Jean VII le Grammairien

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Jean VII le Grammairien (en grec Ιωάννης Ζ΄ Γραμματικός, Ioannes VII Grammaticos), appelé parfois Jean Hylilas[1], est un patriarche de Constantinople ayant exercé ses fonctions du 21 janvier 837 au 4 mars 843[2]. Il est mort avant 867.

Famille[modifier | modifier le code]

Selon le récit du continuateur de Théophane, il serait fils du « magicien »[3] Pankratios et frère d'Arsaber, fait patrice par l'empereur Théophile. Cet Arsaber ne serait autre que le patrice homonyme, marié à Marie, une sœur de l'impératrice Théodora, la femme de Théophile, et frère d'Irène, mère du futur patriarche Photios.

La chronique du pseudo-Syméon Magistros le dit né d'une obscure famille d'origine assyrienne, mais plus loin, comme le continuateur de Théophane[4], il le déclare issu de la grande famille byzantine des Môrocharzanioi. Cependant, il est difficile d'en tirer des renseignements utiles, car cette famille n'est connue que plus tardivement[5]. Une origine assyrienne était aussi attribuée à l'empereur Léon V l'Arménien, lequel était marié à une Théodosia, fille d'un Arsaber qui était patrice et questeur en 802. Il est possible que Jean le Grammairien et le patrice Arsaber aient été petit-fils par leur mère de ce premier Arsaber, et donc neveu par alliance de Léon V l'Arménien.

Une parenté est attestée entre le patriarche Photios et le roi arménien Achot Ier Bagratouni. Le père supposé de Jean le Grammairien, grand-père de Photios, porte le prénom de Pankratios, la forme grecque du prénom arménien Bagrat, typique des Bagratouni. Chronologiquement, ce Bagrat pourrait être fils de Smbat VII Bagratouni[6].

 
 
 
 
 
Smbat VII
(† 775)
sparapet
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Arsaber
patrice
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Achot IV
(† 826)
prince d'Arménie
 
 
 
 
 
Pankratios
ou Bagrat
(† 796)
 
Ne
 
Theodosia
x Léon V
l'Arménien
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Smbat VIII
(† 862)
sparapet
 
Bagrat
(† 852)
prince du Taron
 
Irène
x Sergeios
 
Jean VII
le grammairien
patriarche
 
Arsaber
patrice
 
Maria
 
Théodora
x Théophile
empereur
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Achot Ier
(† 890)
roi d'Arménie
 
 
 
 
 
Photios
patriarche
 
 
 
 
 
Bardas
magistros
 
Stéphanos
régent en 913

Le savant contemporain Léon le Mathématicien était également de sa parenté.

Biographie[modifier | modifier le code]

Au début de l'année 814, il est higoumène du monastère des Saints-Serge-et-Bacchus, dépendant du palais impérial ; il avait été auparavant lecteur et moine dans le monastère urbain des Hodêgoi[7] et destinataire de deux lettres de Théodore Studite, qui le montrent non seulement iconodoule, mais peintre d'icônes. Au printemps 814, l'empereur Léon V l'Arménien[8] le charge, avec Antoine Kassymatas, évêque de Syllaion, de retrouver et réunir des textes religieux soutenant la doctrine de l'iconoclasme, un travail qu'il mène à bien jusqu'au mois de décembre de la même année : le jour de Noël 814, une dispute est organisée au palais, en présence de l'empereur, entre la commission iconoclaste et un groupe de défenseurs des images menés par le patriarche Nicéphore, avec notamment à ses côtés Théodore Studite. Après la déposition du patriarche Nicéphore, en mars 815, et la convocation d'un synode destiné à reproclamer l'iconoclasme comme doctrine officielle, il n'est apparemment pas possible de le faire élire à la succession, sans doute du fait de sa trop grande jeunesse (il est probablement né vers 780), mais il reste l'homme de confiance de l'empereur.

Jean était renommé pour sa grande science (reconnue par son surnom de Γραμματικός, qui signifie « professeur »[9]) et pour sa maîtrise rhétorique dans les débats relatifs à la querelle des Images. Il fut chargé par l'empereur Michel II de l'instruction de son héritier Théophile, et c'est sous son influence que celui-ci acquit de fortes convictions iconoclastes. À l'avènement de Théophile, Jean fut nommé synkellos[10], une position qui faisait de lui le successeur attendu du patriarche. Un nouveau synode fut réuni dès 831 pour confirmer et rendre plus rigoureux le bannissement des images, et l'intransigeance de Théophile dans ce domaine fut ensuite attribuée à l'influence de son maître et mentor Jean.

En 830, Jean effectua une ambassade auprès du calife al-Mamun, mais il n'empêcha que partiellement une guerre entre l'Empire byzantin et les Abbassides. Il rapporta les plans du palais abbasside de Badgad, et, après avoir persuadé l'empereur Théophile de l'en charger, supervisa la construction d'un édifice semblable, le palais de Bryas, « à la ressemblance des architectures sarrasines »[11], dans la banlieue asiatique de Constantinople.

La période de son patriarcat est très mal connue : il accéda à cette dignité en 837 avec le soutien de Théophile ; le fait que les sources iconodoules très virulentes contre sa personne ne trouvent rien à dire sur les années où il fut à la plus haute responsabilité dans l'Église semble indiquer qu'il ne dut vraiment pas se montrer intolérant. La mort prématurée de son ancien élève fut suivie un peu plus d'un an après par sa chute ; sa déposition sur l'ordre de la veuve de Théophile, Théodora[12], est le prélude à la fin de l'iconoclasme. Jean ne participa pas à la réunion tenue le 4 mars 843 chez le ministre Théoctiste, et fut déposé en son absence. Les détails donnés par les écrivains postérieurs sur les circonstances de son retrait, qui le représentent comme un imposteur ou un fou, sont fort peu vraisemblables[13] ; en réalité, il dut seulement se retirer sans opposer de résistance. Il aurait vécu ensuite jusqu'au début des années 860, mais il ne joua plus aucun rôle public.

Le « patriarche sorcier »[modifier | modifier le code]

On n'a conservé de Jean que quelques brefs fragments de texte cités par ses adversaires, et il est connu essentiellement par les écrits des iconophiles, généralement très hostiles à son endroit. Dans de très nombreux textes, il est présenté comme un magicien ou un sorcier[14] : le chroniqueur contemporain Georges le Moine l'appelle « un autre Jannès ou Simon le Magicien, célèbre pour les lécanomancies, les sorcelleries et les pratiques honteuses »[15] ; la Vie de l'impératrice Théodora (après 867) le caractérise comme « chef des devins et des démons, en vérité le nouvel Apollonios et le nouveau Balaam qui est apparu de nos jours pour présider des rites néfastes et des lécanomancies [...], initié et inventeur de toute activité monstrueuse et odieuse à Dieu »[16] ; dans les Lettres à Théophile dites des Trois Patriarches et de Jean Damascène, il est le « précurseur de l'Antéchrist... pseudo-prophète Balaam », complice d'une « pythonisse ventriloque » pour s'insinuer dans les bonnes grâces de Léon l'Arménien, avec son collègue Antoine Kassymatas « nouveaux Jannès et Jambrès[17], sorciers, magiciens et astrologues pharaoniques »[18]. Dans sa Vie du patriarche Nicéphore, Ignace le Diacre demande à Léon l'Arménien assassiné : « Où a-t-elle abouti, la sorcellerie à laquelle tu as participé fatalement? [...] Comment les grammairiens ventriloques qui ont déterminé ton règne en éructant de longues années pour toi n'ont-ils pas prévu par divination le coup d'épée qui t'a frappé ? »[19]. Dans l'hymne célébrant la restauration des images en 843, dû sans doute au patriarche Méthode, on lit : « Les prodiges et les divinations de l'ennemi du Christ ont été abolis. Il s'est mis au rang des païens en se prévalant de leurs écrits [...] Quelle langue racontera tes enseignements occultes, profanes et nocifs à l'esprit ? ou la prophétie de ta voix ventriloque, Jean au nom trompeur, précurseur de l'Antéchrist Satan? Tu ne devais pas t'appeler de ce nom, scélérat, mais plutôt de celui de Pythagore, de Saturne, d'Apollon, ou d'un des autres dieux dont tu as imité la vie et les débauches »[20].

Il s'agit là de textes à peu près contemporains. Selon le Continuateur de Théophane (Xe siècle), l'empereur Théophile promut Jean patriarche à cause de prédictions faites « par lécanomancie et sorcellerie »[21]. Dans la villa de son frère, le patrice Arsabèr, située dans le faubourg de Saint-Phocas, il s'était fait construire un appartement souterrain avec un « laboratoire du mal » (πονηρόν έργαστήριον) où il se livrait à l'hépatoscopie, la lécanomancie, la nécromancie et autres formes de divination et de sorcellerie, aidé d'une troupe de jolies moniales qui lui servaient de médiums et avec lesquelles il ne manquait pas de s'adonner à la débauche.

Toutes ces imputations convergentes, même dictées par la malveillance et le fanatisme religieux, doivent reposer sur un fond de vérité : Jean était versé dans différentes sciences occultes (astrologie, alchimie, etc.), il pratiquait des formes de divination et se référait à des textes et traditions antiques sur ces sujets[22]. Les quelques manuscrits grecs qui ont été conservés du début du IXe siècle montrent qu'à l'époque seuls les textes de nature scientifique et technique de l'Antiquité étaient recopiés (a priori par Jean et son milieu, sans qu'on puisse en dire davantage), et que ces textes portaient notamment sur l'astronomie-astrologie (les deux indissociables) et sur la médecine (souvent liée à l'alchimie) : l'Almageste de Ptolémée (Parisinus graecus 2389), le commentaire de Théon et de Pappus sur Ptolémée (Laurentianus 28, 18), les travaux d'Étienne d'Alexandrie au fondement du Vaticanus graecus 1291 et du Leidensis BPG 78, tous deux datés des années 813-820 et peut-être recopiés, complétés et annotés de la main de Jean lui-même ; pour la médecine, un Dioscoride illustré (Parisinus graecus 2179), un Paul d'Égine conservé par fragments dans trois manuscrits de Paris[23].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Hylilas » serait un des nombreux surnoms infamants que lui donnèrent ses adversaires iconophiles : il signifierait en hébreu « précurseur et collaborateur du diable » (Léon le Grammairien, Chron., éd. Bekker, p. 350). Mais on ne sait pas de quel mot hébreu ou araméen il s'agit : selon C. Mango (The Homilies of Photius, DOS 3, Cambridge Mass. 1958, p. 241, n. 3), ce serait l'hébreu Heylel en Is. 14.12, généralement traduit par « Lucifer » ; Jed Wyrick (Religious Studies, Chico Californie) pense au mot halal en Ez. 21.30, rendu dans la Septante par βέβηλος, c'est-à-dire « profane », « impur ». Il pourrait s'agir d'une allusion à un texte eschatologique connu à l'époque et perdu depuis.
  2. Venance Grumel, Traité d'études byzantines, « La Chronologie I. », Presses universitaires de France, Paris, 1958, p. 436.
  3. En fait astrologue, mort en 792 pendant la bataille de Markellai à laquelle il avait malencontreusement poussé l'empereur Constantin VI en prédisant à tort une victoire (Théophane, Chron., éd. de Boor, p. 467-468) ; mais il n'est pas impossible qu'il n'y ait ici qu'une homonymie.
  4. « Jean... n'était pas un intrus ni un étranger, mais autochtone et rejeton de la reine des villes : nous avons entendu parler, en effet, des ronces qui poussent dans les vignobles. Il ne tirait pas non plus son origine d'une lignée obscure, mais d'une très noble famille, celle des Môrocharzanioi » (Théophane continué, éd. Bekker, p. 154).
  5. L'usage des patronymes dans la classe dominante ne s'impose à Byzance qu'à partir du Xe siècle.
  6. Christian Settipani, Continuité des élites à Byzance durant les siècles obscurs. Les princes caucasiens et l'Empire du VIe au IXe siècle, Paris, de Boccard,‎ 2006, 634 p. (ISBN 978-2-7018-0226-8), p. 339-342.
  7. Lettres à Théophile, éd. trad. Munitiz et al., p. 110-113, 176-177.
  8. Qu'il aurait connu avant son avènement en 813 : plusieurs sources indiquent qu'il le lui aurait prédit ; mais Léon n'épousa Théodosia, peut-être tante ou parente de Jean, qu'après être devenu empereur et avoir divorcé de son épouse précédente.
  9. On ne sait pas si ce surnom signifie qu'il a exercé une fonction d'enseignement avant 814, ou s'il renvoie à sa charge ultérieure de précepteur.
  10. Assistant du patriarche, un poste directement pourvu par les empereurs.
  11. Skylitzès, PG 121, col. 992. Également Théoph. Cont., éd. cit., p. 98 : « [Jean] revint vers Théophile et lui décrivit ce qu'il avait vu en Syrie (c'est-à-dire à Bagdad). Il le persuada de construire le palais de Bryas sur le modèle des palais arabes, sans aucune différence pour la forme et la décoration. Le chantier fut mené à bonne fin, selon les instructions de Jean, par un certain Patrikès, qui avait d'ailleurs le rang de patrice. La seule liberté qu'il prit avec le modèle arabe fut qu'il construisit près de la chambre à coucher une chapelle dédiée à la Mère de Dieu, et dans la cour une chapelle triconque d'une grande beauté et d'une taille exceptionnelle, dont la partie centrale fut dédiée à l'archange saint Michel et les parties latérales à des femmes martyres. » Syméon Magistros, ibid., p. 634 : « Théophile alla à Bryas et ordonna qu'on y construisît un palais, qu'on y adjoignît un parc de plaisance et que l'on pourvût à son irrigation. »
  12. Pourtant sans doute sa belle-sœur, mais partisane depuis toujours des images, même contre son époux.
  13. Il se serait poignardé lui-même le ventre pour faire croire à une tentative de meurtre et provoquer un soulèvement. Enfermé dans un monastère, il crevait les yeux des icônes qui tombaient entre ses mains, si bien que l'impératrice le fit fouetter.
  14. L. Bréhier, « Un patriarche sorcier à Constantinople », dans Rev. Orient chrét. 9 (1904), p. 261-268.
  15. Georges le Moine, Chronique, éd. de Boor, p. 778.
  16. Vie de Théodora, éd. Markopoulos, p. 261.
  17. Les deux magiciens opposés à Moïse à la cour du Pharaon (par jeu sur son nom, Jean est souvent appelé Iannis, ce qui est à la fois le diminutif de Iôannês et la prononciation grecque de Jannès).
  18. Lettres à Théophile, éd. cit., p. 110-121, 176-187.
  19. Vie de Nicéphore, éd. de Boor, p. 208.
  20. PG 99, coll. 1776 B-C. Un peu plus loin, Jean est présenté comme le complice d'un officier séculier de haut rang, un certain Lèzix, avec qui il formait « l'attelage de Béliar », ce dernier nom désignant un démon dans la Bible, que certains interprètent d'ailleurs curieusement comme Beli-ol, c'est-à-dire le « sans-joug », le « dételé ». Il y a là-derrière toute une littérature eschatologique judéo-chrétienne très présente à l'époque et dont on a perdu les clefs.
  21. Théophane Continué, éd. cit., p. 155-157. Il est notamment question de trois généraux ennemis envoûtés grâce à une statue à trois têtes et des formules magiques ; p. 122, Jean prédit par lécanomancie l'avènement de Basile Ier.
  22. La présence de praticiens des sciences occultes, et notamment de formes de divination, à la cour de Byzance, est attestée depuis l'époque d'Héraclius et du philosophe, également astrologue et alchimiste, Étienne d'Alexandrie, dont le souvenir était encore très vif au IXe siècle. L'exemple de Pancratios, père supposé de Jean, signalé plus haut, montre qu'un empereur du VIIIe siècle pouvait s'assurer les services d'un astrologue. Il faut souligner que les croyances impliquées ici (pouvoir talismanique des statues, etc.) était très répandues à l'époque, et que les auteurs cités, quelque horrifiés qu'ils soient des pratiques « impies » qu'ils attribuent à Jean, ne les ridiculisent pas du tout et ne doutent pas de leur efficacité. Pour ces questions, voir Paul Magdalino, L'orthodoxie des astrologues, Lethielleux, 2006.
  23. J. Irigoin, « Survie et renouveau de la littérature antique à Constantinople (IXe siècle) », dans La tradition des textes grecs, Les Belles Lettres, 2003, p. 197-232, et P. Magdalino, op. cit., p. 55-89.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) The Oxford Dictionary of Byzantium, Oxford University Press, 1991.
  • (en) J.B. Bury, A History of the Eastern Roman Empire from the Fall of Irene to the Accession of Basil I (A.D. 802–867), Londres, 1912.