Insurrection de juin 1953 en Allemagne de l'Est

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Char soviétique à Leipzig (17 juin 1953).
Mémorial aux victimes de la répression.

L’insurrection en Allemagne de l'Est est un soulèvement populaire qui éclate à Berlin-Est et dans le reste de la République démocratique allemande (RDA) le , et se prolonge les jours et semaines suivantes.

L’insurrection, la première de grande ampleur dans le bloc soviétique, s’est terminée par la complète déroute des manifestants et une sévère répression au sein de la société est-allemande.

L’échec de ce que les autorités est-allemandes appellent « tentative de putsch, soutenue par des agents occidentaux, en vue de modifier le régime en République démocratique allemande »[1] a contribué à fixer la partition de Berlin et de l’Allemagne et à stabiliser l’impopulaire gouvernement de la RDA, mais à long terme, il a renforcé le mouvement vers la réunification allemande.

Contexte[modifier | modifier le code]

Article général Pour un article plus général, voir Histoire de la RDA.

La situation de la République démocratique allemande est difficile dès sa proclamation le . Outre la fuite de nombreux citoyens à l’Ouest[2], ses objectifs économiques sont loin d’être atteints, la balance de son commerce extérieur avec les « pays frères » du bloc de l’Est est totalement déséquilibrée et le soutien soviétique à ses dirigeants n’est plus unanime.

En juillet 1952, les dirigeants du pays annoncent l’entrée de la RDA dans la phase de « construction du socialisme »[3]. Les vexations à l’encontre des Églises, de toute activité économique indépendante de l’État et des intellectuels se renforcent.

Avec l’accentuation de la Guerre froide, la frontière est-allemande devient plus étanche, mais Berlin reste un lieu de quasi libre-passage. En janvier 1953, Walter Ulbricht obtient de Staline un accord de principe pour un déploiement policier purement est-allemand à Berlin en vue de mieux contrôler la frontière[4]. Le 10 et 11 janvier, les Soviétiques ferment certains points de passage à Berlin. Au début février, ils imposent des restrictions de circulation[5].

Après la mort de Staline, le , Lavrenti Beria, chef du MVD (Ministère des Affaires intérieures), la police politique soviétique, annonce une amnistie pour un million de prisonniers soviétiques. L’attitude du pouvoir soviétique devient ambiguë et contradictoire. Le soutien à la RDA est confirmé du bout des lèvres, mais les critiques sont sévères. Beria figure parmi les plus virulents : l’URSS menace de couper son soutien au gouvernement est-allemand et certains prônent une libéralisation plutôt que le durcissement du régime réclamé par Ulbricht[6].

Durant le 13e plénum du comité central du SED, les 12 et , Ulbricht évince son vieil adversaire Franz Dahlem de la direction du parti pour « aveuglement politique envers l’activité d’agents impérialistes »[7] et décrète une augmentation de 10 % des « normes de travail »[8]. Ce qui revient à augmenter de 10 % la charge de travail sans augmentation de salaire.

Au début juin, Ulbricht d’abord, puis le bureau politique du SED subit d’importantes pressions de la part des autorités politiques en vue d’une libéralisation du régime. Le , le bureau politique reconnaît publiquement qu’« une série d’erreurs a été commise dans le passé ». Mais sans rien dire de l’augmentation des cadences de travail. Des rumeurs circulent en RDA que le chef du SED se serait fait violemment critiquer par les autorités soviétiques. Il se murmure que l’impopulaire Ulbricht pourrait être évincé…

Au même moment éclatent plusieurs émeutes ouvrières en Tchécoslovaquie (129 usines touchées, par exemple le 6 juin à Pilsen : occupation des usines d’armement Skoda). On brûle des portraits de Staline et de Klement Gottwald, on hisse le drapeau américain. Plusieurs centaines de personnes sont arrêtées[9].

Déroulement[modifier | modifier le code]

Le 16 juin 1953[modifier | modifier le code]

En RDA, les premières grèves contre l’augmentation des cadences de travail ont lieu le [10]. À Berlin-Est, une manifestation éclate le 16 juin[11], à l'initiative des ouvriers du bâtiment qui travaillent sur la Stalinallee à Berlin. Une quarantaine d’ouvriers maçons se dirige vers le siège du gouvernement pour déposer une pétition qui réclame le retour aux anciennes normes et dénoncer l'augmentation des cadences de 10 % sans compensations mises en place par le gouvernement de la RDA. À l’arrivée, le cortège compte quelque 2 000 personnes[12],[13]. Le soir, un communiqué informa que le gouvernement révisera la mesure. On menace d’organiser une grève générale pour le lendemain.

Le socialiste Ernst Scharnowski lance sur RIAS-Berlin (Rundfunk im amerikanischen Sektor), un poste émettant depuis le secteur américain de Berlin-Ouest, des mots d’ordre de grève générale pour le lendemain, tout en réclamant également des élections libres à bulletin secret[10].

Le 17 juin 1953[modifier | modifier le code]

Pendant la nuit, plusieurs entreprises se mettent en grève. Le 17 juin, l'agitation gagne très vite le reste du pays. Des centaines de milliers de personnes[10] descendent dans les rues des principales villes (Leipzig, Magdebourg, Dresde, etc.) de la RDA. Une foule de 60 000 personnes[10] attaque les locaux de la police, conspue les dirigeants, incendie les sièges des journaux, etc. Après l'incendie d'un entrepôt (la Columbushaus) et l'implication d'ouvriers venus de Berlin-Ouest dans les émeutes, Walter Ulbricht décide de faire appel aux troupes soviétiques pour organiser la répression contre un soulèvement aussitôt qualifié de « contre-révolutionnaire » et « commandité, selon les autorités est-allemandes, par les Occidentaux ».

À 13 heures, l’état de siège est proclamé[14]. Le soulèvement est réprimé conjointement par les troupes d'occupation soviétiques et par la police est-allemande. L’intervention d’une colonne de chars[10] et des forces de l’ordre se solde par la mort d'une cinquantaine de manifestants à Berlin-Est[10] et de nombreux blessés, les soldats tirant alors à vue sur des citoyens désarmés[15].

Trois membres du SED et une quarantaine de soldats de l'Armée rouge sont tués dans les événements[10]. 3 000 personnes sont arrêtées par les Soviétiques et 13 000 sont emprisonnées par les autorités de la RDA[16],[17].

Le soulèvement ne provoqua aucune intervention de la part des Occidentaux. Dès le , le chancelier fédéral Konrad Adenauer donne le ton et invite « les hommes et les femmes qui aujourd’hui à Berlin demandent à être affranchis de l’oppression et de la misère… à ne pas se laisser entrainer par des provocateurs à des actes qui pourraient mettre en danger leur vie et leur liberté. Un véritable changement dans la vie des Allemands de la zone soviétique ne peut résulter que du rétablissement de l’unité allemande dans la liberté. »[18]. Selon André Fontaine, « Les sujets d’Ulbricht sont ainsi prévenus ; il ne leur faut compter sur aucune intervention extérieure […][19] ».

Les désordres s'arrêtent à partir du  ; l’alerte passée, les autorités imposent la répression et procèdent à l'épuration du SED. Les autorités du SED mettent préventivement sur pied une milice composée de volontaires « fiables » et fidèles au régime, afin d'éviter à l'avenir de devoir recourir de nouveau aux services de l'armée soviétique devant une situation semblable.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Parce que, dans une interview au journal du régime Neues Deutschland datée du 30 juin 1953, le ministre de la Justice Max Fechner s'oppose à des poursuites judiciaires contre les grévistes, il est dès lors considéré comme ennemi de l'État, démis de ses fonctions, exclu de la SED, arrêté et condamné à huit ans de prison.

Pour échapper à la répression, la fuite s'impose à de nombreux Allemands de la RDA. Sur 19 millions d'habitants, plus de 3 millions s'enfuirent à l'Ouest, ce qui entraîne finalement la construction du mur de Berlin le , car les personnes qui choisissent l’exil sont souvent des travailleurs qualifiés dont la RDA avait grand besoin pour son économie.

Ces événements coïncident à Moscou avec l'arrestation de Lavrenti Beria. Le [20],[21], au terme d'un complot ourdi de longue date par Nikita Khrouchtchev et Gueorgui Malenkov, Beria est arrêté en pleine séance du Politburo par le général Georgi Joukov[22]. Il est exécuté en décembre à l'issue d'un procès[23]. La disparition de Beria marque le début de la déstalinisation.

Pour commémorer l'insurrection, la RFA instaure un nouveau jour férié, le 17 juin, proclamé « jour de l'unité allemande »[16]. En mémoire de ces événements, une rue du centre de Berlin-Ouest qui traverse le Tiergarten est baptisée Straße des 17. Juni (rue du 17-Juin).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Alfred Grosser, L’Allemagne de notre temps, p. 515
  2. 197 788 transfuges en 1950, 165 648 en 1951, 182 393 en 1952 (Frederick Taylor, Le Mur de Berlin, p. 130
  3. Planmässige Errichtung der Grundlagen des Sozialismus (Alfred Grosser, L’Allemagne de notre temps, p. 515)
  4. Frederick Taylor, Le Mur de Berlin, p. 131
  5. Anne-Marie Le Gloannec, Un mur à Berlin, p. 173, Éditions Complexe, 1985
  6. Frederick Taylor, Le Mur de Berlin, p. 133
  7. Alfred Grosser, L’Allemagne de notre temps, p. 515
  8. Frederick Taylor, Le Mur de Berlin, p. 134
  9. Frederick Taylor, Le Mur de Berlin, p. 137
  10. a, b, c, d, e, f et g Heinrich August Winkler, Histoire de l’Allemagne, XIXe- XXe siècle. Le long chemin vers l’Occident, Fayard,‎ 2005 (ISBN 2213624437), p. 596
  11. (de) Rapport d'un témoin oculaire
  12. BBC: Berliner recalls East German uprising; Rapport de Peter Bruhn
  13. Frederick Taylor, op. cit.p. 138, avance le nombre de 10 000
  14. L’état de siège est relevé le (André Fontaine,Histoire de la Guerre froide, p. 85, tome 2, Points Histoire)
  15. (de) Bilan humain du 17 juin 1953
  16. a et b Heinrich August Winkler, Histoire de l’Allemagne, XIXe- XXe siècle. Le long chemin vers l’Occident, Fayard,‎ 2005 (ISBN 2213624437), p. 597
  17. Frederick Taylor fait quant à lui état de 277 tués, 200 exécutés par la suite et 1400 condamnés à perpétuité (Le Mur de Berlin, p. 144).
  18. Propos cités par André Fontaine, op. cit., p. 82
  19. ibid. , p. 82
  20. Anton Kolendic, Les Derniers Jours. De la mort de Staline à celle de Beria (mars 1953 - décembre 1953), p. 178, p. 184, p. 186, Fayard, 1982
  21. La nouvelle de l'arrestation de Beria n'est publiée par la Pravda que le 10 juillet 1953.
  22. Anton Kolendic, Les Derniers Jours. De la mort de Staline à celle de Beria (mars 1953 - décembre 1953), p. 183, Fayard, 1982
  23. La réalité du procès et la date effective de l'exécution sont souvent remises en questions. André Fontaine, Histoire de la guerre froide. Tome 2, p. 83, Points Histoire, 1983

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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