Histoire du roumain

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Article principal : Roumain.
Roumain

Cet article traite l’histoire du roumain en général, sans entrer dans les détails des évolutions phonétiques, grammaticales et lexicales qu’il a subies des origines jusqu’à présent.

Formation du roumain[modifier | modifier le code]

Place du roumain (en rouge) et des langues romanes orientales dans la famille des langues romanes.
Évolution des langues romanes orientales avec de bas en haut les trois phases de la formation, de la dispersion et de la différenciation.

Le territoire où le roumain s’est formé est controversé, faute de sources écrites suffisantes, et surtout à cause d’intérêts politiques contraires. Mais ces controverses ne peuvent porter que sur les détails de sa formation et de son évolution, car globalement, l'existence même des langues romanes orientales implique forcément un enracinement dans le monde romain du Bas-Danube et des Balkans, à l'époque de l'Antiquité tardive. La formation du roumain a pu commencer avec l’apparition des Romains dans les Balkans, en 229 av. J.-C., par la romanisation des Thraces, et s'élargir lors de la conquête de la Dacie par les Romains, en 106 après J.-C. Pour les nombreux colons originaires de toutes les régions de l’Empire romain, le latin vulgaire était la seule langue de communication avec la population locale, qui finit par adopter la culture latine. C’est pourquoi les langues thraco-illyriennes, dont le dace, disparurent (sauf en Albanie), et en roumain il n'en subsiste que quelques centaines de mots.

Les controverses ne portent pas sur cela, mais sur l'aire géographique où les locuteurs du roman oriental étaient majoritaires (ou plus simplement, présents).

Selon certains linguistes, dont Robert Roesler, Gustav Weigand et Alexandru Philippide, le territoire de formation du roumain était intégralement situé au sud du Danube où la domination romaine dura six siècles, et non au nord où elle ne dura qu'un siècle et demi environ. Cette thèse affirme que la population romanisée migra dans les régions situées au nord du Danube à partir du Xe siècle (voir pour des détails l’article Origine des roumanophones). Des thèses dérivées de celle-ci, surtout présentes dans les ouvrages des pays slaves du nord, anglo-saxons et germaniques, situent l'origine de toutes les langues romanes orientales dans un tout petit territoire situé en Serbie méridionale.

D'autres linguistes comme Ovid Densusianu, Sextil Puşcariu, Theodor Capidan, Alexandru Rosetti, Emil Petrovici ou George Ivănescu affirment que la majorité de la population daco-romaine serait restée sur place au nord du Danube, après le retrait des troupes romaines en 275, mais pas au sud du Danube où les Slaves s'installèrent en masse au VIIe siècle. Des thèses dérivées de celle-ci, surtout présentes dans les ouvrages des pays slaves du sud et en Grèce, situent l'origine de toutes les langues romanes orientales dans de tout petits territoires situés soit au centre de la Valachie méridionale, soit en Transylvanie méridionale.

Un effet pervers de ces controverses est qu'à quelques rares exceptions près[1] la majorité des ouvrages historiques modernes ne mentionne pas la présence des langues romanes orientales durant l'Antiquité tardive et le Moyen Âge, ce qui donne aux lecteurs l'impression que les locuteurs de ces langues apparaissent par génération spontanée au XIVe siècle (voire au XIXe siècle pour les ouvrages qui représentent à tort les principautés roumanophones comme de simples provinces ottomanes).

Mais des historiens ayant aussi une formation d'archéologues, de géographes et de démographes, comme Vasile Pârvan, Radu Florescu, Adrian Rădulescu ou Florin Constantiniu, pensent que la langue des Thraco-romains commença à subir l’influence du slave commun à partir de la fin du VIe siècle, lorsque les Slaves pénétrèrent en masse en Dacie et dans les Balkans, devenant ainsi ce que l'on a généralement l’habitude d’appeler « proto-roumain ». Sans avoir à migrer subitement et en masse, les locuteurs de cette langue romane se mélangèrent aux Slaves (et aussi aux Avars, aux Bulgares, aux Iasses et plus tardivement aux Pétchénègues et aux Coumans) sur le vaste territoire où l'insécurité de la période des invasions et la pratique du pastoralisme les dispersa progressivement. C’est ainsi que commença la différenciation des langues romanes orientales, les Slaves isolant entre eux les groupes parlant le proto-roumain, dont le lexique fut influencé sans que la structure grammaticale latine soit affectée (voir Union linguistique balkanique).

Plus tard, au cours du Moyen Âge, les emprunts les plus nombreux furent faits au hongrois, aux langues slaves voisines (bulgare, serbe, ukrainien), au turc et au grec. La plupart des mots empruntés actuels commencèrent à pénétrer dans la langue roumaine au XVIIIe siècle, leurs sources étant les langues romanes occidentales, surtout le français et l’italien.

Les premiers documents écrits[modifier | modifier le code]

Lettre de Neacşu

La plupart des chercheurs considère comme les premiers mots proto-roumains conservés par écrit la phrase torna, torna, fratre ’retourne-toi, retourne-toi, mon frère’, dont le premier mot, répété, paraît dans l’ouvrage Histoires[2] du chroniqueur byzantin Théophylacte Simocatta, datant de 630 environ. La phrase entière est transcrite par un autre chroniqueur byzantin, Théophane le Confesseur, vers 810-814[3]. Elle aurait été prononcée en 587 au cours d’une campagne contre les Avars, par un soldat de l’armée byzantine qui, remarquant que la charge du mulet de son camarade marchant devant lui était en train de glisser, la lui aurait adressée afin de le faire se retourner pour ajuster la charge. Les autres soldats auraient interprété cette phrase comme une commande de retour et l’auraient transmises vers l’avant, ce qui aurait provoqué la déroute de la troupe. Cette attestation serait la preuve que la population locale parlait le proto-roumain au VIe siècle.

Du Xe au début du XVIe siècle, les Roumains écrivirent seulement en vieux slave, parce que c’était la langue de l’église orthodoxe et de l’administration.

Le document le plus ancien écrit en roumain qui se soit conservé est une lettre d’un marchand de Câmpulung Muscel, Neacşu, adressée au maire de Brașov, Johannes Benkner, en 1521, et écrite en alphabet cyrillique. Son texte est compréhensible par un locuteur de roumain actuel.

Quatre manuscrits à caractère religieux datent du même siècle (leur datation ne pouvant être plus précise que cela) : le Codex de Voroneţ, le Psautier de Voroneţ, le Psautier Hurmuzachi et le Psautier ayant appartenu à D. C. Sturdza-Scheianul, qui sont encore des traductions assez maladroites du vieux slave.

Formation de la langue littéraire[modifier | modifier le code]

Les premiers ouvrages imprimés en roumain, à caractère religieux, furent élaborés à partir de 1561[4] sous l’influence du protestantisme de Transylvanie, par le diacre Coresi de Munténie. Il travaillait à Braşov, parce que dans son pays l’église ne permettait de publier que des livres en vieux slave. Ces livres sont très importants pour le développement de la langue roumaine et son unification. Ils furent écrits en parler de Munténie, qui comprend aussi le parler des Roumains de Transylvanie du Sud-est[5]. C’est le parler qui se trouve à la base de la langue littéraire roumaine.

Les Actes des Apôtres publié par Coresi en 1563

En 1582 parut Palia de la Orăştie (l’Ancien Testament d’Orăştie), contenant les deux premiers livres de la Bible. On suppose que tout l’Ancien Testament avait été traduit mais que ce volume seul s’est conservé. La traduction était l’œuvre de cinq hommes d’église du Banat et de la région de Hunedoara, à partir d’une traduction de Gáspár Heltai en hongrois, avec l’utilisation probable de la Vulgate. Le livre fut imprimé par Şerban, fils de Coresi, avec le financement du noble Ferenc Geszti de Deva. La langue de l’ouvrage contient des éléments des parlers du Banat.

Une autre étape importante dans le développement de la langue littéraire roumaine fut la parution de la première traduction complète de la Bible, à Bucarest, en 1688.

Le XVIIIe siècle vit naître la préoccupation pour établir les normes de la langue. La première grammaire du roumain, Gramatica rumânească (1755-1757) est l’œuvre du maître d’école Dimitrie Eustatievici de Braşov.

L’époque prémoderne de la langue littéraire roumaine dura de 1780 à 1830. Elle se caractérise par la parution de nombreuses traductions et de plusieurs ouvrages normatifs. 1830-1880 fut l’époque de la diversification des styles et de l’essor de la littérature originale, grâce à la génération des écrivains de 1848. Ces deux périodes furent riches en discussions sur les questions de la langue littéraire et de l’orthographe. C’est alors que commencèrent à pénétrer en masse les emprunts des langues romanes occidentales. On distingue deux tendances principales dans la standardisation de la langue : d’un côté l’orientation latinisante de l’École transylvaine, de l’autre la tendance italianisante de Ion Heliade Rădulescu.

L’époque actuelle de la langue littéraire roumaine commence aux environs de 1880, avec les grands classiques : Mihai Eminescu, Ion Creangă, Ion Luca Caragiale.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Seule la série des « Atlas des Peuples » d'André et Jean Sellier à La Découverte : « Europe occidentale » : 1995, ISBN 2-7071-2505-9 et « Europe centrale » : 1992, ISBN 2-7071-2032-4, mentionne des « Îlots valaques dans l'espace slave ».
  2. Theophylacti Simocattae Historiae, II, 15, 6–9, De Boor, Leipzig, 1887.
  3. Chronographia, I, Anno 6079 (587), 14–19, De Boor, Leipzig, 1883.
  4. Année de parution des Quatre évangiles.
  5. Voir Variantes régionales du roumain.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Giurescu, Constantin C., The Making of the Romanian People and Language (Formation du peuple et de la langue roumains), Meridiane, Bucarest, 1972
  • Philippide, Alexandru, Istoria limbii române (Histoire de la langue roumaine), Tipografia Naţională, Iaşi, 1894
  • Rosetti, Alexandru, Istoria limbii române de la origini pînă în secolul al XVII-lea (Histoire de la langue roumaine des origines jusqu’au XVIIe siècle), 2e édition, Editura pentru literatură, Bucarest, 1978
  • Rosetti, Alexandru; Cazacu, Boris, Istoria limbii române literare (Histoire du roumain littéraire), Editura ştiintifică, Bucarest, 1961
  • Sala, Marius (dir.), Enciclopedia limbilor romanice (Encyclopédie des langues romanes), Editura Ştiinţifică şi enciclopedică, Bucarest, 1989