Gyrovague

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Le gyrovague était un moine chrétien itinérant et solitaire, vivant dans l’errance et passant de monastère en monastère, sans être membre d’aucun. Plusieurs conciles condamnent ce mode de monachisme qui a aujourd'hui disparu.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le terme est emprunté au bas latin gyrovagus « errant », un mot hybride composé du grec γῦρος (guros) « cercle » et du verbe latin vagor, « errer, vagabonder ». Apparu seulement au VIe siècle dans un traité monastique d'inspiration bénédictine appelé Règle du maître (ou Regula Magistri), il traduit - pour la condamner - la pratique de ses adeptes consistant à mener une vie solitaire itinérante entre différents monastères[1]. Les termes copte sarakôte et arabe serakuda semblent désigner la même réalité[2].

Origine[modifier | modifier le code]

À partir du IVe siècle, certains chrétiens voulant fuir le monde à la recherche de Dieu, se mettaient à l'écoute d’un maître spirituel, généralement un ermite retiré dans le désert - « désert » se disant eremos en grec - à l'instar d'Antoine le Grand et des Pères du désert. Ce type de vie ascétique était assez commun dans l'ancienne Syrie, la Mésopotamie et l'Égypte. Les premières communautés monastiques de type cénobitique furent créées sous l'impulsion de Pacôme le Grand au milieu du IVe siècle[3].

L'idéal monastique se fonde alors sur une quête itinérante, une peregrinatio pro Christo qui amène à se détacher de toute attache pour marcher dans les pas du Christ, passant d’un maître à l’autre au fur et à mesure des progrès spirituel. Le moine est ainsi prêt à prendre la route à tout moment, dans l'attente d'un signe divin qui lui indique où aller, sans pour autant forcer le destin[4].

Méfiance et condamnations[modifier | modifier le code]

La plupart des moines demeurent cependant plusieurs années dans leur monastère et l'idéal de pérégrination pour le Christ suscite rapidement des critiques et des jalousies : les moines itinérants, qui ne se préoccupent que de leur seul salut, apparaissent bientôt auprès du clergé comme des parasites, antisociaux errant de lieu en lieu sans contrainte, en mendiant leurs repas, voire en propageant des idées subversives[4].

Si le gyrovaguisme contribue probablement à diffuser et populariser les thèmes érémitiques comme la Vie d'Antoine, la multiplication de ces individus pérégrins, souvent prosélytes mais en dehors de toute structure religieuse, amène des réactions : dès la fin du IVe siècle, un concile de Nîmes condamne les priscillianistes qui, entre autre déviances, « viennent les contrées les plus éloignées de l'Orient (...) sous les apparences de pèlerins » pour vivre au crochet des églises et abuser les crédules[5]. En 420, dans ses Institutions cénobitiques Jean Cassien est lui aussi fort critique de ce type de monachisme. En 451, le concile de Chalcédoine, qui reconnait les moines et les monastères sous l'autorité de l'empereur Marcien, impose l’obligation de la stabilité monastique[6], stabilité de lieu qui sera confirmée en 787 par le deuxième concile de Nicée[7].

Règle de saint Benoît[modifier | modifier le code]

L'influent Benoît de Nursie, à l'époque de de l'Italie ostrogothique, est fermement opposé à ce type de monachisme. Le premier chapitre de la règle de saint Benoît, où l’auteur décrit les « quatre genres de moines » et favorise les cénobites et anachorètes qui ont passé plusieurs années de vie entre frères au sein du monastère avant de se soumettre au « combat solitaire avec le désert », est extrêmement négatif vis à vis des moines pérégrins[8] : « le quatrième genre de moine est celui dit des gyrovagues. Ceux-là passent leur vie à circuler de province en province, se faisant héberger trois ou quatre jours dans les cellules des uns et des autres, toujours errants et jamais stables, asservis à leur propres volontés et aux plaisirs de la bouche (…). La conduite de ceux-là est des plus misérables et il vaut mieux se taire que d’en parler »[9]. Suite à quoi saint Benoît introduit dans sa règle la promesse de stabilité : « Celui qui doit être reçu fera devant nous une promesse concernant sa stabilité [de communauté], sa pratique de la vie monastique et l’obéissance » (Ch. 58:17 et 60:9).

Postérité[modifier | modifier le code]

Les moines pérégrins et pèlerins ne disparaissent pas pour autant définitivement et retrouve ce type personnalités chez lez moines irlandais qui ré-évangélisateurs l'Europe occidentale médiévale, à la suite de Colomban de Luxeuil[10].

Le gyrovaguisme semble avoir survécu beaucoup plus longtemps dans la tradition monastique des églises orientales. Jusqu’à récemment les moines pèlerins (les stranniks) furent tolérés en Bulgarie et Russie et le statut de fol-en-Christ reconnu pour certains d'entre eux. Ils n’avaient cependant pas bonne réputation. Les statuts du Mont Athos prévoient qu’ils puissent être expulsés : par la force de l’ordre public, si besoin en est.

Aujourd’hui[modifier | modifier le code]

Le droit canon de l'Église catholique romaine ne reconnaît plus ce genre de vie monastique qui n’est cependant pas à confondre avec l’érémitisme (ou anachorétisme) qui lui, bien que rare, est une forme reconnue de vie consacrée ainsi que le précise encore au milieu du XX e siècle le décret Perfectae Caritatis, no 1 de du concile Vatican II.

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Lynda L. Coon, Dark Age Bodies : Gender and Monastic Practice in the Early Medieval West, University of Pennsylvania Press,‎ 2011, p. 79
  2. Ugo Zanetti, « Arabe serakuda = copte sarakote = "gyrovagues" dans la Vie de S. Jean de Scété », Analecta Bollandiana, no 115,‎ 1997, p. 280
  3. Jean-Michel Matz et Anne-Marie Helvétius, Église et société au Moyen Âge, Hachette,‎ 2014, p. 23
  4. a et b Jean-Michel Matz et Anne-Marie Helvétius, Église et société au Moyen Âge, Hachette,‎ 2014, p. 46
  5. René Nouailhat, Saints et patrons : les premiers moines de Lérins, Université de Franche-Comté,‎ 1988, p. 51
  6. Canons du 4e concile de Chalcédoine, article 4
  7. Canons du deuxième concile œcuménique de Nicée, article 21
  8. Adeline Herrou et Gisèle Krauskopff, Moines et moniales de par le monde : La vie monastique au miroir de la parenté, L'Harmattan,‎ 2010, p. 16
  9. Règle de saint Benoît, Solesmes, 1988, p. 14
  10. (en) Terrence Kardong, Conversation with Saint Benedict : The Rule in Today's World, Liturgical Press,‎ 2012, p. 75

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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