Jacob Rogozinski

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Jacob Rogozinski, mars 2013

Jacob Rogozinski est un philosophe français né à Roubaix en 1953. Après avoir été directeur de programme au Collège international de philosophie entre les années 80 et 90, il a enseigné au Département de philosophie de l'Université Paris 8 et est actuellement Professeur à la Faculté de philosophie de l'Université de Strasbourg.

Repères biographiques[modifier | modifier le code]

Au cours des années 70, la découverte du génocide qui vient de se produire au Cambodge remet en question son militantisme maoïste et décide de son engagement en philosophie[1]. Jacob Rogozinski initie alors une démarche dont le leitmotiv sera de « délivrer la pensée de la mort »[2].

Période kantienne[modifier | modifier le code]

C'est en se rapprochant de Jacques Derrida à partir de 1980[3] et en se liant aux héritiers de Socialisme ou barbarie[4] que Jacob Rogozinski va commencer de développer une réflexion sur le mal radical et la Terreur révolutionnaire. Or ni Hegel ni Marx, pourtant les principaux penseurs de l'événement révolutionnaire, n'ont su affronter, d'après Rogozinski, le désastre de la Terreur. Seul Kant, peut-être, en déterrant la racine éthique du mal historique, avait pris ce risque. Tout le propos de son retour à Kant, voulu bien distinct des appels contemporains à une Morale réactionnaire, consiste donc à dégager "les conditions de possibilité ultime de la synthèse pratique"[5], c'est-à-dire les conditions de la réalisation dans le monde sensible de la fin imposée par cette Loi morale supra-sensible dont chacun, selon Kant, est porteur. Son long dialogue avec la pensée kantienne amène cependant Jacob Rogozinski à conclure qu'au seuil du passage entre raison pure et liberté effective du sujet humain en vue du bien ou du mal les conditions d'une véritable décision éthique ne sont pas réunies chez Kant lui-même[6]. Simultanément, le concept d'une opposition intra-subjective radicale entre sujet-en-tort et sujet-à-la-Loi, élaborée comme "chiasme"[7], ainsi que le questionnement sur les divers modes d'incarnation de la Loi[8] font aboutir la période kantienne de Rogozinski à un tournant phénoménologique.

Période phénoménologique[modifier | modifier le code]

Le moi et la chair, livre publié par les éditions du Cerf en novembre 2006, fait le pari que la réduction phénoménologique, cette "mise en suspens" préconisée par Husserl de l'existence indubitable du monde, permettra de fonder la synthèse ou le schématisme pratiques que le système kantien, avec sa scission des caractères empirique et intelligible du sujet, avait interdit de concevoir. La discipline de l'"ego-analyse" à laquelle introduit cet ouvrage de Jacob Rogozinski, tout en empruntant beaucoup de ses traits à l'ontologie de Heidegger et à la psychanalyse de Lacan, prétend redresser le tort fondamental que celles-ci ont causé à la prise en considération de l'ego venue de Descartes. Un examen minutieux des théories heideggérienne et lacanienne détermine dans une première partie leur culpabilité en qualité d'"égicides"[9], ce qui signifie, et peu importe que ce soit au nom de l'Être ou de l'Autre, tueuses du moi. À l'inverse, l'ego-analyse s'applique à lui redonner vie dans les deuxième et troisième parties : relecture de Descartes[10] ; radicalisation de Husserl et Merleau-Ponty[11] ; reconstitution du "chiasme tactile"[12], à savoir des "synthèses" d'incarnation et d'incorporation au travers desquelles le moi, en se donnant originairement à lui-même, vient au monde ; caractérisation d'un "restant"[13] issu des synthèses qui met en crise l'intégrité du moi-chair ; analyse des affects associés à la crise du chiasme (l'angoisse, le dégoût, la haine) et de l'expérience vécue de "se mourir" ; affirmation de la possibilité, baptisée "instase", d'une vraie délivrance du moi "à condition de nouer une relation très singulière au restant : de redécouvrir son identité première, son unité originaire avec le moi-chair, tout en préservant un écart au sein de cette identité"[14].

Philosophie, poésie, politique[modifier | modifier le code]

Le statut d'autrui vis-à-vis du moi représente l'un des enjeux majeurs de l'instase. Et Rogozinski s'évertue à démontrer dans son dernier livre[15] que sa philosophie du moi-chair lui a été soufflée par la poésie d'Antonin Artaud, ou tout du moins qu'elle s'y atteste. L'alter ego du philosophe serait un poète. Dès lors, il semble que les implications messianiques d'une telle thèse, revendiquée naguère par Heidegger en parfaite symbiose avec son nazisme, appelle impérativement de nouveaux développements de l'ego-analyse sur le plan du "corps" politique.

Principales publications[modifier | modifier le code]

  • Ouvrage collectif, Dérives pour Guy Debord, Van Dieren, 2011.
  • Le moi et la chair : introduction à l'ego-analyse, Cerf, 2006
  • Faire part : cryptes de Derrida, Lignes & Manifestes, 2005, réédition Lignes, 2014
  • Le don de la Loi : Kant et l'énigme de l'éthique, Presses Universitaires de France, 1999
  • Kanten : esquisses kantiennes, Kimé, 1996

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir l’entretien de la revue le portique, n ° 15 § 2, (2005)
  2. D’après un entretien de 1993 dans la revue Philosophie, philosophie, p. 5. Se reporter aussi à l’entretien radiophonique mis en ligne en novembre 2011 sur le site La vie manifeste
  3. Voir sa participation à la décade de Cerisy sur Derrida, in Les fins de l'homme, Galilée, 1981, ainsi que l'exposé du 7 décembre 1981 repris dans Le retrait du politique (deuxième et dernier "cahier", après Rejouer le politique (1981), publiant les travaux du Centre de recherches philosophiques sur le politique de l'Ecole Normale Supérieure) chez Galilée, 1983.
  4. Rogozinski entame à la même époque sous la direction de Claude Lefort, à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, des recherches qui déboucheront en 1993 sur la soutenance d'une thèse de doctorat, parue aux Presses Universitaires de France en 1999 sous le titre Le don de la Loi / Kant et l'énigme de l'éthique.
  5. Le don de la Loi, PUF, 1999, p. 230.
  6. Voir notamment la communication sur "Kant et le mal radical" à la décade de Cerisy de juillet 1982 (autour de l'oeuvre de Jean-François Lyotard) revue et remaniée pour l'édition du recueil Kanten aux éditions Kimé en 1996.
  7. Le don de la Loi, op. cit., p. 329.
  8. Ibid., p. 342 ; voir également Kanten, Kimé, 1996, p. 15-17.
  9. Le moi et la chair, Cerf, 2006, p. 13.
  10. Cf. ibid., p. 97.
  11. Cf. ibid., p. 151-152.
  12. Ibid., p. 175.
  13. Ibid., p. 195.
  14. Ibid., p. 324.
  15. Guérir la vie, Cerf, 2011.