Incident d'Ōtsu

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Nicolas II

Le scandale d'Ōtsu (大津事件, Ōtsu Jiken?) est le nom donné à la tentative d'assassinat du tsarévitch Nicolas Alexandrovitch de Russie (le futur tsar Nicolas II) le 11 mai 1891 lors d'une visite officielle au Japon.

Contexte[modifier | modifier le code]

Avant la cérémonie marquant le début de la construction de la ligne de chemin de fer du Transsibérien, le tsarévitch Nicolas fit une visite officielle au Japon. Il accosta avec la flotte russe du Pacifique à Kagoshima, puis à Nagasaki, et enfin à Kobé. À partir de là, Nicolas continua sa visite par voie terrestre jusqu'à Kyoto où il rencontra une délégation menée par le prince Takehito Arisugawa. Comme c'était la première visite au Japon d'un important prince étranger depuis celle du prince Henri de Prusse en 1880 et celles de deux princes britanniques venus à bord du HMS Bacchante, et étant donné que l'Empire russe avait de plus en plus de capacité militaire en Extrême-orient, le gouvernement japonais prit beaucoup d'attention au bon déroulement de cette visite dans le but d'améliorer les relations entre le Japon et la Russie. Le prince Nicolas, qui montra de l'intérêt pour l'artisanat local, se fit faire un tatouage sur le corps[1] : Nicolas avait lu Madame Butterfly de Pierre Loti avant de débarquer à Nagasaki, et, tout comme Loti, il se fit tatouer un dragon sur le bras gauche le 4 mai pendant une séance qui dura 7 heures, de 21 H à 4H du matin. Le tsarévitch avait aussi acheté une épingle à cheveux décorative à une jeune fille japonaise.

L'agression[modifier | modifier le code]

Tsuda Sanzō (de), l'agresseur du Prince Nicolas.

La tentative d'assassinat se déroula le 11 mai 1891 (ou 29 avril 1891 selon le calendrier julien) lorsque Nicolas revint à Kyoto après être parti voir le lac Biwa, à Ōtsu, dans la préfecture de Shiga. Il fut alors attaqué par Tsuda Sanzō (1855–1891), l'un des policiers de son escorte, qui le frappa au visage avec un sabre. Grâce à la rapidité d'action du prince Georges de Grèce, le cousin de Nicolas, qui para le second coup avec sa canne, il eut la vie sauve. Tsuda tenta ensuite de fuir, mais deux des serviteurs de Nicolas le rattrapèrent et le mirent à terre. Le tsarévitch avait une cicatrice de 9 cm de long sur le côté droit du front, mais sa vie n'était pas menacée.

Nicolas se dépêcha alors de rentrer à Kyoto où le prince Yoshihisa Kitashirakawa l'autorisa à venir se soigner dans le palais impérial, et envoya des messages à Tokyo pour informer de l'agression. Anxieux que cet incident puisse servir de prétexte à une guerre, et sachant pertinemment que le Japon n'avait pas encore la capacité militaire de s'opposer à la grande Russie, le Premier ministre Masayoshi Matsukata conseilla à l'empereur Meiji de se rendre immédiatement et en personne aux nouvelles de Nicolas. L'empereur prit ainsi un train à la gare Shimbashi et voyagea toute la nuit pour retrouver le prince russe au petit matin suivant l'agression.

Le lendemain, lorsque Nicolas exprima son désir de rejoindre ses navires à Kobé, l'empereur Meiji ordonna aux princes Yoshihisa Kitashirakawa, Takahito Arisugawa et Taruhito Arisugawa de l'accompagner. Plus tard, l'empereur Meiji, ignorant les avertissements de plusieurs hommes d'État sur le fait qu'il pourrait être pris en otage, rendit visite à Nicolas qui était en convalescence sur un navire russe ancré dans le port de Kyoto.

Conséquences de l'agression[modifier | modifier le code]

Le Tsarévitch Nicolas à Nagasaki.

L'empereur Meiji exprima publiquement sa tristesse de voir que l'hospitalité du Japon envers le prince russe avait été bafouée, ce qui mena à une vague de soutien pour le tsarévitch qui reçut plus de 10 000 télégrammes qui lui souhaitaient un prompt rétablissement. Une ville de la préfecture de Yamagata alla même jusqu'à faire interdire légalement l'usage du nom de famille "Tsuda" et du prénom "Sanzō". Lorsque Nicolas décida de couper court à son séjour et de rentrer au plus tôt en Russie malgré les excuses de l'empereur, une jeune couturière, Yuko Hatakeyama, se trancha la gorge avec un rasoir devant la préfecture de Kyoto dans un acte de contrition publique, elle mourut à l'hôpital peu de temps après. Les journaux japonais la surnommèrent Retsujo ("femme courageuse") et saluèrent son patriotisme.

Le gouvernement fit pression sur la Cour de justice pour appliquer à Tsuda l'article 116 qui prévoyait la peine de mort pour des actes contre l'empereur, l'impératrice ou le prince héritier. Cependant, le juge Iken Kojima reconnut que l'article 116 ne s'appliquait pas dans ce cas et condamna l'accusé à la prison à perpétuité. Malgré les controverses de l'époque suite à ce jugement, la décision de Kojima fut plus tard citée comme l'exemple de l'indépendance de la Justice au Japon et comme l'une des justifications pour remettre en cause les traités inégaux.

Acceptant la responsabilité pour le manquement à la sécurité, le ministre de l'Intérieur Yorimitchi Saigo et celui des Affaires étrangères Shūzō Aoki démissionnèrent.

Le gouvernement russe exprima officiellement sa satisfaction des suites de l'incident, et affirma que si Tsuda avait été condamné à mort, il aurait demandé la clémence. Les historiens firent plus tard des spéculations sur le fait que l'agression (qui laissa une cicatrice indélébile à Nicolas) ait pu l'influencer dans ses opinions sur le Japon et les Japonais, et même qu'elle ait pu influencer ses décisions dans les actions qui menèrent à la guerre russo-japonaise de 1904-1905.

Événements postérieurs[modifier | modifier le code]

Les deux porteurs qui sauvèrent le tsarévitch.
  • Tsuda fut envoyé à la prison de Kushiro, sur l'île d'Hokkaidō, et mourut de maladie en septembre de la même année.
  • Les serviteurs qui avaient capturé Tsuda, Jizaburo Mukaihata (1854–1928) et Ichitaro Kitagaichi (1859–1914), furent invités à se rendre sur les navires russes où ils furent félicités par les marins, reçurent des médailles, une récompense de 2 500 Yens en plus d'une pension de 1 000 Yens, ce qui était une somme énorme à l'époque. Ils furent présentés dans les journaux comme des héros nationaux. Cependant, durant la guerre russo-japonaise, cette admiration se retourna, ils perdirent leur pension, furent accusés d'être des espions, et furent harcelés par la police.
  • C'est le médecin allemand Julius Scriba (1848–1905), qui travaillait alors comme conseiller étranger pour le gouvernement japonais, qui fut appelé pour soigner le tsarévitch.
  • En 1993, lorsque le gouvernement russe tenta de vérifier que des fragments d'os retrouvés sur le lieu du meurtre de Nicolas II à Iekaterinbourg appartenaient bien au tsar, un échantillon de l'ADN de Nicolas fut nécessaire. Des objets du scandale d'Ōtsu furent examinés pour voir si les tâches de sang présentes permettaient une identification positive, mais les résultats ne furent pas concluants[2].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Keene, Emperor of Japan, Meiji and His World, pp.446.
  2. http://www.facesofrussia.org/index.php?option=com_content&task=view&id=14&Itemid=9 Faces of Russia Past and Present