Henri-Corneille Agrippa de Nettesheim

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Henricus Cornelius Agrippa ab Nettesheim
Heinrich Cornelius Agrippa00.jpg

Henri Corneille Agrippa de Nettesheim (14 septembre 1486 - 18 février 1535), dit Cornelius Agrippa ou encore Agrippa de Nettesheim, est considéré comme un savant occultiste ou ésotériste. Le jésuite Marc-Antoine Del Rio l'appelle "Archimage".

Biographie[modifier | modifier le code]

"Le véritable nom de sa famille est Cornelis ; il y joignit Agrippa, tiré de l'ancien nom de Cologne (Colonia Agrippina), son lieu de naissance, et y ajouta ab Nettesheim, ce qui donne en latin, avec le nom de baptême, Henricus Cornelius Agrippa ab Nettesheim. En français il fut appelé tantôt Cornille Agrippa, tantôt Corneille Agrippa, ou C. Agrippe."[1]

On connaît sa vie grâce à ses lettres[2], à des témoignages, et à la biographie de Charles Nauert.

Il naît à Cologne, le 14 septembre 1486. Il fait des études en lettres (1502), sans doute médecine, droit, théologie : il est "docteur ès-lettres et docteur en médecine de Cologne-sur-le-Rhin". Il se lance dans une expédition militaire en Espagne en 1508, au service de Ferdinand II d'Aragon, il se sert d'explosifs. En l'honneur de Marguerite de Bourgogne, il rédige un traité en latin intitulé De la noblesse et préexcellence du sexe féminin (1509). Il fonde à Avignon et Paris une association d'amis, dont Charles de Bovelles et Jacques Lefèvre d'Étaples, qui pratiquent l'alchimie. En 1509, il enseigne à Dole la kabbale chrétienne de Johannes Reuchlin[3], ce qui le fait accuser d'hérésie. En Angleterre, il fréquente les grands savants humanistes, dont John Colet.

En Allemagne, il rend visite au fameux abbé ésotériste Jean Trithème, auquel il montre sa première version De la philosophie occulte (1510), qui ne comprend alors pas l'influence de la kabbale de Reuchlin, centrale[4]. Il entre au service de l'empereur Maximilien Ier, un Habsbourg, comme militaire (1511), pour escorter des cargaisons d'or et attaquer Venise. Il donne des conférences sur le très ésotérique Poimandrès du Corpus Hermeticum, à Pavie. En 1518 le voici conseiller municipal et avocat à Metz, ville libre d'Empire ; Il se lie avec le fils d'un notaire de Metz, l'humaniste Claudius Cantiuncula, alors étudiant à Bâle, qui le tient informé du débat de Luther et de Jean Eck et lui envoie le Compendium d'Érasme et les thèses de Martin Luther[5]. Il défend une femme accusée de sorcellerie en avançant l'excuse de la sénilité, ce qui l'oblige à fuir le Pays messin. En Suisse, à Genève (1521), Berne, Fribourg (1523), il exerce comme médecin (1522) et publie des calendriers astrologiques (1523).

Il vient, en 1524, se fixer à Lyon comme médecin, appelé par Marguerite d'Orléans, sœur de François Ier. Il est nommé peu après médecin personnel (et donc astrologue) de la Reine-mère Louise de Savoie, mère de François Ier. Il perd son poste en refusant d'établir l'horoscope de François Ier, pratique qu'il juge superstitieuse. En 1526, il rédige un fort volume intitulé De l'incertitude et vanité des sciences. Le voici fidéiste, hostile à la magie, mais son scepticisme le fera condamner par la Faculté de théologie de Louvain et par la Sorbonne (1531). Il part à Anvers (1528), il combat la peste. Il devient archiviste-historiographe au service de la princesse Marguerite d'Autriche (1480-1530), gouvernante des Pays-Bas. Il se marie pour la troisième fois. Il semble avoir de plus en plus d'attirance pour le luthéranisme. Le prince électeur et archevêque de Cologne, Hermann von Wied, le protège quelque temps. Rentré en France, il est mis en prison pour avoir écrit contre la Reine-mère, qui ne le payait pas. Il meurt, peu de temps après avoir recouvré sa liberté, dans l'hôpital de Grenoble, le 18 février 1535.

Il parlait huit langues (allemand, français, italien, espagnol, anglais, latin, grec, hébreu). Il maîtrisait au moins autant de disciplines : astrologie, magie, lettres classiques, médecine, droit, théologie, philosophie, science de la guerre, science des explosifs, kabbale chrétienne, exégèse, diplomatie, cryptographie, espionnage, enseignement. Un vrai génie de la Renaissance, comme Léonard de Vinci, Pic de la Mirandole, Jérôme Cardan, etc.

Philosophie[modifier | modifier le code]

Agrippa a au moins quatre facettes, pas forcément conciliables, celle d'un féministe, celle d'un mage, celle d'un alchimiste, celle d'un sceptique, sans parler de ses fonctions de médecin, d'historiographe, de conseiller, de ses activités de milicien, d'astrologue, de pédagogue.

  • Facette de féministe (1509). Dans De la noblesse et préexcellence du sexe féminin, Agrippa rappelle que Ève est née au Paradis et qu'elle joue un grand rôle dans la génération (ce que niait Aristote). Il fait l'éloge des femmes de la Bible : Marie est meilleure que le meilleur des hommes, et la pire des femmes l'emporte sur Judas.
  • Facette de mage (1510). Agrippa a une grand célébrité et influence comme ésotériste ou occultiste ou mage. En réalité, il reste théorique, et il est peu original, il prend beaucoup au kabbaliste Johannes Reuchlin (De verbo mirifico, 1494 ; De arte cabalistica, 1517)[6], à l'hermétiste et néo-platonicien Marsile Ficin (De vita), au Picatrix, au kabbaliste François-Georges de Venise (De harmonia mundi). Mais on trouve chez lui, de grands exemples, d'illustres "carrés magiques", de célèbres "sceaux planétaires" (symboles qui capteraient magiquement la vertu des planètes correspondantes), de classiques tableaux de correspondances. Son principe métaphysique de base est néoplatonicien : "chaque monde inférieur est gouverné par un monde supérieur et reçoit l'influence de ses forces" ; en termes hermétiques, "tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut" (La Table d'émeraude). Pour lui "il existe trois sortes de mondes, l'élémental [celui des quatre Éléments], le céleste [celui des étoiles], l'intellectuel [celui des démons ou des anges], et chaque inférieur est gouverné par son supérieur et reçoit ses influences" ; par exemple, le plantain, qui appartient au monde élémental, reçoit ses vertus occultes de Mars, qui appartient monde céleste, et soigne donc la tête. À chaque monde correspond une magie : "magie naturelle" (physique merveilleuse) pour le monde élémental, "magie céleste" (astrologie, arithmologie) pour le monde céleste, "magie cérémonielle" (goétie ou théurgie) pour le monde spirituel. "La Magie produit ses effets merveilleux par l'union et l'application qu'elle fait des différentes vertus des êtres supérieurs avec celles des inférieurs". D'autre part, la nature est vivante et imprégnée de la vie et de l'esprit du monde, elle est organisée selon l'analogie et les correspondances : "les os ont du rapport avec la Terre, la chair avec l'Air, l'esprit vital avec le Feu, et les humeurs avec l'Eau." On retrouvera les lois de la magie selon Agrippa chez James Frazer : similarité ("les animaux stériles causent la stérilité"), contact ("un drap qui a servi à des funérailles en prend quelque qualité saturnale et de tristesse"), et contrariété ("le Feu est contraire à l'Eau").
  • Facette d'alchimiste. Si Agrippa affirme dans son De occulta philosophia (I, xiv) avoir su faire de l'or, il n'y traite pour ainsi dire pas d'alchimie et n'a jamais publié de traité sur ce sujet. Cependant on lui a récemment attribué un traité anonyme que les alchimistes de la Renaissance avaient attribué à tort à Marsile Ficin, le De arte chimica imprimé en 1572 par Perna dans le recueil Auriferæ artis, quam chemiam vocant, antiquissimi authores, sive turba philosophorum[7]

Volte-face : Agrippa passe de l'ésotérisme au scepticisme. Il avoue : "Quand je n'étais encore qu'un adolescent [24 ans : 1510], je rédigeai dans un assez gros volume trois livres consacrés aux choses magiques, que j'appelai le De occulta philosophia. Tout ce qui s'y trouve était erroné, du fait de ma curiosité juvénile."[8] On constate, on ne sait guère expliquer.

  • Facette de sceptique (1526). Cette fois, dans son Sur l'incertitude, vanité et abus des sciences, le savant Agrippa prend beaucoup au neveu de Jean Pic de la Mirandole, Jean-François, auteur d'un Examen vanitatis, à Nicolas de Cuse (De docta ignorantia). Par fidéisme, Agrippa n'admet que la révélation. Il ne croit pas en la puissance de la raison humaine. Plus fort, il déclare qu'il y a des erreurs dans la Bible[9], il attaque les moines, trouve les papes méchants. Le livre est mis à l'Index en 1550.

Anecdotes[modifier | modifier le code]

Agrippa a inspiré bien des écrivains. Rabelais se moque d'Agrippa dans le personnage de Herr Tripa, un astrologue du Tiers Livre (1546). Le Faust de Marlowe (1588) ressemble à Agrippa. L'écrivain britannique J. K. Rowling, s'est inspirée de la vie d'Agrippa pour créer un personnage historique de la saga Harry Potter, du nom de Cornélius Agrippa.

Lors de l'effervescence qui suivit la parution en 1614-1615 des manifestes Rose-Croix, mystérieuse fraternité de sages, qui se présentait comme fondée depuis près de deux siècles, l'anglais Robert Fludd, un de leur principaux partisans, a soutenu l'idée qu'Agrippa en avait été membre[réf. nécessaire]. Il se référait pour appuyer ses dires à cette phrase d'Agrippa : « Il existe aujourd'hui quelques hommes remplis de sagesse, d'une science unique, doués de grandes vertus et de grands pouvoirs. Leur vie et leurs mœurs sont intègres, leur prudence sans défaut. Par leur âge et leur force ils seraient à même de rendre de grands services dans les conseils pour la chose publique ; mais les gens de cour les méprisent, parce qu'ils sont trop différents d'eux, qui n'ont pour sagesse que l'intrigue et la malice, et dont tous les desseins procèdent de l'astuce, de la ruse qui est toute leur science, comme la perfidie leur prudence, et la superstition leur religion. » Cette idée reste courante dans les milieux rosicruciens, même si pour les historiens, l'ordre des Rose-Croix est une fiction littéraire du début du XVIIe siècle [10]

Gabriel Naudé (Apologie pour les grands hommes soupçonnés de magie, 1712) : "Paul Jove dit en ses Éloges qu'il mourut fort pauvre et abandonné de tout le monde dans la ville de Lyon, et que, touché par la repentance, il donna congé à un grand chien noir qui l'avait suivi tout le temps de sa vie, lui ôtant un collier plein d'images et de figures magiques."

Mario Rossignol et Jean-Pierre Sainte-Marie (auteurs québécois) parlent d'Henri -Corneille Agrippa dans leur série romanesque Agrippa (tome 1 Le livre noir, tome 2 Les flots du temps, tome 3 Le puits sacré, tome 4 Le Monde d'Agharta, tome 5 Le Grand Voile, tome 6 Le Plan Divin). Selon la légende, Henri Corneille Agrippa aurait écrit cinq grimoires occultes et dangereux avec son propre sang sous la dictée de " l'Opposant". Il fut poursuivi par un inquisiteur notoire, Nicolas Savin.

Agrippa est également évoqué dans le livre "Frankenstein" de Mary Shelley. Il est l'un des auteurs de référence (avec Paracelsus) du jeune Viktor Frankenstein quand celui-ci entre à l'Université d'Ingolstadt. Ceci lui vaudra les moqueries de son professeur de Philosophie Naturelle, M. Kempe.

Enfin, plus récemment, Heinrich Cornelius Agrippa apparait dans le jeu d'horreur Amnesia: The Dark Descent. Après être entré en contact avec un orbe, celui-ci est retenu prisonnier et maintenu en vie depuis des siècles par le baron Alexandre, et demande au joueur de le sauver. Du choix d'accéder ou non à cette requête dépendra la fin du jeu.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Œuvres[modifier | modifier le code]

  • De nobilitate et præcellentia feminei sexes (1509), trad. fr. Nicolas Gueudeville (1726), Discours abrégé sur la noblesse et l'excellence du sexe féminin, de sa prééminence sur l'autre sexe, et du sacrement du marriage, Paris, Côté-femmes, 1990.
  • De occulta philosophia (version première en 1510, 1ère éd. 1531-1533, qui introduit la kabbale). Trad. fr. A. Levasseur 1727, revue par F. Gaboriau 1910. Trad. fr. Jean Servier : Les trois livres de la philosophie occulte ou magie, Paris, Berg, 1981-1982, 3 t. :
    • T. 1 : La magie naturelle, 218 p. ;
    • t. 2 : La magie céleste, 228 p. ;
    • t. 3 : La magie cérémonielle, 248 p.
    • (Le 4° tome, Les cérémonies magiques, qui relève de la magie démoniaque, est apocryphe, il a été ajouté en 1559, et rejeté par le disciple d'Agrippa, Johannes Weier, dans son De praestigiis daemonum, 1577).
  • De incertitudine et vanitate omnium scientiarum et artium (1525, 1ère édi. 1530), trad. fr. Louis Tarquet de Mayerne (1582) : Sur l'incertitude, vanité et abus des sciences, Paris, J. Durand, 1630, 16-551 p. Autre trad., par Gueudeville : De l'incertitude aussi bien que de la vanité des sciences et des arts, Leyde, 1726, 3 t. Sur le trivium (grammaire, rhétorique, logique) (chap. 1-10) ; le quadrivium (arithmétique, musique, géométrie, astronomie) (chap. 11-48) ; la philosophie, la physique, ma métaphysique, l'éthique, la politique (chap. 49-81) ; la médecine, le droit, la théologie (chap. 82-99) ; le Verbe de Dieu (chap. 100) ; l'incertitude des sciences (101-102). Le chap. 48 condamne le De occulta philosophia.
  • Correspondance. Lettres à l'abbé Jean Trithème (1510), etc.

Études[modifier | modifier le code]

(par ordre chronologique)

  • Gabriel Naudé, Apologie pour les grands hommes soupçonnés de magie, Amsterdam, 1712.
  • Auguste Prost, Les sciences et les arts occultes au XVIe siècle : Corneille Agrippa, sa vie et ses œuvres, Paris, Champion, 1881-1882.
  • Charles Nauert, Agrippa et la crise de la pensée à la Renaissance (1965), trad. de l'anglais, Paris, Dervy, 2001, 351 p.
  • Maurice de Gandillac, "La philosophie de la Renaissance", in Histoire de la philosophie, Paris, Gallimard, "Pléiade", t. 2, 1973, p. 121-137 ; "Les secrets d'Agrippa", in André Stegmann (édi.), Aspects du libertinisme au XVIe s., no 30 : "De Pétrarque à Descartes", Paris, Vrin, 1974, p. 121-136.
  • (en) Stanford Encyclopedia of philosophy 2007
  • Philippe Thiéfaine, Anima mundi, Agrippa à Dole, Les Éditions de la Passerelle, DOLE 2010.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. K. F. Gobariau, avertissement à Henri Corneille-Agrippa, La philosophie occulte ou la Magie, 1910, t. 1. Voir Luc Maillet-Guy, "Henri Corneil Agrippa, sa famille et ses relations", Bulletin de la Société d'archéologie et de statistique de la Drôme, LX, 1926, p. 120-144, 201-225.
  2. Agrippa, Epistolae, in Opera (Lyon, vers 1620), Hildesheim, Georg Olms, 1970, 2 t.
  3. Henri-Corneille Agrippa, Expostulatio super expositione sua in librum 'De verbo mirifico', in Opera, Cassel, après 1605, t. II, p. 508-512.
  4. Pierre Béhar, Les langues occultes de la Renaissance, Paris, Desjonquières, 1996, p. 30-34, 258.
  5. Henri Naef, Les Origines de la Réforme a Genève, Librairie Droz, 1968 (p.313).
  6. Johannes Reuchlin, De arte cabalistica (1517), trad. François Secret : La kabbale, Aubier-Montaigne, 1973.
  7. Henry Cornelius Agrippa (attributable to) De arte chimica (On Alchemy) A critical Edition of the Latin Text with a Seventeenth-Century English Translation, by Sylvain Matton, Paris: SEHA - Milan: Archè, 2014.
  8. Agrippa, De incertitudine et vanitate omnium scientiarum, chap. 48. Charles Nauert, Agrippa et la crise de la pensée à la Renaissance, Dervy, 2001, p. 197.
  9. Agrippa, Paradoxe sur l'incertitude, vanité et abus des sciences, chap. 99, trad. 1582.
  10. Bernard Gorceix La Bible des Rose-Croix - Traduction et commentaire des trois premiers écrits rosicruciens (1614, 1615, 1616), PUF - Hier, 1970 (réimpr. 1998 (Quadrige)) - Paul Arnold, Histoire des Rose-Croix et les origines de la Franc-Maçonnerie - (préface d'Umberto Eco), Mercure de France, coll. « Essais », 1990 - Roland Edighoffer, Les Rose-Croix, PUF, coll. « Que sais-je? », 1994 - Antoine Faivre, article « Rose-Croix », dans Encyclopaedia Universalis - Frances Yates, La Lumière des Rose-Croix : l'illuminisme rosicrucien, Paris, Culture, art, loisirs, 1978.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]