11]. » Lorsqu'il est surpris du nombre de réactions que suscite son compte rendu de Pierres noires chez les lecteurs du journal Le Monde du 31 janvier 1959, R.Coiplet titre à nouveau le 7 février dans le même quotidien « L'influence de Joseph Malègue », où il signale l'intérêt qu'a pris Halévy à la lecture du roman inachevé.

Cette opinion d'Halévy permet à Léon Émery d'affirmer que personne n'avait décrit avec autant de poésie et de vérité une petite ville de province depuis Balzac, petite ville qui chez Malègue atteint « des dimensions colossales, lorsqu'elle est vue de l'intérieur et par les yeux d'un enfant[236]. »

Fogazzaro, Fournier, Mann, Martin du Gard, Jules Romains[modifier | modifier le code]

Yves Chevrel compare une série de romans liés aux controverses religieuses des années 1880 à 1940 : Robert Elsmere de Mary Augusta Ward, Le Saint d'Antonio Fogazzaro, Rome d'Émile Zola, Jean Barois de Roger Martin du Gard, L'Empreinte d'Édouard Estaunié, L'Oblat de Joris-Karl Huysmans et les regroupe en évoquant le modernisme qu'ils abordent chacun, sous le titre de la Partie V d''Augustin, « Paradise lost » titre de l'épopée chrétienne de John Milton.

Pour Chevrel, c'est Malègue qui « pose la question dans sa plus grande ampleur », car pour tous ces auteurs le paradis perdu c'est celui de la foi de l'enfance liée aux pratiques liturgiques.

Mais lorsqu'il discute de ces questions avec Mgr Herzog, à une époque du roman où il n'a pas encore retrouvé la foi chrétienne, le héros de Malègue insiste avec lui sur le fait que celle-ci n'est pas la vision directe de Dieu dans l'Éden, de sorte que l'on peut se poser la question avec Chevrel : « Le paradis n'est-il pas toujours perdu[237]? »

Pour Benoît Neiss, Malègue appartient à « l'âge d'or des grandes sommes romanesques » qui témoignent de la confiance en la vie, dans la littérature et dans les valeurs fondamentales.

Il est même selon lui « une des plus magistrales synthèses de la littérature de 1920 » qui garde le souvenir de L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, du Bildungsroman des Allemands, de J-K Huysmans. Et avec le grand roman d'idées (Barthe qualifie également ainsi Augustin[238]) à la Thomas Mann (La Montagne magique est aussi un roman du sanatorium[239]).

Jacques Vier évoque aussi Mann dans son étude sur Malègue : « Mann a pu, sans faire sauter le cadre [du roman] y enfermer l'histoire et la métaphysique; Malègue ne peut-il le charger de théologie[240]? »

Neiss évoque ensuite Roger Martin du Gard, Jules Romains (Lebrec compare les discussions entre Jerphanion et Jallez à l'École normale, et ceux de Largilier et Augustin[241]), Romain Rolland, Georges Duhamel. En outre, comme Lebrec avant lui[242], Neiss fait aussi le lien entre l'héroïne du roman inachevé d'Alain-Fournier, Colombe Blanchet, et Armelle dans Pierres noires : il voit en Anne de Préfailles une sorte de réplique d'Yvonne de Galais, du même Alain-Fournier, dans Le Grand Meaulnes.

Pour Neiss, Malègue, parce qu'il a réussi à assembler tant d'apports différents dans Augustin ou Le Maître est là, « sans traces de couture », représente « l'un des centres de convergence du roman de son époque[224]. »

Jean Lebrec signale l'influence d'Antonio Fogazzaro sur Malègue avec son roman Le Saint[243] (publié en novembre 1905 en Italie et mis à l'index dès le début d'avril 1906). Le roman met en présence de nombreux personnages soucieux de renouveler le catholicisme sous l'inspiration d'un saint : des modernistes de diverses tendances. Or ce saint, au début de sa vocation, a la vision « sous ses paupières »[244] des paroles de Marthe à Marie rapportées par l'évangile de Jean (chapitre 11, verset 28), lors de l'épisode connu sous le nom Résurrection de Lazare, peu avant celle-ci (paroles que l'écrivain italien cite en latin) : « Magister adest et vocat te » [« Le Maître est là et il t'appelle »]. Cette citation est répétée dans la suite du récit à de très nombreuses reprises et elle est tronquée dans le titre du premier roman de Malègue : Le Maître est là.

Malègue et Proust : leur incroyable surabondance des enregistrements[modifier | modifier le code]

Portrait de Marcel Proust (peint en 1892, Proust a 21 ans) de Jacques-Émile Blanche
Portrait de Marcel Proust (peint en 1892, Proust a 21 ans) de Jacques-Émile Blanche.

Le titre de ce paragraphe est inspiré par une remarque de Joris Eeckhout, le critique flamand estimant que l'on peut admirer aussi chez Malègue la prouesse que Maurice Barrès admire chez Proust à savoir « l'incroyable surabondance des enregistrements[245]. »

La comparaison avec Proust est récurrente depuis 1933 : Wanda Rupolo cite pour sa part Soulairol dans La Vie catholique (août 1933), Ancelet-Hustache dans Les Nouvelles littéraires (décembre 1933), Lorson dans La Revue Catholique d'Alsace (janvier 1934), Jacques Madaule dans La Table Ronde (juillet 1959 cette dernière critique visant Pierres noires) [246]. La minutie des analyses psychologiques chez Malègue frappe les esprits même en dehors du monde littéraire. Ainsi l'archéologue Paul Faure dans Parfums et aromates de l'Antiquité, Fayard, Paris 1987, souligne que bien des écrivains contemporains aiment à évoquer les parfums et, au contact du troublant et de l'insaisissable, « témoignent d'une telle virtuosité dans l'art de manier les images, les métaphores et les comparaisons qu'ils réussissent à donner un parfum aux mots », ajoutant par prétérition : « Et je ne parle pas de romanciers aussi attachés à l'analyse de la sensation que Proust, Malègue ou Süskind. »

Ancien directeur de La Libre Belgique, Jacques Franck estime dans ce journal en février 2014 que le premier roman de Malègue a « la densité intellectuelle des grands livres de Thomas Mann, Hermann Broch, Robert Musil », mais aussi « les diaprures imagées et frémissantes de Marcel Proust[247]. »

Influence et/ou parenté[modifier | modifier le code]

Mais « cette minutie, cette acuité d'analyse proustienne » chez Malègue n'entraîne pas une « subordination » à Proust selon Léopold Levaux dans ses notes manuscrites sur Augustin ou Le Maître est là[248]. L'intertextualité proustienne est la plus évidente en tout cas : il demeurerait pertinent de le souligner qu'il y ait ou non influence consciente (ni même réelle à la limite) de Proust sur Malègue. Malègue a confié à Levaux qu'il écrivait déjà de cette façon « avant que Proust eût, en 1919 éclaté, si je puis dire, comme une bombe[248]. »

Jacques Madaule estime que Augustin ou Le Maître est là n'aurait pas été très différent si Proust n'avait jamais écrit[249]. Germain Varin penche plutôt pour l'influence de Proust[250]. La thèse d'E.Michaël n'était pas encore publiée, mais il a pu lire le témoignage de M.Talhouët à ce propos dans l'ouvrage qu'elle préparait [251]. Pour Claude Barthe, la comparaison avec Proust vient à l'esprit surtout pour le roman inachevé Pierres noires, mais le compliment que cela lui a valu d'être un Proust catholique dessert Malègue[252].

Barthe estime à la lecture des deux romans qu'est autobiographique le thème de l'incipit d'Augustin, qui déploie l'analogie du côté de chez Swann et du côté de Guermantes, en un « du côté de la préfecture de province », (la ville où enseigne le professeur Méridier) et du « côté des Planèzes » (les vacances à la ferme des cousins de madame Méridier, la ferme du Bois noir de son enfance à la limite du Cantal) : « Lorsque Augustin Méridier cherchait à démêler ses plus lointaines impressions religieuses, il les trouvait très au frais, mélangées à ses premiers souvenirs, et soigneusement classées dans deux compartiments de sa mémoire »[253].

Benoît Neiss ajoute qu'Élisabeth de Préfailles ne le cède en rien à Oriane de Guermantes ni Anne de Préfailles à Albertine ou à Gilberte Swann.

« Lorsque Augustin Méridier cherchait à démêler ses plus anciennes impressions religieuses,
il les trouvait très au frais, rangées dans deux compartiments de sa mémoire. »

Dans Augustin ou Le Maître est là[modifier | modifier le code]

Jacques Vier choisit un bref passage d'Augustin ou Le Maître est là, révélateur de la parenté de Malègue avec Proust. Augustin Méridier, en vacances à l'appartement familial avec sa mère et sa sœur Christine, est invité, en leur présence, de manière imprécise — « pour une après-midi ou pour un déjeuner »— par la tante d'Anne de Préfailles (désignée dans le passage qui va suivre sous son nom d'épouse, madame Desgrés des Sablons), Anne qui sera son grand amour.

L'invitation vise donc aussi les deux femmes et Malègue analyse : « L'acuité d'Augustin, cependant fort grande, fut insuffisante à lui permettre de lire en Madame Desgrès des Sablons. L'évident intérêt de celle-ci pour lui ne s'étendait qu'avec difficulté à sa mère et sa soeur, quoiqu'elle fût préparée au sacrifice de les recevoir. Mais elle vit qu'elle ne courait aucun risque. Madame Méridier, et même Christine, qui eussent malaisément éludé le déjeuner, s'il s'était présenté, daté, précis, net de tout contexte, abordable et glissant comme une pilule, susceptible seulement d'un oui ou d'un non, que leur timidité rendait, pour des raisons différentes, presque également impossibles, reculerait devant une invitation dont elles devaient elles-mêmes fixer la date, et qu'un artifice de rédaction mondaine associait à une après-midi entière, interminable et déclassée[254]. »

Le sanatorium de Leysin face au Mont Blanc
Le sanatorium de Leysin face au Mont Blanc.

Malègue met en contact le « lucide » et le « subconscient », veille toujours qu'aux pensées et paroles claires se mêlent les perceptions involontaires, « le monologue intérieur de l'ineffable et de l'inexprimé, tout le flot mystérieux qui roule en dessous de la surface éclairée de l'âme[255]. » Jean Lebrec met en exergue la minutie des analyses psychologiques chez Malègue, qui fait de tout son travail d'écriture un chef-d'œuvre. Il considère l'expression de « Proust catholique » comme pertinente[256], car c'est l'un des premiers écrivains français à comprendre avec Proust qu'il faut parler des « irradiations » du réel dans la « vie intérieure » des personnages[257]. Il a le sentiment d'entendre Proust[258]quand Malègue écrit : « À travers cette profonde épaisseur de temps, nos joies, nos douleurs, nos amours finissent à peu près toutes par sauter de l'actuel dans la mémoire et de celle-ci au néant[258]. »

Swann est poursuivi par l'emblème musical de son amour, Augustin le lie à Chopin et Liszt lors de ses derniers jours au sanatorium de Leysin[259]. Malègue est capable de pénétrer dans la sensibilité d'autrui « au moyen d'une très subtile sympathie exploratrice, d'une sorte de mimétisme spontané des âmes, comme Newman et Proust[260]. » C'est un écrivain familier de sa propre durée qui a le don de faire vivre celle d'autrui[261].

Dans Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut[modifier | modifier le code]

Dans Pierres noires l'attaque est la même que chez Proust, souligne Lebrec (à l'instar de Barthe pour Augustin)[262]. Il met en parallèle les premières lignes célèbres de À la recherche du temps perdu« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient... » - et celles du premier livre de Pierres noires dont Jean-Paul Vaton est le narrateur — « Un jour, dans les années 1890, j'acquis une notion singulière : j'appris que ces divisions du temps portaient des numéros. »

La narration est le fait de Jean-Paul Vaton, mais se combine à l'introspection du personnage-narrateur, le passé et le présent étant sans cesse liés l'un à l'autre puisque c'est tantôt le jeune Vaton qui parle ou se décrit, tantôt le même homme, beaucoup plus âgé, revivant ses « quarante ou cinquante ans de recul[263]. »

« Un jour, dans les années 1890, j'acquis une notion singulière : j'appris que ces divisions du temps portaient des numéros.  »

À propos du deuxième roman, Pierres noires. Les Classes moyennes du Salut, Pierre-Henri Simon note dans le Journal de Genève : « la prose de Malègue, où l'influence de Proust est évidente et presque trop constamment sensible, est d'une étoffe admirable et que l'on croyait perdue[264]. » Pierre de Boisdeffre, dans Combat lie le même ouvrage au premier roman : « les deux grands livres de Joseph Malègue forment le contrepoids chrétien de l'œuvre de Proust[265]. »

Toujours à propos du deuxième roman, Claude Barthe écrit que dans celui-ci le style « sous la floraison proustienne des métaphores (où la plaisanterie « spongieuse et un peu mouillée » de l'instituteur s'accorde avec son autorité « volumineuse et molle »), » est celui d'un scrupuleux de génie, qui fait dire à Jean-Paul Vaton à propos de sa mère qu'il lui conserve, enfant, une égale amertume de mes rancunes à moi qui étaient des vices et de ses rancunes à elle qui étaient des souffrance, au point que ces deux ressentiments mutuels installent entre eux une « réciprocité amère, un don de création réciproque[118]. »

À propos de l'observation faite plus bas sur le sénateur Desgenets recevant un instituteur d'origine paysanne, qui « sentait » une odeur de fleurs des champs et de fumiers de bestiaux, Jacques Madaule signale qu'il existe dans cette manière d'écrire une ambiguïté, car on ne sait si c'est le sénateur qui dégage cette odeur attribuée de manière métaphorique à ses travaux d'économie et de législation agricole ou si c'est l'instituteur qu'il reçoit dont il sent émaner ces senteurs rurales. Pour Madaule l'audace de ces rapprochements métaphoriques, c'est tout l'art de Malègue et de Proust qui signifie que « l'épaisseur du temps peut être traversée et que la longueur des distances peut être abolie[266]. »

Madaule précise le rapprochement avec Proust : entre l'instituteur rural qui a subi une sanction en étant déplacé et le sénateur le recevant dans sa somptueuse demeure passe une odeur de foins de la même façon que la duchesse de Guermantes a « un accent légèrement provincial, par où elle se rattachait aux terres dont elle portait le nom et aux origines de son illustre lignée[267]. » Même si en réalité, elle ne fait que l'affecter.

Proust et Malègue ne se différencient pas seulement d'un point de vue religieux[modifier | modifier le code]

À l'avant-plan de la photo, à droite, l'occupant de bas en haut sauf un morceau de ciel, l'arrière d'une maison auvergnate. S'étendent ensuite au flanc d'une douce pente, des bandes rectangulaires de prairies verdoyantes, parallèles, séparées par des lignes de bosquets d'un vert sombre, avec plus loin une forêt et plus loin encore les contreforts gris bleutés des monts du Cantal et, enfin, la ligne plus bleue de ceux-ci formant l'horizon, sous un ciel d'azur parsemé de nuages blancs.
Les monts du Cantal vus de Saint-Illide.

Wanda Rupolo pense qu'il « est possible de trouver [chez Malègue], des reflets de l'esthétique proustienne dans les évocations du passé ressuscité à travers des impressions sensorielles, dans l'usage habile du temps, dans une minutie soulignée de l'analyse psychologique[note 9]. » Mais il y a une certaine distance entre les deux œuvres.

Cette distance « entre les deux œuvres due à des facteurs multiples » (« certa distanza tra le due opere, dovuta a moltepleci fattori ») poursuit la critique italienne en ne se contenant pas d'opposer Proust et Malègue sur le plan de leurs convictions philosophiques, mais aussi sur le plan littéraire. Pour elle, les événements chez Malègue sont « disposés suivant des séquences temporelles qui, bien qu'en opposition, sont conduites selon un fil logique » (« secondo un filo logoco »), alors que chez Proust les événements proposent « une réalité extrêmement fragmentée »(« una realità estremamente fragmentaria »). Chez Proust, on a affaire à « l'histoire d'un esprit qui est à la recherche d'une vérité, la vérité de la création intellectuelle » (« è la storia di uno spirito alla ricerca di una verità che è quella della creazione intelletuale »), alors que chez Malègue ce qui compte, au contraire, c'est « la recherche de Dieu » (« la ricerca di dio »)[246].

Benoît Neiss ajoute d'autres éléments, en rappelant que Malègue rivalise avec Proust sur son propre terrain : « la lenteur, l'utilisation littéraire de l'enfance, la peinture de la société aristocratique ». Il se contente de faire la différence entre les deux auteurs d'un point de vue philosophique : la leçon proustienne chez Malègue est « transfigurée à la lumière de l'espérance chrétienne », et il ne craint pas de rapprocher la mort de Bergotte de celle d'Augustin, malgré les différences entre les deux personnages.

Il y a dans ce passage de Proust une réflexion sur l'immortalité absente des pages consacrées à l'agonie d'Augustin selon Moeller qui considère que le héros éponyme de Jean Barois de Roger Martin du Gard, représente la religion close de Bergson qui, par la fonction fabulatrice, se crée des mythes compensatoires consolants pour « pour se cacher la vue du « trou noir »[268]... ». Au contraire, Augustin Méridier abandonne tout et offre tout parce que « ce qu'il rencontre dans la mort chrétienne, ce n'est pas une égoïste assurance sur la vie, fût-elle éternelle, mais JÉSUS-CHRIST[269]... »

Le même Moeller trouve matière à comparaison avec Proust lorsque Augustin, enfant, face à la grande forêt du Cantal éprouve le mystère des choses : les premiers troncs d'arbre « ont l'air de cligner de l'œil et de dire : « Oui…mais, derrière nous… Derrière les enfoncements qui suivent notre première obscurité rousse… et plus loin, derrière ceux-là… et derrière les autres encore… » Augustin répète : « les gorges, la grande forêt… la grande forêt des gorges »… pour faire chaque fois prendre à son esprit son élan vers la confidence suprême… Le secret de la grande forêt, plus gonflé du dedans, est plus près de s'ouvrir[270]. » Moeller rapproche alors ceci du passage de Du côté de chez Swann où le narrateur éprouve un jour, devant les arbres, l'impression que les écorces craquelées veulent lui « « dire » quelque chose, qu'elles vont comme s'ouvrir pour révéler leur secret […] Malègue décrit une impression exactement semblable lorsqu'il montre Augustin aux écoutes de ce secret qui va se révéler lorsque la forêt « s'ouvrira »[271]. » Pour lui, le mystère est d'ordre artistique chez Proust et d'ordre religieux chez Malègue.

Pour Jacques Vier, l'art de Malègue trouve sa force dans la façon dont cet écrivain interprète des milieux fort divers mais admirablement cohérents : « dans la lumière qu'ils projettent sur les sursauts d'une âme en quête de son Dieu, et surtout dans le passage de l'un à l'autre. On voit comment on a pu le comparer à Proust[254]. »

La « surabondance des enregistrements » rapproche les deux œuvres du point de vue du contenu et de l'épilogue[modifier | modifier le code]

photo du cabinet de travail de Joseph Malègue à Nantes
Le cabinet de travail de Joseph Malègue à Nantes, 15, rue Arsène Leloup. L'écrivain y termine Augustin et y commence Pierres noires.

En 1945, Joris Eeckhout, critique littéraire flamand, qui cite de longs passages en français de l'œuvre de Malègue, écrivait : « Louis Chaigne signale à propos d'Augustin le nom de Marcel Proust, mais en faisant cette réserve que Malègue ne possédait pas ce à quoi Barrès accordait tant de prix chez Proust : « l'incroyable surabondance des enregistrements » (en français dans le texte)[245]. » Mais, poursuit-il, celui qui lit et relit attentivement Malègue est justement frappé par cette « incroyable surabondance des enregistrements », qui ne le cède en rien à l'art de Proust. On loue chez Proust ce que rappelle la célèbre « sonate de Vinteuil » ; la musique qui se joue chez Malègue est encore plus bouleversante parce qu'elle s'avère la manière dont s'expriment des âmes d'une plus grande élévation[note 10].

Dans un ouvrage paru en 2004 et consacré au phénomène littéraire tel que vécu en milieu chrétien, Cécile Vanderpelen-Diagre estime que le premier roman de Malègue reflète, dans le domaine littéraire, ce vécu chrétien telle que la formation propre aux écoles catholiques le forge. Pour elle, cette formation doit inculquer aux jeunes gens « une sorte de réflexe pavlovien de rejet systématique à la lecture de toute pensée impie » et, grâce à Augustin ou Le Maître est là, on possède « une vision assez claire de ce mécanisme », car le roman de Malègue « conte l'itinéraire vers la foi d'un jeune homme en proie aux plus profondes incertitudes métaphysiques. »

Elle ajoute que, lors de sa parution, ce roman fut considéré comme exceptionnel en raison de la capacité chez Malègue de procéder aux « enregistrements » dont parle Barrès, et notamment celui « systématique de chaque mouvement et impression spirituels vécus par le héros. » Malègue est qualifié à maintes reprises de « Proust chrétien[272]. » Elle décrit ensuite toutes les difficultés de conscience vécues par Augustin à la lecture de la Vie de Jésus d'Ernest Renan, difficultés minutieusement disséquées par Malègue. Qui mènent en fait Augustin à la perte de la foi : pour Lebrec, Malègue est un romancier de la mort de Dieu[273].

Pour Francine De Martinoir dans La Croix ce qui rapproche Malègue de Proust est aussi le contenu des deux œuvres : le Paradis perdu de l'enfance (à Aurillac et à la ferme du Grand domaine), chez Malègue, analogue selon elle au Combray de À la recherche du temps perdu. Malègue est un Proust chrétien dans la mesure où il « donne aussi une vision totale du monde au cours du voyage intérieur d'un héros qui, aux dernières pages, trouve le Salut. Pour le narrateur de Proust, c'est la littérature, déchiffrée dans les signes de sa vie passée. Pour Augustin, c'est Dieu. Les signes qui pouvaient le guider étaient, eux aussi, déjà là, mais il ne savait les lire[274]. »

Couleurs, odeurs, sons et beauté des femmes[modifier | modifier le code]

Soleil couchant dans la Creuse : « Certains pourpres momentanés et certains ors qu'on voit le soir [...] dépassant les extrémités de la beauté. »

R. Mehl remarque que Malègue, pour faire vivre ses personnages, lie émotions, réflexions, décisions aux odeurs, nausées, parfums, couleurs. Toutes les sensations accompagnent même les mouvements les plus épurés, les plus spirituels et il « apporte une minutie laborieuse » à suggérer le rapport entre vécu interne et sens externes. La méthode n'est pas toute nouvelle, pense Mehl en 1934, mais n'a jamais été appliquée, « avec un tel scrupule, une telle exactitude[275]. »

Un prêtre qui a connu Malègue confie à Lebrec que sous le couvert d'une apparente pensée intérieure s'exprimant par un regard fixe, l'écrivain observait tout, que rien ne lui échappait : « les formes, les couleurs, les sons, les odeurs, le goût même des choses, les sensations de froid, de chaleur, les impressions de douleur, de maladie, de mort, ...il percevait tout[276]. »

Quant à la beauté des femmes, qu'il s'agisse d'Augustin ou de Pierres noires, son rôle est déterminant dans la structuration des deux intrigues.

Couleurs, odeurs et sons[modifier | modifier le code]

Dans Augustin ou Le Maître est là, le symbolisme des couleurs change au fur et à mesure que le récit avance, en particulier le jaune, tantôt signe de vie, tantôt de mort. Wanda Rupolo le fait observer en énumérant les diverses sortes de jaune qui apparaissent : « jaune miel », « jaune brun », « gris jaune », « jaune graisseux », « jaune cru », « jaune café au lait », « blanc jaune », « jaune paille », « jaune très pâle ».

Couleurs comme, par exemple, les « pourpres momentanés » du soir[modifier | modifier le code]

On en retrouve certaines dans Pierres noires comme le jaune pâle dans une lumière « or pâle », p. 52 ; le cru associé à une autre couleur : les « yeux d'un bleu cru et simple » d'un surveillant de lycée ancien militaire (p. 114); les cailloux d'une « route blanc jaune » associés aux premiers signes de la ruine puis du suicide du comte de Brugnes ; d'autres comme les cheveux « jaune vert » d'une prostituée ou encore le « jaune soufre » du salon de la maison close (p. 369).

Leur succession selon la logique d'un récit ne se retrouve pas dans ce roman inachevé, comme avec l'apparition du gris et du noir dans les pages sombres de la fin d'Augustin[246], puis le triomphe du blanc, reconquête de la vie et de la foi par le héros.

Mais dans Pierres noires la signification mystique du blanc s'approfondit. L'instituteur, Monsieur le Maître Genestoux, déplacé à Brissondeix peu avant sa retraite y est mort avant de l'atteindre et son corps est ramené à Peyrenère transporté dans un char à bancs équipé en traîneau, des patins remplaçant les roues, et tiré par un seul cheval. Jean-Paul Vaton qui accompagne le transport de la dépouille mortelle est, écrit Lebrec, frappé par le contraste : « noir de la boue et des vêtements, magnifique blanc immaculé des neiges amoncelées et du ciel. »

Ensuite, la nuit tombe et à travers la façon dont Jean-Paul Vaton observe l'évolution de ces couleurs, pense Lebrec, les « éléments fondamentaux de l'esthétique romanesque de Malègue [se rencontrent] de la façon la plus heureuse[277]. » Jean-Paul Vaton éprouve le sentiment d'une similitude entre les couleurs vues dans la nuit pleine de neige et « une étendue jaune-sable infinie [...] sous un mortel soleil de feu un sentiment de dépouillement de tout le bariolage de la terre [...] le vif sentiment d'une présence invisible : celle de Dieu au désert[278]. »

L'écurie-prison de La Révolution est l'occasion d'évoquer les « beautés terrestres et les tendresses humaines [...] toutes ces choses bonnes en soi, » mais qui, dit l'abbé Le Hennin, peuvent nous être demandées en holocauste par les circonstances de la vie forçant les classes moyennes du Salut à se tourner exclusivement vers Dieu et les autres.

Moeller est frappé par ce que Malègue met dans la bouche du cousin de l'abbé Le Hennin et illustrant les « choses bonnes en soi ». Par exemple « le lieu lointain de bois » que sa fille aime à contempler. Ou ce qu'aime sa femme : « Certains airs de Rameau ou de l'Autrichien Mozart [...] certains pourpres momentanés et certains ors qu'on voit le soir, tout le charme qui naît des musiques et dans les lointains des grands parcs, dépassant parfois les extrémités de la beauté nous jettent dans le vertige et les larmes. Ce que Jean-Jacques Rousseau a bien remarqué[279]. »

Odeurs et parmi celles-ci « le lointain des parfums »[modifier | modifier le code]

Piero della Francesca, la Mort d'Adam, également titre d'une nouvelle de Malègue.

Le parfum des roses que reçoit Augustin le jour où il apprend de Mgr Herzog que la famille d'Anne de Préfailles et Anne elle-même lui font savoir qu'une démarche de sa part serait bien accueillie hante Augustin jusqu'à sa mort. Celles que sa sœur lui apporte à sa demande et pour cette raison ont été choisies sans parfum « pour ne pas fatiguer un malade » et, du coup, il s'en désintéresse.

Mais, comme le note Germain Varin, une autre réminiscence (qu'il juge également « proustienne »), se produit chez Augustin quand il va couper au jardin du buis et des branches de houx pour orner la couche mortuaire de l'enfant de sa sœur. Il remonte l'escalier conduisant à l'appartement et « un souvenir violent le déchire d'une douleur passionnée, brutale », parce qu'il a monté cet escalier treize jours plus tôt « avec [...] cette même fraîcheur d'odeurs végétales, et, sur son bras le poids des roses, » offertes par Anne[280].

D'autres soulignent ce rôle des odeurs parfois rapportées aussi à d'autres éléments: habitations, fermes et leurs habitants, saisons, armoires, lycées, petites villes.

Dans la ferme du « grand domaine », le mestreval sent « une bonne odeur de fumier de bêtes » ; les soirs d'été du Cantal quand les travailleurs agricoles se reposent « l'odeur d'air froid et de prairie s'humanise d'un parfum de tabac ; » en été toujours, les forêts dégagent « une odeur sèche et très diluée de prairie grillée et de fleur morte ; » les armoires conservent « un parfum de lavande et d'autres couleurs, sorties d'anciens sachets ; » au lycée Henri IV, l'air s'emplit régulièrement d'« une odeur de vaisselle et de chou-fleur ; » l'été encore « de grandes fumées voyageuses, de bois ou d'herbes, en lente dérive au-dessus des prairies, » traversent les petites villes[281].

Dans Pierres noires, Jean-Paul Vaton hume une odeur spécifique dans le salon d'une notable de Peyrenère qu'il retrouve — manière de faire le lien avec Augustin selon Lebrec — au chef-lieu (Aurillac et son lycée)« chez la marquise de Préfailles, où je fus mené un jour par le plus grand des hasards[282]. » Au lycée d'Aurillac, Vaton est déjà dans le premier roman le condisciple d'Augustin Méridier et nous apprenons dans le deuxième qu'il l'admire profondément.

Dans Pierres noires, comme le note Barthe, les demeures de la classe des notables en déclin dégagent « certaines odeurs [qui] se perpétuent [...] dont on ne sait plus exactement la place ni le nom » et qui « à peine saisissables sinon par filets insubstantiels [...] s'évanouissent en ce qu'on pourrait nommer le lointain des parfums...[183]. » Il en est de même dans des nouvelles de Malègue comme La Mort d'Adam ou La Révolution : « campement d'une tribu, écurie transformée en prison [...] la vieillesse d'Adam[283]. » Dans l'écurie transformée en prison en plein été de La Révolution, la chaleur aggrave encore l'odeur du purin et les odeurs fécales qui s'échappent du demi-tonneau « entouré d'étoffes grossières suspendues à des cordes de manière à constituer un réduit », lorsque l'on doit en soulever le couvercle (p. 423).

C'est dans cette atmosphère que l'abbé Le Hennin, expose sa vision mystique des classes moyennes du salut, vision interrompue par le Commissaire qui lui signifie que son tour est venu d'être guillotiné.

Marcel Vuillaume et Georges Kleiber, dans un article de 2011 intitulé Sémantique des odeurs, citent également un passage d'Augustin lors du départ en vacances pour « Le Grand Domaine ». On passe par la grande forêt des Gorges du Cantal : « Parfois au milieu des terreaux et des sèves, sur la surface bien fondue de leur parfum, on percevait l’odeur granuleuse, artisane et humble de la sciure de bois[284]. » Ils notent que par métonymie, Malègue attribue ici à une odeur la propriété de sa source puisque le fait d'être granuleux (surface présentant des irrégularités de forme arrondie) ne s'applique qu'à des « entités visibles et palpables. » Sa motivation métonymique est aussi soulignée par les adjectifs « artisanale » et « humble » associés à l'odeur.

Jacques Madaule signale quelque chose d'analogue[266], quand le Sénateur Desgenets, ancien Garde des sceaux reçoit le vieil instituteur, Monsieur le Maître, et qu'il est précisé qu'à travers ses études d'économie et de législation agricole ainsi que « toute sa solide situation de haute bourgeoisie politique », il sentait « une mince odeur de champs et de fumier de bestiaux[266]. »

Sons : dans lesquels, « le bruit de la pensée »[modifier | modifier le code]

Beffroi de Besse.
Beffroi de Besse.

C'est par métonymie aussi que, dans Pierres noires, Malègue attribue, cette fois à un son, la propriété de sa source. Dans le jardin d'André Plazenat, les invités observent la montée des nouvelles classes sociales de Peyrenère-d'En-Bas annonçant la « fin des notables. » Malègue évoque alors « l'horloge du beffroi fléchissant sous les siècles » qui commence à « graillonner et [...] racler quelque chose parmi ses ressorts de fer », envoie cinq coups puis après avoir hésité dans ses « déclics rouillés » se remet à graillonner puis se rendortp. 604.

Place est également faite aux horloges dans Augustin : elles sonnent dans l'imprécision des nuits[285], jettent dans l'air « ces beaux sons d'or » qui volent immédiatement en éclats. Des becs de gaz chantent « comme des crapauds d'une variété spéciale. » Les sons d'un jour de neige voltigent « entre le ciel et les lieues de neige sourde. »

Lorsque la mère d'Augustin et Christine ainsi que l'enfant de celle-ci meurent, que lui-même et sa sœur attendent que la mort s'en empare, des sons isolés leur parviennent « sifflet du chemin de fer, aboiements de chiens, fontaines dans les cours [...] la pendule [qui] bat dans le silence de la nuit [...] le bruit intarissable agressif de la foire[286]. »

Le chapitre « La Révolution » dans Pierres noires, presque totalement occupé par la « relation » d'un ancêtre d'André Plazenat qui y narre les conversations avec son cousin l'abbé Le Hennin, est, dans la fiction romanesque, un texte qu'André Plazenat retrouve dans les archives familiales et dont il demande à Jean-Paul Vaton d'établir une copie. Vaton éprouve le sentiment que ces pages pleines de confidences semblent dans le silence de la bibliothèque où il retranscrit la « relation »« zone neutre » qui le sépare du monde— lui « parler d'un ton plus bas encore que le chuchotement : un son intérieur, une articulation désincarnée, le seul bruit de la pensée » avec les mots qu'il écrit prenant une « visibilité unique [118]. »

Trois critiques relèvent, lors de la conversation dramatique sur les hauteurs du Cantal entre Augustin et l'abbé Bourret qui lui annonce qu'il va quitter l'Église, la « voix de garçonnet, juste et rude, [qui] se [fait] entendre à droite de la route, du côté des maisons probables, derrière cette haie de sorbiers et de noisetiers qui ménageait un autre inconnu dans l'inconnu de la nuit. » Elizabeth Michaël souligne que cette voix survient au milieu de « silences pesants et gênés[287]. » Jean Lebrec situe l'incident dans « la ligne du réalisme spirituel » de Malègue[288]. Wanda Rupolo constate plutôt que ce qui frappe la sensibilité de Malègue, c'est la présence d'une « note dominante qui tend à se subordonner les autres (« una nota dominante che tende a subordinaire a sé le atre ». » Elle donne un autre exemple de ce trait en se remémorant la chapelle de la Font-Sainte à la fois (citant Malègue en français), « solitude enclose en une autre solitude », et donc « morceau de silence épaissi et plus foncé ménagé dans la grande taciturnité des bois[289]. »

Beauté des femmes[modifier | modifier le code]

Ève par Eric Gill 1929.

Robert Poulet, tout en considérant le premier roman de Malègue comme une « œuvre exceptionnelle », y déplorait « la complète absence, l'absence curieuse, de toute sensualité[290]. » Lebrec estime qu'on doit plutôt parler non d'absence de sensualité, mais d'allusions à celles-ci qui restent « fort discrètes[291]. » Il cite à l'appui l'aveu qu'Augustin fait à Largilier du trouble qu'il avait ressenti quand, à sept ans, Élisabeth de Préfailles alors âgée de 18 ans, l'avait pris maternellement dans ses bras, ce qui l'avait conduit à lier cet émoi d'enfant à celui qu'il éprouverait, devenu adulte, devant Anne de Préfailles : « J'ai cru, mon Dieu, l'aimer presque depuis mon enfance. Bien que les émotions dont elle était le centre ne s'appliquassent pas initialement à elle[291]. »

Dans La Mort d'Adam[modifier | modifier le code]

Pour Lebrec, Anne et Élisabeth de Préfailles dans Augustin, ou encore Jacqueline de Brugnes et Armelle de Rosnoën dans Pierres noires, ont une ancêtre, celle qui est appelée la « fille des hommes » dans La Mort d'Adam. Il cite les mots qu'utilise Malègue pour la décrire quand elle arrive au clan d'Adam : « Très grande, autant que les hommes les plus hauts de la horde, beaucoup plus mince, balancée comme une longue liane et portant sur elle comme une évocation de flexibilité, elle regardait de deux yeux bleu-vert, hardis et dédaigneux. Elle agita la tête comme une jeune génisse, et la chevelure qui la gênait se trouva rejetée sur ses épaules, une grosse masse couleur de paille[292]. »

Après la mort d'Adam, elle s'enfuit du clan du premier homme avec Jaber, autre personnage du conte. Abed, qui surprend leur fuite est menacé de mort par Jaber et garde le silence sur leur départ. Il relate ensuite qu'il est resté pour observer la beauté de la fille des hommes : « je me suis caché derrière les tentes car je voulais voir combien la fille des hommes était belle, un peu plus grande que lui, longue et magnifique dans une étoffe blanche, comme une flamme dans la nuit[293]. »

Pour Lebrec, si la grâce ne manque pas à cette jeune femme, il faudra des siècles de civilisation pour aboutir à celles de Jacqueline de Brugnes dans Pierres noires ou d'Anne de Préfailles.

Dans Augustin ou Le Maître est là[modifier | modifier le code]

Malègue décrit aussi dans Augustin la Marie-de-chez-nous ne pouvant dissimuler sous ses vêtements rudimentaires dans lesquels elle est emmitouflée, lors du pèlerinage vers la Font-Sainte, son « harmonieuse beauté paysanne » (Émery[294]).

Augustin la revoit un peu plus loin, dans la chapelle, abîmée dans sa prière : « laissant la ligne de son corps exprimer librement, à son insu, toute sa souple et délicieuse jeunesse (Augustin p. 217). » Lorsqu'il la revoit dans son couvent à Paris, quelques années plus tard, elle n'est plus qu'une « forme roide et massive[294]. »

Anne de Préfailles « aux lèvres délicates et volontaires » présente un examen chez Augustin Méridier. Il retrouve en elle « la grave et merveilleuse enfant d'autrefois », qui a gagné depuis « une hauteur dans l'attrait, que sa conscience claire ne prenait certainement pas la peine d'avoir » et qui diffuse, pour ce que comporte toujours d'épreuve un examen, « la lumière bleu sombre d'admirables yeux approfondis de timidité dominée[295]. »

Ces deux yeux, ces deux « limpides feux bleu sombre » comme le répète plus loin Malègue, offrent à quiconque la « promesse de bonheur » qui est, selon lui, le « postulat de toute beauté », mais sans le savoir, ajoute-t-il. Certes sans pour autant ignorer des dons de séduction impossibles à ignorer, mais en semblant s'en désintéresser pour d'autres qualités comme la franchise de l'accueil, le naturel des paroles, la profondeur morale (Augustin, p. 467).

Jean Lebrec, qui utilise ces extraits pour décrire le beauté d'Anne, relève aussi le mouvement des fins sourcils de l'élue du cœur d'Augustin quand elle attend une explication, indiquant par là qu'elle souhaite une conversation nourrie de curiosité intellectuelle en restant « désespérément impersonnelle et calme[296]. » Léon Émery pense que le sommet de l' « envoûtement » d'Augustin, c'est la soirée musicale aux Sablons très longuement décrite[294].

Lueur blafarde de la lune sur la mer.
Lueur blafarde de la lune sur la mer.

À la fin de celle-ci (mais elle complote avant, brièvement, le message de son début de consentement qu'elle fera parvenir à Augustin par Mgr Herzog), Anne de Préfailles se montre moins réservée à l'égard d'Augustin, lui parle avec « une sorte de timidité heureuse tout à fait imprévue. » Lorsque, ensuite, en compagnie de son oncle Henri Desgrès, d'Élisabeth de Préfailles, de Mgr Herzog et d'Augustin, elle sort dans le parc éclairé par la lune, Anne cite un vers de Matthew Arnold : « Come to the window, sweet is the night air » [Viens à la fenêtre, délicieux est l'air nocturne]. Elle s'attire la réplique d'Augustin, citant un autre vers du poème d'Arnold (qui n'est pas celui qui suit immédiatement celui cité par Anne) : « Where the sea meets the moon blanch'land » [Qui unit la mer à la terre sous la lune blafarde].

Ces deux vers correspondent à la situation vécue par cet homme et cette femme presque fiancés, par les trois autres personnages avec lesquels ils partagent une grande amitié, Malègue le souligne. Mais les vers sont attribués à tort par Malègue à Shelley.

Ils disent le parc des Sablons éclairé par la lune, (ou chez Arnold la plage de Douvres « blanchie » par la même lumière). Ce poème, La Plage de Douvres, le « plus beau poème » de cet auteur selon l'auteur de Patrimoine littéraire européen : anthologie en langue française, est l'expression d'une « vive sensibilité, celle d'un homme déchiré par la crise de la foi, habité par la nostalgie et la mélancolie[297]. »

Pascal Aquien, dans un recueil des poèmes d'Arnold qu'il traduit et présente, parle de cette mélancolie en citant la définition qu'en donne Julia Kristeva : « l'impression d'être déshérité d'un suprême bien innommable, de quelque chose d'irreprésentable[298]. » Ce poème, qui n'est donc pas sans rapport avec l'intrigue d'Augustin, évoque aussi la jeune épouse d'Arnold lors de leur lune de miel : « Ah! mon amour, soyons vrais/L'un pour l'autre[299]. »

Dans Pierres noires : Les classes moyennes du Salut[modifier | modifier le code]

Sandro Botticelli, portait d'une jeune femme.

Jacqueline de Brugnes, petite fille, est déjà présente lors d'une des premières visites de Jean-Paul Vaton, le narrateur du premier livre de Pierres noires, aux grandes maisons des notables.

La petite fille d'alors est invitée par ses parents à s'occuper de lui de sorte qu'elle s'en approche : « Il vint une petite fille en robe blanche, un peu plus grande que moi. Ses longs et légers cheveux descendaient en libres ondes d'un chapeau de paille enveloppant[282]. »

Lors d'une messe, Jean-Paul Vaton entend chanter Armelle de Rosnoën sans au départ savoir qui chante exactement, car il est aux premiers rangs dans l'église. Mais il écoute la voix inconnue qui, raconte-t-il, laisse entendre « un tremblement de caresse humaine, de souffrance, et de gracilité », ce qui lui fait soupçonner, poursuit-il, « le pathétique secret de son cœur. » Il éprouve alors l'une des plus grandes secousses de son enfance[282].

Jusqu'au bout de sa narration, Jean-Paul Vaton demeure subjugué par ces deux femmes. Jacqueline de Brugnes, qui compte au moins autant qu'Armelle de Rosnoën dans les rêveries de Jean-Paul Vaton, pourrait être épousée par André Plazenat.

Mais son père, ruiné au jeu, se suicide. Malgré le contrat de mariage le liant à Madame de Brugnes et qui permettrait à celle-ci de ne pas rembourser tous ceux qui ont confié leur argent au comte, Jacqueline, par fierté, exige que tous ceux-ci soient dédommagés. Ce qui ne peut se faire qu'au détriment de toute la fortune de sa mère et au prix pour Jacqueline d'un déclassement qui lui fait perdre la perspective d'épouser André Plazenat.

À la sortie de l'église, après les funérailles du comte de Brugnes, la mère d'André Plazenat dit bien haut à Jacqueline qu'elle et sa mère compteront toujours au nombre des amis intimes de sa propre famille. Ce qui est rapporté au narrateur par une religieuse ne voyant pas que la séparation de Jacqueline d'avec la grande bourgeoisie commençait pas ces mots protecteurs (p. 587).

La beauté des femmes révèle aussi de manière paradoxale ce qu'a d'authentique la sainteté de Félicien Bernier.

Lorsque celui-ci et Jean-Paul Vaton se rendent à la gare où Vaton doit prendre le train en vue de regagner le lycée, arrive la vieille voiture des Brugnes qui emporte Jacqueline et sa mère vers leur destin de déclassées. Le cocher ne peut pas descendre les bagages, mais l'athlétique Félicien y pourvoit aisément.

Jacqueline de Brugnes lui tend alors une main gantée de noir toute heureuse de le voir. Félicien la lui prend, la maintient un instant dans la sienne avec candeur et rectitude comme s'il s'agissait d'un camarade, la regarde au fond des yeux « plus profond que sa beauté », jusqu'à sa souffrance, ce que la jeune femme n'aurait accepté de personne d'autre. Il l'accompagne jusqu'à son compartiment de chemin de fer continuant à lui parler d'en bas, sur le quai où il demeure au point que les spectateurs peuvent avoir l'impression d'assister, dit Vaton, à une scène de préfiançailles.

Ceci lui fait penser, phrase soulignée par Charles Moeller[300], qu'il a devant lui « un cas particulier, un exemple extraordinaire de la tendresse des saints. »

Mystique[modifier | modifier le code]

Mémorial de Pascal : autographe trouvé à sa mort dans la doublure de son vêtement sur la nuit d'extase du 23 novembre 1654 et la rencontre du Dieu « d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. ».

Malègue, lecteur de Durkheim sait depuis 1903 que la société peut être vue comme l'origine de la religion [158]. Mais aussi, depuis 1932[160], que le Bergson des Deux Sources, considère qu'il ne s'agit que de la religion « statique », s'identifiant à la seule pression des cadres sociaux[161].

Dans Pierres noires Malègue montre comment ces cadres sociaux « étouffent et stérilisent par un vain formalisme », une vie de foi qui devrait être« attitude individuelle et intime[301]. »

Et par là rejoint Bergson opposant à la religion statique la religion dynamique dont le mysticisme est le fondement, soit « une prise de contact et par conséquent une coïncidence partielle, avec l'effort créateur que manifeste la vie. Cet effort est de Dieu, si ce n'est pas Dieu lui-même[302]. »

Cette vie « individuelle et intime » pour reprendre Lebrec, c'est celle des saints, capables de se passer des cadres collectifs de la religion statique et qui échappant à cette contrainte (ce déterminisme) invitent à rompre avec les réquisits conformistes de la société par le don total d'eux-mêmes à Dieu. Sachant que l'homme n'a rien à offrir en échange de sa vie, les saints en tirent la conséquence radicale dans le même sens où en parle l' Évangile selon Marc, soit la renonciation à tout bien terrestre, peu importe sa nature.

Les saints nous apprennent « ce qu'est la vie, d'où elle vient et où elle va, » rappelle Jacques Chevalier citant Bergson dont il estime que Malègue épouse la vision[169].

L'appel à la sainteté intervient dans une scène mystique quand Augustin, à 16 ans, lit Le Mystère de Jésus de Pascal.

« En une prosopopée mystique », commente Pauline Bruley, « le Christ qui s'adresse à Pascal, s'adresse à Augustin, puis au lecteur[215]. » Malègue utilise cet écrit de Pascal en qualifiant la voix de celui qui s'adresse aux humains (Pascal, Augustin, le lecteur), comme celle « sourde et impérieuse de Celui qui a jeté dans l'existence le Temps et l'Univers », et qui descend, écrit-il, à un « inconcevable aveu », soit les mots que l'auteur des Pensées met dans la bouche de Jésus et que le roman reprend : « Je t'aime ... plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures[215]... »

Le « Seigneur, je vous donne tout » de Pascal lui donne un coup de poing en pleine poitrine, mais il veut sauvegarder ses biens terrestres (sa carrière qui se dessine), tout en sachant que ces biens sont « sans proportion avec « l'immense »[303]. »

Tableau représentant Jésus accompagné de quatre chinois en tenue traditionnelle
Jésus et le jeune homme riche, Beijing, 1879.

Son refus le cantonne aux classes moyennes du Salut, pense Lebrec, interprétant Augustin à l'aide de Pierres noires[165].

Pour Charles Moeller, c'est ce Jésus qui revient à la fin d'Augustin : à cause de l'exégèse moderniste, Augustin éprouvait des difficultés à propos de la divinité de Jésus. Quand Largilier vient le voir à quelques semaines de sa mort, il insiste longuement sur l'humanité du Christ. Augustin saisit alors que la « divinité nue », abstraite de Dieu, n'explique rien[304] et que la divinité de cet « Homme-Jésus » explique tout.

Augustin, après la perte de la foi, continuait en effet à adhérer au Dieu abstrait du théisme ou d'Aristote, indifférent au monde, déduction logique, influençant le thomisme, doctrine officielle de l'Église au temps du modernisme.

À ce Dieu s'oppose celui de Bergson connu par et dans la mystique. Contrairement à la raison discursive qui introduit une chose particulière dans un ordre général ou abstrait en lui donnant un nom commun, dans la mystique, Dieu « se donne dans la relation personnelle entretenue avec lui [...] il n'est pas connu dans son quid [son ce qu'il est], mais dans son quis [ qui es-Tu?] : il n'est pas connu conceptuellement mais personnellement [...][305]. »

Frédéric Worms qui pose la question de savoir si ce Dieu ne serait pas le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob que Pascal préfère à « celui des philosophes et des savants » ne la tranche pas[306].

À travers Largilier (et notamment sa fameuse phrase « Loin que le Christ me soit inintelligible s'il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'il est n'est le Christ »), Augustin (pour Moeller, citant ici Malègue), entrevoit que la nature humaine de Jésus, vrai homme et vrai Dieu, est fascinante pour l'esprit moderne « scientifique et mystique ensemble. » Pour Moeller, cette réflexion très profonde à propos de l'esprit moderne illustre le tour d'esprit de Bergson qui, essayant « de rejoindre les réalités métaphysiques sur le chemin de l'expérimental, s'épanouit tout naturellement dans le domaine de la mystique[304]. »

Typiquement des « classes moyennes du Salut », chrétiens médiocres, Augustin, comme l'interlocuteur de l'abbé Le Hennin dans La Révolution[165], comme l'instituteur de J-P Vaton déplacé en fin de carrière, rejoint les saints quand, face à la mort, il est comme eux, enfin à même de se débarrasser de ce qui paralysait « la fine point de [son] âme » qui s'ouvre alors à « l'absolu de la vie mystique[307]. »

Le pape, Malègue et les Classes moyennes du Salut[modifier | modifier le code]

Le pape François est revenu sur Joseph Malègue dans une interview parue dans les diverses revues culturelles des jésuites d'Europe et des deux Amériques, recueillie les 19, 23 et 29 août 2013 par La Civiltà Cattolica et ensuite répercutée dans plusieurs quotidiens, hebdomadaires et revues dans trois continents[308]. Le pape en parlant de « classes moyennes de la sainteté » semble, aux yeux du Père Antoine Spadaro qui l'interroge et annote la conversation, se référer à Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut puisqu'il rédige une note en ce sens dans l'interview donnée à Études. Cette note dit qu'en utilisant ces mots « le Pape se réfère à Joseph Malègue en particulier à sa triologie incomplète Pierres noires : Les Classes moyennes du salut [309]. » En fait le Pape désigne ce que Malègue appelle, non dans le roman auquel Spadaro fait allusion, mais dans Augustin ou Le Maître est là, la « sainteté ordinaire. » C'est celle par exemple de la mère d'Augustin, sainteté authentique mais non reconnue. Les « classes moyennes de la sainteté » — ou plus exactement du Salut dans le titre du second roman de Malègue — désignent les chrétiens médiocres incapables de préférer l'amour de Dieu et du prochain à leur bonheur terrestre. L'intention du pape est de dire que la sainteté peut être le fait de gens à la vie très ordinaire, des laïcs chrétiens — c'est aussi l'avis de Malègue — et qu'elle n'aurait pas quelque chose d'exceptionnel — la position de Malègue sur ce point semble moins claire : même chez les gens « ordinaires », la sainteté le fascine.

Postérité de Malègue[modifier | modifier le code]

Malègue est parfois décrit comme un écrivain oublié. Les appréciations divergent à cet égard. Le Père Carré, quand il est reçu à l'Académie française en 1974, parle de l’« inoubliable auteur d'Augustin ou Le Maître est là[310]. »

En revanche, dans ses Carnets (4 septembre 2011), Hubert Nyssen retrouve le même ouvrage dans sa bibliothèque avec le sentiment « de sortir de la poussière les vestiges d’une littérature qu’on ne lit plus[311]. »

Le caractère de Malègue était lui-même hostile à la notoriété ainsi que le note je journal local La Mouette de La Baule peu de temps après sa mort, le 5 janvier 1941. Et Lebrec à qui nous devons ce renseignement note une page plus loin que le directeur des éditions Spes dût le supplier en 1933 pour qu'il lui donne une photo de lui en vue d'illustrer son catalogue[312].

Un auteur démodé depuis toujours mais non oublié[modifier | modifier le code]

Rue Joseph Malègue à Clermont-Ferrand.

Alain Bladuche-Delage considère dans La Croix du 31 août 2002 que Malègue a toujours été démodé et cite un critique (« favorable, » ajoute-t-il) de 1933 (dont il ne donne pas le nom), s'exclamant : « Le moyen de s'intéresser à un récit qui se déroule dans un milieu profondément intellectuel et religieux, autant dire dans la lune! »

Et poursuit : « Augustin croit, il ne croit plus, il craint de ne plus croire ; ce ne sont que soupirs, que douleurs, que géhennes. Le lecteur se demande avec inquiétude : Ne sommes-nous pas à l'époque de la relativité généralisée, du jazz-hot et de la téhessef? »

Ce à quoi le critique de La Croix ajoute pour 2002 : « Ne sommes-nous pas à l'époque de l'individualisme, du karaoké, du portable? », mais conclut malgré tout : « Ce roman de tête et non de faits, où le seul fait tangible sera forcément la mort, était une œuvre forte, pour un public exigeant; qu'il soit démodé n'y change rien[313]. »

Cette appréciation de La Croix en 2002 se rapproche de celle de Jean Lebrec plaçant en 1969 Augustin dans la catégorie des œuvres « intemporelles » à l'écho « trop discret », mais d'une influence incomparable qui se mesure à la fidélité plus belle et plus « incommunicable[314]. » De celle de Gonzague Truc estimant, dans L'Action française du 11 mai 1933, que le livre de Malègue « date étrangement dans tous les sens du mot. »

Ou encore de celle d'André Thérive dans Le Temps du 12 avril 1934, qui parlait de la « gloire secrète » d'Augustin, expression que cite Lebrec en la prolongeant par les mots : « qui commençait à auréoler ce livre impopulaire[315]. »

De gauche à droite, Malègue, son épouse Yvonne Pouzin, ses deux nièces (Anne-Marie et Françoise) et son neveu Jacques, Geneviève Haller et le Dr Franck Malègue (à, L'Essongère (Saint-Herblain), en1939. La femme de Malègue puis Geneviève Haller et Jacques Malègue prirent une grande part dans la mise au net du manuscrit puis la publication de Pierres noires [316]

La chose peut même se vérifier puisque lorsque le critique du quotidien Le Monde se penche en 1959[317] sur Pierres noires : les Classes moyennes du Salut, sans mentionner Augustin, il reçoit tant de protestations de lecteurs pour cet oubli qu'il revient sur Malègue le 7 février suivant et sur le « souvenir étonnant » qu'il laisse, au point de penser que ce serait là la vraie gloire littéraire.

Louis Lefebvre titre dans Le Courrier du Centre du 7 janvier 1941, quelques jours après la mort de Malègue : L'auteur d'un chef-d'œuvre oublié vient de mourir. Mais Augustin ou Le Maître est là, le « chef d'œuvre oublié », dont le dernier tirage est loin d'être épuisé, sera encore publié à 54 000 exemplaires au cours des trente années suivant le décès de Malègue.

Plus de soixante-dix ans plus tard, le 17 avril 2013, L'Agence de presse internationale catholique communique « Le pape François cite un écrivain français tombé dans l'oubli » à propos de son allusion à Malègue dans l'une de ses homélies, cela en dépit des nombreux travaux toujours consacrés à l'écrivain au XXIe siècle et des références à celui-ci par Jorge Bergoglio déjà avant qu'il ne devienne pape, ce qui provoque quelques étonnements [318].

Charles Moeller, en 1953, parle du premier roman de Malègue comme d'un roman « dont la lecture fait date dans une vie[319], » et Geneviève Mosseray en 1996 en parle comme d'un livre rare l'ayant profondément marquée[320].

Léon Émery, ayant convaincu un compatriote auvergnat de lire Malègue le décrit séduit par la richesse de la pensée, la mise en évidence judicieuse des problèmes sociaux et moraux d'Augustin mais « terrifié » par la nouvelle insérée dans Pierres noires et intitulée La Révolution.

Dans cette nouvelle au climat religieux semblable au Dialogue des carmélites, écrit L. Émery, cette personne trouvait quelque chose « sinon de désespéré ou de désespérant, du moins de sombrement résigné », ce qui l'amène à répondre que Malègue était mieux placé « pour nous apprendre à bien penser et à bien mourir que pour [...] vivre et combattre » de même qu'à inspirer la « la sérénité par l'émotion et la méditation[321]. »

Francesco Casnati considère dans la préface à la traduction italienne que déjà « le roman [...] avec l’effet du temps, s’envisage quasiment avec le recul que nous inspirent les classiques[note 11]. »

Jean Guitton raconte l'intérêt de Paul VI pour ce roman dans Paul VI secret, ce pape lui confiant : « Un de mes amis me racontait que le livre de Malègue l'avait tellement séduit qu'il n'avait pas pu dormir de la nuit : il avait passé la nuit à le lire, c'était « notre propre histoire de l'âme qui y était racontée. »[322]. »

Un auteur toujours cité par les uns mais jugé anéanti par les autres[modifier | modifier le code]

Le Cardinal Jorge Bergoglio cite Malègue lors d'un discours prononcé en 1995 au 20e anniversaire de l'université de Buenos-Aires.

Pour Cécile Vanderpelen-Diagre, qui travaille au Centre interdisciplinaire d'étude des religions et de la laïcité à l'Université libre de Bruxelles, Malègue est « totalement oublié[272]. »

L'abbé traditionaliste Claude Barthe partage le même avis quand il juge à propos de Malègue qu'il ne faut même plus parler de purgatoire « mais d'anéantissement[323]. » Ces deux constats sont de 2004.

Outre l'étude de Geneviève Mosseray de 1996[324], on doit encore citer en 2006 Réalisme et vérité dans la littérature de Philippe van den Heede[325](le livre consacré à Léopold Levaux revient souvent sur Malègue), Laurence Plazenet qui parle la même année de la visite d'Augustin à l'Église Saint-Étienne-du-Mont, quand, en compagnie de son père, il vient s'inscrire en classe préparatoire à Normale au lycée Henri-IV[326], deux colloques universitaires où Malègue est étudié parmi d'autres écrivains en 2005 et 2006[note 12]. Et rappeler les publications d'Agathe Chepy en 2002[327], du Père Carré en 2003[328], de Pauline Bruley en 2011[329] et de Yves Chevrel en 2013[330].

Geneviève Mosseray considère que le drame spirituel exposé par Malègue est toujours actuel parce qu'il met en avant des problèmes récurrents en matière de rapports entre foi et raison et, à l'appui de ses dires, cite des livres comme ceux de Eugen Drewermann ou Jacques Duquesne[331].

La Civiltà Cattolica (août 2010), place Malègue au même rang que Mauriac, Claudel, Maritain et Mounier.

Un article de la revue ThéoRèmes, mis en ligne en juillet 2012, examine la validité de l'expérience religieuse en référence aux auteurs cités par Malègue comme William James ou Bergson, rapprochés par Anthony Feneuil du philosophe William Alston. Est posée, comme lors de l'examen que présente Anne de Préfailles chez Augustin, la question de son subjectivisme ou de son universalité[332].

Le Pape François, cite la réflexion de Largilier à Augustin mourant : « Loin que le Christ me soit inintelliglble s'il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'il n'est le Christ, » assimilant la première partie de la formule à une position théiste et la seconde à la position chrétienne dans un discours à l'Université del Salvador en 1995[note 13], propos repris et traduit partiellement en français par Michel Cool[333].

Il commente à nouveau cette citation en 2010 quand il est encore archevêque de Buenos Aires[note 14]. Ces mots de Malègue sont le cœur et l'essentiel du christianisme.

Le pape évoque encore Malègue dans une homélie du 14 avril 2013[334], mais il s'agit cette fois du roman posthume de Malègue dont Barthe écrit en 2004 que plus personne ne connaîtrait l'existence, ceux sachant celle d'Augustin n'étant déjà pas « foule », selon lui.

En 1984, Henri Lemaître trouvait « difficilement compréhensible » la méconnaissance de Malègue par la postérité[335].

Il juge dix ans plus tard qu'il demeure l'un des romanciers « les plus fâcheusement méconnus de la première moitié du XXe siècle[336], » romancier dont le chef-d'œuvre, Augustin ou Le Maître est là est considéré par Yves Chevrel en 2013 comme « le point d'orgue » d'une série de romans européens abordant des controverses religieuses avec au centre le modernisme[337].

Les Éditions du Cerf  rééditent Augustin ou Le Maître est là en 2014. Il ne l'avait plus été depuis 1966 et sa 11e édition chez Spes.
Les Éditions du Cerf rééditent Augustin ou Le Maître est là en janvier 2014. Il ne l'avait plus été depuis 1966 et sa 11e édition chez Spes.

Revenant plusieurs semaines après la mention de Malègue par le pape, François Narville dans La Montagne du 20 mai 2013, écrit que « L’intemporel est toujours d’actualité car il ne se périme jamais » et que le Le pape François vient d’en donner l’illustration en citant Joseph Malègue « dont le questionnement religieux est toujours vivant[338]. »

L'Osservatore Romano du 17 avril précédent insistait lui sur la grande culture de Malègue, sur la forte impression faite par l'écrivain sur ceux qui l'ont lu, notamment Paul VI, sur la diffusion de ses deux romans en Italie.

Dans La Croix du 2 novembre 2013, Agathe Châtel, responsable éditoriale des Albums « Fêtes et saisons » aux Éditions du Cerf, estime en s'inspirant d' Olivier Roy, que la disparition de Malègue du champ culturel peut s'expliquer plus par une crise de la culture que par une crise du religieux et elle conclut l'interview donnée à ce journal sur ces mots annonçant la réédition d'Augustin ou Le Maître est là : « Chez Malègue, l'être humain prend de l'épaisseur, de la profondeur : il est regardé comme une personne. Et se nourrir à la mémoire collective est une chose essentielle. Croyants d'aujourd'hui, nous sommes des rescapés de cette crise socio-religieuse : les questions d'Augustin, ce sont les nôtres. Pour cette raison, les Éditions du Cerf ont décidé de le publier à nouveau, début 2014[339]. »

Plusieurs journaux ont rendu compte de la réédition d' Augustin ou le Maître est là en 2014 comme Le Figaro, La Libre Belgique (voir les liens externes), des revues comme La Revue générale ou La Revue nouvelle ou encore MediapartPatrick Rödel écrit « Je me suis plongé dans ce roman, paru dans les années 30. Et j'y ai découvert un écrivain d'une rare puissance, un monde qui pour n'être plus le nôtre est peuplé d'êtres d'une complexité qui peut encore nous passionner, une qualité d'écriture qui s'adapte magnifiquement aux évocations de la nature comme aux subtilités de l'analyse des sentiments[340] . »

Œuvres[modifier | modifier le code]

Romans et nouvelles[modifier | modifier le code]

Les nouvelles[modifier | modifier le code]

  • L'Orage, nouvelle publiée dans la revue L'Idée nationaliste et régionaliste, avril 1903, p. 197-224 et reproduite également dans L'art de la nouvelle de Jean Lebrec, op. cit., p. 85-89.
  • La Pauvreté (manuscrit de 1912), publié dans Jean Lebrec L'art de la nouvelle selon Joseph Malègue, op. cit. p. 93-95.
  • Rêverie autour de la peine de mort (manuscrit de 1934), publié dans Jean Lebrec, op. cit., p. 99-103.
  • La Mort d'Adam (manuscrit de 1923), reproduit dans Sous la meule de Dieu et autres contes, p. 43-75, lisible en ligne
  • Notes d'urbanisme moral, publié dans La Vie intellectuelle, juillet 1934 et reproduit dans Jean Lebrec, op. cit., p. 105-109.
  • Celle que la grotte n'a pas guérie, reproduite dans Pénombres, Spes, Paris, 1939, p. 201-234.

Le volume intitulé par Jean Lebrec L'Art de la nouvelle selon Joseph Malègue contient avec ce titre de Jean Lebrec Nouvelles retrouvées les cinq nouvelles ci-dessus (sauf La Mort d'Adam et Celle que la grotte n'a pas guérie) ainsi que l'essai de Malègue, Le Drame du romancier chrétien.

  • La Révolution, (manuscrit de 1929), publié dans Sous la meule de dieu et autres contes et dans Pierres noires, p. 416-442.
  • Jean Lebrec, Sous la meule de Dieu et autres contes, Lyon,‎ 1965, 154 p.

Sous la meule de Dieu est le dernier écrit de Malègue avant sa mort (il l'acheva en août 1940), et raconte l'histoire d'un avocat de Nantes meurtri par la mort de son fils, blessé grièvement dans les combats de juin 1940).

Les romans[modifier | modifier le code]

Thèse et essais[modifier | modifier le code]

Thèse[modifier | modifier le code]

Joseph Malègue, Une forme spéciale de chômage : le travail casuel dans les ports anglais, Paris, Librairie nouvelle de droit et de jurisprudence Arthur Rousseau,‎ 1913, 319 p. (notice BnF no FRBNF30865625)

Les essais[modifier | modifier le code]

  • Joseph Malègue, De l'Annonciation à la Nativité, Paris, Flammarion,‎ 1935, 175 p.
  • Le drame du romancier chrétien, conférence prononcée en 1935 (à luniversité de Mimègue, à La Haye dans le cadre des Amitiés françaises internationales, à Ruremonde sur l'invitation de l'Alliance française, à l'université de Louvain), reproduite dans Jean Lebrec, L'Art de la nouvelle selon Joseph Malègue, H. Dessain et Tolra, Paris, 1969, p. 113-119.
  • Joseph Malègue, Petite suite liturgique, Paris, Spes,‎ 1938, 172 p.
  • Joseph Malègue, Pénombres : glanes et approches théologiques, Paris, Spes,‎ 1939, In-16, couv. ill, 236 p. (notice BnF no FRBNF32411142)
  • Saint Vincent-de-Paul, Librairie de l'Arc, Paris, 1939.
  • Joseph Malègue, Le Sens d'Augustin, Paris, Spes,‎ 1966, p. CCMXXI-CCMXLVI

Distinctions[modifier | modifier le code]

Le seul roman publié de son vivant a été sélectionné pour obtenir le prix Femina 1933, mais Malègue eut le tort (selon Claude Barthe) d'accepter un autre prix avant, et le prix Femina ne lui fut pas décerné. Il obtint un prix également pour son deuxième roman, à titre posthume.

  • Prix Claire Virenque 1933 (prix de littérature spiritualiste) pour Augustin ou Le Maître est là.
  • Prix littéraire 1959 de la Maison d'Auvergne à Paris, dit « prix des volcans » pour Pierres noires, le jury déclara que ce grand prix littéraire d'Auvergne était de caractère exceptionnel.
  • Clermont-Ferrand et Savenay ont donné le nom d'une de leurs rues à Malègue. Il existe une place Joseph-Malègue à La Tour-d'Auvergne. Une voie de Nantes contient son nom, mais il s'agit d'un hommage à son épouse, la rue Docteur-Pouzin-Malègue[341].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Une bibliographie complète des études maléguiennes a été établie en 1969 par Jean Lebrec dans Joseph Malègue romancier et penseur, H. Dessain & Tolra, Paris, 1969, p. 435-456. Elle recense plusieurs centaines de sources reprenant toutefois le moindre article de presse mais pouvant omettre quelques études plus importantes qui seront marquées ici d'un double astérisque. Les études postérieures à 1969 sont signalées.

Monographies ou études dans des ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Hubert Colleye, Idées du temps, deuxième série, Liège, Pax,‎ 1939, « Augustin ou Le Maître est là », p. 9-39
  • Jacques Madaule, Reconnaissances II, Paris, Desclée de Brouwer,‎ 1944, 257 p., « Joseph Malègue », p. 33-54
  • (nl) Joris Eeckhout, Litteraire profielen, XIII, Brussel, Standaard-Boekhandel,‎ 1945, 142 p., « Joseph Malègue », p. 58-85 (**)
  • Roger Aubert, Le Problème de l'acte de foi, Louvain, Walry,‎ 1945, p. 631-636
  • Yvonne Malègue-Pouzin, Joseph Malègue, Tournai, Casterman,‎ 1947.
  • Dom Germain Varin, Foi perdue et retrouvée. La psychologie de la perte de la foi et du retour de Dieu dans Augustin ou Le Maître est là de Joseph Malègue, Fribourg, Saint Paul,‎ 1953.
  • Charles Moeller, Littérature du XXe siècle et christianisme, t. II : La foi en Jésus-Christ : Sartre, Henry James, Martin du Gard, Malègue, Tournai-Paris, Casterman,‎ 1953, in-8°, 354 p., chap. IV (« Malègue et la pénombre de la foi »), p. 217-302
  • Elizabeth Michaël (préf. Jacques Madaule), Joseph Malègue, sa vie, son œuvre : thèse de doctorat défendue à l'Université Laval, juin 1948, Paris, Spes,‎ 1957, In-16 (20 cm), 285 p. (notice BnF no FRBNF32447872)
  • Jacques Vier, Littérature à l'emporte-pièce, Paris, Éditions du Cèdre,‎ 1958, 197 p., « Rappel d'un chef-d'œuvre : Augustin ou Le Maître est là », p. 82‒93
  • Jacques Chevalier, Pierres noires. Les Classes moyennes du Salut, Paris,‎ 1958, XXIII + 905 p., « Mon souvenir de Joseph Malègue », p. IX-XXIII
  • Léon Émery, Joseph Malègue : Romancier inactuel, Lyon, Les cahiers libres, coll. « Les Cahiers libres » (no 68),‎ sans date 1962, 25 cm, 141 p. (notice BnF no FRBNF32993139)
  • (it) Francesco Casnati, Agostino Méridier (Nota introdutiva), Torino, Società editrice internazionale,‎ 1962, p.VII-XXVII.
  • Charles Moeller, Littérature du XXe siècle et christianisme, t. II : La foi en Jésus-Christ : Sartre, Henry James, Martin du Gard, Malègue, Tournai-Paris, Casterman,‎ 1967, in-8° (notice BnF no FRBNF32456210), chap. IV (« Malègue et la pénombre de la foi »), p. 275-396
  • Bruno Glanzmann, Les problèmes du roman chrétien chez Daniel-Rops: "Mort, où est ta victoire ?" et chez Joseph Malègue: "Augustin ou Le Maître est là", comparés aux romans bernanosiens, Paris, 1968. (**)
  • Jean Lebrec, Joseph Malègue : romancier et penseur (avec des documents inédits), Paris, H. Dessain et Tolra,‎ 1969a, In-8° 24 cm, 464 p. (notice BnF no FRBNF35320607)
  • Jean Lebrec, L'Art de la nouvelle selon Joseph Malègue, Paris, H. Dessain et Tolra,‎ 1969b.
  • Élise-Hélène Moulin, Joseph Malègue et la liturgie ; Présence de Dieu caché dans "Augustin ou Le Maître est là" [texte imprimé], Toulouse : s.n., 1972.

Léon Émery, Trois romanciers - Thomas Mann, Joseph Malègue, Alexandre Soljenitsyne, ., Lyon, Les Cahiers libres,,‎ 1973

  • Lucienne Portier, Reflets ou présence du modernisme dans le roman, in Littérature et société. Recueil d'études en l'honneur de Bernard Guyon, DDB, Paris, 1973 (p. 281-298 : Martin du Gard, Malègue, Bernanos, Mauriac…).
  • (en) Victor Brombert, The Intellectual Hero. Studies in the French Novel, 1890-1955, Chicago, The University of Chicago Press,‎ 1974 (ISBN 0-226-07545-1)
  • William Marceau, Henri Bergson et Joseph Malègue : la convergence de deux pensées, Saratoga, CA, Amna Libri, coll. « Stanford French and Italian studies » (no 50),‎ 1987, couv. ill. ; 24 cm, 132 p. (ISBN 0-915838-66-4 et 978-0915838660, notice BnF no FRBNF34948260, présentation en ligne)
  • (it) Wanda Rupolo (trad. Les traductions françaises de cet ouvrage ont été corrigées d'après celle d'André Lorsini, Malègue et la « loi de la dualité » in Le Roman français à la croisée de deux siècles, p. 115-133, Champion-Slatkine, Paris-Genève, 1989.), Stile, romanzo, religione : aspetti della narrativa francese del primo Novecento, Roma, Edizioni di storia e letteratura, coll. « Letture di pensiero e d'arte » (no 71),‎ 1985, 21 cm, 242 p. (notice BnF no FRBNF34948568)
  • Bruno Curatolo (textes réunis par), Geneviève Mosseray et al., Le chant de Minerve : Les écrivains et leurs lectures philosophiques, Paris, L'Harmattan, coll. « Critiques littéraires »,‎ 1996, 22 cm, 204 p. (ISBN 978-2-7384-4089-1, notice BnF no FRBNF35806250, LCCN 96131828), « « Au feu de la critique », J. Malègue lecteur de M. Blondel »
  • Pierre Colin, L'audace et le soupçon. La crise du modernisme dans le catholicisme français (1893-1914), Paris, Éditions Desclée de Brouwer,‎ 1997, 523 p.
  • Ambroise-Marie Carré, Ces maîtres que Dieu m'a donnés, Paris, Éditions du Cerf,‎ 2003
  • Claude Barthe (dir.), Les romanciers et le catholicisme, Versailles, Éditions de Paris, coll. « Les Cahiers du roseau d'or » (no 1),‎ 2004, 23 cm, 223 p. (ISBN 978-2-85162-107-8, notice BnF no FRBNF39161463, présentation en ligne), « Joseph Malègue et le « roman d'idées » dans la crise moderniste », p. 83‒97
  • (de) Wolfgang Grözinger, Panorama des internationalen Gegenwartsroman : gesammelte "Hochland"-Kritiken, 1952-1965, Paderborn, Ferdinand Schöningh,‎ 2004, p. 184
  • (de) Philippe Van den Heede, Réalisme et vérité dans la littérature. Réponses catholiques : Léopold Levaux et Jacques Maritain, Fribourg, Academic Press,‎ 2006, 475 p. (ISBN 2-8271-1005-9)
  • Pauline Bruley, Les écrivains face à la Bible, Paris, Éditions du Cerf,‎ 2011, 272 p. (ISBN 9782204091831), « Le clair-obscur de la Bible dans deux romans de la crise moderniste, « Augustin ou Le Maître est là » de Joseph Malègue et « Jean Barois » de Roger Martin du Gard », p. 83‒98
  • Yves Chevrel, Imaginaires de la Bible - Mélanges offerts à Danièle Chauvin (dir. Véronique Gély et François Lecercle), Paris, Garnier Frères,‎ 2013, 354 p. (ISBN 978-2-8124-0876-2), « Romanciers de la crise moderniste. Mary A. Ward, Antonio Fogazzaro, Roger Martin du Gard, Joseph Malègue », p. 289-302

Articles de revues scientifiques, de revues d’idées ou littéraires[modifier | modifier le code]

  • Jeanne Ancelet-Hustache, « Un Proust catholique », dans Les Nouvelles littéraires, décembre 1933.
  • Jean Wahl, « Augustin ou Le Maître est là par Jean [sic] Malègue », dans La Nouvelle Revue française, janvier 1934.
  • André Molitor, « Joseph Malègue, Augustin ou Le Maître est là », dans Pax, Liège, février 1934.
  • Paul Doncœur, « L'Augustin de M.Malègue : Un témoignage », Études, t. CCXVIII,‎ janvier 1934, p. 95-102
  • Jacques Madaule, « Deux témoignages », dans La Vie intellectuelle, Paris, novembre 1933 (parallèle entre La Condition humaine et Augustin ou Le Maître est là).
  • Jacques Madaule, « Âme collective et salut personnel », dans Esprit, mars 1934, pp. 157-169.
  • (en) C. C. Martindale, « Losing the Faith », dans The Month, mai 1934, pp. 408-415.
  • (it) Francesco Canati, « Il romanzo d'una crisi religiosa », dans Vita e Pensiero, novembre 1934, pp. 689-697.
  • André de Bovis, « De « Jean Barois » à « Augustin » », dans Cité nouvelle, Lyon, 25 octobre 1942, pp. 529-549.
  • G Roger, « Joseph Malègue professeur », Revue de la Méditerranée, no n° 2-3,‎ 1959, p. 171-178
  • Jacques Madaule, « Un Proust catholique, provincial et petit bourgeois », La Table ronde, no n° 139-140,‎ juillet-août 1959, p. 93-108
  • Charles Moeller, « Le Roman posthume de Malègue : Pierres noires : Les Classes moyennes du salut », dans La Revue nouvelle, no 7, juillet 1959, pp. 15-27.
  • Pierre Moreau, « Compte rendu de : Jean Lebrec, Joseph Malègue romancier et penseur », dans Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 71,‎ 1er mars 1971, p. 327-330 (ISSN 0035-2411, lire en ligne)
  • Benoît Neiss, « Le Drame du salut chez Joseph Malègue et François Mauriac, ou Deux conceptions du roman chrétien », Cahiers François Mauriac, no n° 2,‎ 1975, p. 165-186
  • Benoît Neiss, « Malègue parmi nous », Renaissance de Fleury, no 114 « Malègue parmi nous »,‎ juin 1980, p. 1‒12
  • G. P. Dastuge, « À propos d'un centenaire oublié : Joseph Malègue (1876-1940) : Augustin ou Le Maître est là, vu par les médecins », dans Bulletin historique et scientifique de l'Auvergne, vol. 93, no 695, 1987, pp. 453-472.
  • Émile Goichot, « Anamorphoses : le modernisme aux miroirs du roman », Revue d'histoire et de philosophie religieuses, no vo. 68. 1988/4,‎ 4e trimestre 1988, p. 435-459
  • Pierre Martin-Valat, « Le Maître est là : Relire Malègue », dans Communio, juillet-août 1992.
  • Agathe Chepy, « Joseph Malègue, (1876‒1940), « Augustin ou Le Maître est là » », La Vie spirituelle, Paris, Cerf, no 743 « Autour de Timothy Radcliffe ‒ Spiritualité du gouvernement dominicain »,‎ juin 2002, p. 119‒133
  • Laurence Plazenet, « Port-Royal au prisme du roman », Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 106 « numéro 4 »,‎ 2006, p. 927‒958
  • José Fontaine, « Actualité du modernisme », La Revue Nouvelle, no n° 9-10 septembre-octobre 2014 « Parler vrai dans l'Église catholique »,‎ septembre-octobre 2014, p. 34-42

Divers, ouvrages généraux[modifier | modifier le code]

  • Daniel Halévy, La Fin des notables Tome I, Paris, Grasset (Le livre de poche),‎ 1930 (Le livre de poche, 1972), 278 p.
  • Paul Warlomont, La Foi dans l'œuvre de Joseph Malègue, éditions de la Cité chrétienne, Bruxelles, 1942 (recueil de textes commentés)
  • Louis Chaigne, Anthologie de la littérature spirituelle, Paris, Alsatia, 1941.
  • Alfred Loisy a confié à Jean Guitton qui lui avait fait lire le roman (et dont Loisy croyait qu'il était l'auteur) une longue critique du premier roman de Malègue dont l'essentiel est reproduit dans l'ouvrage de Jean Lebrec paru en 1969.
  • Franz Weyergans, Joseph Malègue dans Théâtre et roman contemporain. Choix de textes à l'usage des classes de première, p. 89-107 (note critique de Weyergans et long extrait d'Augustin ou Le Maître est là, Éditions universitaires, Bruxelles, 1970.
  • Article de Jean-Marc Brissaud dans Histoire de la littérature française du XXe siècle
  • Jean-Pierre Jossua, Pour une histoire religieuse de l'expérience littéraire, volume 1, Beauchesne, Paris, 1985.
  • Le Style des philosophes, Colloque organisé par Bruno Curatolo et Jacques Poirier, du 2 au 5 novembre 1995, à Besançon et Dijon (les Actes ont été intégralement publiés, Les Écrivains et leurs lectures philosophiques : Bruno Curatolo dir., L’Harmattan, 1996, 206 pages : Joseph Malègue étudié par Geneviève Mosseray).
  • La finalité dans les sciences et dans l’histoire Colloque organisé par le Centre d'Études et de Prospective sur la Science (CEP), à Angers, 15 et 16 octobre 2005 Benjamin Guillemaind : “La subsidiarité et ses applications” (…) Jean-Pierre Brancourt : “La finalité du pouvoir dans la monarchie française” Patrice Raymond : “Les finances publiques” (…) Benoît Neiss : L'œuvre de Joseph Malègue, une littérature, médiation des plus hauts mystères.
  • “Herméneutique biblique et création littéraire de la fin de l'âge classique à l'époque contemporaine” Colloque international sous la direction de Jean-Yves Masson (Paris IV-Sorbonne) et Sylvie Parizet (Paris X-Nanterre) 11-13 mai 2006.
  • Jean Lebrec, « Joseph Malègue (1876-1940) », dans Dictionnaire de spiritualité, t. X, p. 173-175.
  • Hervé Serry, Naissance de l'intellectuel catholique, Paris, La Découverte,‎ 2004, 371 p. (ISBN 2-7071-3985-8)
  • Étienne Fouilloux, Une Église en quête de liberté, Paris, DDB,‎ 2006, 322 p. (ISBN 9782220057088)

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Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a et b Selon Étienne Fouilloux la crise moderniste est la « matrice intellectuelle du catholicisme contemporain »[1].
  2. « Loin que le Christ me soit inintelligible s'il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'il n'est le Christ » dans A. Manaranche, Dieu en Europe, Paris, 2003, p. 30. Dans Rubin & Ambroguetti, El Jesuita, récent recueil de conversations publié en 2010, le Pape François cite Malègue : il se souvient de « un diálogo entre un agnóstico y un creyente del novelista francés Joseph Malègue. Es aquel en que el agnóstico decía que, para él, el problema era si Cristo no fuera Dios, mientras que para el creyente consistía en qué pasaría si Dios no se hubiera hecho Cristo » Traduction française : « un dialogue entre un agnostique et un croyant du romancier français Joseph Malègue. Dans lequel l'agnostique dit que le problème pour lui serait que le Christ ne serait pas Dieu, tandis que pour le croyant la question serait de savoir ce qui se passerait si Dieu ne s'était pas fait Christ » EL JESUITA. Conversaciones con el cardenal Jorge Bergoglio Ediciones B, Buenos Aires, 2010, p. 40. [1]
  3. « J. Malègue managed to treat the problem of belief more intellectually than Bernanos and Mauriac. » in A critical bibliography of French literature: The twentieth century edited by Douglas W. Alden and Richard A. Brooks. General subjects and principally the novel before 1940 (nos. 1-6789), Syracuse University, 1980, p. 578.
  4. Victor Brombert, Brombert 1974, p. 113 : « Malègue deals not merely with the religious crisis of one intellectual. He poses the religious problem in intellectual terms, patiently explores a religious temperament in an intellectual context and from an intellectual point of view - and succeeds in doing so without loss of either dramatic or psychological intensity. »
  5. Eeckhout 1945, p. 84 : « Slechts wie wijsgerig en theologisch geschoold is, zal dit boek ten volle begrijpen en genieten. Maar, hoe hoog zal zijn bewondering dan ook niet stijgen voor deze meesterlijke ontleding van een der pijnlijkste konflikten, waarin een mensch verwikkeld kan »
  6. Dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, Bergson oppose aux lignes brisées qui n'en possède pas, la grâce des lignes courbes : « Si la grâce préfère les courbes aux lignes brisées, c'est que la ligne courbe change de direction à tout moment, mais que chaque direction nouvelle était indiquée dans celle qui la précédait. La perception d'une facilité à se mouvoir vient donc se fondre ici dans le plaisir d'arrêter en quelque sorte la marche du temps, et de tenir l'avenir dans le présent. Un troisième élément intervient quand les mouvements gracieux obéissent à un rythme, et que la musique les accompagne. C'est que le rythme et la mesure, en nous permettant de prévoir encore mieux les mouvements de l'artiste, nous font croire cette fois que nous en sommes les maîtres. Comme nous devinons presque l'attitude qu'il va prendre, il paraît nous obéir quand il la prend en effet ; la régularité du rythme établit entre lui et nous une espèce de communication, et les retours périodiques de la mesure sont comme autant de fils invisibles au moyen desquels nous faisons jouer cette marionnette imaginaire. Même, si elle s'arrête un instant, notre main impatientée ne peut s'empêcher de se mouvoir comme pour la pousser, comme pour la replacer au sein de ce mouvement dont le rythme est devenu toute notre pensée et toute notre volonté. Il entrera donc dans le sentiment du gracieux une espèce de sympathie physique, et en analysant le charme de cette sympathie, vous verrez qu'elle vous plaît elle-même par son affinité avec la sympathie morale, dont elle vous suggère subtilement l'idée. Ce dernier élément, où les autres viennent se fondre après l'avoir en quelque sorte annoncé, explique l'irrésistible attrait de la grâce [...] nous croyons démêler dans tout ce qui est très gracieux [...] l'indication d'un mouvement possible vers nous [...]. C'est cette sympathie mobile, toujours sur le point de se donner, qui est l'essence même de la grâce supérieure. » in Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, PUF, 2011, p. 9-10.
  7. « Les Juifs avai(en)t vieilli dans ces pensées terrestres [...] Le monde ayant vieilli dans ces erreurs charnelles, J.-C. est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l'éclat attendu, et ainsi ils n'ont pas pensé que ce fût lui. [...]. »Pascal, Pensées. Consulté le 22 mai 2013. Voyez le § XIX Loi figurative
  8. Grözinger 2004, p. 184 : « Die Hauptkomponenten französichen Wesens, Cartesisches Denken, Elan vital und ein diese beiden Pole verbindender Sensualismus transzendieren bei Malègue auf eine Novalis erinnernde Weise, ohne sacrificium intellectus und Abtötung der Sinne. Das ist in der modernen französichen Literatur ein seltener Ausnahmefall, bei dem Leibniz, Goethe und die Philosophie des deutschen Idealismus sichtbar leisteten. »
  9. Rupolo 1985, p. 154 : « è possibile rilevare dei riverberi dell'estetica proustiana nelle rievocazioni del passato risuscitato attraverso le impressioni sensoriali, nelle'abile uso del tempo, in una sottololineata minuzia dell'analisi psicologica »
  10. Eeckhout 1945, p. 73 : « Louis Chaigne vermeldt met het oog op Augustin den naam van Marcel Proust, alleen toch maar om mee te delen, dat Malègue niet bezat wat Barrès bij Proust zoo hoog op prijs stelde : « l'incroyable surabondance des enregistrements », die voor de Proustiaansche niet moet onderdoen. Men roemt bij Proust in de woorden overgeschreven « Sonate de Vinteuil »; nog aangrijpender komt ons de orchestratie voor bij Malègue, dieper-roerend omdat zij de uitdrukking blijkt van edeler zielen. »
  11. « il romanzo ha già la patina e quasi li distacco dei classici »Casnati 1962, p. XXII
  12. “La finalité dans les sciences et dans l’histoire” Colloque organisé par le “Centre d'Études et de Prospective sur la Science (CEP)”, à Angers, 15 et 16 octobre 2005 et l'intervention de Benoît Neiss : L'œuvre de Joseph Malègue, une littérature, médiation des plus hauts mystères d'une part et, d'autre part, “Herméneutique biblique et création littéraire de la fin de l'âge classique à l'époque contemporaine” Colloque international sous la direction de Jean-Yves Masson (Paris IV-Sorbonne) et Sylvie Parizet (Paris X-Nanterre) 11-13 mai 2006.
  13. [2]. « Nuestra lucha contra el ateísmo, hoy se llama lucha contra el teísmo. Y también hoy es de ley aquella verdad que Malegue, en otro contexto cultural pero refiriéndose a la misma realidad, tan sabiamente había afirmado en los albores del siglo: "Lejos de serme Cristo ininteligible si es Dios, precisamente es Dios quien me resulta extraño si no es Cristo. A la luz de esta afirmación de Dios manifestado en la carne de Cristo podemos delinear la tarea formativa e investigadora en la Universidad: es un reflejo de la esperanza cristiana de afrontar la realidad con verdadero espíritu pascual. La humanidad crucificada no da lugar a inventarnos dioses ni a creernos omnipotentes; más bien es una invitación -a través del trabajo creador y el propio crecimiento- a creer y manifestar nuestra vivencia de la Resurrección, de la Vida nueva. »
  14. Il évoque Malègue dans un récent recueil de conversations publié en 2010 : il se souvient de « un diálogo entre un agnóstico y un creyente del novelista francés Joseph Malègue. Es aquel en que el agnóstico decía que, para él, el problema era si Cristo no fuera Dios, mientras que para el creyente consistía en qué pasaría si Dios no se hubiera hecho Cristo » Traduction française : « un dialogue entre un agnostique et un croyant du romancier français Joseph Malègue. Dans lequel l'agnostique dit que le problème pour lui serait que le Christ ne serait pas Dieu, tandis que pour le croyant la question serait de savoir ce qui se passerait si Dieu ne s'était pas fait Christ » EL JESUITA. Conversaciones con el cardenal Jorge Bergoglio Ediciones B, Buenos Aires, 2010, p. 40. [3]

Références[modifier | modifier le code]

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