Homo ludens

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Homo ludens est une expression utilisée pour la première fois par Johan Huizinga dans son ouvrage Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu. L'être humain a d'abord été qualifié par Carl von Linné d'Homo sapiens (homme qui sait) puis d'Homo faber (homme qui fabrique). L'expression Homo ludens insiste sur l'importance de l'acte de jouer. En effet, la thèse principale de Huizinga est que le jeu est consubstantiel à la culture.

Citations[modifier | modifier le code]

Source  : Johan Huizinga, Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu, Gallimard,‎ 1988 (ISBN 9782702204658) ; première publication en 1938  : Homo ludens, proeve eener bepaling van het spel-element der cultuur.

Définition du jeu[modifier | modifier le code]

Le jeu est une action qui se déroule dans certaines limites, de lieu, de temps et de volonté, dans un ordre apparent, suivant des règles librement consenties, et hors de la sphère de l'utilité et de la nécessité matérielles. L'ambiance du jeu est celle du ravissement et de l'enthousiasme, qu'il s'agisse d'un jeu sacré, ou d'une simple fête, d'un mystère ou d'un divertissement. L'action s'accompagne de sentiments de transport et de tension et entraîne avec elle joie et détente. (p. 217)

Les limites spatiales du jeu[modifier | modifier le code]

La limitation locale [spatiale ?] du jeu est plus frappante encore que sa limitation temporelle. Tout jeu se déroule dans les contours de son domaine spatial, tracé d'avance, qu'il soit matériel ou imaginaire, fixé par la volonté ou commandé par l'évidence. De même qu'il n'existe point de différence formelle entre un jeu et une action sacrée, à savoir que l'action sacrée s'accomplit sous des formes identiques à celles du jeu, de même le lieu sacré ne se distingue pas formellement de l'emplacement du jeu. L'arène, la table à jeu, le cercle magique, le temple, la scène, l'écran, le tribunal, ce sont là tous, quant à la forme et à la fonction, des terrains de jeu, c'est-à-dire des lieux consacrés, séparés, clôturés, sanctifiés, et régis à l'intérieur de leur sphère par des règles particulières. Ce sont des mondes temporaires au cœur du monde habituel, conçus en vue de l'accomplissement d'une action déterminée. (pp. 29-30)

Le jeu comme condition d'existence de la culture[modifier | modifier le code]

De ceci résulte l'évidence d'une conséquence importante : sans un certain maintien de l'attitude ludique, aucune culture n'est possible. Même dans une société complètement retournée à la sauvagerie par l'abandon de tous les rapports juridiques, la passion agonale n'est en aucune façon ennoblie [abolie ?], car elle est inhérente à la nature même de l'homme. L'aspiration innée à avoir la première place jette alors les groupes l'un contre l'autre ; elle peut les conduire, dans un accès de gloriole insensée, à des degrés inouïs d'aveuglement et d'aberration. Que l'on adhère à la vieille doctrine, qui voit la force motrice de l'histoire dans les rapports économiques, ou que l'on élabore des considérations tout à fait neuves sur le monde, pour donner forme et nom à cette aspiration au triomphe, l'essence de cette aspiration n'en réside pas moins dans le désir de gagner, même si l'on sait que « gagner » ne peut plus représenter aucun « gain ». (pp. 169-170)

La culture sera toujours, en un sens, jouée, du fait d'un accord mutuel suivant des règles données. La véritable civilisation exige toujours et à tous points de vue le fair play et le fair play n'est pas autre chose que l'équivalent en termes ludiques, de la bonne foi. Le briseur de jeu brise la culture même. (p. 337)

Jeu et résolution de la tension[modifier | modifier le code]

À l'origine de toute compétition, il y a le jeu, c'est-à-dire un accord tendant à réaliser, dans un temps et un espace déterminés, suivant certaines règles et dans une forme donnée, quelque chose qui mette fin à une tension et qui soit étranger au cours ordinaire de la vie. Ce qui doit être accompli et ce qui est acquis de la sorte, voilà qui n'intéresse le jeu que de façon secondaire. (pp. 176-177)

Le jeu à l'époque moderne[modifier | modifier le code]

La surestimation du facteur économique dans la société et dans l'esprit humain était, en un sens, le fruit naturel du rationalisme et de l'utilitarisme qui avaient tué le mystère et déclaré l'homme affranchi de faute et de péché. [...] Tel était le XIXe siècle, vu sous son pire aspect. Les grands courants de sa pensée allaient presque droit à l'encontre du facteur ludique dans la vie sociale. Ni le libéralisme, ni le socialisme ne fournirent à celui-ci d'aliment. (pp. 307-308)

Jeu et sport[modifier | modifier le code]

Dans les civilisations archaïques, les compétitions faisaient partie des fêtes sacrées. Dans le sport moderne, ce lien avec le culte a complètement disparu. [...] Il est bien plutôt une expression autonome de l'instinct agonal qu'un facteur fécond du sens social. [...] En dépit de son importance aux yeux des participants et des spectateurs, il demeure une fonction stérile, où le vieux facteur ludique s'est presque entièrement éteint. (p. 316)

Jeu et publicité[modifier | modifier le code]

Le développement de cet instinct agonal, qui entraîne le monde du côté du jeu, a été favorisé par un facteur externe, au fond indépendant de l'esprit même de la culture ; notamment l'extraordinaire perfectionnement des relations humaines dans tous les domaines et par tous les moyens. Technique, publicité et propagande encouragent partout la compétition, et rendent possible la satisfaction de cet instinct. (p. 319)

Jeu et puérilisme contemporain[modifier | modifier le code]

Un enfant qui joue n'est pas puéril. Il ne le devient que lorsque le jeu l'ennuie ou lorsqu'il ne sait à quoi jouer. Si le puérilisme actuel était du véritable jeu, on devrait voir alors la société sur la voie du retour aux formes archaïques de culture, où le jeu était un facteur vivant et créateur. [...] Les traits essentiels du vrai jeu font ici défaut, même si les attitudes puériles se traduisent généralement sous la forme du jeu. (pp. 329-330)

Jeu et guerre[modifier | modifier le code]

Nous estimons que c'est précisément dans la guerre que l'homme retombe dans cette attitude agonale qui donnait sa forme et son fond au jeu primitif en vue du prestige. Toutefois, la guerre moderne semble avoir précisément perdu tout contact avec le jeu. (p. 335)

Conclusion[modifier | modifier le code]

Au lieu du Tout est vanité millénaire, un Tout est jeu, d'un accent un peu plus positif, s'impose peut-être alors. Cela ne paraîtra que métaphore à bon marché, que pure impuissance de l'esprit. Pourtant, c'est là la sagesse à laquelle Platon avait atteint, lorsqu'il nommait l'homme un jouet des dieux. (p. 339)