Istro-roumain

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Istro-roumain
Parlée en Croatie
Nombre de locuteurs 500 à 1000
Classification par famille
Codes de langue
ISO 639-3 ruo
IETF ruo
Les « calușari » (carnaval) des Istro-Roumains de Jeiani en Istrie, en 2006

L’istro-roumain, dit aussi istrien ou valaque d’Istrie (en Italie : istriano, valacco d’Istria), Ćićski ou Ćiribirski (en Croatie), est une langue qui fait partie du groupe oriental des langues romanes, de même que le roumain, l’aroumain et le mégléno-roumain. D’autres linguistes considèrent que c’est un dialecte du roumain, à côté des dialectes daco-roumain, aroumain et mégléno-roumain.

L’istro-roumain est, ou était parlé dans quelques villages de la péninsule d'Istrie, au nord de la mer Adriatique, aujourd'hui en Croatie, par une population qui se désigne elle-même comme Vlași[1] (Valaques) ou Rumâni / Rumâri (Roumains) mais qui est appelée Ćiribirci ou Ćići par les Croates, et Istro-roumains (en) ou Valaques d'Istrie par les linguistes.

Avant l'an 2000, le nombre de locuteurs potentiels de cette langue était estimé aux alentours de 500 à 1 000 personnes, c'est pourquoi elle est citée dans le Livre rouge des langues en danger d'extinction de l'UNESCO comme : « en sérieux danger ». Du fait du nombre extrêmement réduit des gens qui la connaissaient et qui vivent dans huit villages (notamment Žejane et Šušnjevica), elle ne bénéficie d'aucun enseignement public et ne possède aucune presse écrite. Ses locuteurs ne sont même pas reconnus en tant que minorité par la Croatie. La plupart des locuteurs sont en fait passés au croate et les derniers à pratiquer quotidiennement la langue se sont éteints entre 2003 et 2006.

Histoire[modifier | modifier le code]

L’istro-roumain est le dernier à s’être séparé du proto-roumain, à l'époque où les populations romanes de l'espace yougoslave ont été assimilées par les Slaves, ne laissant que des traces toponymiques (Romanija Planina, Vlašić, Vlašina, Vlahina, Durmitor, Ketros, Montana...). On suppose que les Istro-roumains s’établirent en Istrie dès le XIIe siècle, puisqu’un certain Radul (prénom roumain) est mentionné en tant que prince d’Istrie. Cependant, les premières attestations documentaires de cette population datent de 1329, lorsque des chroniques serbes parlent de Valaques vivant dans cette région. Cela suggère que les Istro-roumains habiteraient l’Istrie depuis le XIVe siècle ou même avant. Certains historiens et linguistes roumains et croates supposent qu’ils sont originaires du bassin des Carpates et qu’ils sont venus de Transylvanie il y a près de 1000 ans; d'autres, qu'ils ont fui leurs terroirs d'origine (de Romanija Planina, Vlašić et autres Vlašina) devant les invasions turques.

Les premières attestations de la langue istro-roumaine sont une liste de syntagmes et deux phrases (des vœux) traduits en latin ou en italien, notés dans un ouvrage d’histoire sur Trieste publié par F. Irineo della Croce à Venise, en 1698. Les suivantes n’apparaissent qu’au début du XIXe siècle (de petits textes isolés). Des recueils importants de textes littéraires folkloriques (contes, anecdotes, proverbes, poèmes) paraissent à partir de la fin du XIXe siècle[2]. Le seul ouvrage non folklorique est un almanach avec des textes traduits du roumain et influencés par celui-ci[3].

Entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, il y eut quelques tentatives éphémères de créer un enseignement en roumain standard.

Latinophones, la majorité des Istro-roumains furent contraints de quitter l'Istrie pour l'Italie peu de temps après la Seconde guerre mondiale, à la suite de l'annexion de l'Istrie par la Yougoslavie. Leur nombre s'est ainsi réduit du fait de l'assimilation par les nationalités environnantes, italienne ou croate.

Variétés régionales[modifier | modifier le code]

L’istro-roumain comporte deux parlers :

  • le jeiăn (en croate Žejansko), dans un seul village (Jeiani, en croate Žejane), où vivent actuellement 140 Istro-roumains.
  • le recean, dans la vallée de la rivière Recea (en croate Raša), sur le versant sud des montagnes Učka Gora, à quelque 8 km au sud de Žejane), dans les villages de Șușńevița (en croate Šušnjevica), Nosela (en croate Nova Vas), Bârda (Brdo), Sucodru (Jesenovik) et dans quelques hameaux, avec moins de dix familles istro-roumaines chacun.

Particularités de l’istro-roumain par rapport au roumain[modifier | modifier le code]

Graphie et phonologie[modifier | modifier le code]

Pour écrire l'istro-roumain on a adopté l'alphabet roumain, y compris les lettres î et â utilisées pour des raisons étymologiques mais rendant le même son [ɨ]. Il y a cependant trois lettres de plus, pour rendre des sons spécifiques à l'istro-roumain :

  • å – prononcée à peu près [wɔ], comme dans l'anglais « water »
  • l’ – [ʎ] – l mouillé, à peu près comme dans le français « milieu »
  • ń – [ɲ] – comme dans « agneau »

Généralement, la phonologie de l’istro-roumain n’est pas très différente de celle du roumain. Quelques particularités :

Istro-roumain Roumain Traduction
opposition [e] ~ [ε] : vițe [vits'e] ~ vițe [vits'ε] vițel – vițea veau – veau femelle
å : nu cântå ! voyelle correspondante a [a] : nu cânta ! ne chante pas !
parfois voyelle indéterminée entre [ə] et [ɨ] du roumain) deux voyelles : ă [ə] et î/â [ɨ]
[ε] : vițe à la place de la diphtongue ea : vițea veau femelle
[o] : piciore à la place de la diphtongue oa : picioare jambes / pieds
parfois chute de a initial atone : (a)flå a afla trouver
chute de i final et de u final : cărbun (pluriel) cărbuni (pluriel) charbon
v : dova à la place de u semivocalique [w] : două deux (féminin)
la consonne l’ [ʎ] : pl’erde à la place de i semivocalique après f, p, m: pierde perdre
la consonne ń [ŋ] : n+i semivocalique [nj] : ani ans / années
chute de l final : cal cheval
chute de l devant une consonne : åb alb blanc
tendance à prononcer [s], [z], [ts] les palatales [ʃ], [ʒ], [tʃ], [dʒ]
-r- intervocalique : bire à la place de -n- : bine bien
nm : ănmețå à la place de nv : a învăța apprendre / étudier

Morphologie[modifier | modifier le code]

Les particularités morphologiques de l’istro-roumain sont en grande partie redevables à l’influence du croate.

Le nom, l’adjectif et l’adverbe[modifier | modifier le code]

L’opposition nom à article défini – nom à article indéfini a tendance à faiblir, l’article défini étant utilisé aussi là où normalement on utiliserait l’article indéfini. Ainsi, furåt-a åcu correspond en roumain à a furat acul (« il/elle a volé l’aiguille »), mais aussi à a furat un ac (« il/elle a volé une aiguille »).

Istro-roumain Roumain Traduction
noms passés du neutre au masculin : doi piciore două picioare (neutre) deux jambes / pieds
la désinence de pluriel -ure typique pour les neutres, généralisée au masculins animés : lupure lupi loups
désinence de neutre pour les adjectifs : tåro absence de neutre pour les adjectifs fort

Sous l’influence du croate, le neutre des adjectifs peut être utilisé en tant qu’adverbe.

Le verbe[modifier | modifier le code]

L’istro-roumain a emprunté au croate la catégorie grammaticale de l’aspect verbal, absente du roumain. Les aspects s’expriment par :

  • des préfixes : do-, iz-, na-, s-, za- qui rendent les verbes d’aspect perfectif
  • des suffixes qui rendent le verbe itératif : be (imperfectif) – bivei (itératif) = « boire »
  • des mots différents aux aspects imperfectif et perfectif : mâncå (imperfectif) – poidi (perfectif, emprunté au croate) = « manger »

Par rapport aux quatre classes de conjugaison du roumain, l’istro-roumain en a une ou trois (opinions divergentes) de plus pour les emprunts et les néologismes.

Parmi les temps de l’indicatif, l’istro-roumain a perdu le passé simple et le plus-que-parfait, et partiellement l’imparfait. Celui-ci se forme différemment du roumain, à partir de l’infinitif, les désinences étant ajoutées à l’aide de la semivoyelle i : rugåiam, roumain rugam (« je priais »).

À l’indicatif présent, les terminaisons en -m du roumain correspondent à -n en istro-roumain : avzin, roumain auzim (« nous entendons »).

La deuxième personne du pluriel de l’indicatif présent et de l’imparfait est en -t à la place de -ți : rugåiat, roumain rugați (« vous priiez » – imparfait)

Au passé composé, l'auxiliaire se place après le verbe : rugåt-am, roumain am rugat (« j’ai prié »).

Le subjonctif présent est identique à toutes les personnes à l’indicatif présent, se construisant généralement avec la conjonction empruntée neca, roumain (ca) să (« que »). Par contre, le subjonctif passé a disparu.

Le conditionnel a aussi un temps futur, en plus du présent et du passé.

Istro-roumain Roumain Traduction
conditionnel présent reș rugå aș ruga je prierais
conditionnel passé reș fost rugå aș fi rugat j’aurais prié
conditionnel futur rugår (du subjonctif passé + le futur antérieur latin)

Par rapport au roumain, qui possède deux formes d’infinitif (longue, celle du latin, à valeur nominale, et courte, à valeur verbale), l’istro-roumain n’a que la forme courte, avec de nombreuses valeurs verbales, y compris différentes de celles de l'infinitif roumain. Exemple: åflu fete durmi, roumain o găsesc pe fată dormind (« ils/elles trouvent la fille endormie »).

Le gérondif a la terminaison -ănd + -a : cântănda, roumain cântând (« en chantant »).

L’ordre des mots[modifier | modifier le code]

En général, l’ordre des mots est très libre : de cărbun lemnu ie bur såkile, roumain pentru cărbuni e bun orice lemn (« tout bois est bon pour le charbon »)

L’istro-roumain préfère placer les adjectifs possessifs et démonstratifs, ainsi que les adjectifs qualificatifs devant le nom déterminé : țâsta musåte fete, această fată frumoasă (« cette belle fille »).

Lexique[modifier | modifier le code]

Les mots hérités du latin sont relativement peu nombreux, mais très fréquents. Par contre, l’istro-roumain est, de toutes les langues romanes orientales, la plus perméable aux emprunts. Les plus nombreux proviennent du croate, mais il y a aussi des mots italiens et allemands.

La dérivation est faible. À noter le préfixe res-/rez- : rezlegå correspondant au roumain des-/dez- : a dezlega (« délier »).

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Appellation qui peut prêter à confusion, puisqu’elle est utilisée par les Mégléno-Roumains aussi et, de plus, elle est parfois employée pour désigner les Aroumains également.
  2. Sextil Pușcariu, Studii istroromâne, vol. I, Texte, Cultura Națională, Bucarest, Roumanie, 1906 ; Iosif Popovici, Dialecte romîne, IX, Dialectele romîne din Istria, partea a 2-a, (Texte și glosar), Halle A.D.S., Editura autorului, 1909 ; Traian Cantemir, Texte istroromâne culese de, Editura Academiei Republicii Populare Romîne, Bucarest, Roumanie, 1959.
  3. Andrei Glavina et Constantin Diculescu, Calindaru lu rumeri din Istrie, Stampa Gutemberg, Ioseph Göbl, Bucarest, Roumanie, 1905.

Source[modifier | modifier le code]

Marius Sala et al., Enciclopedia limbilor romanice, Editura Științifică și Enciclopedică, Bucarest, Roumanie, 1989.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Wolfgang Dahmen, Istrorumänisch. Lexicon der Romanistische Linguistik, 3e édition, Tübingen, Allemagne, 1989.
  • Nerina Feresini, Il Comune istro-romeno di Valdarsa, Edizioni Italo Svevo, Trieste, Italie, 1996.
  • Goran Filipi, Istrorumunjski lingvistički atlas / Atlasul lingvistic istroromân / Atlante Linguistico Istrorumeno, Znanstvena udruga Mediteran, Pula, Croatie, 2002.
  • H. A. Hurren, A linguistic Description of Istro-Rumanian, Faculty of Medieval and Modern Languages and Literature, University of Oxford, Oxford, Grande Bretagne, 1972.
  • August Kovačec, Descrierea istroromânei actuale, Editura Academiei Republicii Socialiste România, Bucarest, Roumanie, 1971.
  • Richard Sârbu et Vasile Frățilă, Dialectul istroromân. Texte și glosar, Amarcord, Timișoara, Roumanie, 1998.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]