Mandylion

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Le roi Abgar V recevant le Mandylion, censé être le visage de Jésus imprimé miraculeusement sur un linge (icône du Xe siècle).

Le Mandylion ou Image d’Édesse est, selon une tradition chrétienne, une relique consistant en une pièce de tissu rectangulaire sur laquelle l’image du Christ (ou Sainte Face) a été miraculeusement imprimée de son vivant. Pour l’Église orthodoxe, il s’agit de la première icône (du mot grec signifiant « image »).

La première mention de l’existence d’une image physique du Christ remonte au VIe siècle, dans l'antique ville d’Édesse (auj. Urfa ou Şanlıurfa). Cette image fut transportée à Constantinople au Xe siècle. Le tissu disparaît de Constantinople au cours de la Quatrième croisade (Sac de Constantinople) en 1204, réapparaît en tant que relique conservée par Saint Louis à la Sainte Chapelle. Il disparaît définitivement lors de la Révolution française.

La légende de la correspondance entre Jésus et Abgar roi d'Édesse[modifier | modifier le code]

Le mandylium, représentation ancienne (hagion keramion).

La légende du Mandylion s'est développée sur plusieurs siècles, à partir de celle de la correspondance entre Jésus et Abgar, un des rois d’Édesse (Il y eut toute une lignée d'Abgar rois d'Édesse, à l'époque de Jésus il s'agirait d'Abgar V Ukomo ou Ukkama Bar Ma'Nu).

La première version en est celle rapportée au début du IVe siècle par Eusèbe de Césarée (264-340) dans son Histoire ecclésiastique (1.13.5-1.13.22)[1]. Cette légende, qui date peut-être de la fin du IIIe siècle se situe dans la tradition qui voulait inscrire les églises chrétiennes locales dans une succession apostolique, c'est-à-dire dans la lignée d'un disciple direct de Jésus, alors que l'implantation chrétienne à Édesse n'est attestée qu'au début du IIIe siècle[2]. Eusèbe raconte que la réputation de guérisseur parvient aux oreilles d'Abgar, qui écrit à Jésus, lequel lui répond qu'il va lui envoyer un disciple (correspondance qu'Eusèbe reproduit). Après la mort de Jésus, le disciple Thaddée, l'un des Septante disciples est envoyé par l’apôtre Thomas. Thaddée guérit le roi, et prêche l'évangile au peuple d'Édesse.

La légende de la correspondance entre Jésus et Abgar se retrouve en 384 dans les extraits du Voyage d'Égérie, une riche pèlerine d'Europe occidentale, à qui l'évêque d'Édesse raconta comment l'exhibition et la lecture de la lettre de Jésus permit de repousser miraculeusement les invasions des Perses.

À ce stade, il n'est pas encore mentionné d'image de Jésus.

L'image d'Édesse[modifier | modifier le code]

La première mention connue de l'image d'Édesse figure dans la Doctrine d'Addaï (Addaï est le nom syrien de Thaddée), composée au Ve siècle[3]. Ce récit met en scène une délégation envoyée par le roi Abgar à Jésus :

« Lorsque Hannan, le préposé aux archives, vit que Jésus lui parlait ainsi, en tant que peintre du roi, il peignit un portrait de Jésus avec des couleurs choisies, et le rapporta au roi Abgar, son maître. Et lorsque le roi Abgar vit cette représentation, il la reçut avec grande joie, et la fit placer à une place d'honneur dans l'un de ses palais. » (Doctrine d’Addaï, 13)

L'image refait surface en 525 lors d'une crue du Daisan, affluent de l’Euphrate dont l'inondation détruit la ville d’Édesse. Lors de la reconstruction de la ville, on découvre un linge caché portant les traits d’un visage dans une niche maçonnée au dessus de la porte Ouest. Ce linge est alors identifié au portrait offert à Abgar. L’empereur Justinien fait construire en son honneur la basilique Sainte-Sophie d’Édesse qui conserve alors la relique[4].

L’historien Procope de Césarée (~500-~560), dans son Histoire des guerres (552-554)[5] raconte l'échec des sièges de la ville par le Perse Chosroès Nirhirvan en 540 et 544. À propos de la première il rapporte que les habitants d'Édesse racontaient que dans sa lettre à Abgar Jésus prédisait que la ville ne serait jamais prise par les barbares. Le pieux mais prudent Procope doute de l'existence de ce passage qui n'est pas cité par les historiens plus anciens, mais juge que cette croyance qui a protégé la ville a été bel et bien inspirée par Dieu à ses habitants pour protéger[6]. Pour le siège de 544 il se focalise sur les péripéties militaires sans parler d'image ou d'intervention miraculeuse, alors qu'il rapporte par ailleurs le miracle de la vraie Croix à Apamée[7]. Rien n'en est dit non plus dans une chronique de la ville d’Édesse écrite peu après les évènements[8].

Mais en 593, Évagre le Scolastique, dans son Histoire Ecclésiastique(IV, 27)[9], raconte lui aussi le siège de 544, reprenant Procope, mais y ajoute que les défenseurs de la ville essayèrent sans succès de mettre le feu à la rampe d’assaut des assaillants. Il amenèrent alors dans la mine l’« image créée par Dieu, non faite de main d’homme (Acheiropoietos Αχειροποίητος), et que le christ avait envoyée à Abgar », et le feu prit enfin. Les assiégeants, détournèrent une rivière pour l’éteindre, mais le feu redoubla comme si on avait apporté du soufre ou de l’huile qui selon la tradition continuait à brûler dans le mur et coulait de l’image. La rampe fut réduite en cendres, et Chosroès dut abandonner le siège. Dans cette version, l’image est redécouverte à la veille de l’invasion perse grâce à une vision de l’évêque d’Édesse[4].

On suit ainsi l’évolution de la légende depuis la lettre sans image d’Eusèbe, à l'image peinte par un serviteur de cour dans le récit d’Addaï ; puis Procope raconte un miracle provoqué par la lettre, qui devient chez Evagrius un miracle suscité par une image miraculeusement imprimée lorsque Jésus s'essuya le visage.

L’image est également mentionnée dans un écrit en syriaque relatif à la reconstruction de la cathédrale d’Édesse, qui eut lieu au milieu du VIe siècle mais dont la date est incertaine[10].

Le récit suivant rapporte que, les successeurs d'Abgar étant revenus au paganisme, l'évêque cacha l'image miraculeuse à l'intérieur d'un mur, et se servant d'une lampe à huile, il la fixa contre une tuile ; l’image aurait été redécouverte grâce à une vision inspirée la nuit même de l’invasion de la ville par les Perses : et non seulement l'image s'était miraculeusement fixée sur la tuile, mais la lampe introduite par l'évêque y brûlait toujours[11] ; d'ailleurs, l'évêque d'Édesse aurait fait usage de l'huile coulant de l'image pour détruire les Perses.

Le Saint Mandylion disparaît de nouveau après la reconquête d’Édesse par les Sassanides en 609.

Jean de Damas († 749) évoque le Mandylion dans son pamphlet anti-iconoclaste Sur les Saintes Images[12] : il cite une tradition selon laquelle, Abgar ayant demandé son portrait à Jésus, Jésus aurait simplement pressé une serviette sur son visage pour produire cette image. Le tissu est décrit comme une « bande », c'est-à-dire une pièce de tissu oblongue plutôt que carrée, au contraire des autres récits, suggérant qu'il a pu être plié comme l'évoque les Actes de Thaddée qui désigne l'image sous le terme de tétradiplon (« quatre fois double »)[13].

La légende prendra toute son ampleur au Xe siècle avec la Narratio de Imagine Edessena.

Le dogme du saint Mandylion du Moyen Âge à la Renaissance[modifier | modifier le code]

Ce récit de l'image de Jésus imprimée par simple contact sur un tissu utilisé par le Christ pour s'essuyer le visage fut reçue par l’Église orthodoxe, non comme une légende, mais comme une réalité historique. D'innombrables reproductions de ce qu'on considérait comme la Sainte Face furent exécutées et devinrent des icônes ; au XIXe siècle, les armées russes les portaient au combat comme khorugvs. Selon Robin Cormack, presque chaque église byzantine contenait une représentation du Mandylion lorsqu'éclata l’épisode iconoclaste[14]. La dernière légende faisant du Mandylion non un objet fabriqué de main d'homme, mais une création divine, on l'appelle acheiropoietos en grec (« qui n'est pas fait à la main »).

Selon une légende arabe, rapportée par l’historien Andrew Palmer lorsqu'il visita Urfa (Édesse) en 1999, le suaire (mendil) de Jésus fut jeté dans un puits où se dresse aujourd'hui la Grande Mosquée de la ville. La tradition chrétienne la contredit, qui rapporte comment en 944 le Mandylion fut échangé par le calife Al-Mustakfi contre 200 prisonniers arabes lors du siège d'Édesse par le général Jean Curcas, envoyé de l'empereur Romain Ier Lécapène. Peu après l’Image d’Édesse fut transportée à Constantinople où l’empereur Romain Ier la reçut en grande pompe le 15 août 944[15], la déposa dans une chapelle du Grand Palais (Constantinople). Elle y demeura jusqu'au sac de la ville par les Croisés en 1204 puis fut emportée avec d'autres trésors en Occident (bien que l’Image d’Édesse ne soit mentionnée à l'époque dans aucun document). Une partie de cette relique, ou que l'on croit être telle, faisait partie d'un assortiment de reliques cédées en 1241 par Baudoin II de Constantinople à Louis IX de France, et qui furent abritées par la suite dans la Sainte Chapelle de Paris[16] (il en existe deux inventaires : l'un daté de 1534 (dressé par Gérard de Saint-Quentin de l'Isle/Paris) et l'autre de 1740) ; elle devait disparaître pendant la Révolution française[17].

Le Suaire de Turin entre en scène[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Suaire de Turin.

Selon le journaliste Ian Wilson[18], ce qui, du VIe siècle au XIIIe siècle, a été vénéré sous le nom de Mandylion était en fait le Suaire de Turin, plié en huit, et conservé dans un châssis oblong de telle façon que seule la Sainte Face était visible.

À l'appui de sa thèse, il cite des documents conservés à la Bibliothèque vaticane et à l'Université de Leyde, qui suggèrent l'existence d'une seconde image à Édesse. Un codex du Xe siècle, Codex Vossianus Latinus Q 69[19] découvert par Gino Zaninotto à la Bibliothèque vaticane contient un récit du VIIIe siècle selon lequel une empreinte de tout le corps du Christ a été préservée sur un linge conservé dans une église d'Édesse ; il cite un homme du nom de Smera à Constantinople : « Le roi Abgar a reçu un drap sur lequel on peut voir non seulement un visage mais aussi le corps en entier »[20].

Cette image n'est donc apparemment pas la même que le Mandylion dont l'image familière, très diffusée, est celle d'un visage uniquement. Les textes byzantins mentionnent toutefois « un original et deux copies ».

Copies existantes[modifier | modifier le code]

Deux images associées au Mandylion susbsistent aujourd'hui.

La Sainte Face de Gênes[modifier | modifier le code]

La Sainte Face de Gênes après retouche numérique pour la rendre plus visible.

Cette image est conservée dans la petite église de Saint-Barthélemy des Arméniens à Gênes, où l'empereur Jean V Paléologue en a fait don à Leonardo Montaldo, doge de la ville, au XIVe siècle.

Elle a fait l'objet d'une étude détaillée par Colette Dufour-Bozzo en 1969, qui a pu dater le cadre de la fin du XIVe siècle[21], tandis que le support et l'image sont antérieurs. Bozzo a montré que l'image avait été imprimée sur un tissu collé sur une planchette de bois[22],[23].

La similitude de cette image avec le Voile de Véronique suggère un lien entre les deux traditions.

La Sainte Face de San Silvestro[modifier | modifier le code]

L’Image de la chapelle Sainte-Mathilde au Vatican.
La Sainte Face de San Silvestro après retouche numérique pour la rendre plus visible.

Cette image était conservée dans l'église San Silvestro de Rome jusqu'en 1870 et se trouve maintenant dans la chapelle Sainte-Mathilde au Vatican. Elle est enchâssée dans un cadre de style baroque offert par une certaine sœur Dionora Chiarucci en 1623[24]. La plus ancienne mention écrite la concernant remonte à 1517, alors qu'on interdisait aux nonnes de la montrer au public pour ne pas faire de concurrence au Voile de Véronique.

Comme l'image de Gênes, elle est peinte sur bois et constitue donc vraisemblablement une copie.

Elle a été exposée à Expo 2000 en Allemagne dans le pavillon du Saint Suaire.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dominique GONNET, L’histoire d’Abgar, roi d’Édesse, ses sources bibliques et sa stratégie narrative (EUSEBE DE CESAREE, Histoire ecclésiastique, livre I, XIII)
  2. Édesse avant le Christianisme
  3. manuscrit syriaque de Saint-Pétersbourg (nouvelle série n° 4) - Alain Desreumaux Histoire du roi Abgar et de Jésus : présentation et traduction du texte syriaque intégral de La Doctrine d’Addaï ; et en appendice, trad. d’une version grecque par Andrew Palmer ; trad. d’une version éthiopienne par Robert Beylot (Apocryphes Association Pour l’Étude de la Littérature Apocryphe Chrétienne 3), Turnhout : Brepols, 1993
  4. a et b Le Mandylion (Monastère Dyonisiou, Mont Athos, base de données Utpictura18
  5. http://en.wikisource.org/wiki/History_of_the_Wars/Book_II
  6. Averil Cameron Procopius and the sixth century, Routledge, 1996, p. 116 sur googlebooks
  7. Averil Cameron Procopius and the sixth century, Routledge, 1996, p. 116
  8. Averil Cameron Procopius and the sixth century, Routledge, 1996, p. 117
  9. http://www.tertullian.org/fathers/evagrius_4_book4.htm
  10. Averil Cameron Procopius and the sixth century, Routledge, 1996, p. 117
  11. Ce thème de la lampe qui ne s'éteint pas est un lieu commun des civilisations anciennes (celles du moins, qui ont connu la lampe à huile) : cf. Plutarque, Sur la défection des Oracles à propos de l'oracle de Delphes.
  12. On-line text.
  13. Yannick Levannier, Le Saint Suaire de Turin révélé par la photographie et par la science, Editions Saint-Augustin,‎ 2011, p. 57
  14. Cf. Robin Cormack, Writing in Gold, Byzantine Society and its Icons, Londres, George Philip,‎ 1985, (ISBN 054001085-5)
  15. Pierluigi Baima Bollone, 101 questions sur le Saint Suaire, Editions Saint-Augustin,‎ 2001, p. 47
  16. à ne pas confondre avec la Sainte Chapelle de Chambéry, qui fut un temps le lieu de dépôt du Suaire de Turin
  17. Grove Dictionary of Art, also Steven Runciman, Some Remarks on the Image of Edessa, Cambridge Historical Journal 1931 et [1] pour une liste du groupe de reliques; voir également : an image of the gothic reliquary dating from the 13th century, in: [2]
  18. Cf. Ian Wilson, Holy Faces, Secret Places: The Quest for Jesus' True Likeness, Londres, Doubleday,‎ 1991
  19. provenant de la bibliothèque de Gérard Vossius.
  20. En Latin: [non tantum] faciei figuram sed totius corporis figuram cernere poteris, Codex Vossianus Latinus, Q69, et Bibliothèque vaticane, Codex 5696, fol.35, publié dans Pietro Savio, Ricerche storiche sulla Santa Sindone, Turin, 1957.
  21. Ian Wilson, Holy Faces, Secret Places, page 162
  22. Wilson, ibid., page 88
  23. Das Mandylion von Genua und sein paläologischer Rahmen - The Mandylion of Genoa (en alld.) Voir également : Annalen van de stad Genua uit de 14de eeuw beschrijven dat het de echte Edessa-mandylion betreft (en néerlandais).
  24. Ian Wilson, Holy Faces, Secret Places, page 193

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Eusèbe de Césarée. Épitre de Jésus Christ à Abgar roi d’Édesse dans Historia Ecclesiae
  • Jannic Durand, Le trésor de la Saint Chapelle, Paris, Réunion des musées nationaux,‎ 2001
  • Robert Eisenman, James the Brother of Jesus, Viking Penguin,‎ 1997
    En partie une déconstruction des légendes entourant Agbar/Abgar
    .
  • J.M. Fiey Image d'Edesse ou Linceul de Turin. Qu'est-ce qui a été transféré à Constantinople en 944? Revue d'histoire ecclésiastique 1987, vol. 82, no2, pp. 271-277 résumé voir aussi [3]
  • [4]
  • [5]
  • Averil Cameron,The History of the Image of Edessa: the Telling of a Story Harvard Ukrainian Studies 7 (1983)
  • H.J.W. Drijvers, "The Image of Edessa in the Syriac Tradition," in H.L. Kessler and G. Wolf (eds.), The Holy Face and the Paradox of Representation (Villa Spelman Colloquia, vol. 6, Band, 1998), pp. 13-31
  • Averil Cameron, “The mandylion and Byzantine Iconoclasm,” in H. Kessler & G. Wolf, eds, The holy face and the paradox of representation (Bologna, 1998), 33-54 at 40. See also Averil Cameron, “The history of the Image of Edessa: the telling of a story,” in Okeanos. Essays presented to Ihor S¹ ev c¹ enko = Harvard Ukrainian Studies 7 (1983), 80-94; E. Patlagean, “L'entrée de la Sainte Face d'Édesse à Constantinople en 944,” in A. Vauchez, ed., La religion civique à l'époque médiévale et moderne (Chrétienté et Islam) (Paris, 1995), 21-35