Jean de Bosschère

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Ovide, encre de Jean de Bosschère, période modern style

Jean de Bosschère[1] (Uccle, 5 juillet 1878 - Châteauroux, 17 janvier 1953) est un écrivain et peintre français d'origine belge. Ce « paria » des lettres françaises[2] est mort, laissant une œuvre multiple (romans, poèmes, essais, journal, peintures, dessins, sculptures...). Admiré par les plus grands[réf. nécessaire], largement méconnu du public, il a traversé les grands mouvements littéraires du siècle sans s'y attarder, plus enclin à arpenter « les ténébreuses frontières de l'humain »[réf. nécessaire] qu'à se mêler à la foule.

Philippe Jaccottet l'a défini[Où ?] : « Jean de Bosschère unit à l'exaltation de l'amoureux la précision scientifique d'un fils de botaniste. Aussi loin qu'il descendit jadis dans l'obscurité tourmentée de son âme, il a pénétré dans les mystérieux replis des parfums, des formes et des cris. »

Biographie[modifier | modifier le code]

L'amitié et la solitude ont été les deux versants de l'attitude de Bosschère devant la vie. Toutes ses amitiés importantes, notamment avec André Suarès, Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz, Gabriel Bounoure, Jacques Audiberti, Joë Bousquet, René Daumal, Antonin Artaud, Benjamin Fondane et Balthus, furent provoquées par l'admiration littéraire et humaine avant d'être développées et entretenues par une association du cœur et de l'âme.

Par ailleurs, De Bosschère n'était pas seulement écrivain, il travaillait aussi comme artiste graphique, notamment en tant qu'illustrateur pour ses livres.

Il a illustré entre autres des ouvrages d'Oscar Wilde et d'Antonin Artaud. À partir de 1905 il réalise régulièrement des gravures pour illustrer ses propres livres, tels que Édifices anciens (1908), Dolorine et les ombres (1911), Twelve occupations (1916), Le Bourg ( 1922 ) et Job le pauvre (1923). Il travaille dans le style art nouveau, aussi appelé Jugendstil ou modern style, ce dernier terme étant peut-être le plus juste, puisque le style de De Bosschère présente des ressemblances avec l'œuvre d'Aubrey Beardsley. De Bosschère dessinait, tout comme Beardsley, des formes ondulantes et décoratives et des plantes stylisées, et se servait avec aisance de la répartition du noir et du blanc sur la surface. Les dessins imprimés en noir et ocre dans Dolorine et les ombres témoignent de l'intérêt que portait De Bosschère à tout ce qui est occulte et obscure.

Bosschère laisse de nombreux portraits de ses amis : André Suarès, Antonin Artaud, Henri Michaux, Max Jacob, Jean Paulhan ou Jean Follain.

L'amitié de Max Elskamp[modifier | modifier le code]

En 1909, quand paraît La Sculpture anversoise aux XVe et XVIe siècles, Bosschère l'envoie à Max Elskamp, poète qui occupe une position singulière puisqu'il n'a rien publié depuis onze ans et que son silence passe pour définitif. Elskamp, en effet, a rassemblé en 1898 sous le titre La Louange de la vie les quatre recueils parus à Bruxelles de 1892 à 1895. La même année, il a encore publié à Bruxelles Enluminures, puis il a cessé d'écrire. Bosschère a trente et un ans, Elskamp quarante-sept. Tout en confortant son admiration, le cadet va prendre en affection l'aîné, qui le lui rendra bien. Par l'échange de leurs impressions spirituelles, les deux hommes se lient profondément l'un à l'autre. Si les lettres de Bosschère à Elskamp ont été égarées, à quelques exceptions près, nous possédons celles d'Elskamp qui en dorment un témoignage subtil. Magnifique hommage rendu au poète et à l'ami, l'essai Max Elskamp de Jean de Boschère, publié en 1914, demeure irremplaçable pour la connaissance du poète.

La période londonienne[modifier | modifier le code]

Établi à Londres en 1915, il y rencontre Ezra Pound et les écrivains imagistes, et développe ses dons d'illustrateurs. Il écrit alors en anglais et entretient une amitié avec James Joyce, Aldous Huxley et T.S. Eliot. Son travail est publié dans The Little Review.

L'Enragé[modifier | modifier le code]

Au début de 1926, Bosschère s'installe près de la gare de Lyon, à Paris. Il y restera treize ans. Il rencontre Antonin Artaud à l'époque où il écrit son roman Marthe et l'enragé, dont Antonin Artaud dira dans La Nouvelle Revue française, en septembre 1927 : " Après avoir démonté les rouages psychologiques de ses personnages, jusqu'aux plus fins, jusqu'à ceux qui ont une sensibilité de mebrane, Jean de Bosschère les lance dans un drame effroyable dont les moindres péripéties sont décrites avec sens de l'orientation des lieux, avec des effets de perspectives mentale qui ont quelque chose de véritablement hallucinant."

Satan l'Obscur[modifier | modifier le code]

Jean de Bosschère a cinquante deux ans quand paraît, en 1933, Satan l'Obscur, roman autobiographique « où l'érotisme, la poésie, la religion et le sublime voisinent » (Antonin Artaud). Dans Satan l'Obscur, il évoque sa double liaison, avec Douce et sa fille Fryne, qu'il a vécue de 1916 à 1922. La complexité de la situation, la richesse psychologique du roman témoignent d'un homme hanté par des souffrances aiguës. L'Obscur, Pierre Bioulx d'Ardennes, est un homme tourmenté, non par une impuissance radicale, mais par une difficulté qui le contraint aux caresses raffinées, aux rites d'éclairages favorables et de dénudements partiels. Fryne trouve bon l'amour physique que Pierre trouve mauvais parce qu'il ne s'y sent pas assuré. Il fuira cette amoureuse après avoir remporté une victoire. Douce lui avait demandé d'ouvrir le cœur de sa fille, et il y est parvenu, mais il refuse cette nouvelle situation. En la quittant, il éprouve de la joie : « Vengeance infernale d'un homme corrompu par les défaites de ses luttes impossibles. » Pierre, celui par qui le bonheur n'arrive pas, est peut-être le versant négatif de Bosschère. Il a recours à cette amplification morale du mal qui serait en lui, probablement pour éviter d'être nu.

Le dernier volet de la trilogie[modifier | modifier le code]

Véronique de Sienne, achevé en 1933 et resté inédit, est le troisième volet d'une trilogie à base autobiographique qui comprend Marthe et l'Enragé et Satan l'Obscur. D'emblée, le lecteur est plongé dans un univers singulier où une femme vit sous le regard d'un esthète. La préciosité, qui est une qualité chez Bosschère, contribue à magnifier une Sienne sombre et secrète : « Pourquoi de telles nuits italiennes nous portent-elles à rendre un hommage d'amour à Shakespeare, toujours ? »

Le renouvellement de l'écriture[modifier | modifier le code]

En 1936, année où il termine L'Obscur à Paris, jaillissent les premiers poèmes qui marquent le renouvellement de son écriture. Ses proses parisiennes (L'Obscur à Paris et Paris clair-obscur – parus respectivement en 1937 et 1946 ) sont empreintes de ce voisinage en esprit. Vocabulaire étrange et luxuriant, discours sans concession témoignent de la préoccupation de l'artiste à qui observer ne suffit pas. Au-delà de notations précises, méticuleuses, il lui faut la transfiguration. L'humanité fort simple, et parfois en marge de la société, qu'il observe dans son quartier, et quelques zones limitrophes, il lui offre, par projection de soi et par la grâce du talent, la magnificence. Ce qui, sous la plume de tout autre, n'aurait été qu'un livre sur Paris, gracieux et fin, devient un chef-d'œuvre d'observation où sourd la construction intellectuelle et morale d'un homme tourmenté par l'humain.

Les Paons et autres merveilles[modifier | modifier le code]

Jean de Boschère a cinquante deux ans quand il vient vivre à Vulaines près de Fontainebleau en compagnie d'Élisabeth d'Ennetières avec laquelle il est parti pour l'Italie en 1922. Il a la tête pleine des beautés de la campagne romaine et bien des sensations de sa vie près d'Albano débordent de son cœur. Les Paons et autres merveilles est un livre autobiographique où il est question des paysages et des oiseaux plus que de l'homme. Au-delà des premières apparences, Boschère offre un « sentiment de l'Italie » : un monde de lumière et de chaleur saisi dans une langue inaltérable. Cette dette envers la campagne romaine, Boschère la ressentira toute sa vie et il en comprendra l'importance. « C'est toujours dans le Pays du Merle bleu, où j'ai vécu avec le soleil, les fleurs et les oiseaux, que cela me fut révélé », écrira-t-il. Cette façon d'être prépare la voie d'une évolution lente et ardente où d'autres livres de nature s'ajouteront aux Paons.

Œuvre publiée[modifier | modifier le code]

Textes[modifier | modifier le code]

Nous présentons ici les ouvrages contenant principalement du texte, mais certains peuvent être illustrés.

  • Édifices anciens, fragments et détails - Anvers, Imprimerie J.-E. Buschmann, Anvers, 1907
  • Dolorine et les ombres, Paris, Bibliothèque de l'Occident, 1911 - avec un portrait de René Leclercq
  • (en) 12 Occupations, trad. du fr. par Ezra Pound, Londres, Elkin Mathews, 1916
  • (en) The Closed Door, Londres, John Lane The Bodley Head, 1917 (poèmes traduits et illustr. par lui)
  • (fr) Job le Pauvre, Londres, Jacques Povolozky & Cie [1922]
  • Marthe et l'enragé, présenté par Antonin Artaud, Nouvelle Revue française n°168, septembre 1927, publié ensuite par Emile-Paul Frères - rééd. par Christian Berg, coll. « Espace Nord », Liège, L. Pire, 2010 Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Ulysse bâtit son lit, poèmes, J. O. Fourcade, 1929
  • Satan l'Obscur, roman, coll. « Loin des foules », Denoël & Steele, 1933 - rééd. La Différence, 1990
  • Les Paons et autres merveilles, Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, 1933 - rééd. La Différence, 1999
  • Élans d'ivresse, poèmes illustrés, Éditions Sagesse, 1935
  • Dressé, actif, j'attends (1936), choix de poèmes présentés par Michel Desbruères, Éditions de la Différence, coll. « Orphée », Paris, 1991
  • L'Obscur à Paris, roman, Denoël, 1937
  • Mouches à miel. Échos poèmes, revue lancée par De Bosschère, 4 n°, Éditions des presses du hibou, mars 1938-janvier 1939
  • Palombes et colombes, coll. « Les livres de la nature », Stock, 1940
  • Vanna dans les jardins de Paris, roman, Robert Laffont, 1945
  • Contes de la neige et de la nuit prés. par André Lebois, L'Amitié par le Livre, 1954
  • Paris clair-obscur, Calmann-Lévy, 1946
  • Héritiers de l'abîme, poèmes, Paris, Au parchemin d'antan, 1950
  • Fragments du Journal d'un rebelle solitaire, Rougerie, 1952 - rééd. en 1980
  • Le Paria couronné, poèmes, préf. de Robert Guiette, Subervie, 1956 [posthume]
  • Correspondance de Max Elskamp et Jean de Bosschère, prés. par Robert Guiette, Bruxelles, Académie royale de Langue et de Littérature françaises, 1963

Dessins[modifier | modifier le code]

  • Gulliver's Travels de Swift, Londres, William Heinemann, 1920
  • The Golden Asse of Lucius Apuleus, Londres, John Lane The Bodley Head, 1923 - dessins
  • L'Âne d'or d'Apulée, À l'enseigne des Trois magots, 1928 - 67 dessins
  • Little Poems in prose de Baudelaire, Londres, Edward Titus, 1928 - 12 gravures
  • [frontispice] pour L’Art et la mort d’Antonin Artaud, À l'enseigne des Trois magots, Robert Denoël, 1929
  • The Comedies of Aristophanes - Volume 1 & 2, Londres, Rarity Press Inc., 1931
  • Portraits d’amis, 29 portraits, Éditions Sagesse, mars 1935
  • The Adventures of Alcassim : An Iranian Entertainment de Pickard, W. Bashyr, Londres, Jonathan Cape, 1936
  • Ten Droll Tales de Balzac, Londres, Abbey Library, s.d. [1930 ?]

Bibliographie critique[modifier | modifier le code]

  • The World of Jean de Bosschère, Londres, The Fortune Press, 1931
  • Christian Berg, Jean de Boschère ou le mouvement de l'attente : étude biographique et critique, Bruxelles, Palais des académies, 1978
  • Jean Warmoes, Jean de Boschère : le centenaire de sa naissance, Bruxelles, Archives et Musée de la Littérature, 1978
  • Monique Mol, Jean de Boschère ou le chemin du retour, New York, Lang, 1987
  • Christian Berg & Pierre Hallen, Littératures belges de langue française. Histoire & perspectives 1830-2000, Bruxelles, Le Cri, 2000

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Naturalisé français après 1945, son nom fut transcrit de Boschère.
  2. Selon la formule du critique Robert Guiette (1956), cf. supra.