José Gaspar Rodríguez de Francia

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José Gaspar Rodríguez de Francia, « El Supremo »

José Gaspar Rodriguez de Francia est né aux environs de 1760 (la date avancée de 1766 n'est pas établie) à Asuncion20 septembre 1840, dit El Supremo, était le chef élu par un Congrès qu'il manipulait, sous l'appellation de « Dictateur suprême » du Paraguay, par référence à la « dictature romaine ».

Biographie[modifier | modifier le code]

Il est né d'un père portugais du Brésil et d'une mère descendante d'espagnols dits criollos (« créole », mais non « mulâtre »). Fils de Portugais du Brésil, il dut prouver n'être pas mulâtre lorsqu'il postula à une chaire au Séminaire Royal d'Asunción en 1786. Il étudia d'abord la théologie, fut reçu docteur en théologie et en droit, reçu les ordres mineurs et exerça ensuite la profession d'avocat. Il apparut dès les premiers événements liés à l'émancipation de Buenos Aires de la Couronne d'Espagne, en 1810, et aurait déclaré : « le Paraguay n'est pas le patrimoine de l'Espagne ni n'est province de Buenos Aires ; le Paraguay est indépendant et est une République »[1]. Il suivit, dès cette époque, une politique de présence et de retrait au sein des Juntes de gouvernement, consolidant son emprise sur la campagne et les petites villes (« L'intérieur », par opposition à la capitale) et obtenant même de diriger la moitié de l'armée pour prétendument y maintenir l'ordre. En fait, sous la pression des villes de l'Intérieur, il parviendra à dominer les Congrès successifs et à éloigner ses rivaux.

De 1810 à 1814, il jouera un rôle essentiel dans le rejet des prétentions de Buenos Aires (expédition vaincue du général Manuel Belgrano en 1811, traité de commerce, limites et amitié du 11 octobre 1811, l'article 5 reconnaissant l'indépendance du pays, sur laquelle Buenos Aires reviendra à plusieurs reprises[2]. Le Portugal se manifesta aussi à cette époque, envoyant José de Abreu, qui fut retenu sur ordre de Fulgencio Yegros à Misiones (région historique partagée aujourd'hui entre l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay).

Sur le plan chronologique, les mouvements qui aboutirent à la déclaration d'indépendance totale sont datés aujourd'hui à la nuit du 14 au 15 mai 1811, avec l'occupation du Quartier général militaire par quelques dizaines d'hommes dont des militaires prestigieux, auxquels se joignirent des prisonniers politiques qui y furent libérés. Le Gouverneur espagnol Bernardo de Velasco refusa d'intervenir par la force et demanda quelles étaient leurs prétentions, ce qu'ils firent connaître avec retard, dit-on, parce qu'ils auraient attendu la position de Francia qui se trouvait dans sa maison d'Ybyray (aujourd'hui Trinidad, englobé dans l'agglomération d'Asunción). Ils firent savoir au gouverneur Velasco que deux de leurs délégués « l'assisteraient », l'un, Espagnol prestigieux mais rallié aux insurgés, le capitaine Juan Valeriano Zeballos, et l'autre, le doctor Francia (maître Francia, en espagnol sud-américain).

Le « triumvirat » déclara le 17 mai toujours reconnaître la Couronne d'Espagne et souhaiter la confédération avec Buenos Aires. Le 9 juin, le Gouverneur Velasco fut évincé et le 17 juin un Congrès désigna une Junte composée d'un militaire, d'un prêtre et de deux civils, dont Francia. Pendant que ses collègues s'occupaient de politique, Francia prit en main l'administration du pays.

Dès le 1er août, il se retira mais continua à tisser sa toile sur le terrain. Pressé de revenir, il réintégra la Junte le 6 septembre, ayant appris qu'une mission de Buenos Aires devait arriver le mois suivant. Effectivement Belgrano revenait, cette fois-ci pour discuter du traité qui sera signé le 11 novembre. Francia repartit le lendemain pour Ybyray, fut de nouveau pressé de revenir, fut accusé de manœuvrer pour son compte personnel et démissionna le 15 décembre. Cependant, la pression orchestrée par Francia fut telle qu'on lui demanda de nouveau de revenir, à ses conditions : des pouvoirs spéciaux pour lui-même, la convocation d'un Congrès Général. Il revint siéger le 16 novembre 1812. Après avoir fait écarter le membre ecclésiastique, le 4 juin 1813, Francia fit écarter l'autre membre civil de la junte sous prétexte d'avoir perdu le texte d'un article additionnel au traité du 11 novembre 1811 (entériné le 18 septembre pour d'autres « erreurs »). Le Congrès général fut convoqué pour le 30 septembre, réunissant plusieurs centaines de délégués. La République fut proclamée, les références à Ferdinand VII d'Espagne furent abandonnées : c'est la raison pour laquelle l'Indépendance fut longtemps fêtée ce jour-là et non les 14 et 15 mai.

Il apparaît clairement que, pour Francia, les proclamations de fidélité à l'Espagne et d'amitié avec Buenos Aires n'étaient faites que pour gagner du temps. Un « Règlement de Gouvernement » fut adopté, prévoyant deux consuls alternant tous les quatre mois pendant un an. Francia se fit désigner pour le premier tour, et donc pour le dernier. Lorsque vint l'époque du Congrès de septembre 1814, Francia parvint à disperser les militaires avec des missions, la plupart à l'Intérieur qu'il contrôlait. Le 3 octobre, le Congrès, qui lui était pourtant largement acquis, fut « encouragé » par un mouvement de troupes et proclama Francia Dictateur pour cinq ans. Deux ans plus tard, fin mai 1816, un nouveau Congrès, réduit à environ 150 délégués, le désigna dictateur à vie (Dictador perpetuo). La question du pouvoir était résolue jusqu'à sa mort[3].

Jusqu'en 1840, année de sa mort, Francia gouverna le pays en autocrate. Personnage étrange, une partie de son comportement ne s'explique qu'en le replaçant dans le Paraguay de l'époque et prenant en compte sa propre vie. Élu dictateur pour cinq ans, il l'a été par des centaines de délégués et non par une camarilla comme il était courant à l'époque dans l'Amérique hispanique. Ses victimes se recrutaient essentiellement dans la classe susceptible de participer à la direction du pays et très proche ou influencée par Buenos Aires.

La « classe politique » détruite, il lui restait encore un puissant obstacle à réduire à l'obéissance : l'Église catholique. Il y parviendra, la soupçonnant, avec quelques raisons dans les premiers temps seulement, d'être inféodée à la Couronne d'Espagne. D'où son décret (Auto) du 2 juillet 1815 qui prononçait l'extinction de « toute interférence ou de tout exercice de juridiction des prélats ou des autorités étrangères d'autres pays » (sic), et annulait par là la « suprématie des Autorités mentionnées, Juges ou Prélats, résidant dans les autres Provinces », l'Église étant placée sous la direction et l'autorité de l'Excellentissime Évêque de ce Diocèse[4]. Un serment d'allégeance est exigé par un décret du 8 juin 1820, un autre, du 20 septembre 1824 supprime les couvents et donne le choix entre l'exil et la sécularisation[5];[6]. En 1828, Francia supprima le Chapitre de la cathédrale, organe de "luxe[7]. Francia avait déclaré l'Évêque Panes « fou » en 1819, l'obligeant à nommer Vicaire Général don Roque Céspedes auquel furent délégués une partie des pouvoirs de l'Évêque[8]. La mise aux ordres de l'Église était complète, mais un acte eut une signification et des conséquences particulièrement graves : la suppression du Collège et Séminaire de San Carlos[9]. Par cet acte, il mit fin à l'enseignement autre que ce que nous appellerions « primaire ».

Désormais, seules les familles instruites pouvaient espérer donner à leurs enfants une éducation au-delà de l'apprentissage de l'écriture et du calcul, en revanche très diffusé dans la population selon la plupart des observateurs étrangers. Il ne restait qu'à éviter la pénétration de l'influence des pays voisins, ce qu'il parvint à réaliser dans un contexte régional qui lui était favorable : la Grande-Bretagne ne pouvait pas encore pousser au-delà de limites assez réduites ses deux grands voisins à faire pression (fin des guerres napoléoniennes en 1815); les centres luso-brésiliens étaient éloignés et occupés au sud par les affaires de la Banda Oriental - l'Uruguay - en compétition avec les indépendantistes menés par José Gervasio Artigas à partir de 1810 pendant quelques années, puis par la Grande-Bretagne qui imposa l'indépendance de ce petit pays pour le bloquer et réduire les prétentions de l'Argentine ; l'Argentine avait été militairement battue, avait reconnu l'indépendance du Paraguay et, si les « unitaristes » la contestaient, ils n'en avaient pas fini avec les fédéralistes qu'ils ne vaincront qu'en 1861.

Il n'est pas si difficile de comprendre ce qui scandalisait un observateur étranger : « le peuple du Paraguay ne subit pas la tyrannie, mais s'y complaît et l'aime, le joug ne lui pèse pas, il ne désire pas entrer en communication avec les autres Nations, il ne comprend même pas que la situation politique et économique qui lui est faite est anormale et il n'en demande pas d'autre »[10]. Pourquoi en aurait-il été autrement : les paysans et petits éleveurs, et même des propriétaires aisés, vivaient en paix dans une région ravagée par les guerres incessantes entre « caudillos ». Seuls ceux qui s'avisaient de critiquer le Dictateur et ses décisions prenaient un risque or, que signifiait la démocratie à cette époque et dans cette région ? (Que signifiait-elle, d'ailleurs, dans la France napoléonienne et post-napoléonienne ?). Ce à quoi les gens du peuple aspiraient était de pouvoir travailler, nourrir leur famille, assurer un avenir paisible à leurs enfants, ce qui leur était donné. Francia institua les Estancias de la Patria, les « exploitations agropastorales du Peuple », louées pour un montant symbolique aux paysans sans terre. Les cultures vivrières et abondance de fruits assurait une bonne alimentation de la population, le développement de l'élevage et la production du maté (yerba mate), très demandé dans tout le Rio de la Plata et dans la Pampa, assuraient un revenu d'exportation. C'est sur le fondement d'une prospérité agropastorale que le successeur de Francia, Carlos Antonio Lopez, pourra bâtir le développement économique et la modernisation du pays dont le Brésil et Argentine commencèrent à mesurer le danger.

Reste la personnalité de Francia. Il a poursuivi un destin d'indépendance pour son pays, puisant dans la force que lui donnait la haine qu'il éprouvait pour les opposants réels ou supposés qu'il élimina. Il liquida les vestiges de l'ancienne puissance coloniale qui l'avait humiliée en l'obligeant à justifier qu'il n'était pas mulâtre, et l'on dit qu'un mariage lui aurait été refusé par une famille espagnole. Il écarta ses concurrents, les contraignant à l'exil ou les emprisonnant en les accusant souvent à raison, parfois à tort, de sympathies pour Buenos Aires. Il annihila l'indépendance de l'Église actrice de son accusation d'être mulâtre, qu'il critiquait pour le laxisme de ses mœurs, pour le coût qu'elle représentait, supprimant ainsi la dernière force d'opposition. Sceptique sur le plan religieux, il ne procéda par étape que par réalisme politique. En refermant le pays sur lui-même, il l'a protégé. Son bilan, à la lumière du contexte, est positif, même s'il s'accompagne de violence et de cruauté, éliminant sans ménagement certains, assignant à résidence des étrangers ayant pénétré sur le territoire, ceci pendant des années. La bizarrerie du personnage, proche de la fiction, est bien décrite dans un roman qui lui est consacré par un grand auteur paraguayen, Augusto Roa Bastos (Yo el Supremo[11]). Il tente brillamment de recréer les mécanismes intellectuels de Francia, s'appuyant sur une sérieuse connaissance de ses écrits réels et reconstituant des écrits fictifs.

D'une honnêteté absolue, qualité rare chez les caudillos latino-américains de l'époque, son plus grand désir fut d'assurer au pays une indépendance totale. L'isolement rigoureux auquel il le soumit, d'une part lui permit de mener à bien sa politique face aux autres pays et de lui éviter l'emprise impérialiste de la Grande-Bretagne de plus en plus active, principalement, par le moyen de l'Argentine d'abord, du Brésil aussi ensuite ; d'autre part, il favorisa une économie indépendante de besoins extérieurs, apte à satisfaire les besoins de la consommation intérieure et à exporter, car les moyens financiers de l'État faisaient partie de ses préoccupations obsessionnelles. Coupé du reste du monde, rejetant les contacts non désirés et assignant à résidence les envoyés anglais, français ou autres se présentant souvent comme des scientifiques (botanistes, par exemple), le Paraguay se suffit à lui-même.

Source partielle[modifier | modifier le code]

Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang (dir.), « José Gaspar Rodríguez de Francia » dans Dictionnaire universel d’histoire et de géographie,‎ 1878 (Wikisource)

Références[modifier | modifier le code]

  1. Selon Atilio Garcia Mellid : Proceso a los falsificadores de la Historia del paraguay, Tome 1 - pages 121-122, ediciones Theoria. Buenos Aires, 1963, auteur argentin proche des colorados nationalistes sous la présidence Stroessner, d'où le conditionnel
  2. Voir Efraim Cardozo : Paraguay Indépendiente. Ediciones Salvat, Barcelone, Buenos Aires, etc. 1949. L'auteur était libéral anti-stroessniste, Président du Directoire du Parti Libéral Radical en 1971. Sur l'expédition de Belgrano, voir Blas Garay : La Révolucion de Independencia en el Paraguay, citation de la communication écrite de Belgrano à la Junte de Buenos Aires du 14 mars 1811, pages 100-101. Establecimiento tipográfico de la Viuda e Hijos de Tello. Madrid 1897
  3. Outre les sources déjà citées, voir Julio César Chaves : El Supremo dictador. Ediciones Atlas. Madrid. 1964
  4. Voir Alberto Nogues : La Iglesia en la Época del doctor Francia. Ed. El Gráfico, Asunción, 1960
  5. Voir Alberto Nogues déjà cité et aussi Longchamps et Rengger : Essai historique sur la Révolution du Paraguay et le gouvernement dictatorial du Dr. Francia. Hector Bossange, Paris 1827
  6. Père Thomas Aveiro : Notas de Historia eclesiástica paraguaya. Inédit, dactylographié, Curie d'Asunción, consulté en 1969 par F. Chartrain
  7. décret du 23 août 1828, cité par F. Chartrain : L'Église et les partis dans la vie politique du Paraguay depuis l'Indépendance. Thèse de doctorat d'État Paris I, 1972
  8. voir texte du décret chez Alberto Nogues, op. cit. pages 8 et 9
  9. Sur toute cette période, les sources et l'analyse, voir : F. Chartrain, op. cit. pages 61 à 81
  10. Charles Quentin : Le Paraguay, Garnier, Paris, 1865
  11. Siglo Veinte éditores, Mexico-Espana-Argentina, 1974, Prix Cervantes - traduit et publié en français