Hypnerotomachia Poliphili

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Poliphile s'agenouillant devant la reine Eleuterylida

Hypnerotomachia Poliphili, ou Songe de Poliphile, rédigé en 1467, est l'un des livres les plus beaux, mais aussi l'un des plus curieux de la Renaissance. Ce « Combat d'amour en songe » eut une grande influence en Italie et en France surtout, dans le domaine littéraire, mais aussi en architecture et dans l'art des jardins.

Alde l'Ancien a imprimé ce livre à Venise en décembre 1499. L'auteur est anonyme, mais un acrostiche tend à faire attribuer l'œuvre à un certain Francesco Colonna.

Titre[modifier | modifier le code]

Le premier mot du titre de l'ouvrage, souvent pris pour le nom complet, est dérivé du grec, le titre complet étant en latin.

En général, en français, on préfère se référer au Songe de Poliphile, ou plus brièvement encore au Poliphile plutôt qu'à l'Hypn-eroto-machia Poliphili. À dire vrai, ce titre impossible est lui-même une simplification du titre complet, composé en un triangle équilatéral, posé sur sa pointe :

HYPNEROTOMACHIA POLIPHILI,VBI HV
MANA OMNIA NON NISISOMNIVM
ESSE DOCET .ATQVE OBITER
PLVRIMA SCITV SANE
QVAM DIGNA COM
MEMORAT.
* * *
* *
*

Les éditions françaises retiennent aussi : Discours du songe de Poliphile, Combat d'amour en songe (équivalent du titre de la traduction anglaise de 1592 : The Strife of Love in a Dream) ou Les amours de Polia. Il fut publié par Jacques Kerver sous la direction de Jacques Gohory en 1546, 1554 et 1561.

Le nom Poliphile, mentionné dans le titre est également tiré du grec et signifie « celui qui aime Polia ». Polia est elle-même protagoniste de cette histoire, et son nom signifie « beaucoup » ou « plusieurs choses ». Poliphile est donc celui qui a de multiples objets d'amour.

Rien qu'à l'examen de ce titre, les deux grandes lignes-force du texte sont déjà bien en évidence : D'une part, la veine du romanzo d'amore à la Boccace ou peut-être à la façon des romans allégoriques de la fin du Moyen Âge (le Roman de la Rose, de Guillaume de Lorris et Jean de Meun, et plus directement : le Livre du Cuer, de René d'Anjou), de l'autre le roman multiforme, multicentré, stratifié, qui célèbre le savoir antique, celui de Rome et de la Grèce essentiellement.

Résumé[modifier | modifier le code]

Poliphile rêve de celle qu'il aime, Polia, mais elle se montre totalement indifférente à ses avances. Commence alors un voyage initiatique qui le conduira sur l'île d'amour : Cythère.

Le rêve commence, comme la Divine Comédie, dans les affres d'une forêt obscure, où Poliphile recru de fatigue s'endort au pied d'un arbre et se retrouve transporté en songe (un rêve dans le rêve) dans un monde merveilleux, jonché de débris antiques. Cependant, de nombreux bâtiments sont encore intacts et Poliphile nous en conte l'architecture par le menu : leurs proportions, leurs ornements, les inscriptions qu'ils portent (souvent en grec, latin et hébreu, parfois même en arabe). Son périple lui fait rencontrer force allégories et êtres fabuleux : des monstres, des faunes, des nymphes, des dieux et déesses. Les nymphes en particulier se montrent très attentionnées et lui présentent « sa » Polia, procèdent à une cérémonie nuptiale, puis emportent les amants sur l'île de Cythère où règne le dieu de l'amour Cupidon. Mais lorsque Poliphile veut serrer sa maîtresse contre lui, elle s'évapore dans ses bras et il comprend que tout cela n'était qu'un rêve.

Un tel schéma narratif ne suffirait pas à lui seul à remplir le livre : l'essentiel des pages est consacré à des descriptions plus que minutieuses de l'architecture des bâtiments que Poliphile trouve sur sa route, à des gloses sur l'agencement des jardins merveilleux et des buissons sculptés qu'ils contiennent, à la présentation de machines évoquant celles de Léonard de Vinci, qui ne laissent pas de le surprendre, et à l'interprétation enfin des nombreuses écritures qui se trouvent sur les édifices, sculptures, stèles, etc., qui ornent le chemin du héros.

Auteur[modifier | modifier le code]

Le nom de l'auteur du livre n'est pas explicitement mentionné. Une indication, cependant, est fournie par l'acrostiche formé par les lettrines des têtes de chapitres. On peut y lire : Poliam frater Franciscus Columna peramavit (« Frère Francesco Colonna a aimé Polia intensément »).

On considère généralement que l'auteur est Francesco Colonna, rejeton d'une puissante famille de la noblesse romaine. Colonna fit notamment restaurer le temple de Fortuna à Palestrina et il fit reconstruire la maison familiale, dévastée en 1436 par les troupes du pape. Il disposait sans conteste de l'érudition nécessaire à la rédaction d'un livre aussi éclectique, et sa formation lui permettait de donner les descriptions détaillées des constructions architecturales avec le vocabulaire et la sûreté du professionnel, se fût-il agi de bâtiments en forme d'éléphant portant obélisque ou de l'empilement d'une pyramide, d'un obélisque et d'une statue.

L'étrangeté du roman, déjà en son temps, la référence permanente aux cultes païens antiques, l'indécence enfin de ses métaphores érotiques (la dimension érotique de l'original est considérablement affaiblie dans la version française) pouvaient valoir à l'auteur un soupçon d'hérésie, ce qui explique le mystère maintenu sur son identité.

Le doute reste permis quant à l'identification de l'auteur. Plusieurs érudits attribuent ce livre à d'autres personnes, comme Leon Battista Alberti[1] ou Laurent de Médicis. Il existe par ailleurs un autre Francesco Colonna, dominicain vénitien mal connu, sans rapport avec la famille des Colonna, auquel l'ouvrage a été longtemps attribué à partir du XVIIIe siècle.

Présentation technique[modifier | modifier le code]

Page de l'Hypnerotomachia Poliphili

La langue du livre constitue un mélange bizarre de latin et d'italien essentiellement. Quelques fragments d'hébreu, d'arabe, de grec sont également présents, ainsi que des hiéroglyphes prétendument égyptiens, des annotations mathématiques et diverses énigmes mises en images (ils ne constituent pas des rébus au sens propre). Tout ceci contribue à en faire l'un des livres les moins bien compris et les plus illisibles qui soient.

Le livre, constitué de 234 feuillets non numérotés, imprimé en 1499 par Alde Manuce à Venise, reste un joyau encore très prisé des bibliophiles. Alors que la mise en page de la plupart des incunables reprend le modèle du manuscrit médiéval, à l'écriture gothique, le Songe de Poliphile est imprimé avec un type romain, adapté de l'Antiqua mise au point par Nicolas Jenson à Venise. Pour cet ouvrage, Alde Manuce reprend la fonte gravée par Francesco Griffo, déjà utilisée pour le de Ætna du futur cardinal Pietro Bembo. Par sa clarté, cette famille de fontes contraste singulièrement d'avec les fraktur utilisées pour les publications de l'époque ; en particulier, elle est quasiment dépourvue de ces ligatures, bien moins nécessaires aux textes imprimés qu'aux manuscrits, et est encore abondamment utilisée de nos jours.

Autre nouveauté typographique, l'enchevêtrement d'écritures aussi diverses que le grec, l'hébreu et l'arabe : le Songe de Poliphile est d'ailleurs le premier livre imprimé occidental à contenir des caractères arabes.

En plus du texte, 172 gravures sur bois d'excellente facture permettent au lecteur de se faire une meilleure image des merveilles décrites dans l'histoire. L'identité du graveur, qui n'a rien signé et dont le nom n'est mentionné nulle part reste, comme celle de l'auteur, sujette à controverse. Certains attribuent ces gravures à Mantegna et à Giovanni Bellini.

Le typographe joue de façon créative avec le corps du texte, par endroits justifié en forme de blason ou de calice ; avec les images, qu'il n'hésite pas à rendre sur deux pages en vis-à-vis pour obtenir un format plus proche de notre cinémascope ; avec l'intégration du texte et des images enfin : on trouve plusieurs occurrences où la justification du texte répond aux grandes lignes des illustrations.

Diffusion, réception, interprétation[modifier | modifier le code]

La première édition de 1499 rencontra d'abord peu d'écho : le livre était à tout point de vue trop en avance sur son temps. C'est surtout la réimpression de 1545 qui fut un succès.

L'influence la plus marquée de ce roman se fit alors sentir dans l'art du jardin de la Renaissance. Cosme Ier de Médicis fit aménager les jardins de sa Villa de Castello, dans lesquels il avait passé son enfance, afin d'en faire une réplique exacte de ceux du Songe de Poliphile. D'autres imitations ou jardins inspirés du livre suivirent : les jardins de Bomarzo, ceux de la Villa Francesco de Medici à Florence, les jardins de Frascati dans la Villa Aldobrandini et le Jardin de Boboli. Des éléments issus du Songe de Poliphile (ruines artificielles, temples, nymphes) sont présents dans les jardins européens jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, soit bien 300 ans après.

L'Hypnerotomachia Poliphili, fait l'objet d'une traduction en français, revue et corrigée par J. Martin puis publiée par Kerver à Paris en 1546. Sensiblement plus courte que l'édition italienne, elle constitue une traduction-contraction-adaptation tout à la fois[2].

L'aspect étrange que revêt l'original, truffé de latinismes et hellénismes, disparaît, diverses énumérations sont tout simplement rendues par des listes « équivalentes », et nombre de paragraphes prolixes sont réduits à une phrase fort brève. Il arrive également que le traducteur corrige son modèle lorsque celui-ci tente de perdre le lecteur dans les méandres d'une description-fleuve, ou qu'il fasse montre d'un zèle louable en traduisant également, ce que Colonna ne faisait pas, les phrases grecques et latines, introduisant occasionnellement de volontaires contresens visant à rendre l'œuvre un peu plus décente.

Le Songe de Poliphile français, réimprimé en 1554, puis en 1561 fut incontestablement un bestseller de son temps, abondamment discuté et commenté à la cour érudite et humaniste constituée autour du roi François Ier et de ses successeurs : fourni en références aux textes antiques, raffiné dans sa description des rites de l'amour, il devient rapidement une source d'inspiration pour les courtisans, qui « poliphilisent » à tout-va, selon le mot d'un critique de son temps [3]. Il inspire également les organisateurs des Entrées Royales, et de tout ce qui touche aux rituels de la cour.

Dans le domaine littéraire, on reconnaît généralement en François Rabelais un lecteur attentif du Songe de Poliphile, dont certains passages de Gargantua ou du Quart-Livre notamment s'inspirent assez directement. L'influence souterraine du livre ne se démentira pas jusqu'à nos jours, et les écrits de La Fontaine, de Gérard de Nerval, puis de Georges Perec en trahiront parfois la présence. Le psychologue Carl Gustav Jung était également un grand amateur du Songe de Poliphile, dans lequel il voyait, comme dans les ouvrages alchimiques du reste, une illustration des archétypes de sa théorie de la psyché humaine.

Plus généralement, ce livre énigmatique a occupé et occupe encore nombre d'architectes, historiens, philosophes, mystiques et autres chasseurs d'énigmes. Une interprétation complète de l'œuvre reste encore à écrire. Pour l’alchimiste Fulcanelli, le Songe de Poliphile est une œuvre hermétique qui contient les connaissances utiles à l’accomplissement du grand œuvre (cf. Les Demeures philosophales, livre 2.)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Francesco Colonna, Le Songe de Poliphile, Imprimerie nationale Éditions, 1994 et 2004.
  • Francesco Colonna, Hypnerotomachia Poliphili, Gregg International Publishers Limited, fac-similé de l'édition originale de 1499.
  • Francesco Colonna, Hypnerotomachia Poliphili, a cura di Giovanni Pozzi e Lucia Ciapponi, 2 vol., Padova, Antenore, 1964 (important pour l'identification des sources anciennes).
  • Francesco Colonna, Hypnerotomachia Poliphili, a cura di Marco Ariani, Mino Gabriele, 2 vol., Milano, Adelphi (Classici 66) 1998 (fac-simile, traduction en italien moderne et commentaire dans lequel ils discutent aussi Pozzi/Ciapponi).
  • Francesco Colonna, Hypnerotomachia Poliphili, The Strife of Love in a Dream , translated by Joscelyn Godwin, Londres, 1999 (traduction en anglais).
  • Francesco Colonna, Sueño de Polífilo, edición y traducción de Pilar Pedraza Martinez, Barcelone, 1999 (traduction en espagnol).
  • Charles Nodier, Franciscus Columna, Le Promeneur, 2004 ou l'édition de 1844 sur Gallica.
  • Emanuela Kretzulesco-Quaranta, Les Jardins du songe : "Poliphile" et la mystique de la Renaissance, Paris, Les Belles Lettres, 1986.
  • L’historien et théoricien de l’architecture Alberto Pérez-Gómez est l’auteur de Polyphilo, or The Dark Forest Revisited: an Erotic Epiphany of Architecture (MIT Press, Cambridge, 1992).
  • Ian Caldwell et Dustin Thomason proposent une interprétation romancée du Songe de Poliphile dans leur roman policier La Règle de quatre (éd. Michel Lafon, 2005), faisant un rapport entre Colonna et Savonarole[4].
  • Francesco Colonna, De droom van Poliphilus (Hypnerotomachia Poliphili), Uit het Italiaans en Latijn vertaald door Ike Cialona, Amsterdam, 2006 (traduction en hollandais et commentaire).
  • Esteban Alejandro Cruz, Hypnerotomachia Poliphili: Re-discovering Antiquity through the Dreams of Poliphilus, Trafford Publishing Co, 2006.
  • Bruno Rives a publié en 2008 chez Librii Aldo Manuzio, passions et secrets d'un Vénitien de génie. Il y expose de nouvelles pistes sur l'auteur et l'illustrateur de l'Hypnerotomachia.
  • Francesco Colonna, Hypnerotomachia Poliphili, Interlinearkommentarfassung, übersetzt und kommentiert von Thomas Reiser, Breitenbrunn, 2014 (traduction en allemand et commentaire).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Emanuela Kretzulesco-Quaranta, op. cit..
  2. Traduction française de Jean Martin sur le site Architectura : voir ici.
  3. (Castiglione, dans son Cortegiano, entre 1514 et 1518)
  4. « La règle de quatre et l'Hypnerotomachia Poliphili ou le songe de Poliphile », Maison de l'outil et de la pensée ouvrière, s. d.