Histoire de Chypre

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Carte topographique de Chypre.

L'histoire de Chypre est celle d'une île méditerranéenne située au carrefour de l'Europe, du Levant et de l'Afrique.

L’île de Chypre, que les anciens Égyptiens nommaient « Alachia », les anciens Assyriens « Iatnana » et les Phéniciens « Enkomi », fut dès l’Antiquité au carrefour d’importants courants commerciaux, assimilant au fil des siècles différentes cultures provenant de la Crète minoenne, de la Grèce mycénienne et de tout le pourtour du Bassin Levantin. Son nom grec de « Kupros » ("Κύπρος") signifie cuivre, en référence aux importants gisements de ce métal, qui assurèrent sa renommée et sa prospérité dans l’ensemble du bassin méditerranéen.

Après avoir été longtemps indépendante et autonome sous l'autorité de rois placés à la tête de dix cités-royaumes, Chypre devient au VIe siècle av. J.-C. l’enjeu de guerres entre les Perses et les Grecs. Elle reste perse, puis passe sous le sceptre d'Alexandre le Grand, et, après sa mort, sous celui des Ptolémées d'Égypte. Cette période hellénistique inaugure l’hellénisation de l’île, qui reste majoritairement de culture grecque sous la domination romaine en 59 avant notre ère, byzantine, franque en 1192, vénitienne en 1489, ottomane en 1571 et britannique en 1878.

Aujourd'hui, l'île de Chypre est peuplée d’environ 1 200 000 habitants, dont l’élément grec est majoritaire et l'élément turc minoritaire, ainsi que par des Britanniques installés dans des enclaves militaires sous souveraineté de la Couronne. La partie nord de l'île est occupée par la Turquie depuis 1974. Chypre est divisée de facto en deux entités, séparées entre elles par la Ligne verte ou ligne Attila.

Préhistoire[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Préhistoire de Chypre.

Peuplement[modifier | modifier le code]

Âge du bronze[modifier | modifier le code]

Une civilisation originale se développe sur l'île au carrefour des voies de passages entre le Proche-Orient et le monde méditerrannéen, grâce aussi à la présence de minerais de cuivre dans son sol.

Dès 2100-1900, la population s'installe sur les côtes nord (Vounous, Lapithos) et sud (Limassol) et de grandes nécropoles se développent dans lesquelles on a retrouvé de nombreuses poteries: vases avec figures humaines et têtes d'animaux, cruches à grands cols, bols accolés. Les figures de terre cuite évoquent une vie rurale et des scènes cultuelles.

C'est à cette époque qu'apparaissent les premiers textes écrits dont les caractères ressemblent à ceux du linéaire A crétois; on parle d'écriture cypro-minoenne dans laquelle on distingue au moins trois syllabaires différents.

Entre 1900 et 1600, les sites habités se multiplient et certains sont même fortifiés comme Krini et Dhikomo.

Durant le bronze récent (1600-1200), tout commence par de nombreuses destructions de site avant qu'en bordure de mer, de nouveaux sites se développent comme Enkomi, Hala Sultan Tekké, Kition, Ayia Irini, Morphou ou Paphos.

L'influence syrienne est importante dans le domaine religieux. On construit des temples orientaux dans les villes et les sacrifices d'animaux sont courants. Dans ces vastes ensembles architecturaux, on trouve une grande salle à piliers, un autel en plein air, des tables à offrandes et libations, des ateliers et des réserves car les temples sont aussi des lieux économiques. Les tombeaux sont utilisés par plusieurs générations d'une même famille et sont groupés à l'écart des habitations et marqués par un tumulus de terre. Ce sont des tombes à fosse (Tholoi) creusées dans le rocher et précédées d'un couloir qui conduit à l'entrée du tombeau.

Après une période de paix assez longue, peu avant 1200 l'île est le théâtre de destructions nombreuses. Les habitations s'entourent de murailles. On attribue ces destructions aux peuples de la Mer dont l'identité est difficile à définir[1].

Âge du fer[modifier | modifier le code]

Antiquité[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Chypre dans l'Antiquité.

Haute antiquité[modifier | modifier le code]

L'île de Chypre constitue un carrefour où s'enracinèrent des éléments artistiques de Mésopotamie, d'Égypte, de Phénicie, et enfin de la Grèce et de Rome ; sa situation la met au confluent des grands courants de civilisation. Les fouilles ont apporté la lumière sur cette culture mixte. La période allant de la Préhistoire (-3000 environ) à la guerre de Troie, révèle à la fois les influences égéennes et celles de l'Orient ; la deuxième (du XIe siècle av. J.-C. au Ve siècle av. J.-C. témoigne de la rencontre du courant syro-phénicien et du courant hellénique ; la troisième, gréco-romaine, de l’emprise totale de la Grèce depuis le IVe siècle av. J.-C..

Domination perse[modifier | modifier le code]

Après avoir été longtemps indépendante et autonome sous l'autorité de rois placés à la tête de dix cités-royaumes englobés dans l'île même, Chypre devient au VIe siècle av. J.-C. l’enjeu de guerres entre les Grecs et les Perses. Finalement, ces derniers parviennent à annexer l'île, qui est intégrée à leur empire.

Période hellénistique[modifier | modifier le code]

Après une longue période perse perse, l'île passe sous le sceptre d'Alexandre le Grand, et, après sa mort, sous celui des Ptolémées d'Égypte. Cette période hellénistique inaugure l’hellénisation de l’île, qui reste ensuite majoritairement de culture grecque.

Domination romaine et christianisation[modifier | modifier le code]

Province romaine vers 120
Article détaillé : Chypre (province romaine).

Moyen Âge et Renaissance[modifier | modifier le code]

Période byzantine et arabo-byzantine[modifier | modifier le code]

Lors de la division de l'Empire romain, Chypre reste dans le giron de l’Empire romain d'orient, autrement dit de l'Empire byzantin. À cette époque son archevêque est déclaré autocéphale par le concile d'Éphèse : c’est une des plus anciennes autocéphalies ecclésiastiques.

En 688, les Arabes débarquent : l'empereur Justinien II et le calife Abd al-Malik signent un accord sans précédent : pendant les 300 années suivantes, Chypre fut dirigée conjointement par les Arabes (sur le plan politique, fiscal et militaire) et par les Byzantins (sur les plans religieux et administratif), malgré les luttes constantes entre les deux parties sur le continent. Cette période dura jusqu'en 965, quand l'empereur byzantin Nicéphore Phocas reconquit l'île.

En 1185, le prince byzantin Isaac Comnène de Chypre se rebella contre le règne de l’empereur Andronic Ier Comnène et prit le pouvoir à Chypre. Le gouvernement central byzantin, aux prises avec les pillages des Croisés et des Sarrasins, était incapable de réagir.

Les Croisades et le règne des Lusignan (1191-1489)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Royaume de Chypre.

Richard Cœur de Lion débarqua à Limassol le 1er juin 1191. Fraîchement accueilli par Isaac Doukas Comnène, dont les agents avaient réquisitionné un navire, Richard prit possession de l'île et força Isaac à lui fournir une aide dans sa croisade contre Saladin. Richard se maria à Limassol avec Bérengère de Navarre le 12 mai 1192. La flotte croisée quitta Chypre pour Saint-Jean-d'Acre le 5 juin 1192, mais l'armée de Richard continua d'occuper Chypre.

Après une révolte des Grecs, Richard vendit l'île à son ami Robert de Sablé, Grand-Maitre de l'Ordre du Temple, pour seulement 25 000 marcs d'argent[2]. Les Templiers revendirent l'île à Guy de Lusignan qui devint roi à Chypre. Son frère Amaury II de Lusignan lui succède et obtient l'investiture royale en 1195.

Purement fortuites à l’origine, la conquête et la création du royaume acquirent une particulière utilité en 1291, année de la fin de toute présence franque en Terre sainte. Chypre put notamment soutenir le royaume de Petite-Arménie et servit de point de départ à des tentatives de croisades (comme celle de Pierre Ier).

Le 28 mai 1291, la citadelle d'Acre tomba aux mains du sultan d'Égypte Al-Ashraf Salah ad-Dîn Khalil ben Qala'ûn ne laissant en vie que sept Hospitaliers et dix Templiers. Les dernières places fortes de Tyr, Sidon et Tartous sont évacuées sans combat[3].

L’ex-roi de Jérusalem mais toujours roi de Chypre, Henri de Lusignan, octroie aux Hospitaliers la ville de Limassol. Les Hospitaliers forment alors l'espoir de reconquérir la Terre Sainte et se regroupent autour de Jean de Villiers dans leurs commanderies de Chypre, notamment celle de Kolossi. La première initiative des survivants est d’être fidèle à la raison première de l’ordre en créant un hôpital : il s’agit de soigner les rescapés du siège mais aussi tous les réfugiés civils de Terre sainte [4]. Les Hospitaliers réalisent que la ville de Limassol est ouverte aux attaques des corsaires arabes. Le chapitre général leur ayant refusé l'installation en Italie afin de maintenir une présence au plus près de la Terre sainte, ils s’enquièrent d'armer une flotte capable de défendre l'île mais aussi d'attaquer sur mer. L'ordre disposait de deux galères, une fuste, un galion et deux dromons. Le pape Clément V autorise en 1306 le nouveau grand maître Foulques de Villaret (1305–1319) à armer une flotte sans l'autorisation de Henri II roi de Chypre. Les Hospitaliers mettent sur pied une nouvelle organisation et deviennent une nouvelle puissance navale en Méditerranée orientale. Des côtes très découpées, peu accessibles par terre, et la présence de nombreuses îles procuraient de nombreux repaires aux corsaires et favorisaient trafics commerciaux et humains. L’île de Rhodes était un lieu d'échange pour ces trafics[5]. Les Hospitaliers attaquent les Byzantins[6] et, entre 1307 et 1310, conquièrent l'île de Rhodes où ils se transportent, laissant Chypre aux mains des Lusignan qui y règnent sous la tutelle des Génois.

Domination vénitienne (1489-1571)[modifier | modifier le code]

En 1464, Jacques II de Lusignan se débarrasse des Génois, en grande partie grâce à l'argent de la famille Cornaro, d'origine vénitienne. En 1468, il demande la main de Catherine Cornaro, la fille de Marco Cornaro : le mariage est célébré en 1472. Le contrat prévoit que l'île échoit à Catherine Cornaro si Jacques II meurt sans héritier légitime. Jacques II meurt à l'âge de 33 ans le 6 juillet 1473. Le capitaine général de la flotte vénitienne, Pietro Mocenigo, est dépêché sur place. Le 14 novembre, le roi Ferdinand de Naples, s'appuyant sur l'archevêque de Nicosie, tente un coup de force pour s'emparer de l’île. Mocenigo rétablit l'ordre au profit de Venise.

En 1488, le Conseil des Dix dépêche le frère de Catherine, Giorgio Cornaro, à Chypre. Il est chargé de convaincre Catherine d'abdiquer en faveur de la Sérénissime République. Malgré ses réticences, elle fait ses adieux à son royaume en février 1489. La République continue de payer le tribut au sultan.

Domination ottomane (1571-1878)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Chypre ottomane.

Durant cette période, les Chypriotes grecs conservent leur identité remontant à l'Antiquité, grâce au système de Millet mis en place par les Ottomans dans les communautés non musulmanes. En 1901, cette communauté représente 77,1 % de la population de l'île, contre 21,6 % pour celle des Chypriotes turcs[7].

Conquête ottomane[modifier | modifier le code]

En 1562, les autochtones grecs se soulèvent sans succès contre la domination vénitienne. Malgré leur défaite à la bataille de Lépante, les Turcs prennent possession de l’île en 1571 (Famagouste capitule en août). À la suite de la répression vénitienne, Chypre est alors peu peuplée : 180 000 habitants, dont 90 000 serfs et 50 000 paysans libres qui cultivent le coton, la vigne, la betterave à sucre et parfois le blé, pour le compte de Venise (Chypre exportait aussi des barils d’ortolans en conserve). Les paysans grecs, exploités par Venise, ont parfois aidé à la conquête turque. Les Turcs procèdent à des repeuplements avec des paysans Anatoliens. En outre, une partie des grecs les plus pauvres passent à l'islam et à la langue turque, pour ne plus payer le « haraç » (impôt sur les non-musulmans). Ainsi se constitue la communauté chypriote turque.

Domination de l'île[modifier | modifier le code]

Il n’y a plus de servage et le clergé catholique est chassé de l’île : les paysans restés chrétiens se trouvent alors tous soumis au même statut de sujet ottoman membre du « milliyet » des « Rum », c'est-à-dire des orthodoxes représentés par le Patriarche de Constantinople. Toutefois l’influence italienne persiste, notamment dans l’habillement, la musique, l'architecture, les arts populaires. Les exportations de coton chutent et le vignoble recule au profit d’une agriculture vivrière.

La montée du nationalisme grec[modifier | modifier le code]

Domination britannique (1878-1960)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Colonie britannique de Chypre.

Du protectorat à la conquête britannique[modifier | modifier le code]

L'île demeure ottomane pendant trois siècles, avant d’être cédée en 1878 au Royaume-Uni « pour être occupée et administrée » par ce dernier au nom de l’Empire ottoman, qui conserve néanmoins la souveraineté nominale sur l’île, même si en pratique celle-ci est désormais intégrée à l’Empire britannique[8].

Le 5 novembre 1914, à la suite des déclarations de guerres successives entre la Triple-Alliance et la Triple-Entente, le Royaume-Uni annexe totalement l'île de Chypre[8]. Cette occupation sera reconnue par le Traité de Lausanne, signé en 1923 entre les Alliés et la Turquie[9].

Chypre devient une colonie britannique[10] au mécontentement des insulaires[Note 1] et le nouveau gouvernement de Ronald Storrs dote l'île d'une « Constitution » qui vise à apaiser le sentiment nationaliste.

La réclamation de l'énosis[modifier | modifier le code]

Photo d'une manifestation en faveur de l'Énosis sur l'île au début des années 1930.
Manifestation en faveur de l'Énosis au début des années 1930.
Article connexe : Référendum de 1950 à Chypre.

Le 21 octobre 1931, une première révolte des Chypriotes grecs contre l'occupation a lieu, elle est aujourd'hui connue sous le nom d'Oktovriana (Οκτωβριανά) et mène à une période sombre où les Britanniques règnent sur l'île par la force, profitent de ses richesses et de sa position stratégique en Méditerranée orientale mais ne mènent aucune politique destinée à développer l'île sur les plans économiques et sociaux quand les citoyens les réclament. Durant cette période appelée « Palmerokratia »[11], les droits des Chypriotes sont réduits, les associations et regroupements interdits et les manifestants pour l'émancipation de l'île et son rapprochement avec la Grèce, réprimés. L'Oktovriana est utilisée comme prétexte par l'administration britannique pour abolir le Conseil législatif et réduire le pouvoir des Chypriotes dans l'administration coloniale. Cette période autocratique dure presque dix ans[12].

Un premier référendum sur le rattachement de l'île à la Grèce a lieu le 15 janvier 1950, soutenu par l'Église orthodoxe et sous l'égide de l'archevêque Makarios III. 95,7 % des Chypriotes grecs se prononcent alors en faveur du rattachement à la Grèce : l'Union ou « Énosis » (en grec : ἔνωσις)[Note 2],[13],[14], démontrant leur rejet de l'administration coloniale britannique dans les urnes. Celle-ci considère le plébiscite comme un stratagème dans la rivalité entre le parti AKEL – d'orientation communiste – et l'Église orthodoxe ; elle ne lui accorde aucune considération. Pire, l'anticommunisme occidental de l'après-guerre permet à Sir Andrew Wright, devenu gouverneur de l'île en 1949, de défendre sa politique répressive envers les partisans de l'Énosis (dont l'AKEL est au premier rang) auprès du Colonial office[12].

La lutte pour l'indépendance[modifier | modifier le code]

En 1955, les Chypriotes grecs reprennent les armes contre le pouvoir britannique en formant l'Ethniki Organosis Kyprion Agoniston (EOKA), dirigé par Georges Grivas. De son côté, le Royaume-Uni commence à recruter des milices chypriotes turques pour renforcer ses troupes coloniales.

Les accords de Zurich et de Londres de 1959 mettent fin à la lutte anti-coloniale et le traité de garantie[15] garantit l’abandon de toute prétention territoriale britannique future. Le Royaume-Uni, la Turquie et la Grèce deviennent garants de l'équilibre constitutionnel de la République de Chypre. Le traité accorde, en particulier, un droit d'intervention militaire, sous certaines conditions, pour rétablir l'ordre constitutionnel si celui-ci venait à être modifié[15]. Chypre devient une République indépendante en 1960 et adopte sa propre constitution[16]. Elle intègre par ailleurs l'ONU et le Commonwealth.

Indépendance et partition[modifier | modifier le code]

De l'indépendance aux violences intercommunautaires[modifier | modifier le code]

La constitution garantit à la minorité chypriote turque un poids politique important (30 % des postes dans la fonction publique et 40 % dans la police) au regard de son poids démographique (18 % de la population) et un droit de véto sur les décisions du parlement dans un système communautaire que certains jugent analogue à celui du Liban. Selon les Chypriotes grecs, ces quotas se révélèrent si disproportionnés que, durant la période 1960-1962, le nouvel État chypriote eut des difficultés à les remplir, par manque de candidats turcophones.

Makarios III, le 8 juin 1962

Le 24 mai 1961, Chypre devient membre du Conseil de l'Europe. En 1963, le président Makarios III propose des amendements à la Constitution de 1960. Cette proposition, connue sous le nom des « 13 amendements de Makarios », visait à répondre à la situation de blocage institutionnel persistant depuis plusieurs mois. En effet, les représentants chypriotes grecs et turcs usant alternativement, et de manière systématique, de leur droit de véto, sur les propositions issues de l'autre communauté, le blocage était inévitable. Les questions fiscale et de partage de l'administration des villes furent, en 1963, à l'origine de la paralysie complète des institutions sur ces sujets. Aussi, les propositions de Makarios avaient-elles pour but de dénoncer le droit de véto chypriote turc, et plus généralement la pondération excessive des pouvoirs institutionnels. Ce coup de force du président chypriote contribua à exacerber les tensions entre les deux communautés, conduisant à de violents affrontements intercommunautaires en décembre 1963. Cet épisode sanglant très controversé dans son déroulement, marque certainement la fin des espoirs de cohabitation pacifique entre les deux communautés, qui n'ont de cesse de se séparer, et de s'affronter dans une lutte fratricide.

Profitant de cette situation de tension, la Turquie reprend et actualise une ancienne revendication  : la Taksim, autrement dit la partition de l'île. La communauté turque, historiquement très liée à Ankara, met en œuvre, partout où elle le peut dans l'île, ce programme de séparation. Au début de l'année 1964, Chypre est à feu et à sang. Des opérations d'épuration ethnique (destructions de villages et de mosquées, assassinats, viols)[citation nécessaire] sont commises par la partie grecque, ce qui provoque des représailles du côté turc. Les Chypriotes grecs profitent de la politique de la chaise vide, décidée en janvier 1964, par les représentants chypriotes turcs, dans toutes les instances représentatives, pour faire passer des lois rééquilibrant les pouvoirs conformément au prorata démographique. Les Chypriotes turcs s'enfoncent quant à eux dans la logique de la séparation, provoquant de ce fait les conditions de leur mise à l'écart. Le TMT, milice chypriote turque, provoque de manière concertée des incidents, auxquels les Chypriotes grecs répondent de manière toujours plus disproportionnée. Les dirigeants chypriotes turcs poursuivent, durant tout l'hiver 1964, cette politique du pire dans le but de démontrer que leur sécurité est en jeu et que la partition est la seule solution préservant leur existence même. Cette politique se concrétise, dans les premiers jours de juin, par l'appel de la communauté chypriote turque à la Turquie, pour qu'elle intervienne militairement afin d'assurer sa protection. Les États-Unis, à travers l'ancien chef du département d'État, Dean Acheson, tentent une médiation secrète entre la Grèce et la Turquie (par ailleurs alliées au sein de l'OTAN) sur la question chypriote afin d'éviter une guerre entre ces deux pays susceptible de déstabiliser le flanc sud-est de l'OTAN. Ces tentatives se soldent par un échec faisant de Chypre le terrain d'affrontements incessants entre les milices chypriotes grecque et turque, ce qui conduit l'ONU à envoyer un important contingent de casques bleus (UNFICYP) sur l'île en mars 1964, à l’issue de l’adoption de la résolution 186.

Du coup d'État grec à l'invasion turque[modifier | modifier le code]

Carte de Chypre montrant la division politique marquée après l'invasion de 1974

En 1974, la Garde nationale chypriote, soutenue par la dictature grecque, organise un coup d'État contre Makarios III dans le but de rattacher l'île à la Grèce (Enosis).

La Turquie intervient militairement prenant pour prétexte de protéger la minorité turque. Cette intervention militaire, justifiée par l'existence d'un traité de garantie de la Constitution de 1960, devait rétablir l'ordre constitutionnel dans l'île. Au lieu de cela, et bien que le coup d'État ait échoué en moins de dix jours, l'invasion turque fut maintenue coupant l'île en deux. La République de Chypre se retrouva donc amputée de plus de 30 % de son territoire occupé militairement par l'armée turque. En 1983, la partie occupée de Chypre se déclara République turque de Chypre Nord (RTCN), mais, étant issue d'une violation flagrante des règles de droit international, elle n'est pas reconnue par le reste de la communauté internationale (elle ne dispose pas de siège à l'ONU), à l'exception de la Turquie.

Au cours des opérations, environ mille six cents Chypriotes grecs ont disparu, sur le sort desquels la Turquie a toujours refusé de donner la moindre indication. Des renseignements fournis par des services secrets, publiés par La Tribune de Genève, indiquent néanmoins qu'un grand nombre fut exécuté rapidement alors que d'autres restèrent détenus… plus de vingt ans[17],[18].

Chypre, membre de l'Union européenne[modifier | modifier le code]

Le plan Annan, intervenant après trente ans de négociations infructueuses, propose d’instaurer un État confédéral, chaque État confédéré devant permettre l’installation (ou le retour) de 33 % au plus de résidents de l’autre communauté sur son sol. Il est proposé au cours d’un référendum. Bien que le nombre de Turcs soit insuffisant pour atteindre ce taux au Sud, alors que le nombre de Grecs est largement suffisant pour l’atteindre au Nord, ce plan fut accepté à plus de 65 % par les habitants du Nord de l’île, mais rejeté à 70 % par ceux du Sud lors d’un référendum : en effet, pour les Grecs ayant été chassés du Nord, la limitation à 33 % était inacceptable, étant donné qu’ils étaient environ 79 % des habitants du nord avant 1974 ; pour les Turcs en revanche, cela revenait à sauvegarder l’essentiel de leurs acquis tout en revenant dans la légalité internationale et en échappant à l’embargo et à la dépendance vis-à-vis d'Ankara. Au cours de ce référendum d’ailleurs, pour la première fois, des manifestations massives, rassemblant jusqu'à 50 000 personnes, ont eu lieu dans la partie occupée de Chypre, au cours desquelles la communauté chypriote turque a contesté ouvertement la politique sous tutelle d’Ankara du « président » Rauf Denktash, exigé sa démission, et exprimé son souhait de rattachement à la partie sud[19]. Le 1er mai 2004, la République de Chypre entre dans l’Union européenne alors qu’une partie de son territoire est toujours occupée militairement par la Turquie[20], et depuis, l’inégalité économique entre les deux parties s’est aggravée : selon la terminologie officielle du protocole no 10 du traité d'Athènes, "l’acquis communautaire est suspendu dans les zones où le gouvernement de la République de Chypre n’exerce pas de contrôle effectif ". Tout progrès vers une solution à ce conflit qui sépare les deux communautés depuis 1974, semble désormais largement lié à l’avancée des négociations sur l’adhésion de la Turquie à l’Europe : le retrait d’Ankara de Chypre est en effet l’une des conditions de cette adhésion. La création depuis 2005 de points de passage entre les deux côtés, permet aux populations de renouer des contacts et donne une lueur d’espoir en vue d’une amélioration de la situation.

Le 21 mars 2008, lors d'une entrevue entre le nouveau président de la République de Chypre Demetris Christofias et son homologue de la partie turque, Mehmet Ali Talat, il est annoncé l'ouverture d'un point de passage dans la rue Ledra, grande rue commerçante de Nicosie. Ce nouveau check point s'ajoute aux cinq autres ouverts depuis 2003 sur plusieurs points de la « ligne verte ». Un autre point de passage serait ouvert à Limnitis dans la partie nord-ouest de l'île coupée en deux depuis 1974.

Le 3 avril 2008, la rue Ledra, rue piétonne et commerçante du Vieux-Nicosie, alors coupée en deux par un mur, est rouverte après 40 ans de séparation. On peut y voir là un premier pas symbolique vers la réunification de l'île.

À ce propos, le 3 septembre 2008 ont débuté des négociations entre la République de Chypre et la République turque de Chypre du nord sous l'égide de l'Organisation des Nations Unies. Alexander Downer a été nommé au poste de « Conseiller spécial du Secrétaire général[21] » afin d'encourager le processus de réunification de l'île fondée sur une fédération bicommunautaire, bizonale et sur l’égalité politique[22].

Depuis de nombreuses années les autorités turques mènent une politique de colonisation active de la partie nord, avec des installations massives de colons turcs venus d'Anatolie. L'autre axe d'action consiste à effacer le passé orthodoxe et plus généralement chrétien de l'île, avec des destructions massives d'églises, de couvents et de leurs mobiliers, ou leur transformation en mosquées[23].

Liens externes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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Sources[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Parmi les obligations des Chypriotes envers le gouvernement britannique, ils doivent notamment assumer la « responsabilité d'un partage de la dette publique turque d'après-guerre et apporter leur contribution au paiement de la dette publique ottomane ».
  2. Le choix présenté aux Chypriotes est le suivant : Nous demandons l'union avec la Grèce ou Nous nous opposons à l'union de Chypre avec la Grèce. Le résultat du plébiscite est annoncé le 27 janvier par l'Ethnarchie. Les Chypriotes ont massivement voté pour l'Énosis : selon l'Ethnarchie, 215 108 sur 244 747 votants, soit 95,7 %, se sont déclarés en faveur de l'union avec la Grèce.

Références[modifier | modifier le code]

  1. C. Orrieux, P. Schmitt Pantel, Histoire grecque, Coll. Premier Cycle, PUF, 1995.
  2. Robert de Sable (11??-1193)
  3. Galimard Flavigny 2006, p. 70
  4. Galimard Flavigny 2006, p. 71
  5. Galimard Flavigny 2006, p. 142
  6. Galimard Flavigny 2006, p. 73
  7. (en) « Recensement effectué par le gouvernement colonial britannique », document de séance du Conseil de l'Europe (ISBN 928-7122628).
  8. a et b (en) Le conflit chypriote, vu de Turquie, A. Suat Bilge, p. 329.
  9. (en) Les Britanniques et la révolte à Chypre, 1954-1959, Robert Holland, p. 1-19.
  10. Chypre : un enjeu géopolitique actuel, Emel Akcali, p. 55-66.
  11. (el) Histoire de Chypre : la Palmerocratie, Panagiōtēs Papadēmētrēs.
  12. a et b [PDF] « La Grande Bretagne et l'indépendance de Chypre, transferts et héritages », publication de Christa Antoniou.
  13. « Dossier sur l'histoire de Chypre et le rattachement par référendum de Chypre à la Grèce », sur le site de La Documentation française.
  14. (en) Biographie de l'archevêque Makarios III, Stanley Mayes.
  15. a et b (en)(fr) Texte officiel du Traité de garantie.
  16. Indépendance de Chypre, le 16 août 1960.
  17. Delphine Saubaber, « Dans le deuil, les Chypriotes dialoguent » dans l'Express, 23 juillet 2008 [lire en ligne (page consultée le 17 novembre 2008)].
  18. Julien Nessi, « Chypre : Nicosie, une ville coupée en deux » dans Cyberscopie, mai 2005 [lire en ligne (page consultée le 17 novembre 2008)].
  19. Olivier Da Lage, « Chypre - Sommet Denktash-Clerides sous pression », Radio France International (rfi),‎ 2003 (consulté le 27 juin 2009).
  20. http://ec.europa.eu/cyprus/turkish_community/index_en.htm
  21. Déclaration du Président du Conseil de Sécurité, référencée S/PRST/2008/34
  22. Déclaration du Président du Conseil de Sécurité, référencée S/PRST/2009/10
  23. Un exemple de cette situation est visible dans le documentaire diffusé sur Arte, le 20 avril 2004, la veille du référendum qui avait échoué à rassembler l'île. Peu après, seule la République de Chypre (le Sud dépourvu de la partie nord occupée) entra dans l'Union européenne. http://www.arte.tv/fr/Chypre---deux-mondes--une-_C3_AEle-/481152,CmC=481158.html

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Stavros Panteli, History of modern Cyprus, Interworld Publications,‎ mai 2005, 352 p. (ISBN 978-0948853326)
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