Hétérosexualité

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Scène érotique entre un jeune homme et une hétaïre. Détail d'une œnochoé attique à figures rouges, v. 430 av. J.-C. Provenance : Locri (Italie).

L'hétérosexualité se caractérise par l'attirance pour l'autre sexe : d'une femme pour un homme et vice-versa, ou dans le monde animal, d'un mâle pour une femelle et vice-versa. Constituée en orientation sexuelle, c'est un trait individuel qui se définit comme  une attirance durable sur le plan sexuel pour une personne […] de l'autre sexe[1], mais en aucun cas de manière émotionnelle. En ce sens, c'est aussi une composante de l'identité sociale et personnelle de l'individu, fondée sur cette attirance, les conduites qui l'expriment et le style de vie de la communauté qui la partage. Avec l'homosexualité (attirance durable pour le même sexe) et la bisexualité (attirance durable pour les deux sexes), elle forme l'une des trois catégories usuellement distinguées dans le continuum de l'orientation sexuelle[2],[3].

Définitions[modifier | modifier le code]

Du grec Heteros (différent). Le terme "hétérosexuel" n'apparaît qu'après la formation du mot "homosexuel", auquel son créateur, Karl-Maria Kertbeny, opposait d'abord le terme "normalsexuel". Bien que trouvé dans ses lettres dès 1868, l'adjectif n'est pas publié avant 1880, en langue allemande. En français, l'adjectif apparaît en 1891, et le nom "hétérosexualité" en 1894. L'abréviation hétéro existe aussi, dans un contexte plus familier.

Le terme d’hétérosexualité est utilisé pour désigner :

  1. L’orientation sexuelle d’une personne vers des personnes du sexe opposé. Par exemple, on parlera de l’hétérosexualité d’une femme lorsque celle-ci éprouve une attirance sexuelle (et éventuellement affective) envers un homme.
  2. La condition d’une personne qui se définit, en termes d’identité sexuelle comme hétérosexuelle.
  3. Les relations sexuelles entre personnes de sexe opposé.

L'hétérosexualité, évidente en biologie par le désir de l'étreinte sexuelle (très dissociée, chez l'humain, de l'instinct de reproduction) et la conformation physique des spécificités sexuelles, ne s'y réduit pas dans toutes les sociétés humaines. Les causes exactes de l’hétérosexualité comme comportement social sont établies par la nécessité biologique de survivance de l'espèce.

Deux thèses s’opposent sur l’étendue temporelle de l’hétérosexualité et de l’homosexualité. Régis Révenin les présente ainsi[4] :

« deux catégories : les constructionnistes ou nominalistes (très majoritaires) et les essentialistes ou réalistes, dont le plus fameux représentant fut John E. Boswell. (…) les essentialistes considèrent que les catégories « homosexualité », « hétérosexualité » servent à refléter une réalité atemporelle et universelle. Ces catégories existent dans la Nature et les êtres humains n’ont fait que reconnaître cet ordre réel et lui accorder un nom ; elles seraient ainsi le fruit de la découverte humaine et non de l’invention humaine. À l’inverse, la position constructionniste prétend que ces catégories n’ont pas toujours existé et qu’elles ont de toute façon évolué au fil des siècles. »

Sur un autre plan, le souci de contrer l'occultation de la bisexualité et la biphobie peut conduire à définir l'hétérosexuel par l'attirance « exclusive » pour l'autre sexe et, symétriquement, l'homosexuel par l'attirance « exclusive » pour le même sexe ; ce qui permet de désigner comme bisexuel quiconque est attiré « par plus d'un » sexe[5].

Aptitude à la reproduction[modifier | modifier le code]

Couple hétérosexuel s'embrassant, la femme étant enceinte.

L’hétérosexualité diffère de l’homosexualité par le choix d'objet, dans le langage psychanalytique. Toutes deux sont toutefois aussi construites l'une que l'autre, et s'il est facile de définir l'hétérosexualité par opposition et comme le négatif de l'homosexualité, il est plus difficile de la définir en elle-même. Le critère de la reproduction paraît central, même si elle est loin d'être systématique. La psychanalyse conservatrice présente l’hétérosexualité comme un état final du développement sexuel, en conformité avec la finalité reproductrice montrée comme une téléologie, un "but".

L'histoire de l'hétérosexualité se confond dans une certaine mesure avec l'histoire de la famille, et des politiques démographiques (natalisme, populationnisme) qui promeuvent massivement l'hétérosexualité. Comme les soins des enfants étaient traditionnellement dévolus aux femmes, faisant souvent de la maternité leur unique identité, des féministes ont pu dénoncer dans l'hétérosexualité une forme de reproduction des inégalités entre femmes et hommes et de perpétuation du patriarcat.

Mais la stérilité, la contraception comme les formes de conjugalité sans sexualité (tantrisme, amour platonique), réduisent significativement la portée de ce critère : être hétérosexuel ne revient pas forcément à se reproduire, de même qu'existent des formes d'homoparentalité. Si la reproduction est l'apanage de la rencontre d'un gamète mâle et d'un gamète femelle, suivant les sociétés l'éducation des enfants n'est pas forcément réservée aux seuls parents biologiques.

Initiation et vie de couple[modifier | modifier le code]

À l’adolescence, l’apparition des caractères sexuels secondaires suscite une forte différenciation. L’angoisse devant la sexualité et les tabous favorisent les flirts sans passage à l’acte. L’intérêt pour l’autre sexe est une norme : il participe à cet égard de la socialisation des individus, de même que la formation du couple hétérosexuel. La conjugalité n'est cependant pas limitée à la seule sphère hétérosexuelle, bien que la notion de couple homosexuel soit très inégalement acceptée selon les pays et les cultures. En dehors de la conjugalité et du couple, le célibat concerne les personnes de toute orientation.

Orientation sexuelle et genre[modifier | modifier le code]

Le critère de la complémentarité en féminin/masculin, qui repose sur la pensée de la "différence des sexes", un essentialisme que l'on retrouve d'Aristote à Françoise Héritier, n'est pas forcément pertinent : des hommes efféminés ou des femmes masculines peuvent être hétérosexuels. L'orientation sexuelle et le genre ne se recoupent pas forcément : une femme attirée par une femme masculine reste homosexuelle. Il y a de nombreuses manières de vivre son hétérosexualité, loin du machisme, en fonction de ses préférences de genre et de pratiques sexuelles.

Dans le contexte des études sur le genre, l'orientation sexuelle, suivant l'identité sexuée adoptée, peut se révéler étonnante, comme ces exemples tirés d'autobiographies ou de fiction : lorsque François Coupry intitule un de ses ouvrages Je suis lesbien (1978), ce que reprend un des personnages du film Les Passagers de Jean-Claude Guiguet, un homme hétérosexuel se considérant comme une femme. Le pendant en est Marie-Aude Murail, qui dans son premier livre autobiographique Passage s'identifie à un garçon, attiré par les garçons : un gay, donc. On parle alors de PoMosexualité. Plus encore, le cas des transsexuel/les, qu'ils aient des désirs homosexuels ou hétérosexuels, vient renouveler les conceptions de l'hétérosexualité, selon que l'on prend en compte leur sexe de départ ou leur sexe d'arrivée. Des chercheurs en sciences sociales ont discuté l'idée que la virilité serait le complémentaire de la féminité.

Porosité des sexualités : l'approche des études de genre[modifier | modifier le code]

De plus, l'hétérosexualité comme l'homosexualité sont considérées comme des monosexualités exclusives. Mais la bisexualité vient perturber ces orientations monolithiques et rendre floues leurs frontières. La bisexualité dérange (voir biphobie) et les bisexuels sont souvent à tort classés parmi les homosexuels ou les hétérosexuels. La contrainte à l'hétérosexualité, sous forme de pressions sociales, tolère en fait souvent la bisexualité à condition qu'elle reste discrète, tout en décourageant l'homosexualité au moyen de la discrimination et des violences homophobes. (Voir Mouvement de libération gay.)

L'échelle d'Alfred Kinsey permet d'appréhender la sexualité humaine en termes de "continuum", la sexualité d'une bonne partie de la population relevant d'une orientation dominante plus ou moins teintée par des fantasmes ou des expériences "autres". Les trois orientations se recoupent, et ces allosexualités s'opposent conjointement à l'autosexualité et à l'asexualité.

Une « identité privilégiée »[modifier | modifier le code]

Un homme et une femme se tenant par la main.

L'hétérosexualité est généralement la seule orientation sexuelle acceptée et répandue dans les sociétés hétérocentristes. La particularité de l'hétérosexualité sur les autres orientations sexuelles est d'être naturalisée par les discours dominants (notamment religieux) et de passer pour la seule sexualité, les autres étant vues comme des déviances. Selon les mouvements de défense des homosexuels, la contrainte à l'hétérosexualité et les inégalités entre les sexes sont des formes d'oppression liées à l'hétérosexualité[6]. L'hétérosexualité a pu être vue comme un système coercitif, lorsqu'elle était imposée, ou quand elle favorisait les inégalités entre les sexes[7],[8].

Dans les sociétés patriarcales, l'un des privilèges de l'hétérosexualité est la prétention à l'universalité, et le recours à un point de vue épistémologique supérieur sur les autres sexualités. Certains intellectuels cultivant ce point de vue présentent parfois l'hétérosexualité comme menacée par les mouvements de reconnaissances LGBT. Toutefois, l'hétérosexualité n'est pas seulement vue comme « protégée » : les politiques publiques concourent bien souvent[réf. nécessaire] à discriminer les autres sexualités.

Dans les sociétés patriarcales, où la répression sexuelle s'exerce sur toutes les formes d'expression sexuelles du plaisir amoureux, l’état hautement désirable que représente l’hétérosexualité amène à un paradoxe. Pour quelques homosexuels ayant intégré l’homophobie, aux États-Unis d'Amérique, tous les moyens sont bons pour devenir hétérosexuels : thérapies de reconversion, traitements aversifs, électrochocs, etc.[9],[10]. La difficulté de se « convertir » et les forts taux d’ « échecs » (il arrive que la tentative débouche sur le refus de toute sexualité) démontrent que devenir exclusivement hétérosexuel n’est pas une évidence, même si on le désire.

Homosexualité, bisexualité et hétérosexualité interagissent et entretiennent des échanges constants. La mise en évidence du caractère arbitraire et conventionnel de l'hétérosexualité[11] sous sa fausse évidence ne vient pas remettre en cause des sentiments, des pratiques et une culture de toute façon dominants, mais permet de lui restituer son caractère social et de la constituer en objet d'étude historique[12]. Les nombreux rites de séduction, d'expression du désir et les multiples formes de conjugalité apparaissent comme autant de richesses insoupçonnées.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Langis et Germain 2009, p. 333.
  2. Langis et Germain 2009, p. 332-333.
  3. (en) « What is sexual orientation? », American Psychological Association,‎ 2008.
  4. Régis Révenin, Homosexualité et prostitution masculines à Paris : 1870-1918, Paris, L’Harmattan,‎ 2005 (ISBN 978-2-7475-8639-9), p. 9-10.
  5. (en) Meg Barker, Christina Richards, Rebecca Jones, Helen Bowes-Catton, Tracey Plowman, Jen Yockney et Marcus Morgan, The Bisexuality Report: Bisexual inclusion in the LGBT equality and diversity, Centre for Citizenship, Identities and Governance and Faculty of Health and Social Care - The Open University, 2012 (ISBN 978-1-78007-414-6), p. 37-38.
  6. Sens Public : Mouvement féministe, mouvement homosexuel : un dialogue
  7. La révolution d'un point de vue
  8. Multitudes Web - Multitudes queer
  9. Facts About Changing Sexual Orientation
  10. Wayne Besen - Author, Activist, Columnist, Public Speaker
  11. Jonathan Ned Katz, L’Invention de l’hétérosexualité (The Invention of Heterosexuality, New York, Plume/Penguin, 1995), Paris, EPEL, 2002 ; Chrys Ingraham (dir.), Thinking Straight: The Power, the Promise, and the Paradox of Heterosexuality, Londres, Routledge, 2004.
  12. Louis-Georges Tin, L'Invention de la culture hétérosexuelle, Autrement, 2008.

Compléments[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Élisabeth Badinter, XY, De l’identité masculine, Paris, Odile Jacob, 1992, Le Livre de poche, 1994.
  • Wayne R. Besen, Anything but Straight: Unmasking the Scandals and Lies Behind the Ex-Gay Myth, Harrington Park Press, 2004.
  • André Burguière, Christiane Klapisch-Zuber, Martine Segalen et Françoise Zonabend (dir.), Histoire de la famille, trois tomes, Paris, Le Livre de poche, 1994.
  • Catherine Deschamps, Laurent Gaissad et Christelle Taraud (dir.), Hétéros, discours, lieux, pratiques, PAris, EPEL, 2009.
  • Alain Giami, " Cent ans d'hétérosexualité", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1999, Volume 128, Numéro 128, p. 38-45.
  • Marcela Iacub, L'Empire du ventre, pour une autre histoire de la maternité, Paris, Fayard, 2004.
  • Chrys Ingraham (dir.), Thinking Straight: The Power, the Promise, and the Paradox of Heterosexuality, Londres, Routledge, 2004.
  • Stevi Jackson, Heterosexuality in Question, Londres, Sage, 1999.
  • Jonathan Ned Katz, L’Invention de l’hétérosexualité (The Invention of Heterosexuality, New York, Plume/Penguin, 1995), Paris, EPEL, 2002.
  • Jean-Claude Kaufmann, La Trame conjugale, Paris, Nathan, 1992 ; et La Femme seule et le prince charmant, Nathan, 1999 (rééd. Pocket).
  • Pierre Langis et Bernard Germain, La Sexualité humaine : Ouvertures psychologiques, De Boeck Supérieur,‎ 2009, 596 p. (ISBN 9782761324328, lire en ligne).
  • Sabine Melchior-Bonnet et Aude de Tocqueville, Histoire de l'adultère, la tentation extra-conjugale de l'Antiquité à nos jours, La Martinière, 2000.
  • Sabine Prokhoris, Le Sexe prescrit, la différence sexuelle en question, Paris, Flammarion, 2000.
  • Adrienne Rich, Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence, Londres, OnlyWomen Press, 1981.
  • Eve Kosofsky Sedgwick, "Construire des significations queer", Didier Eribon (dir.), Les études gay et lesbiennes, Paris, Centre Pompidou, 1998.
  • Anne-Marie Sohn, Du premier baiser à l'alcôve, la sexualité des Français au quotidien, 1850-1950, Paris, Aubier-Montaigne, 1998.
  • Louis-Georges Tin, L'Invention de la culture hétérosexuelle, Paris, Autrement, 2008.
  • Monique Wittig, La Pensée straight, Paris, Balland modernes, 2001.

Articles connexes[modifier | modifier le code]