Histoire de la Sardaigne

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L’histoire de la Sardaigne est ancienne (depuis le Paléolithique inférieur) et particulièrement riche. Le peuplement initial de la Sardaigne résulte de mouvements de population qui se sont produits vers 6000 av. J.-C. en provenance de la péninsule italienne, de la péninsule Ibérique et d'Afrique (voir carte ci-dessous). Mais il s'est poursuivi, au fil des invasions, pour donner le peuple sarde. Christophe de Chenay fait remarquer que :

« Les Sardes ont toujours dû surveiller les envahisseurs […], ainsi, de cachettes naturelles, puis de nuraghes en villages perchés, le peuple de Sardaigne assiégé a toujours su résister. Il en reste une méfiance à l’égard de l’étranger qui disparaît cependant bien vite[1]. »

On peut trouver deux types d'origines supposées du nom de l’île. En effet, la première, qui est plus de l’ordre du mythe, provient du terme Ichnusa qui dérive de la racine grecque qui signifie trace de pied. Ce terme fait référence à la forme de l’île, « par la ressemblance grossière que les anciens trouvaient entre sa forme et celle de l’empreinte d’un pied d’homme »[2]. Par la suite le nom change pour devenir Sardon également du grec, qui peut se traduire par sandale[réf. nécessaire], ce qui confirmerait cette explication.

Mais une seconde origine viendrait d’un chef d’Afrique du Nord (la Libye actuelle) appelé « Sardus, prétendu fils d’Hercule[3] », qui établit une colonie au sud de la Sardaigne. Sardus fut vénéré, à tel point qu'« on lui érigea des statues dans l’île, avec cette inscription, Sardus Pater[4] ». Ce mythique fondateur de colonie attesterait que des colons grecs sont venus de Sardes en Lydie, nommée en grec Σάρδεις : de leur nom, Sardiani, en grec Σαρδιανοί, dérive le nom de la Sardaigne[5].

Une autre thèse alternative à cette dernière serait que les peuples Shirdana et Sikala se seraient joints aux Phéniciens, d'où dérive le nom de l'île[6]. Plus tard le nom change de forme avec les Phéniciens (Shardan) qui écrivent les premiers ce nom, puis les Romains (Sardinia). À noter aussi le rapprochement avec l'ethnonyme du peuple illyrien des Sardeates dont les deux populations modernes possèdent des caractéristiques génétiques dominantes semblables du chromosome Y (haplogroupe I2a).

Préhistoire[modifier | modifier le code]

Exemple de galet taillé de l'Acheuléen espagnol.

La découverte à Perfugas (province de Sassari), de galets taillés selon la méthode clactonienne a conduit certains archéologues à envisager une présence humaine en Sardaigne dès le Paléolithique inférieur (entre 400 000 ans av. J.-C. et 150 000 ans av. J.-C.). Cette découverte n'est toutefois pas acceptée de tous, car ces assemblages de pierres taillées sont caractéristiques des faciès d'acquisition de silex sur les gisements naturels et n'ont, de ce fait, aucune valeur chrono-culturelle : de tels assemblages existent à toutes les périodes, paléolithiques comme néolithiques[7]. Dès lors, les dates du premier peuplement humain varient suivant les sources[8].

Les fouilles réalisées à Oliena, dans la province de Nuoro, à l'intérieur de la grotte Corbeddu (nommée ainsi en souvenir du bandit sarde Giovanni Corbeddu Salis), ont permis de mettre au jour des restes humains dans une couche datant du Paléolithique supérieur (entre 35 000 ans av. J.-C. et 10 000 ans av. J.-C.), mais les ossements n'ont pas été datés directement et de nombreux chercheurs les considèrent comme plus récents, datant du Mésolithique ou du Néolithique[9]. À l'heure actuelle, les premières traces attestées et acceptées de tous ne remontent guère au-delà de la période mésolithique, c'est-à-dire 8 000 ans av. J.-C.. Elles proviennent de deux sites : Porto-Leccio, fouillé par C. Tozzi (1996), et Su Coloru, fouillé par P. Fenu et ses collaborateurs (2000).

Protohistoire[modifier | modifier le code]

C’est durant la Protohistoire que l’on peut véritablement parler d’installation humaine sur l’île, et non plus simplement de présence ou de fréquentations. Vraisemblablement, des populations d’Italie, d’Afrique[10] et de la péninsule ibérique se sont déplacées vers la Sardaigne. Pour Francesco Cesare Casula (it), « c’est pour cela, si on peut dire, qu’en Sardaigne il n’y eut jamais un unique peuple, mais plusieurs peuples[11] ». Ce peuplement initial est le fait de groupes d'agriculteurs qui, vers 6000 av. J.-C., importent dans l'île les animaux domestiques et le blé et qui s'installent durablement dans les plaines fertiles où ils érigent les premiers villages.

La culture prénuragique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Culture prénuragique.


Le pistachier lentisque était utilisé dans la fabrication d’huile

La culture prénuragique correspond à une longue période qui débute vers -6000, pour finir vers -1855. Plusieurs civilisations vont se succéder et l'apport de chacune va permettre l'émergence de la culture nuragique.

Les Sardes de cette époque pratiquent l’agriculture et l'élevage. Les récoltes des fruits du pistachier lentisque, permettent par exemple la production d'huile[12]. Les techniques évoluent, notamment grâce aux autres peuples de la Méditerranée occidentale avec lesquels des échanges commerciaux, culturels et religieux vont peu à peu apparaître. Les sociétés sardes se spécialisent dans la production de certains biens qu'elles échangent avec les autres communautés méditerranéennes. L'une de ces spécialités est l'exploitation des gisements d’obsidienne du Mont Arci, la production de lames en obsidienne et leur diffusion à travers tout le bassin occidental de la Méditerranée, en particulier durant le IVe millénaire av. J.-C[13].

Domus de Janas de Lotzorai

L'inhumation des morts commence à être mise en place dans des tombes circulaires (cercles mégalithiques ou funéraires), mais ses modalités vont évoluer avec l'arrivée de divinités caractéristiques (les déesses mère), des domus de janas qui vont peu à peu se complexifier, et enfin de dolmens.

Ainsi la vie sociale se développant, les Sardes vont se regrouper en petites tribus, pour ensuite construire les premiers villages fortifiés, placés sur les hauteurs, constitués de maisons circulaires en pierre. Des évolutions techniques suivront comme le montre la qualité des céramiques, mais aussi des outils.

Avec les dernières civilisations de cette période, on voit apparaître de véritables systèmes de défense et le développement d’armes en métal. Une nouvelle classe sociale dominante est alors créée, celle des guerriers, ce qui témoigne du besoin que ce peuple a de se défendre.

Civilisation nuragique[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Culture nuragique et Su Nuraxi.
Un nuraghe est un monument en forme de cône tronqué constitué de pierres

La civilisation nuragique est le pilier de la culture sarde proprement dite. C’est en effet durant cette ère qu’une véritable société voit le jour.

« La Sardaigne appartint au monde mégalithique qui s’exprima à Malte ou à Stonehenge. […] elle évolua de manière originale pour donner naissance à cette civilisation nouragique qui reste encore largement mystérieuse[14]. »

— Roger Joussaume

Le terme nuragique (ou nouragique) est issu de l’empreinte la plus marquante de cette société, les nuraghes, que l’on peut trouver dans toute la Sardaigne. Il en reste aujourd’hui 7000 environ et il est certain qu'ils étaient plus nombreux à l'époque. C’est vers -900, que cette civilisation commence à décliner lentement, avec l’arrivée de colonies phéniciennes, pour voir sa fin vers -238, avec l’arrivée du pouvoir romain.


Civilisation de Bonnanaro[modifier | modifier le code]

Tombe de géant à façade Sa Ena e’ Thomes.

Cette culture (de -1855 à -1200) marque le début de l’âge nuragique et est reconnaissable « par les vases de pâte brun clair avec des anses à coude »[15]. Cette céramique a été retrouvée dans les Domus de janas - qui ont été réutilisés -, les tombes de géants, et les dolmens de cette époque.

Puits sacré de Sardaigne
Détail du puits sacré

Bonnanaro est une civilisation guerrière, comme le montrent les armes en cuivre et en bronze et, bien sûr, les premiers nuraghes (proto nuraghe) construits. Elle se diffuse dans toute la Sardaigne. Cependant l’île est probablement divisée en territoires autonomes les uns des autres, qui commercent ensemble. On peut également penser qu’il y a des guerres entre tribus, ou en tous cas des altercations entre rois-bergers. Ces derniers règnent chacun sur une communauté patriarcale, de bergers ou cultivateurs guerriers, et habitent le nuraghe, tandis que le reste de la population se loge dans de petites huttes en pierre, placées autour de celui-ci.

Plus tard, vers -1490 les nuraghes en tholos, et les tombes de géants à façade font leur apparition, et expriment l’apogée de cette civilisation. On constate l’apparition d’armes importées d’Orient durant cette seconde période de la culture de Bonnanaro, ce qui montre l’existence d’un commerce manifeste qui prend de l’ampleur, et rend la vie économique de bonne qualité. En effet, la Sardaigne de cette période fait partie d'un réseau d'îles (avec la Crète, Chypre et la Sicile) « qui offrent des conditions particulièrement favorables aux échanges[16]. »

Culture de la céramique à peigne et protogéométrique[modifier | modifier le code]

Les vases sont dorénavant finement décorés de cercles et de demi-cercles tracés au peigne. De plus, le développement du culte de l’eau, qui était sans doute préexistant, fait émerger les puits sacrés, véritables temples dédiés à cet élément, où l’offrande d’objets précieux n’est pas rare. Ces temples semblent être des centres de réunion inter-tribus, ce qui révèle l’homogénéité de ce peuple, malgré les diverses coalitions. « Ce culte correspond à l’influence méditerranéenne, et […] aurait ici un caractère thérapeutique et magique »[17].

La société nuragique se complexifiant, on trouve à présent deux structures importantes dans certains villages. La première est la salle du conseil (exemple du village nuragique de Barumini), qui sert à réunir les chefs de familles afin de régler les problèmes de la communauté. La seconde est la salle du conseil fédéral, qui a pour fonction de traiter les affaires qui concernaient l’ensemble du peuple nuragique, en réunissant les chefs des tribus.

Histoire[modifier | modifier le code]

C’est vers 600 ans av. J.-C., que la Sardaigne découvre l’écriture par l’intermédiaire des Phéniciens. C’est cet apport qui fait passer l’île de l’âge protohistorique à l'âge historique.


Antiquité[modifier | modifier le code]

Statuette en bronze sarde, exposée au musée archéologique national de Cagliari

L’Antiquité commence par la domination phénicienne. Elle est donc à cheval entre la fin de l’âge nuragique, et la domination romaine. C'est durant cette période que les Sardes auraient été initiés à l'extraction d'huile d'olive, à l'apiculture, et à cailler le lait de brebis[18].

Domination phénicienne[modifier | modifier le code]

Les Phéniciens, peuple marchand, connaissent déjà bien la Sardaigne, pour y accoster régulièrement depuis au moins un siècle pour passer la nuit ou en cas d’avarie. En effet, la Sardaigne tient une position stratégique sur la route commerciale maritime de l’Europe, et en particulier de la Bretagne (l’actuelle Grande-Bretagne), de plus « la Sardaigne avait des ports nombreux et commodes, de vastes pâturages au bord de la mer »[19]. Au fur et à mesure des années, les phéniciens commencent à installer de véritables villes côtières, surtout dans le sud et l’ouest de l’île, et ceci avec l’aval des tribus locales, qui profitent alors du commerce. C’est donc à partir de -900, date du début de cette domination, que les échanges commerciaux se multiplient, et le travail des métaux se développe. C’est d’ailleurs vers cette date que les petits bronzes font leur apparition. Ce sont les Phéniciens et non les Sardes qui profitaient des bienfaits de la mer comme la pêche du thon ou de la sardine (nom dérivé de Sardaigne).

Tant que ces commerçants restèrent sur le littoral, la cohabitation était bonne, mais les Phéniciens ont commencé à s’intéresser aux ressources de l’intérieur des terres, et ont envisagé de conquérir l’île dans son intégralité. Plus tard, d’autres colonies venues de Libye, dirigées par Sardus, prennent « plus complètement possession du pays » [20]. Ce dernier a, très probablement, donné son nom à l’île, que les Phéniciens sont les premiers, à nommer, Shardan. Cependant, le peuple nuragique a opposé une telle résistance, que la Phénicie n’a pu faire autrement que de demander l’aide de Carthage. La relation qu’entretiennent les Phéniciens avec la Sardaigne est particulière, dans le sens que, la plupart du temps, ce peuple ne s'intéresse que très peu à l'intérieur de terres colonisées, par souci de sécurité que leur apporte la mer. Ainsi, l'île sarde est l'exception où l'on voit apparaître des fortifications phéniciennes.

Domination carthaginoise[modifier | modifier le code]

Hors cette région, la Sardaigne a été entièrement dominée par Carthage vers -523.

Les Phéniciens sont à l'origine de la civilisation carthaginoise, qui devient une cité très puissante. C’est alors en -545 que le général carthaginois Malco tente de débarquer en Sardaigne, mais il se fait repousser violemment par le peuple nuragique, ce qui va marquer le début de nombreuses années de guerre. « Le jeu de Carthage fut donc de faire alliance avec les insulaires »[21] des côtes, c’est-à-dire les Phéniciens appelés alors les Shardana. Il faut attendre 10 ans pour que l’on parle d’un réel début de domination carthaginoise, et en -523 on peut parler d’occupation quasi complète. Seule la région montagneuse de l’est de l’île résiste toujours. Dès lors, les ports phéniciens deviennent de véritables cités portuaires. De plus, les Carthaginois développent l’agriculture céréalière sur les terres fertiles de Sardaigne, en utilisant comme esclaves une part des populations locales, et en demandant des taxes importantes aux autres.

Exemple de statuette en terre cuite carthaginoise.

Les forces puniques se sont toujours efforcées de maintenir le peuple nuragique dans les régions montagneuses qui sont bien trop inaccessibles pour être annexées. Ainsi ils ont pu faire de la Sardaigne une véritable base militaire, stratégique de par sa position sur les routes du commerce maritime. Carthage a même réussi à négocier « avec les Romains, deux traités par lesquelles ceux-ci s’interdisaient d’aborder dans l’île, à moins d’y être forcés par une bataille ou par une tempête »[22].

Un réseau routier est mis en place, des villes telles que Karalis (Cagliari) et Sulci (Sant’Antioco) sont créées[23], mais de nombreux monuments de la période nuragique sont détruits. Mais « en -259 -258, les Romains exportent la guerre en Sardaigne et en Corse afin d’affronter les garnisons carthaginoises et afin de piller ces îles. En -249, la Sardaigne est à nouveau pillée. Les romains manifestent de plus en plus d’intérêt pour ces îles. »[24]

Le pouvoir romain, sous prétexte d’une pseudo-préparation d’invasion du Latium par les Carthaginois, envoie ses troupes en Sardaigne. En fait, il profite de l’affaiblissement de Carthage après sa défaite de la première guerre punique, mais surtout d’avoir « appris que les Mercenaires de la Sardaigne avaient crucifié leur général, saisi les places fortes et partout égorgé les hommes de la race chananéenne. Le peuple romain menaça la République d’hostilités immédiates, si elle ne donnait douze cents talents avec l’île de Sardaigne tout entière »[25]. C’est alors que Carthage cède ce territoire à la république romaine en -238.

Domination romaine[modifier | modifier le code]

La Sardaigne comme province romaine
Article détaillé : Corse-Sardaigne.

Les légions Romaines ont rapidement pénétré toutes les régions sardes, y compris celle de la Barbaria, qui a donné son nom à l’actuelle Barbagia. Malgré la résistance du « peuple des montagnes », la civilisation nuragique s’éteint alors, sans pour autant constater une soumission totale des sardes. Ainsi, « Barbaria fut le terme dont Rome qualifia la Sardaigne profonde, car à ses yeux étaient barbares […] les montagnards sardes résolus à défendre leurs coutumes, qui lançaient des razzias dans la plaine jusqu’à ce que l’armée romaine les repoussât[26] ». De nombreuses révoltes éclatent durant cette domination, mais elles sont toutes fortement réprimées.

Amphithéâtre romain de Cagliari

La révolte la plus importante est sans doute celle de -215, où Sardes et Carthaginois se sont unis pour expulser les Romains de l’île. Cependant, le jour de la bataille, les Carthaginois, ayant essuyé une tempête, arrivent trop tard. Ainsi les Romains, en plus grand nombre, triomphent sur cette insurrection. Toutes les tentatives suivantes sont suivies d’une vengeance sanglante des Romains. On peut parler de fin des rébellions vers -31 (époque de l’Empire romain), cependant la Barbaria résiste encore et toujours.

Rome développe un réseau routier organisé en Sardaigne, facilitant le déplacement des troupes et des commerçants. Celui-ci a été d’ailleurs utilisé comme base au réseau actuel. Les Romains utilisent abondamment les ressources de la « Sardaigne, inépuisable terre[27] », dont le « sol, fertile et parfaitement cultivé, fournissait jadis à Rome de si beaux blés et en telle quantité que la Sardaigne était alors le grenier d’abondance de la capitale de l’empire romain[28] ». La ville de Nora, créée par les Phéniciens, devient la ville la plus importante de cette époque. Au-delà, des amphithéâtres sont bâtis, et la religion chrétienne est importée par le bannissement de milliers de dissidents juifs et chrétiens dans l’île, par vagues : « C’était pour les Juifs une idolâtrie. […] Tibère avait eu raison d’en exiler quatre cents en Sardaigne[29] ». Cette croyance se diffuse et convertit de nombreux habitants. Aujourd’hui encore la ferveur sarde est très présente. C’est en 227, que la Corse-Sardaigne devient une Province romaine (dans le sens statutaire). En même temps que l’Empire perd ses forces, il abandonne petit à petit l’île sarde.

Domination vandale[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Vandales et Royaume vandale.
Emplacement approximatif de l’empire vandale d’Afrique vers 455.

Les vandales d’Afrique, d’origine germanique, sont un peuple migrant vers le sud durant tout le Ve siècle. Ainsi, ils envahissent successivement la Gaule, l'Espagne, et enfin l'Afrique du nord, où ils s’établissent et prennent Carthage en 439. Entre Rome et le royaume vandale, le conflit pour le contrôle de la Méditerranée est omniprésent. Mais l'Empire romain est mourant, et ainsi quand « en 442 l'établissement d'un nouveau traité aux termes duquel l'ex-Afrique romaine fut partagée entre l'Empire et le roi vandale »[30], ce dernier est alors en situation de débarquer et occuper la Sardaigne en 456, grâce à une véritable flotte de guerre qui inflige des razzias à répétition. Les Romains délaissent alors l'île sans résister. Ainsi, la Sardaigne est divisée au profit de capitaines Vandales, qui y règnent en maîtres absolus. Mais les Romains n’oublient pas cette terre stratégique pour autant, et tenteront de la reconquérir plusieurs fois, en faisant en sorte de « favoriser une révolte en Sardaigne »[31].

La Sardaigne reste une terre d’exil à cette époque. On peut donner l’exemple de Fulgence qui y fut exilé vers 523, pour avoir écrit ses Lettres ascétiques et morales. En 534 l’empire byzantin prend le dessus sur l’empire vandale, par l’intermédiaire du général Bélisaire.

Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Carte médiévale arabe de la Sardaigne.
Les conquêtes de Justinien en jaune à partir de 529.

En Europe, « le Moyen Âge a connu, à vrai dire, une société largement seigneurialisée, non féodalisée : la Sardaigne[32] ». Cette période commence en 476 avec la chute de Romulus Augustule, le dernier empereur romain.

Domination byzantine et incursion sarrasines[modifier | modifier le code]

En 533, après avoir sécurisé ses frontières, l'Empire s'empare du royaume vandale. C’est donc en 534 que Byzance, essayant de retrouver ses frontières occidentales, prend le pouvoir en Sardaigne. Ceci permettra dès 535 à Byzance d'entamer la reconquête de l'Italie.

À l'image des préoccupations byzantines, on constate que le fait le plus marquant de cette domination, est la conversion quasi complète des Sardes au christianisme. Ceci est l'apport le plus profond que l'on constate dans la Sardaigne de cette époque.

Seuls les habitants de la Barbaria conservent les anciennes croyances et coutumes. Cependant, partout ailleurs, on peut observer la construction d’églises inspirés du modèle de Sainte Sophie (Hagia Sophia) à Constantinople. Ainsi, on constate l’introduction dans l’île de rites byzantins.

D’ailleurs, aujourd’hui encore à Sedilo, on peut voir la chevauchée dite de s’ Ardìa, qui rappelle les courses des hippodromes de Byzance. Petit à petit, la culture byzantine exerce son influence sur la culture, et en particulier sur l’art, insulaire.

La Sardaigne fait partie de la préfecture d’Afrique, où l’on trouve un chef civil qui réside à Cagliari, et un chef militaire qui réside au Fordongianus qui est, depuis les Romains, un rempart fortifié contre les habitants de la Barbaria. On trouve le long de cette frontière des forteresses comme celles d’Austis, Samugheo, Nuragus et Armungia. Les populations sont brimées avec différentes contributions auxquelles s’ajoute les suffragia, taxations additionnelles avec lesquelles les officiels tâchent de récupérer les sommes qu’ils ont dépensées pour obtenir leur fonction.

C’est durant la période iconoclaste de l'histoire byzantine, c’est-à-dire au cours du VIIIe siècle, que l’empire rentre en crise, et que les Arabes prennent, petit à petit, le contrôle de la Méditerranée. Ainsi la Sardaigne ne bénéficie plus de la protection de Byzance, et est donc forcée d’organiser sa défense contre les envahisseurs arabes, qui a commencé le 27 octobre 710[33]. Bien qu’ils restent presque 70 ans en position de domination, les Arabes doivent en 778[34], faire face à une révolte populaire qui les chasse rapidement de l’île. Une nouvelle et dernière tentative de conquête arabe échoue en 821.

Les Judicats[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Judicat.

On ne connaît pas précisément la date de création des Judicats, qui sont quatre régions autonomes, mais leur présence est attestée en 851, même s’il est probable que leur naissance soit antérieure à cette date. Chacun des Judicats (Logudoro, Gallura, Arborée et Calaris) est gouverné par des rois ou Giudici, qui sont élus par le parlement sarde appelé Corona de Logu. En effet, « en Sardaigne, des dynasties de chefs indigènes avaient découpé l’île en judicatures »[35].

Éléonore d’Arborée.

Les Judicats sont alors composés d'un territoire dit logu, divisé en curatorie dirigés par les curatore (autorités surtout judiciaire), formées de plusieurs villages appelés des ville. Les curatore nomment le maiore (le maire) c'est-à-dire le chef du village. Celui- ci est compétent en termes d'investigations judiciaires. Les Judicats sont également subdivisés en districts administratifs, électoraux et juridictionnels qui s'appellent les curadorìas ou curatorìas (curatorie), dirigées par des curadore qui sont soit nommés, soit, pour le moins, approuvés du Giudici. Le curatore est un fonctionnaire du Judicat, dont le mandat est limité dans le temps de façon fixe. Il a autorité sur les perceptions fiscales, sur l'action judiciaire pénale et civile, sur les organes de police et sur l'enrôlement dans l'armée.

Les quatre Judicats Sardes.

La taille de ces districts est définie pour faire en sorte que la population résidant dans chaque curatoria soit approximativement égale. Par conséquent on constate des mouvements frontaliers dus au changement des taux locaux de croissance démographique. Les hommes libres de chaque curatoria se réunissent périodiquement en assemblée afin d'élire leur représentant auprès de la couronne de logu. Les centres d'habitation sont les sas biddas, les villages. On en compte 900 et plus jusqu'en 1300 environ, mais dont le nombre se réduit à 380 environ, suite à la peste, la guerre et la répression aragonaise après la conquête de l'île. Ceci est un système enraciné et extrêmement efficace de gestion du territoire, mais qui disparaît petit à petit au cours du XIVe et surtout du XVe siècle, par la mise en place du système féodal aragonais. La période des Judicats est celle où se développe la langue sarde qui devient la langue la plus parlée. L’église byzantine orthodoxe, avec l’œuvre du pape Grégoire I, est remplacée par le catholicisme. Ce dernier se répand alors dans toute l’île, à l’exception de la grande partie de la Barbagia (l’ancienne Barbaria).

Mieszko Ier de Pologne faisait référence à la lointaine Sardaigne.

C’est à partir de 1100 environ, qu’on observe la seconde poussée du christianisme sur l’île (après celle de Byzance), caractérisée par de nombreuses constructions religieuses. C’est également à partir de là que la mentalité féodale est importée dans l’île par la fin de l’isolement que connaissait la Sardaigne jusqu’alors. En effet, jusque là l’isolement de la Sardaigne la protégeait de l’arrivée de seigneurs plus ou moins riches et puissants, qui souhaitaient obtenir du pouvoir, en concurrençant, pour ainsi dire, le pouvoir en place. Ainsi, les châteaux et autres forteresses font leur apparition, au profit des « seigneurs féodaux venus du continent, les Malaspina et les Doria en particulier »[36].

C’est à partir de cette période que la Sardaigne joue un rôle important dans la politique européenne, comme le montrent les multiples contacts avec les régnants d’Europe et, en particulier, le judicat d’Arborée, ce dernier étant le plus influent et celui qui reste en place le plus longtemps, jusqu’au 29 mars 1410, date de sa capitulation. Un document de cette période, écrit par Mieszko Ier de Pologne et destiné au pape Jean XV, prouve que les judicats étaient connus de la « lointaine Pologne et qu’ils devaient donc avoir un rôle de grand prestige dans l’Europe médiévale »[37].

Éléonore d’Arborée qui est à la tête du judicat d’Arborée, va mettre en place le premier code civil de ce type en Europe, la Carta de Logu (La charte du lieu). Cette loi dont la « date de promulgation est incertaine, [a été faite] certainement avant 1392 »[38], et reste en vigueur jusqu’en 1827. Cet acte en fait l’un des personnages politiques sardes majeurs de cette époque.

Domination de Pise et de Gênes[modifier | modifier le code]

Les nombreuses églises de style roman (ici la Basilique de Saccargia) témoignent de l'influence de Pise au Moyen Âge

Alors que Mujāhid al-‘Āmirī dit Museto (ou Mugetto) s’empare de la Sardaigne en 1015, c’est en 1017 qu’ « il abandonne cette conquête, dès qu’il apprend l’arrivée des chrétiens avec une flotte puissante »[39], menée par Pise et Gênes, qui, sollicités par le pape, s’allient pour chasser les troupes Arabes.

Suite à cela, les deux libérateurs s’intéressent à l’île et interfèrent dans son gouvernement. C’est durant cette période que Pise monte en puissance dans son rôle de port principal de la mer Tyrrhénienne et de centre des échanges commerciaux grâce, entre autres, à l’emplacement idéal de la Sardaigne.

L’ingérence politique de Pise et de Gênes sur les rois juges dura du XIe au XIVe siècle, en se transformant lentement en protectorat, pour aboutir en domination. Ces deux puissances maritimes ne cessent pas de s’opposer afin de « tenir la Sardaigne constamment divisée, afin de dominer seul. La politique des papes était d’opposer toujours les Génois aux Pisans, d’appuyer toujours la partie la plus faible, contre la partie la plus forte »[40]. Les familles des deux cités se disputent alors soit les territoires, soit les places de Juge des différents Judicats. En 1258, le judicat de Cagliari disparaît, pris par les Pisans. Ainsi, en 1265, Mariano de Serra est « l’unique Sarde investi d’une charge de gouvernement dans une île tombée entièrement au pouvoir d’étrangers »[41].

Le Règne d'Arborée, plus fort et mieux organisé que les autres, reste indépendant. Il défend en effet avec force son indépendance, et en 1323, l'Arborée s'allie à Jacques II d'Aragon pour une campagne militaire contre Pise et Gênes qui aura pour fin de créer le royaume de Sardaigne.

Domination aragonaise[modifier | modifier le code]

Sanluri Paix de Caltabellotta Paix de Caltabellotta Ferdinand II d'Aragon Ferdinand II d'Aragon Jean II d'Aragon Jean II d'Aragon Alphonse V d'Aragon Ferdinand Ier d'Aragon Martin Ier d'Aragon Martin Ier d'Aragon Jean Ier d'Aragon Jean Ier d'Aragon Pierre IV d'Aragon Jacques II d'Aragon


Le judicat d’Arborée face à la couronne d’Aragon avant 1410.

Avec la conquête des Judicats de Cagliari et de Gallura, le pape Boniface VIII crée le Royaume de Sardaigne et de Corse qu’il avait voulu dès le 4 avril 1297, afin de pacifier les conflits en Sicile entre la couronne d’Aragon et la Maison d’Anjou. La paix de Caltabellotta, est donc signée le 19 août 1302. Fort de l’appui du pape et du Judicat d'Arborée, la force aragonaise commence les opérations militaires contre les Pisans de Cagliari et de Gallura, le 18 avril 1323 dans la campagne de sainte Catherine entre Villanovaforru et Sanluri. C’est le 20 juillet 1324, avec la prise du château de Cagliari, que le royaume de Sardaigne et de Corse est définitivement instauré. La commune de Sassari, qui deux ans avant avait choisi de s'allier aves les aragonais, le 21 juillet 1325 se rebelle face au nouveau pouvoir, et réussit à devenir indépendante pendant une année. Le 26 septembre 1329, une seconde révolte éclate et est sauvagement réprimée.

En 1354, c’est au tour d’Alghero de devenir Aragonaise, qui reste encore aujourd’hui fortement catalane. Entre février et avril 1355 le premier Cortès (parlement) est réuni, ce qui aboutit en juillet à la paix de Sanluri entre les deux parties. La défaite des autres Judicats, et le retrait partiel du roi d’Aragon permet au Judicat d’Arborée, encore autonome, de connaître une expansion importante, et réunit quasiment toute la Sardaigne (voir carte ci-contre).

Tableau d’un maitre d’art Sarde, le Maestro di Castelsardo, du XVIe siècle

Mais en 1383, «les insulaires ne pouvant plus supporter la domination tyrannique du juge d’Arboréa»[42] assassinent Hugues III d’Arborée. «La mort en janvier 1387 du Cérémonieux implique une pause forcée de réflexions […], on avance vers la paix entre Catalans et Arboréens»[43]. Ainsi en 1388 la paix sarde est signée entre les deux parties. Cependant cette paix est courte, et le 30 juin 1409 l'armée du judicat d’Arborée est vaincue à Sanluri par les troupes de Martin Ier d’Aragon. Dix ans après, vient la décision de Guillaume II alors juge du Judicat, de vendre le les derniers territoires pour 100 000 florins, et ainsi l’unification presque totale de la Sardaigne sous la bandière du roi d’Aragon. En fait, il a fallu attendre 1448 pour la conquête de la ville de Castelsardo, contrôlée par la famille Doria, et 1767-69 pour l'annexion de l'Archipel de La Maddalena par Charles-Emmanuel III.

La Sardaigne a un statut spécial dans le royaume aragonais, et dépend directement du roi, ce qui lui confère une certaine autonomie. L’île s’organise politiquement sous forme d’un parlement, les Cortès, «où les trois ordres de la nation avaient chacun leur représentation»[44], ecclésiastique, militaire et royal. Ce dernier correspond aux représentants des villes. Les couleurs de la couronne d’Aragon restent présentes en Sardaigne, jusqu’à ce que Ferdinand II d’Aragon, en 1479, crée la couronne d’Espagne.

La présence catalano-aragonaise va fortement influencer les coutumes sardes. La langue sarde en est un exemple, car le catalan devient la langue officielle de Sardaigne et ainsi laisse des traces qui «restent intactes encore aujourd’hui»[45], notamment à Alghero, port du nord-ouest de l'île. On a d’ailleurs retrouver plusieurs documents en espagnol qui ont permis de faire apparaître certaines mœurs de l'époque. On peut prendre comme exemple un document de 1678 qui relate un procès pour « faits de sorcellerie et de mauvaise moralité»[46].

Époque moderne et contemporaine[modifier | modifier le code]


La couronne d’Aragon, et donc la Sardaigne, passe au XVIe siècle, aux mains de Charles Quint, mais reste tout de même indépendante. La guerre de Succession d’Espagne fait passer en 1708 la Sardaigne sous la domination de la maison d’Autriche, mais est rapidement récupérée en 1717 par Philippe V d’Espagne.

C’est à cette époque que les destins sarde et italien se rejoignent définitivement. Mais la Sardaigne reste au cœur de la politique italienne et européenne, par son rôle dans l’unification italienne, et sa relation internationale, en particulier celle qu’elle entretient avec la France.

Le Royaume de Sardaigne[modifier | modifier le code]

Le royaume de Sardaigne et son contexte géopolitique en 1812.

C’est à la signature du traité de Londres en 1718, que Victor-Amédée II de Savoie échange la Sicile à la Sardaigne. Cet accord prenant effet en 1720, c’est à cette date que l’on peut parler effectivement de la naissance du royaume de Sardaigne, qui comprend les États de Savoie, le Piémont, le Comté de Nice et bien sûr l’île sarde. Plus tard, après l’annexion du Piémont par la France en 1802, il est récupéré en 1815 ainsi que Gênes.

En 1793 a lieu une tentative d’invasion de la Sardaigne par les Français, qui échoue grâce à la mobilisation presque spontanée des Sardes. Les Français, en réalité, visent l’importance militairement stratégique de l’île. Peu après, la classe dirigeante de l’île, en grande partie ancrée dans une mentalité féodale et des coutumes espagnoles, se révolte, suite au refus de Victor-Amédée III de prendre en considération les propositions statutaires des états généraux sardes, les Stamenti.

Palais royal de Turin.

Le 28 avril 1794 une révolution éclate donc, qui a d’abord pour conséquence d’expulser les fonctionnaires piémontais de Cagliari. Au retour du vice-roi, les seigneurs du nord de l'île, notamment de Sassari, ont exploité l'occasion pour réclamer l'autonomie du Sud. Alors que les nobles cagliaritains avaient suscité la révolte populaire dans le Nord et que cette situation menace de dégénérer, les Piémontais décident d'envoyer Giovanni Maria Angioy, un officier qui avait déjà battu les Français, avec le titre de "Alternos" c'est-à-dire représentant du Vice-Roi, à Sassari. Ainsi, Angioy essaya en vain de réconcilier les différentes factions, mais étant conscient de l'absence de soutien de Cagliari et du gouvernement, il tente de convaincre les Français d'envahir l'île, alors que l’arrivée des troupes françaises au Piémont en 1796, fait apparaître une révolte républicaine piémontaise. Ayant perdu tout espoir d'un soutien extérieur français après l'Armistice de Cherasco du 26 avril, il essaya alors une révolte anti-féodale, mais est abandonné par ses partisans près d’Oristano, parce que le Roi a accepté les demandes formulées en 1794. Angioy s'enfuit à Paris, où il mourut quelques années plus tard. «Les révolutionnaires français, échaudés par ce fiasco de 1793, refusèrent alors d’aider le révolutionnaire sarde Giovanni Maria Angioy, qui dut s’exiler à Paris»[47]. La Maison de Savoie reprend alors le contrôle de l’île et réprime très durement les subversifs.

Ainsi, à la création de la République piémontaise, le 3 mars 1799, le roi Charles-Emmanuel IV arrive à Cagliari. Le 4 juin 1802, Charles-Emmanuel IV cède son trône à Victor-Emmanuel Ier, et le 11 septembre, « le Piémont fut formellement réuni à la France »[48]. C’est « le décret du 30 novembre 1847, qui prononça l’union et l’assimilation de la Sardaigne avec les États continentaux »[49] (le Piémont, la Savoie et la Ligurie), et qui fait suivre le déplacement des instances dirigeantes au palais royal de Turin. Ainsi débute, en 1848, la guerre d’indépendance voulue par le roi de Sardaigne, dans un but unificateur pour l’Italie, le risorgimento. Dans cette perspective les Sardes participent à la guerre de Crimée en 1855.

Le royaume d’Italie[modifier | modifier le code]

Rencontre entre Garibaldi et Victor-Emmanuel II en 1860.

La misère grandissante en Sardaigne dû à l'effort de guerre du risorgimento, fait accueillir l’unification italienne très positivement par les Sardes, qui pensent qu’elle va améliorer la situation. Dès le début du risorgimento, on peut entendre au sein des manifestations le soutenant : « vive la ligue italienne et les nouvelles réformes »[50]. Après le Traité de Turin (1860) initié par Camillo Cavour, et l’expédition des Mille mené par Giuseppe Garibaldi, il faut attendre 1861 pour que le royaume d’Italie soit proclamé par le roi de Sardaigne. L’île est à partir de là mise au second plan de la scène politique internationale. Alors que la situation économique de l’île a de lourdes difficultés, on voit quelques améliorations (exploitation de mines, réseau routier...) qui ont cependant des effets limités. D'ailleurs, « les différents gouvernements qui se sont succédé depuis la réalisation de l’unité italienne, ont été confrontés à des situations explosives dans le Mezzogiorno et, au fur et à mesure que progresse l’industrialisation, dans le nord[51] ». Ainsi, l'unification « laissait un grand nombre de problèmes non résolus, comme les profondes inégalités sociales et la fracture des mentalités et des économies entre le Nord et le Midi[52] ». Également, « la Sardaigne [a un] nombre de suicides insignifiants en 1864-1876, si bien qu'on peut négliger [son] rang dans cette

période[53] », tandis qu'on constate une nette progression de ce taux en 1894-1914, ce qui révèle le mal-être de l'avant-guerre.

Défilé de la brigade Sassari chantant Dimonios le 2 juin 2006.

Au début de la Première Guerre mondiale, le royaume d’Italie est neutre, ne souhaitant pas l'entrée en guerre du pays. Ce n'est que le 23 mai 1915 qu'elle s'engage dans le conflit. Dès cette date on trouve de nombreux soldats sardes au combat, dont on note le symbole incontestablement le plus marquant de cette force militaire, la brigade « Sassari ». On dénombre « 13 602 victimes sardes de la Première Guerre mondiale »[54]. À la fin de la guerre, l’Italie annexe des territoires autrichiens, et les Sardes, comme le reste des Italiens, sont déçus de ce peu de bénéfice qu'a engendré la victoire, et ceci en comparaison des pertes humaines. « On a pu dire avec raison des familles sardes que bien peu étaient celles où ne figurât un ou plusieurs morts au champ d'honneur »[55].

Benito Mussolini.

La Sardaigne est donc d'autant plus amère lorsqu'elle constate que « rien ou presque »[55] n'est fait pour son développement économique. C'est ainsi que l'idée autonomiste fait chemin, et que durant l’entre-deux-guerres, le parti sarde d'action est créé afin de faire valoir les intérêts autonomistes de la Sardaigne, en prenant appui sur les combattants de la brigade « Sassari », qui ont l’expérience d’autres régions italiennes.

Alors qu’au début des années 1920 Antonio Gramsci, né à Ales, est l’un des créateurs du Parti communiste italien, la Sardaigne vit toujours une situation économique précaire. Et ce n’est pas la période fasciste qui suit qui va améliorer les choses. En effet, de par la montée du communisme et la déception de la Première Guerre mondiale, Mussolini créé le parti fasciste en 1919 qui a un fort poids politique dès les années 1920. Mussolini accède au pouvoir en 1922 après la marche sur Rome, et même s'il veut alors développer la production minière sarde, et y réussit, il en résulte également une exploitation encore plus intense de son peuple.

Bien que la Sardaigne soit relativement protégée des heurts de la Seconde Guerre mondiale, de cette dernière « restent seulement les effrayantes blessures infligées par les bombardements alliés à Cagliari et dans d’autres villes de l’île »[56] de 1943[57], qui ont comme but de déloger de l’île les garnisons allemandes. Celles-ci seront contraintes de se replier en Corse, qui sera libérée en septembre 1943. L’après-guerre va donc être, comme dans le reste de l’Europe, une période de reconstruction économique.

La république italienne et l’autonomie sarde[modifier | modifier le code]

Les provinces sardes s’appliquant à partir de 2005.

Le statut spécial de la Sardaigne est concomitant à la naissance de la république en 1948. On y trouve en effet cinq régions du même type qui «ont été créées dans le but de prévenir tout séparatisme»[58]. Cette nécessité découle de la faiblesse de l'État italien d'après guerre qui doit conserver l'unité nationale. « Aussi l’Italie prend-elle en compte aussi bien la volonté d’unification centralisatrice administrative (la monarchie piémontaise d’abord, influencée par le modèle français, puis l’administration mussolinienne) que la définition d’un modèle démocratique composite, ménageant le rôle des corps intermédiaires et des minorités, avec des éléments qui se rapprochent des conceptions communautaristes actuelles»[59].

La loi constitutionnelle no 3, du 26 février 1948 permet ainsi un transfert du pouvoir national au régional, mais en s’intégrant dans l’unité de la nation : « La Sardaigne avec ses îles est constituée en région autonome [...] qui entre dans l’unité politique de la république italienne, une et indivisible »[60]. Ainsi dès 1948, la région s’organise autour de trois provinces (Cagliari, Nuoro et Sassari auxquelles vient s’ajouter plus tard celle d’Oristano) et trois organes des pouvoirs régionaux. L’exécutif est administré par la Junte régionale, le pouvoir législatif par le conseil régional, et enfin le Haut Commissaire (rapidement renommé en président de la Junte ou commission régionale) élu par le conseil pour devenir le représentant de la région sarde. Ce dernier est renommé en 2004 en président de la région.

Le droit de légiférer au sein de la république italienne est limité à des domaines qui concernent exclusivement la région (notamment l’organisation des administrations locales par exemple), ou des domaines plus vastes mais qui doivent alors respecter les « principes établis par la loi de l’État »[61] (exemple de l’assistance publique). En 2001, la loi régionale no 9 ajoute quatre provinces à celles préexistantes. Ainsi les provinces d’Olbia-Tempio, de l’Ogliastra, de Carbonia-Iglesias, et du Medio Campidano prennent effet en mai 2005.

Costume de carnaval d'Ottana, Sardaigne

La loi initiale de 1948 va être revue à plusieurs reprises. En 1972[62] (le conseil régional est élu pour cinq ans au lieu de quatre), en 1983[63] (une série de changement sur les « règles pour la coordination de la finance de la région »), en 1986[64] (précise l’article 16 en donnant le nombre de conseillers régionaux), en 1989[65] (détermine la durée d’installation des conseils régionaux), 1993[66] (intégrations aux statuts spéciaux), 2001[67] (dispositions concernant l’élection directe du Président de la région).

Ainsi la région de Sardaigne essaie d’allier son identité propre en maintenant sa culture et en gardant en mémoire sa longue histoire, tout en conservant son attachement à la nation italienne, à laquelle elle se sent réellement liée. On ne peut pas dire que les Sardes souhaitent une indépendance totale, comme le souhaiteraient certains Corses par exemple, cependant ils sont très attachés à leur autonomie actuelle, ce qui leur permet de maintenir leur identité propre[réf. nécessaire]. On peut imager cet attachement à la présence importante de la langue (ou plutôt les langues) sarde(s). En effet, environ 85 % des habitants de la Sardaigne comprennent le sarde, dont 8 à 9 % qui ne parlent pas l’italien[68]. Sa relation avec le reste de l’Italie s’inscrit dans une problématique plus générale, dans la scission entre le nord et le sud. Ce dernier, plus pauvre, est parfois négligé par des régions plus riches, la ligue du Nord allant jusqu’à prôner l’indépendance de la partie septentrionale de l’Italie, afin que celle-ci ne soit pas handicapée économiquement par le Sud.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Christophe de Chenay, « Maquis sarde et vallées oubliées », dans Le Monde, article du 29/09/2005, [lire en ligne];
  2. Conrad Malte-Brun, Précis de la géographie universelle, Paris, Bureau des publications illustrées, 1843, p. 311;
  3. Il est question ici de Macéride, l’Hercule des Égyptiens.
  4. André de Claustre, revu et corrigé par François Richer, Dictionnaire portatif de mythologie, Briasson, 1765, p. 410.
  5. Massimo Pittau, La lingua dei Sardi Nuragici e degli Etruschi, Sassari, 1981, p. 33.
  6. Clio la muse, Les Peuples de la mer, [lire en ligne]
  7. Laurent-Jacques Costa, 2006, Questions d'économie préhistorique, CRDP, Corse
  8. (it) Une des publications officielles sur le sujet reste la chronologie des cultures préhistoriques que l’on trouve dans le livre du professeur Giovanni Lilliu, La civiltà dei Sardi, Turin, éd. Eri, 1988, 3e édition (ISBN 8886109733)
  9. Laurent-Jacques Costa, 2004, « Nouvelles données sur le Mésolithique des îles tyrrhéniennes », Gallia Préhistoire, CNRS Editions, p. 211-230
  10. Diversité de l’ADN mitochondrial et histoire du peuplement des îles San Pietro et San Antioco (Sardaigne), L. Giovannoni, A. Falchi, G. Vona, L. Varesi, 2005, vol. 20, n°2-3, pp.107-121. Revue Human evolution (ISSN 0393-9375) [présentation en ligne].
  11. (it) Francesco Cesare Casula, La storia di Sardegna, p.8.
  12. La fabrication d’huile de lentisque (Listincu ou chessa) en Sardaigne, Francois De Lanfranchi, Maï Bui Thi, Michel Girard, JATBA, 1999, vol. 41, no2, pp.81-100. [présentation en ligne];
  13. Laurent-Jacques Costa, 2007, L'obsidienne, un marqueur d'échanges en Méditerranée préhistorique, éditions Errance, Paris;
  14. Roger Joussaume dans Clio Italie, p.26 [lire en ligne] [PDF]
  15. (it) Fulvia Lo Schiavo, Il museo archeologico di Sassari G. A. Sanna, p.18, éd. Carlo Delfino, 1991, Sassari, (ISBN 871380312[à vérifier : isbn invalide]), [lire en ligne] [PDF]);
  16. Bietti Sestieri A. M., Un modèle sur les mécanismes d'échanges et de circulation entre le monde égéen et la Méditerranée occidentale au deuxième millénaire av. J.-C. un cadre essentiel pour la compréhension de la métallurgie, Collection de l'École française de Rome, 2004, vol. 332. [présentation en ligne]
  17. José María Blázquez, Le culte des eaux dans la Péninsule Ibérique, p. 233, [lire en ligne];
  18. Jean-François Mimaut, Histoire de Sardaigne, p. 12 [lire en ligne];
  19. Auguste Boullier, L’Île de Sardaigne : description, histoire, statistique, mœurs, état social, 1865, p. 52, [lire en ligne];
  20. Auguste Boullier, L’Île de Sardaigne, p. 53, [lire en ligne];
  21. Fernand Hayward et Jean Imbert, Sardaigne terre de lumière, p. 30;
  22. Auguste Boullier, L’Île de Sardaigne, p. 60, [lire en ligne];
  23. Pausanias, Description de la Grèce [détail des éditions] [lire en ligne], XVIII, 8.
  24. J.-M. Roddaz, La République Romaine, université Michel de Montaigne, octobre-décembre 2005, p. 14 [lire en ligne] [PDF];
  25. Gustave Flaubert, Salammbô, 1862. [lire en ligne];
  26. Patricia Bourcillier, SardegnaMadre, Flying Publisher, chap.5, [lire en ligne].
  27. Horace, Odes [détail des éditions] [lire en ligne], I, 31 (À Apollon).
  28. Emmanuel Domenech, Bergers et bandits, souvenirs d’un voyage en Sardaigne, 1867. [lire en ligne].
  29. Gustave Flaubert, Trois contes, Hérodias, 1877. [lire en ligne].
  30. Serge Lancel, L'Afrique vandale, parue dans Clio en mars 2002. [lire en ligne];
  31. Christian Soucy, Flavius Belisarius et la reconquête de l’empire romain, article parut dans PHARE BEACON—BAGOTVILLE en février 2005, p.6. [lire en ligne] [PDF];
  32. Marc Bloch, La société féodale, p. 238. [lire en ligne].
  33. (it) Pietro Martini, Storia delle invasioni degli Arabi e delle piraterie dei barbeschi in Sardegna, p.60;
  34. Auguste Boullier, L’Île de Sardaigne, p. 76;
  35. Marc Bloch, La société féodale, 1940, p. 373;
  36. Fernand Hayward et Jean Imbert, Sardaigne terre de lumière, p. 43;
  37. (it) Almanacco scolastico della Sardegna, p. 101;
  38. (it) Almanacco scolastico della Sardegna, p. 91;
  39. (it) Pietro Martini, Storia delle invasioni degli Arabi e delle piraterie dei barbeschi in Sardegna, A. Timon, 1861, p. 118;
  40. Auguste Boullier, L’Île de Sardaigne, p. 79. [lire en ligne];
  41. Fernand Hayward, Sardaigne terre de lumière, p. 47;
  42. Juan de Ferreras, Histoire général d’Espagne,Chez Gissey, 1751, P. 497;
  43. Bruno Anatra, La Sardegna dall’unificazione Aragonese ai Savoia, p. 101;
  44. Auguste Boullier, L’Île de Sardaigne, p. 91. [lire en ligne];
  45. (it) Almanacco scolactico della Sardegna, p. 237;
  46. Fois Graziano, (it) Processo ad una Zingara in Sardegnax (sec. XVII), in Lacio drom, 1999, vol. 35, no6, pp. 11-17;
  47. Emmanuel Bernabéu-Casanova, Un «destin corso-sarde » dans le cadre de l’Union européenne ?, dans la revue Hérodote N°103 –2001/4, p. 157. [lire en ligne] [PDF]);
  48. Antoine-Henri de Jomini, Vie politique et militaire de Napoléon, 1827, p. 530
  49. Auguste Boullier, L’Île de Sardaigne, p. 115. [lire en ligne];
  50. (it) Almanacco scolastico della Sardegna, p. 153;
  51. Aperçu de la crise Italienne, socialisme.free.fr, le 21 novembre 1992[lire en ligne].
  52. Paul Guichonnet, Le sentiment national italien, revue Clio, juillet 2002 [lire en ligne].
  53. Maurice Halbwachs, Les causes du suicide, 1930, p.118 [lire en ligne] [PDF].
  54. Almanacco scolastico della Sardegna, p. 229;
  55. a et b Fernand Hayward et Jean Imbert, Sardaigne terre de lumière, 1956, p.340;
  56. Sardegna, Touring Editore, 1984, p. 90, (ISBN 88-365-0023-4);
  57. Les premières frappes ont lieu le 16 février 1943.
  58. Annie CHEMLA-LAFAY, Randhir AULUCK, Céline CHOL, Brigitte COUÉ, Marie-Thérèse DELEPLACE, Brigitte DENGLER, Michel MARÉCHAL, 25 ans de réforme de la gestion publique dans les pays de l'OCDE, Convergence et systémique, Institut de la gestion publique et du développement économique, mai 2006, p.33. [lire en ligne] [PDF]
  59. Jean-Pierre Darnis, France-Italie: relations bilatérales, stratégies européennes, Istituto affari internazionali, IAI QUADERNI n°23, mars 2005, p. 64. [lire en ligne] [PDF];
  60. (it) Titre I, art. 1; [lire en ligne] [PDF];
  61. (it) Site officiel de la région Sarde. [lire en ligne];
  62. Texte officiel de 1972. [lire en ligne] [PDF];
  63. Texte officiel de 1983. [lire en ligne] [PDF];
  64. Texte officiel de 1986. [lire en ligne] [PDF];
  65. Texte officiel de 1989. [lire en ligne] [PDF];
  66. Texte officiel de 1993. [lire en ligne] [PDF];
  67. Texte officiel de 2001. [lire en ligne] [PDF];
  68. Site du trésor de la langue française au Québec. [lire en ligne].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Sources et bibliographie[modifier | modifier le code]

Certains paragraphes sont issus de la traduction d’une partie d’articles provenant de Storia della Sardegna (it) du Wikipédia Italie. Vous pouvez consulter leurs auteurs en consultant les historiques.

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