Histoire des Juifs à Rhodes

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L’histoire des Juifs à Rhodes et dans le reste du Dodécanèse remonte à l'Antiquité. Ces Juifs séfarades, aussi appelés Rhodeslis, sont de nos jours peu présents sur leur île, Rhodes, en Grèce, mais leurs descendants maintiennent l'héritage communautaire à l'étranger.

Histoire[modifier | modifier le code]

Antiquité[modifier | modifier le code]

La présence juive à Rhodes est notée pour la première fois à la fin de la période hellénistique. Dans un décret romain, daté de 142 av. J.-C et rapporté dans Maccabées I 15:23., Rhodes fait partie des zones de renouvellement d'un pacte d'amitié entre le Sénat romain et la nation juive[1].

Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Au XIIe siècle, Benjamin de Tudèle dénombre environ 400 Juifs dans la ville de Rhodes[2].

Domination des hospitaliers[modifier | modifier le code]

Les hospitaliers conquièrent Rhodes entre 1307 et 1310. Ils font construire au bord de la Djuderia, le quartier juif, un mur qu'ils nomment « muraille des Juifs ». En 1481 et 1482, des tremblements de terre détruisent le quartier juif, si bien que seules 22 familles restent présentes dans la cité. Après une épidémie de peste bubonique dans les années 1498-1500, les hospitaliers expulsent les derniers Juifs qui ont refusé le baptême[3]. Dans les deux décennies suivantes, les Hospitaliers font venir à Rhodes 2 000 à 3 000 Juifs, exploités comme esclaves sur les travaux de fortifications[3],[4].

Domination ottomane[modifier | modifier le code]

En 1522, l'île est conquise par les Ottomans. Sous leur domination, de nombreux Juifs séfarades viennent s'installer sur l'île, la communauté prospère, sa réussite économique se fondant sur un « commerce triangulaire » entre l'Égypte, Rhodes et Salonique[4]. Au XIXe siècle, les Juifs les plus aisés exercent la profession de marchands de vêtements, de soie, de soufre et de mastic. Le reste de la population est constitué de petits commerçants, d'artisans, de vendeurs de rue et de pêcheurs[3]. La communauté juive est administrée par un conseil de sept représentants. Certaines sources évaluent la population juive à cette période entre 2 000 et 4 000 individus[3].

Une Accusation de crime rituel contre les Juifs de Rhodes voit le jour en 1840, suite à la disparition d'un enfant chrétien. La population grecque orthodoxe de Rhodes accuse la communauté juive de pratiquer le crime rituel, une allégation antisémite ancrée dans la tradition chrétienne.

Au début de l'affaire, l'accusation portée contre les Juifs est reconnue par les consuls de plusieurs pays d'Europe, dont le Royaume-Uni, la France, l'Empire d'Autriche, la Suède et la Grèce, même si plus tard, sous la pression de leur diplomatie, certains changent d'avis pour soutenir la communauté. Le gouverneur ottoman de Rhodes, rompt avec la longue tradition des gouvernements précédents, consistant à rejeter l'existence des meurtres rituels, et confirme l'accusation. Il fait arrêter plusieurs suspects juifs dont certains sont torturés et produisent de faux aveux. L'affaire entraîne la fermeture de la totalité du quartier juif pendant douze jours.

Les Juifs de Rhodes lancent des appels à l'aide à leurs coreligionnaires d'Istanbul. Ces derniers font part des détails de l'affaire ainsi que de celle de nature similaire impliquant les Juifs de Damas aux communautés européennes. Au Royaume-Uni et en Autriche, les communautés juives relaient avec succès la cause des Juifs de Rhodes auprès de leurs gouvernements. Ces derniers envoient des protestations officielles à leur ambassadeurs à Constantinople, condamnant de façon très claire l'accusation de crime rituel. Un consensus est obtenu pour déclarer les accusations infondées. Le gouverneur de l'île de Rhodes se montrant incapable de contrôler certains de ses administrés chrétiens fanatisés, renvoie l'affaire au gouvernement central, qui entame une enquête officielle. En juillet 1840, l'enquête conclut à l'innocence de la communauté juive. Enfin, en novembre de la même année, le sultan Abdülmecit Ier promulgue un firman (décret) dénonçant la nature calomniatrice de l'accusation de crime rituel.

Domination italienne[modifier | modifier le code]

Article connexe : Dodécanèse italien.

Lors du recensement effectué en 1931, les Italiens dénombrent 4 372 Juifs de Rhodes, 108 autres disposant de la nationalité italienne, et un nombre indéterminé de nationalité étrangère[5]

Émigration des Juifs de Rhodes[modifier | modifier le code]

Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Tracé approximatif du trajet en bateau et en train effectué par les Juifs de Rhodes et de Cos lors de leur déportation à Auschwitz.

Dès l'annonce de l'armistice de l'Italie, le 8 septembre 1943, les Allemands attaquent les possessions italiennes en Grèce. Ils attaquent la garnison italienne de Rhodes et prennent le contrôle total de l'île le 11 septembre. Une nouvelle administration civile, l'Ost-Aegaeis, est mise en place par l'occupant[6].

Dès le 3 octobre 1943, l'administration SS de Grèce décide d’entamer un recensement des Juifs présents dans les nouveaux territoires sous autorité allemande. On dénombre alors 2 000 Juifs à Rhodes et Cos. L'office central de la sécurité du Reich fait savoir, en mars 1944, qu'il souhaite faire arrêter de manière « massive et soudaine » les Juifs grecs. La déportation des Juifs des îles met plus de temps à être mise en place que sur le continent en raison des problèmes logistiques d'acheminement à résoudre. Les Juifs de Rhodes, totalement isolés sur leur île (les Italiens ayant confisqué, en 1941, les postes de radio appartenant à la population autochtone), ignorent tout du sort de leurs coreligionnaires européens et constituent donc des victimes idéales[6]. Deux officiers SS se rendent en juin sur l'île pour s'entretenir avec le commandant militaire du Dodécanèse, Ulrich Kleemann. Le 13 juin, il désigne quatre points de rassemblement, Rhodes, Trianda, Cremasto et Villanova où les Juifs doivent se trouver le 17 juillet à midi[6]. La décision provoque le trouble, non seulement dans la communauté juive, mais aussi au sein de la troupe. Kleemann fait donc circuler une directive interdisant que le sujet fasse l'objet de discussions au sein du contingent[6]. Le 19 juin, tous les hommes de plus de 16 ans sont sommés de se présenter le jour suivant aux bureaux de la Gestapo afin d'être recensés. Leurs papiers ne leurs sont pas rendus et les autorités allemandes annoncent aux autorités de la communauté qu'ils doivent revenir accompagnés de leur famille et en possession de leurs objets de valeur, la finalité de l'opération étant de les déplacer sur une autre île où ils vivraient de leurs économies[6]. Les Juifs, tétanisés par la tournure des événements, s'exécutent. On leur prend alors tous leurs biens d'une valeur quelconque, y compris leurs montres. La population autochtone, grecque et turque, voyant les Juifs, femmes et enfants compris, stationner de longues heures sous une chaleur torride tente de les secourir en leur apportant eau et nourriture mais ils sont repoussés par les soldats[6]. Le consul turc Selahattin Ülkümen parvient à sauver entre 40 et 45 Juifs en soutenant qu'ils jouissent de la nationalité turque, ce qui n'est vrai que pour 15 d'entre eux. Il est plus tard honoré du titre de Juste parmi les nations par le Mémorial de Yad Vashem pour cette action[7].

Le 23 juillet, les 1 673 Juifs capturés par les Nazis sont embarqués sur trois bateaux bondés. Après leur départ, les responsables locaux italiens et allemands se disputent leurs possessions. Le convoi fait escale sur l'île de Leros afin de collecter 96 Juifs de l'île de Cos. La traversée jusqu'au port du Pirée dure huit jours au total, dans d'horribles conditions, plusieurs passagers trouvant la mort[8]. Ils passent ensuite quelques jours au camp de concentration de Haidari où d'autres décèdent en raison de mauvais traitements[9].

Les Juifs du Dodécanèse sont finalement transportés dans le vingt-deuxième et dernier train de déportation parti de Grèce, trois mois avant le départ des Allemands. Le convoi compte 2 500 Juifs, dont 1 673 de Rhodes et 94 de Cos, 22 ayant trouvé la mort en mer ou à Haidari. Les Juifs arrivent à Auschwitz, à 1 600 km de Rhodes, le 16 août 1944[6],[9]. À leur arrivée, 1 900 d'entre eux sont immédiatement gazés[9]. À la Libération, on ne dénombre qu'environ 150 Juifs de Rhodes rescapés des camps[8] et, lorsque les Britanniques libèrent Rhodes en mai 1945, ils n'y trouvent plus qu'un très petit nombre de Juifs[6].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Louis H. Feldman, Jewish life and thought among Greeks and Romans: primary readings, Continuum International Publishing Group (lire en ligne), p. 162
  2. Benjamin de Tudèle, Voyages de Rabbi Benjamin, fils de Jona de Tudèle, en Europe, en Asie et en Afrique, depuis l'Espagne jusqu'à la Chine,‎ 1734 (lire en ligne), p. 55
  3. a, b, c et d (en) Gotthard Deutsch, Abraham Galante, « Rhodes », dans Jewish Encyclopedia, Funk and Wagnalls,‎ 1901-1906 (lire en ligne)
  4. a et b Paul Balta, Catherine Dana, Régine Dhoquois, La Méditerranée des Juifs: exodes et enracinements, L'Harmattan (lire en ligne), p. 141
  5. Michele Sarfatti, Anne C. Tedeschi, The Jews in Mussolini's Italy: From Equality to Persecution, Univ of Wisconsin Press,‎ 2006 (lire en ligne), p. 27
  6. a, b, c, d, e, f, g et h Hilberg 1988, p. 608-612
  7. (en) Saving the Jews: amazing stories of men and women who defied the "final solution" (trad. du latin), Rockville, Schreiber,‎ 2000, 1e éd. (ISBN 978-1-887563-55-0, LCCN 00056350), p. 143-145
  8. a et b « Holocaust », sur Rhodes Jewish Museum (consulté le 13 juin 2011)
  9. a, b et c Steven B. Bowman, The agony of Greek Jews, 1940-1945, Stanford University Press (ISBN , 9780804755849[à vérifier : ISBN invalide], lire en ligne), p. 93