Jacques Vaché

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Jacques Pierre Vaché, né à Lorient le et mort à Nantes le , est un écrivain et un dessinateur français qui n'a laissé pour toute œuvre qu'une série de lettres, quelques textes et quelques dessins. Sa personnalité a exercé une profonde influence sur les surréalistes et, tout particulièrement, sur André Breton.

Biographie[modifier | modifier le code]

Issu d'une famille originaire d'Aytré (17) par son père dont la mère est anglaise, et de Noizay (37) par sa mère, Jacques Vaché fait preuve dès 1913 de talents littéraires. À Nantes, au Grand Lycée (aujourd'hui lycée Clemenceau), avec la collaboration de ses camarades Eugène Hublet, Pierre Bissérié et Jean Bellemère (alias Jean Sarment), il fait paraître une revue ayant pour titre En route mauvaise troupe, en hommage à Paul Verlaine[1] qui ne connaît qu'un unique numéro. Le ton du contenu, qualifié de « subversif et pacifiste » — indépendance d'esprit, liberté de critique et haine des bourgeois, des conventions et de l'armée — lui vaut d'être exclu de l'établissement. Suivent dans le même esprit quatre numéros du Canard sauvage.

Mobilisé en août 1914, envoyé au front, puis blessé le 25 septembre 1915 à Tahure, il est rapatrié à Nantes pour y être soigné. À l'hôpital de la rue Marie-Anne du Boccage, pour passer le temps, il peint des cartes postales représentant des figures de mode accompagnées de légendes bizarres.

Jacques Vaché (à droite) dans l'armée française

En janvier 1916, il fait la connaissance d'André Breton et de Théodore Fraenkel[2] affectés comme internes en médecine. André Breton est aussitôt séduit par l'attitude de ce « jeune homme très élégant, aux cheveux roux », qui lui fait connaître Alfred Jarry, oppose à tous la « désertion à l'intérieur de soi-même »[3] et n'obéit qu'à une loi, « l'umour (sans h) ». « Quand Jacques Vaché vous serre la main ce n'est ni pour dire bonjour ni au revoir. » Dans un document radiophonique, la mère de Jacques Vaché, évoquant le souvenir de son fils, raconte qu'André Breton « ne saluait jamais »[4]. Quant à Fraenkel, Vaché le surnomme dans ses lettres « le peuple polonais » et le prend pour modèle pour sa nouvelle « Le Sanglant symbole » (personnage de Théodore Letzinski).

Au mois de juin 1916, Jacques Vaché, qui parle couramment l'anglais, est renvoyé au front comme interprète auprès des troupes britanniques. Le contact avec André Breton reprend au mois d'octobre avec une première lettre : « Je promène de ruines en villages mon monocle de cristal et une théorie de peintures inquiétantes -, j'ai successivement été un littérateur couronné, un dessinateur pornographique connu et un peintre cubiste scandaleux. »[5]

Jacques Vaché dans l'armée anglaise

Le 24 juin 1917, au cours d'une permission, il assiste à la première de la pièce de Guillaume Apollinaire, « Les Mamelles de Tirésias », sous-titré drame surréaliste. Le spectacle tourne au fiasco. Déguisé en officier anglais, revolver au poing, il somme de faire cesser la représentation, qu'il trouvait trop artistique à son goût, sous menace d'user de son arme contre le public. Breton parvient à le calmer. Néanmoins, dans sa biographie sur Breton, Mark Polizzotti doute de la véracité de ce fait. Il a remarqué que sur une vingtaine de comptes-rendus de ce spectacle, aucun ne mentionne la "spectaculaire" réaction de Vaché. Seul Aragon a témoigné de cet incident[6].

Lettre du 18 août 1917 à André Breton : « L'art est une sottise - Presque rien n'est une sottise - l'art doit être une chose drôle et un peu assommante - c'est tout […] D'ailleurs - l'Art n'existe pas, sans doute - Il est donc inutile d'en chanter - pourtant : on fait de l'art - parce que c'est comme cela et non autrement - Well - que voulez-vous y faire ? »

Lettre du 19 décembre 1918, la dernière : « Je m'en rapporte à vous pour préparer les voies de ce Dieu décevant, ricaneur un peu, et terrible en tout cas. Comme ce sera drôle, voyez-vous, ce vrai ESPRIT NOUVEAU se déchaîne. »

La mort de Jacques Vaché[modifier | modifier le code]

Le 7 janvier 1919, le journal Le Télégramme des provinces de l'Ouest annonce la découverte, la veille, des corps dénudés de deux jeunes hommes, gisant sur un lit x dans une chambre de l'hôtel de France, place Graslin à Nantes. Ils auraient succombé à l'absorption d'une trop forte dose d'opium. Un troisième homme, un soldat américain du nom d'A.K. Woynow, avait tenté de trouver du secours mais il était déjà trop tard. Les deux victimes sont présentées comme de "jeunes écervelés" sans expérience de la drogue en même temps que comme "de braves soldats qui avaient fait leur devoir devant l'ennemi et avaient été blessés"[7]. Pour préserver l'honneur des familles, il n'est fait mention que des prénoms et de l'initiale de leur nom[8],[9]. Un autre journal nantais, Le Populaire, précise dans son édition du 9 janvier, que l'opium avait été fourni par Vaché et cite le témoignage de son père qui dit avoir vu "un pot en faïence recouvert et ficelé" qu'il a pris pour un pot de confiture[10].

Ce que les journaux ne racontent pas c'est la présence dans la chambre de deux autres personnes : André Caron, membre du groupe de Nantes et un dénommé Maillocheau qui s'étaient retrouvés le 5 au soir pour fêter leur prochaine démobilisation. Une fois dans la chambre d'hôtel, Vaché sortit un pot de faïence qui contenait de l'opium dont ils confectionnèrent des boulettes qu'ils avalèrent. Maillocheau, que la drogue n'intéressait pas, s'en alla. Plus tard, Caron, rendu malade, rentra chez lui. À l'aube du 6, Vaché et Bonnet se déshabillèrent, plièrent soigneusement leurs vêtements, s'installèrent sur le lit et reprirent quelques boulettes d'opium. Woynow qui avait également repris un peu d'opium s'endormit sur le divan. Quand il se réveilla le soir, il trouva ses deux camarades toujours allongés et immobiles, respirant à peine. Il courut chercher le médecin de l'hôtel[11],[12],[13],[14].

André Breton n'apprend la mort de son ami qu'entre le 13[15],[16] et le 22 janvier[17]. Le désarroi et le manque de précisions quant aux circonstances du décès, l'amènent à penser qu'il puisse s'agir d'un assassinat. Dans une lettre adressée à T. Fraenkel, le 30 janvier, il insère une coupure de journal qui associe le meurtre de Jean Jaurès, le 31 juillet 1914 à celui de Karl Liebknecht, le 16 janvier 1919 ; entre ces deux dates Breton inscrit : « ? janvier 1919 : Jacques Vaché »[18].

Son influence sur André Breton[modifier | modifier le code]

« Sans lui j'aurais peut-être été un poète ; il a déjoué en moi ce complot de forces obscures qui mène à se croire quelque chose d'aussi absurde qu'une vocation[19]. »

Dans la même lettre du 30 janvier à Théodore Fraenkel, Breton joint un poème « Clé de sol »[20] qui "transpose l'émotion qu['il a] éprouvée à l'annonce de la mort de Jacques Vaché"[21]. Le 3 mars, il confie à Jean Paulhan qu'il vient de connaître "l'événement de [sa] vie le plus douloureux", ce qui l'oblige à porter une "cuirasse […] contre l'émotion"[11].

Au mois d'août 1919, Breton regroupe en volume les « Lettres de guerre » et en écrit la préface : "Il y a des fleurs qui éclosent spécialement pour les articles nécrologiques dans les encriers. Cet homme fut mon ami[22]."

La douleur de Breton est telle qu'il est persuadé que Vaché a consciemment orchestré son suicide. Au couturier Jacques Doucet, il écrit le 4 janvier 1921 : "Sa mort eut ceci d'admirable qu'elle peut passer pour accidentelle […] il voulut en disparaissant commettre […] une dernière fourberie drôle ". Breton reprend cette expression d'une lettre du 12 août 1918 de Vaché à Fraenkel : "Je rêve de bonnes Excentricités bien senties, ou de quelque bonne fourberie drôle qui fasse beaucoup de morts…"[23],[24],[25].

En 1940, dans l'« Anthologie de l'humour noir », Breton rapporte des propos tenus par Jacques Vaché quelques heures avant sa mort : « Je mourrai quand je voudrai mourir… Mais alors je mourrai avec quelqu'un… de préférence un de mes meilleurs amis »[26],[25].

Toute sa vie, Breton n'a pu se résoudre à ne voir dans la mort de Jacques Vaché, qu'un banal accident. Il restera convaincu d'une dernière farce macabre commise par son ami. Ce dont doute Louis Aragon, Woynow et Pierre Lanoë, un ancien camarade de lycée de Vaché, avec qui il avait pris rendez-vous pour le 7 janvier. La thèse du suicide soutenue par Breton repose sur sa conviction que Vaché savait exactement ce qu'il faisait, bien que son "expérience" quant à l'usage de la drogue n'a jamais été établie. Pour lui, une mort inspirée par l'"umour" était la seule fin digne de son ami. De même qu'il ne verra dans les circonstances de la découverte des corps nus allongés sur un lit, que les caractéristiques du dandy hautain, asexué et insensible aux tentations de la chair. Il refusera d'envisager la moindre inclination à l'homosexualité de Vaché, Breton lui-même ne manquant pas de faire état d'une rare intolérance à cet égard[27].

Peut-être a-t-il forcé le trait en posant Jacques Vaché comme le précurseur du surréalisme. Et même s'il proclame dans le « Manifeste du surréalisme » (1924) : « Jacques Vaché est surréaliste en moi. », dans la lettre du 4 janvier 1921, précitée, à Jacques Doucet, il présente les « Lettres de guerre » comme "une merveilleuse introduction à tout ce que recouvre […] l'étiquette Dada […]. Il y a là tous les manifestes qu'on voudra, pas une négation ne manque […] »[28].

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Lettres de guerre, Éditions Mille et une nuits, Paris, 2001. Cette édition reprend, à l'exception de la préface de Breton et des extraits de presses relatifs aux circonstances de la mort de Vaché, celle du "Sans Pareil" : dix lettres à A. Breton, quatre à T. Fraenkel et une à L. Aragon et le poème « Blanche acétylène ».
  • Soixante-dix-neuf Lettres de guerre, présentées par Georges Sebbag, Jean-Michel Place, Paris, 1989
  • Quarante-trois Lettres de guerre à Jeanne Derrien, présentées par Georges Sebbag, Jean-Michel Place, Paris, 1991
  • Le Sanglant symbole, nouvelle signée Jean-Michel Strogoff, publiée dans "La Révolution surréaliste" no 2, le 15 janvier 1925[29], reprise dans l'édition Éric Losfeld des « Lettres de guerre » en 1970
  • Les Solennels, avec Jean Sarment, textes et dessins inédits, Éditions Dilecta, Paris, 2007 (ISBN 978-2-916275208)
  • En route, mauvaise troupe, journal du lycée écrit par Jean Bellemère, Pierre Bissérié, Eugène Hublet et Jacques Vaché, préface de Gilles Lucas, éditions Le Chien Rouge, 2006 (ISBN 2-916542-01-9)

Dessin :

  • Un autoportrait à l'encre et au crayon, dans lequel Vaché se représente en costume comme pour une gravure de mode est reproduit dans Les Surréalistes de Philippe Audoin, Le Seuil, 1973, p. 17.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Prologue de « Jadis et Naguère » : "En route, mauvaise troupe / Partez, mes enfants perdus ! / Ces loisirs vous étaient dus : / La Chimère tend sa croupe.", (Lacarelle 2005, p. 32)
  2. Pierre Daix, La Vie quotidienne des surréalistes, 1917-1932, Paris, Hachette, coll. « La vie quotidienne »,‎ 31 janvier 1993, 441 p. (ISBN 978-2010143595), p. 424
  3. André Breton, Anthologie de l'humour noir, Jean-Jacques Pauvert,‎ 1940, réédité au Livre de poche, 1998, page 376
  4. Documentaire diffusé sur France Culture en 1990 ou 1991
  5. Daix 1993, p. 37
  6. Polizzotti 1995, p. 73
  7. Mark Polizzotti, André Breton, Gallimard,‎ 1995, p. 100
  8. André Breton, Œuvres complètes, t. 1, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »,‎ 3 mai 1988, 1755 p. (ISBN 978-2070111381), p. 1230
  9. Marguerite Bonnet, André Breton. Naissance du surréalisme, Paris, José Corti,‎ 1975, p. 87
  10. Bonnet 1975, p. 87
  11. a et b Polizzotti 1995, p. 101
  12. Raphaël Sorin, « Un dernier témoin raconte l'histoire de Jacques Vaché et du surréalisme », Le Monde,‎ 4 décembre 1979
  13. Raphaël Sorin, « Je n’ai pas connu Jacques Vaché », Libération,‎ 5 février 2008 (lire en ligne)
  14. Carassou 1986
  15. Date de la seule lettre envoyée à Vaché et conservée. Breton 1988, p. 1227
  16. Reproduite en fac-similé dans Sebbag 1990
  17. Lettre à Tristan Tzara : "Ce que j'aimais le plus vient de disparaître : mon ami Jacques Vaché est mort." Breton 1988, p. 1294
  18. Bonnet 1975, p. 148
  19. La Confession dédaigneuse, (Breton 1988, p. 194)
  20. Breton 1988, p. 14
  21. L'Amour fou, (Breton 1992, p. 734)
  22. Préface reprise dans Les Pas perdus, (Breton 1988, p. 227)
  23. Breton 1988, p. 202
  24. Breton 1988, p. 1231, note 2
  25. a et b Polizzotti 1995, p. 102
  26. André Breton, Œuvres complètes, t. 2, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »,‎ 9 octobre 1992, 1850 p. (ISBN 978-2070112340), p. 1128
  27. Polizzotti 1995, p. 102-103
  28. Breton 1988, p. 1251
  29. Breton 1988, p. 1250

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michel Carassou, Jacques Vaché et le groupe de Nantes, Paris, Jean-Michel Place, coll. « Bibliothèque Mélusine »,‎ 1986 (ISBN 2-85893-072-4)
    avec, en appendice, les lettres de guerre
  • Bertrand Lacarelle, Jacques Vaché, Grasset & Fasquelle,‎ 6 avril 2005, 235 p. (ISBN 2-246-68231-2)
  • Stéphane Pajot, La Mort de Jacques Vaché, éditions D'Orbestier, 2002.
  • Mark Polizzotti, André Breton, Gallimard,‎ 1995, p. 100
  • Jean Sarment, Jean-Jacques de Nantes, Paris, Plon, 1922
  • Jean Sarment, Cavalcadour, Paris, J.-C. Simoën, 1977, roman à clé sur le groupe de Nantes
  • Georges Sebbag, L'imprononçable jour de sa mort : Jacques Vaché, janvier 1919, Paris, Jean-Michel Place, coll. « Entre deux jours »,‎ 1990 (ISBN 2-85893-116-X)
  • Vincent Teixeira, Assez, j'y vais, j'y erre - Arthur Cravan, Jacques Vaché, Jacques Rigaut, trois « gais terroristes » dans les lettres françaises, Fukuoka University Review of Literature and Humanities, XLV/I-II, septembre 2013 [1] [PDF].

Lien externe[modifier | modifier le code]