Guillaume d'Ockham

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Guillaume d'Ockham

Philosophe britannique

Moyen Âge tardif

Description de cette image, également commentée ci-après

Guillaume d'Ockham
d'après le manuscrit de Summa Logicae, 1341

Naissance 1285 (Ockham, en Angleterre)
Décès
École/tradition Scolastique et nominalisme
Principaux intérêts Arts libéraux, logique, métaphysique, physique, théologie, éthique et politique
Idées remarquables Connaissance intuitive/abstractive, Théorie du signe (signum) et de la supposition (suppositio), Omnipotence divine (potentia Dei absoluta)
Œuvres principales Commentaire des Sentences ;
Somme de logique
Influencé par Aristote, Augustin, Boèce, Roscelin, Abélard, Guillaume de Champeaux, Averroès, Pierre Lombard, Duns Scot, École franciscaine
A influencé Jean Buridan, Nicolas d'Autrecourt, Grégoire de Rimini, Luther, Peirce, Frege, Russell, Wittgenstein, Quine (via le rasoir d'Ockham)

Guillaume d'Ockham ou Guillaume d'Occam[1] (v. 1285 - ), dit le « Docteur invincible » et le « Vénérable initiateur » (Venerabilis inceptor), était un philosophe, logicien et théologien anglais, membre de l'ordre franciscain, considéré comme le plus éminent représentant de l'école scolastique nominaliste (ou « terministe », selon la terminologie ockhamienne), principale concurrente des écoles thomiste et scotiste.

Sa doctrine fut soupçonnée d'hérésie par les autorités ecclésiastiques parce qu'elle remettait en cause bon nombre de postulats de la théologie traditionnelle, notamment ses prémisses « scientifiques » (subordination thomiste ou déduction scotiste), et parce qu'elle critiquait la possibilité d'une démonstration de l'existence divine. Ockham s'en est également pris aux fondements de l'autorité temporelle du pape dans ses écrits politiques, rejoignant de facto l'empereur Louis IV de Bavière en lutte contre le Saint-Siège.

On voit parfois dans la philosophie d'Ockham les prémices de la science moderne, de l'empirisme anglais ainsi que de la philosophie analytique contemporaine, car elle insiste surtout sur les faits et sur le type de raisonnement utilisé dans le discours rationnel, au détriment d'une spéculation métaphysique sur les essences.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jusqu'en 1324[modifier | modifier le code]

Guillaume d'Ockham suivit de brillantes études au couvent universitaire d'Oxford, puis à Paris. Contrairement à ce qu’affirmait Trithème, il ne semble pas qu’il fût élève de Duns Scot[2]. Il enseigna quelques années à Oxford et aurait dû devenir docteur (études couronnées par l’inceptio), mais comme il avait commencé ses études vers 1315, la convocation papale l’en a probablement empêché. Ceci explique probablement son surnom de venerabilis inceptor. En 1324, à la suite de la dénonciation de John Lutterell, chancelier thomiste de l'Université, il fut accusé d'hérésie du fait de ses positions métaphysiques radicales. Guillaume d'Ockham fut convoqué pour s’expliquer à Avignon, où siégeait le pape Jean XXII, et y croisa Maître Eckhart, lui aussi convoqué pour un procès en hérésie. Guillaume d'Ockham ne serait néanmoins jamais condamné, pour des raisons encore inconnues, contrairement à Maître Eckhart, condamné en 1329, après sa mort. 1324 fut également l'année de révolte de Michele da Cesena contre la papauté.

1324-1328 à Avignon[modifier | modifier le code]

L'archevêque Simone Saltarelli, sur la fresque de la Chapelle des Espagnols, est représentée aux pieds d'Innocent VI, en train d'admonester Guillaume d'Ockham et Michele da Cesena, général des franciscains. À gauche et à droite du pape se trouvent le cardinal Albornoz et Charles IV de Luxembourg

Ockham vécut en semi-liberté dans un couvent rattaché à son ordre. « On comprend les impatiences, les rancœurs du jeune moine, conscient de sa valeur et arrêté dans sa carrière[3]. » Cette période fut marquée par l’opposition du pape aux franciscains. Jean XXII souhaita que les frères reconnussent être dépositaires d'un droit d'usage sur les biens dont ils disposent (notamment de leurs églises). Mais ces derniers refusèrent, revendiquant un « usage sans droit[4] ». Les frères les plus radicaux s’unirent au sein du courant des Spirituels. La querelle de la pauvreté débuta. Ockham ne s’intéressa vraiment à cette querelle (qu’il croyait réglée) qu’avec la venue de Michele da Cesena en son couvent d’Avignon à l'automne 1327. Persuadé que le pape était tombé dans l’hérésie, il rejoignit alors les Spirituels.

Les thèses des spirituels sont sujettes à débat. Certains pensent aujourd’hui qu’ils prêchaient la pauvreté intégrale pour l'Église telle que la souhaitait saint François d’Assise, d’autres qu’ils ne défendaient que le droit des moines franciscains à vivre hors du régime de la propriété. Ils prirent parti en tout cas pour Louis IV de Bavière. Ockham s’enfuit à Munich dans la nuit du . Il aurait alors prononcé à l’empereur ces mots célèbres : « O Imperator, defende me gladio et ego defendam te verbo », « défends moi par l’épée, et je te défendrai par le verbe ».

Après 1328[modifier | modifier le code]

Louis de Bavière proclama la primauté du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel. Il trouva donc de formidables alliés dans le courant des Spirituels. Le pape excommunie Michele da Cesena le . Il excommunia également Ockham (mais la date n’est pas certaine). Ce dernier consacra alors le reste de sa vie à son œuvre théologique, philosophique, ainsi qu'à des pamphlets politico-religieux contre l'autorité pontificale. Guillaume d'Ockham mourut en 1347, peut-être lors de l'épidémie de peste noire, mais ce n’est pas avéré.

Date de rédaction de ses ouvrages[modifier | modifier le code]

1318-9  : le Commentaire des Sentences (de Pierre Lombard).

1321-22 : - Expositio aurea : commentaires de l’Isagogè de Porphyre et des Catégories et du De l’interprétation de Aristote. - Le Centiloquium theologicum.

1323 : Summa totius logicae.

1321-23 : La Prédestination, la préscience divine et les futurs contingents (travaillant à développer des problèmes logiques à partir des problèmes théologiques).

1323-24 : Summulae in libros Physicorum (Exposition sur les livres de la physique d’Aristote).

1324-25 : les Quodlibetales (Questions sur divers sujets)

1332-33 : Opus nonaginta dierum (théorie du droit subjectif).

1333-34 : Tractatus de dogmatibus papae Johannis XXII. 1334 : Epistola ad fratres minores apud Assisium congregatos (où Ockham explique sa rupture avec la papauté pour les écrits du Saint-Siège sur la pauvreté du Christ). 1335 : Contra Johannem XXII. 1335-37 : Compendium errorum Johannis XXII. 1335-39 : Defensorium contra errores Johannis XXII, papae. 1337 : Tractatus ostendens quod Benedictus XII nonnullas Johannis XXII hereses amplexus est. 1338 : Allegationes de potestate imperiali (écrit avec plusieurs maîtres en théologie). 1338-40 : An rex Angliae pro succursu guerrae possit recipere bona Ecclesiarum.

1338-43 : Dialogus inter magistrum et discipulum de imperatorum et pontificum potestate (Dialogue entre un maître et son disciple). La clef de voûte de la foi chrétienne est la liberté.

1339-40 : Breviloquium de principatu tyrannico (Court traité du pouvoir tyrannique).

1339-1342 : Super Potestate somni pontificis octo quaestionum decisiones

Contexte historique et dates marquantes de la vie de Guillaume[modifier | modifier le code]

Date Événement
1182-1226 Francesco Bernardone (Saint François)
1219 Saint François part en Égypte convertir les musulmans

Les franciscains s’approprient des églises et obtiennent des privilèges du Saint-Siège.

1226 Frère Élie fait ériger un luxueux centre de pèlerinage
Les différentes bulles attribuent la propriété d’abord à des bienfaiteurs laïcs (« amis spirituels »), puis à la papauté elle-même.
1230 Bulle Quo elongati de Grégoire IX  : les Franciscains ont l’usage, non la propriété des biens dont ils jouissent.
1245 Bulle Ordinem Vestrum d’Innocent IV

Les franciscains ont l’usage (usus) de biens qui, théoriquement, sont « in jus et proprietatem Baeti Petri » (proprietas, dominium)

1258 Bulle Virtute conspicuos d’Alexandre IV (surnommée par les frères Mare magnum tant elle contient de privilèges)
1279 Bulle Exiit qui seminat de Nicolas III : les franciscains n’ont que le simplex usus facti, l’Église romaine la proprietas ; à noter que le sens des termes n’est pas alors fixé.
1290 Le Roman de la Rose raille l'Ordre franciscain et son vœu de pauvreté : « Si que l’on croie par le monde / Que vertu toute en nous abonde / Et toujours pôvres nous feignons / Nous sommes, ce vous fait sçavoir, Cil qui tout ont sans rien avoir. »
1312 Clement V, Exivi de paradiso
1316 Jean XXII devient pape
années 1320 Développement du courant franciscain rigoriste des « spirituels »  :
  • culte intransigeant de la pauvreté
  • pauvreté du Christ (n’a jamais rien possédé, il ne vivait pas dans le droit)
  • la propriété est une vie moralement inférieure

Ils se révoltent contre le pape et jettent la dissension dans l’Ordre.

1322 Bulle de Jean XXII (pape de 1316-1334)
  • décrétale Quia nonnunquam, 26/03/1322 remet en cause le dogme de la propriété de Nicolas III.
  • Ad conditorem canonum (2.12.1322 : démonstration que le pape peut établir du droit positif ; exposition de ses thèses relatives à la propriété des choses consumptibles)

Le Saint-Siège dénonce la fiction juridique protégeant les Franciscains de la propriété.

1323 Bulle Cum inter nonnullos (12.11.1323) ; les moines sont acculés et doivent réagir
1324
  • Ockham à Avignon pour 51 des thèses de ses Sentences.
  • Le pape poursuit cette « doctrine pestilentielle » franciscaine de la propriété (lettre au roi d’Angleterre, 26/08/1324).
  • bulle Quia quorundam(10.11.1324) : les papes précédents n’ont pas séparé propriété et usage de fait, leur intention étaient d’attribuer à l’Ordre sa part juste de biens ; individuellement, les moines sont propriétaires. Affirmer que le Christ n’avait aucun droit est une proposition hérétique.
1329 Bulle Quia vir reprobus ("Cet homme que nous réprouvons", directement adressée contre Michel de Césène (16.11.1329)
1330 Réponse de Césène à la papauté Ad perpetuam rei memoriam innotescat quod ego, Fr. Michael (25/11/1330) et dans Christianæ fidei fundamentum.
vers 1332 Opus nonaginta dierum
1334 4 déc. 1334 : mort de Jean XXII ; Benoît XII tente de sauvegarder sa mémoire → la lutte continue pour les Spirituels (Bonagratia, Henri de Talheim, François d’Ascoli, Ockham)
1338 16 juillet 1338 : Union électorale de Rense ; par les princes allemands : « celui qui est élu par la majorité des électeurs est roi par le fait, sans qu’il soit besoin de la confirmation du pape » → élément de laïcité
1339 25 sept. : les livres nominalistes sont rendus inaccessibles, leur enseignement condamné. Les bacheliers doivent jurer qu’ils ignorent la doctrine d’Ockham.
1340 Décret de l’Université contre le nominalisme : tentative d’organiser les règles d’argumentation logique « Que nul ne prétende enfermer la science dans les propositions et les termes [ce que font les logiciens nominalistes]; la science atteint la réalité »
1342 Clément VI remplace Benoît XII ; mort de Michel de Césène
1346
  • 13/04/1346 : Louis de Bavière voit son excommunication confirmée.
  • Lettre papale du 20-05-1346 : condamnation de Nicolas d’Autrecourt. Clément VI, qui avait étudié à l’université de Paris, veut la préserver des doctrines étrangères (dont le nominalisme fait partie).
1347 Mort de Guillaume d'Ockham, peut-être de la peste noire.

Pensée[modifier | modifier le code]

Liste et résumé de ses œuvres[modifier | modifier le code]

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  • Quaestiones et decisiones in quatuor libros Sententiarum cum centilogio theologico  : Commentaire des Sentences (1317-1319). Les Sentences sont un livre de Pierre Lombard. Le livre I est une ordinatio. Les livres II, III et IV sont des reportationes. Le Prologue est pour Ockham l’occasion d’exposer sa théorie de la démonstration. Son enjeu est théologique et scientifique. En repensant la théorie de la démonstration sur la base de sa métaphysique du singulier, Ockham s’efforce de déterminer dans quelle mesure il est possible d’appliquer la démonstration logique en théologie.
  • Petite somme de philosophie naturelle (1319-1321)
  • Expositio aurea (1321-1323) : Exposition sur les livres de l'art logique ; commentaires sur des Catégories et du De l’interprétation d’Aristote, mais également de l’Isagogè de Porphyre.
  • Traité sur la prédestination et la prescience divine concernant les futurs contingents (1321-1323) : Ockham développe des problèmes logiques à partir des problèmes théologiques.
  • Exposition sur les réfutations sophistiques (1321-1323)
  • Courte somme des livres de physique (1322-1323)
  • Summa totius logicae (1323) : Somme de toute logique. Une œuvre majeure de Guillaume d’Ockham qui influence ainsi fortement la constitution de la logique moderne. Sa théorie de la suppositio notamment est d'une importance capitale dans son combat contre le réalisme.
  • Exposition sur la physique d'Aristote (1322-1324)
  • Questions sur la physique (1323-1324)
  • Quodlibets (1324-1325) : Ces « questions sur n’importe quoi, n’importe quel sujet » se nourrissent des disputes en Avignon.
  • Opus nonaginta dierum (dont la date de fin de rédaction est 1332, peut-être début 1333, mais non ultérieure). Autre ouvrage clef de Guillaume au sein duquel il développe sa conception du droit. En affirmant la séparation de l’usage de fait et de la propriété dans les choses fongibles, Ockham défend son ordre religieux en conflit avec le pape (querelle de la pauvreté). Ockham discute et réfute les grands textes juridiques du pape Jean XXII (Ad conditorem canonum, Cum inter, Qui quorumdam). Michel Villey y voit la naissance théorique, bien avant l'âge classique du concept de droit subjectif, et donc des droits de l'homme.
  • Tractatus de dogmatibus papae Johannis XXII (1333-1334) : texte rédigé après qu’Ockham a appris (janvier 1333) les positions papales quant au délai de la vision béatifique. Il est divisé en deux traités : 1. Exposition des erreurs du pape. 2. Réfutations des preuves allégués par les Johannites. Cet ouvrage, assez court, est ultérieurement devenu la 2e partie du Dialogue.
  • Epistola ad fratres minores apud Assisium congregatos (1334) : Ockham y explique sa rupture avec le pape à la suite de ses propos sur la pauvreté du Christ. Texte d’une rare violence contre les hérétiques dont Ockham considère que le « pseudo-pape » fait partie.
  • Contra Johannem XXII (1334-5) : à la suite du décès de Jean XXII, Ockham affirme que sa rétractation, sur son lit de mort, relative à ses erreurs quant au délai de la vision béatifique a été insuffisante et est par conséquent inopérante.
  • Breviloquium de principatu tyrannico (1334-1343) : Bréviloque sur la puissance du pape, également connu sous le nom de « Court traité du pouvoir tyrannique ». Divisé en neuf chapitres, il s’agit pour Ockham de montrer qu’il est possible de critiquer la papauté (1), de critiquer et circonscrire ce pouvoir papal (2), d’exposer les conditions d’une existence légitime du pouvoir temporel (3), de questionner le fondement du pouvoir via un débat sur l’Empire romain (4), de questionner le fondement du pouvoir via les textes religieux (5), de questionner le fondement du pouvoir par les textes politiques (6), de montrer que les Écritures sont en accord avec sa position (8), et enfin de démontrer que tout pouvoir soumis à la loi (9).
  • Compendium errorum Johannis XXII (1335-1337 ou 1334-38) : les deux erreurs majeures du pape sont d’avoir voulu soumettre l’Empire romain et avoir déclaré la profession de pauvreté des frères mineurs contraire au droit.
  • Defensorium contra errores Johannis XXII, papae (1335-39)
  • Tractatus ostendens quod Benedictus XII nonnullas Johannis XXII hereses amplexus est (1337)
  • Allegationes de potestate imperiali (1338) : écrit en collaboration avec plusieurs maîtres en théologie
  • An rex Angliae pro succursu guerrae possit recipere bona Ecclesiarum (1338-1340)
  • Dialogus inter magistrum et discipulum de imperatorum et pontificum potestate (1338-1343 au plus tard) : Dialogue entre un maître et son disciple. Ce texte affirme le caractère libérateur de la foi chrétienne selon une méthode d’exposition des différentes thèses sans prendre ostensiblement parti (ce qui est étonnant de la part du virulent contradicteur qu’était Ockham). Partie I : 7 livres relatifs au pouvoir papal (infaillibilité du pape, du concile, de l’Église). Partie II : c’est en fait le De dogmatibus de ≈ 1333. La partie III aurait dû comprendre 9 traités. La thèse principale du livre est que tout en reconnaissant l’origine du pouvoir divine, Ockham refuse d’y voir une justification à un pouvoir papal absolu.
  • Octo quaestiones super potestate ac dignitate papali (1339-1342)
  • Tractatus de jurisdictione imperatoris in causis matrimonialibus (1342) : le premier mariage de Marguerite Maultasche étant nul, le pape n’a aucune autorité pour apprécier la qualité de cette union. Ockham déploie à l’occasion de ce texte des idées extrêmement tranchées sur l’origine et les limites du pouvoir papal. Ce texte défend que seule l’autorité civile peut statuer sur les mariages consanguins. L’Église n’est donc pas omnipotente quant à cette institution clef qu’est le mariage.
  • Tractatus de electione Caroli IV (1348) : Ockham s’oppose au nouvel empereur qu’il considère inféodé au pape. Il défend à cette occasion une séparation certaine des pouvoirs spirituel et temporel.
  • Tractatus de imperatorum et pontificum potestate (1348/1349) : défense d’une coordination des deux pouvoirs. Texte d’une violence rare contre les prétentions hégémoniques de la papauté.

La philosophie logique de Guillaume[modifier | modifier le code]

On associe souvent Guillaume d'Ockham au nominalisme médiéval. En fait, le terme nominalisme n’est apparu qu’à la fin du XVe siècle. Le franciscain philosophe et logicien, quant à lui, se considère comme un terministe, c'est-à-dire pratiquant la logique qui analyse le sens des termes.

Guillaume d'Ockham va plus loin que saint Thomas d'Aquin dans l'affirmation de la séparation de la raison et de la foi, en posant qu'il n'y a pas de hiérarchie entre la philosophie et la théologie, que la première ne peut devenir la servante de la seconde, car il n'y a aucun rapport entre elles. De même que la science et Dieu ne se rencontrent pas, Guillaume d'Ockham considère que le pouvoir temporel est d'un autre ordre que le pouvoir spirituel. Il accuse à son tour le pape d'Avignon Jean XXII d'hérésie et de se mêler de ce qui ne le regarde pas pour l'élection de l'empereur du Saint Empire. Six siècles avant que ne commence à prendre une certaine ampleur le principe de la séparation de l'Église et de l'État, Guillaume d'Ockham aura été un précurseur de la sécularisation. En cela, il se place en continuateur et en modérateur de l'œuvre de Marsile de Padoue.

Guillaume d'Ockham défend une philosophie nominaliste pour laquelle les Universaux (concepts universels et abstraits comme humanité, animal, beauté…), ne sont que des mots, des termes conventionnels, des représentations dont il récuse le réalisme, la réalité substantielle. Pour lui, la connaissance s'appuie sur les choses sensibles et singulières, l'utilisation des universaux de la métaphysique est nécessaire en sémiologie, mais aucunement en ontologie. Les universaux sont de simples mots [réf. nécessaire] pour permettre à la pensée de se constituer.

Ockham est l'un des premiers à avoir fondé une philosophie du langage à partir de l'idée d'un discours mental ou lingua mentalis, reprise au XXe siècle par Jerry Fodor[5]. S'appuyant sur Boèce et son commentaire de De l'interprétation d'Aristote, ainsi que sur St Augustin et le livre XV De la Trinité, il affirme ainsi qu'il y a trois sortes de phrases et de termes, écrites, parlées et conçues[6]. Il considère les mots comme des signes conventionnels, dont la signification est arbitraire, et qui se rapportent aux idées ou concepts mentaux. Ceux-là, par contre, sont des signes naturels, qui se rapportent aux choses et objets extérieurs. Ainsi, les mots se rapportent de façon secondaire aux choses, par l'intermédiaire des concepts mentaux[6]. Ce rapport du mot au concept mental est dupliqué par le rapport du mot écrit à la parole[6].

Il en découle le fameux principe, dit du rasoir d'Ockham. Ce principe de parcimonie de la pensée, de l'élégance des solutions, est un des principes de la logique et de la science moderne ; il fait de Guillaume d'Ockham un précurseur de l'empirisme anglais. « Le rasoir d'Ockham » stipule qu'« il ne faut pas multiplier les entités sans nécessité » (« entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem »). C'est un principe logique mais aussi ontologique, repris par exemple par Quine au XXe siècle[7].

La formule, en fait, ne se trouve pas chez lui ; il reprend un adage scolaire dérivé d'Aristote : « C'est en vain que l'on fait avec plusieurs ce que l'on peut faire avec un petit nombre » (« Frustra fit per plura quod potest fieri per pauciora », Summa totius logicae, 1323, I, 12). En physique, il rejette les entités non nécessaires (la quantité, le lieu, le temps, etc.) comme réalités distinctes de la substance corporelle.

Guillaume d'Ockham s'est également intéressé à la science. Ainsi, c'est lui qui a introduit, en 1323, la différence entre ce qu'on appelle le mouvement dynamique (que nous engendrons) et le mouvement cinétique (engendré par des interactions, dont des collisions) [réf. nécessaire].

Influence sur la Réforme[modifier | modifier le code]

Luther, au couvent et lors de ses études, a suivi les cours de Gabriel Biel, tributaire de la pensée d'Ockham. Il s'éleva contre elle, car elle était pour lui un retour au Pélagianisme, qui justifiait les hommes par leurs œuvres.

Selon Joseph Lortz, le futur Réformateur serait tombé sur des maîtres marqués par le nominalisme : au lieu de rencontrer la scolastique classique représentée par Thomas d'Aquin, il aurait été marqué par l'occamisme et conduit ainsi à s'éloigner de l'Eglise catholique. En effet, dans son Introduction à la philosophie médiévale, Kurt Flasch signale l'influence de Guillaume d'Ockham sur Luther via Grégoire de Rimini. Cette influence concerne principalement la séparation entre la foi et la raison, donc entre la théologie et la philosophie, ainsi qu'un augustinisme moral austère.

Guillaume d'Ockham dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

L'un des personnages du Nom de la rose d'Umberto Eco, le moine franciscain Guillaume de Baskerville est, de l'aveu même d'Eco, un clin d'œil à Guillaume d'Ockham. Premier jour, vêpres : « il ne faut pas multiplier les explications et les causes sans qu'on en ait une stricte nécessité. » (Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Littérature primaire[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Dans le cadre des Opera Philosophica et Theologica de l’Institut franciscain Saint Bonaventure de New York (Cf. Pierre Alféri, op. cit., p. 475 sq.) :
  1. Commentaire des Sentences de Pierre Lombard (I) : Ordinatio sive Scriptum in librum primum Sententiarum, (G. Gál, S. Brown, G.I. Etzkorn, F.E. Kelley, quatre vol., 1967, 1970, 1977 et 1979).
  2. Commentaire des Sentences de Pierre Lombard (II, III et IV) : Reportatio sive Quaestiones in secundum tertium et quartum librum Sententiarum, (G. Gál, G.I. Etzkorn, F.E. Kelley, R. Wood, trois vol., 1981, 1982 et 1983).
  1. Quodlibeta Septem, (J.C. Wey, 1980).
  • Prologue du commentaire des Sentences, traduit par André de Muralt : L'enjeu de la philosophie médiévale : études thomistes, scotistes, occamiennes et grégoriennes, Leiden, E.J. Brill, 1991, p. 353-373.
  • Commentaire sur le livre des Prédicables de Porphyre, Sherbrooke Centre d'études de la Renaissance, Université de Sherbrooke, 1978.
  • Somme de logique, Mauvezin, Éditions T.E.R, 1988 (traduction Joël Biard: Tome I, 1993, Tome II 2000, Tome III, Première partie, 2003, Tome III, Deuxième partie, 2008).
  • Opus nonaginta dierum et dialogi, Lyon, Jean Trechsel, 1495.
  • Breviloquium de potestate papae, Paris, Vrin, 1937 (traduction française par Jean-Fabien Spitz, sous le titre : Court traité du pouvoir tyrannique, Paris, PUF, 1999).
  • Intuition et abstraction, trad. David Piché, Vrin, Translatio, 2006.
  • Traité sur la prédestination, trad. Cyrille Michon, Vrin, Translatio, 2007.

Littérature secondaire[modifier | modifier le code]

  • Alféri Pierre, Guillaume d'Ockham, le singulier, Paris, Minuit, 1989.
  • Bastit Michel, Les Principes des choses en ontologie médiévale: Thomas d'Aquin, Scot, Occam. Bordeaux, Bière 1997.
  • Baudry Léon, Lexique philosophique de Guillaume d'Ockham, Paris, P. Lethielleux, 1958.
  • Baudry Léon, Guillaume d'Occam : sa vie, ses œuvres, ses idées sociales et politiques, Paris, Vrin, 1949.
  • Beretta Béatrice, Ad aliquid : la relation chez Guillaume d'Occam, Fribourg, Éditions universitaires, 1999.
  • Biard Joël, Guillaume d'Ockham et la théologie, Paris, Cerf, 1999.
  • Gál, Gedeon, 1982. William of Ockham Died Impenitent in April 1347. Franciscan Studies 42, pp. 90-95
  • Grellard Christophe et Ong-Van-Cung Kim Sang, Le Vocabulaire de Guillaume d'Ockham, Paris, Ellipses, 2005.
  • Hamman Adalbert, La Doctrine de l'Église et de l'État chez Occam : étude sur le “Breviloquium”, Paris, Éditions franciscaines, 1942.
  • Michon Cyrille, Nominalisme : la théorie de la signification d'Occam, Paris, Vrin, 1992.
  • Panaccio Claude, Les Mots, les concepts et les choses. La sémantique de Guillaume d'Occam et le nominalisme d'aujourd'hui. Paris, Vrin, 1992.
  • Panaccio Claude, Le Discours intérieur. De Platon à Guillaume d'Ockham. Paris, Éditions du Seuil, 1999.
  • Paul Vignaux, Dictionnaire de théologie catholique, art. « Nominalisme », , Paris, Letouzey et Ané, 1930.
  • Paul Vignaux et E. Amann, Dictionnaire de théologie catholique, art. « Occam », Paris, Letouzey et Ané, 1930.

Ouvrages de philosophie médiévale incluant une étude d'Ockham

  • Bérubé Camille, La Connaissance de l'individuel au Moyen Âge, Montréal-Paris, Presses de l'Université de Montréal, 1964
  • Chevalier Jacques, Histoire de la pensée, t.2 « La pensée chrétienne », Paris, Flammarion, 1956.
  • De Muralt André, L'Enjeu de la philosophie médiévale : études thomistes, scotistes, occamiennes et grégoriennes, Leiden, E.J. Brill, 1991.
  • Labrousse Roger, Introduction à la philosophie politique, Paris, Librairie Rivière et Cie, 1959.
  • Renoux-Zagamé Marie-France, Origines théologiques du concept moderne de propriété, Genève, Droz, 1987.
  • Villey Michel, Le Droit et les droits de l'homme, Paris, PUF, 1983.
  • Villey Michel, La Formation de la pensée juridique moderne, Paris, PUF, 2003.

Pour débuter

Les ouvrages cités ci-dessus sont tous d'une grande qualité. Néanmoins, même s'il est toujours problématique, le conseil au sein d'une liste peut être utile pour les lecteurs souhaitant une première approche des thèses ockhamiennes.

  • Paul Vignaux et E. Amann, probablement la meilleure biographie de Guillaume d'Ockham.
  • Christophe Grellard et Kim Sang Ong-Van-Cung, simple, court, pédagogique.
  • Pierre Alféri, pour la finesse de son analyse de la théorie de la signification chez Ockham, ainsi que ses répercussions dans les différents domaines ; ouvrage complexe mais accessible à un public motivé.
  • Villey Michel, analyse limpide et polémique des thèses juridiques et politiques d'Ockham dans La Formation de la pensée juridique moderne.
  • Paul Vignaux et son article fondateur dans le Dictionnaire de théologie catholique ("Nominalisme"), cité par les plus grands commentateurs.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ockham est le nom de sa ville d'origine au sud-ouest de Londres, parfois francisée Occam. Les deux écritures sont donc correctes, la forme Ockham étant toutefois préférée par la BnF.
  2. E. Amann
  3. E. Amann, p. 869
  4. Voir Giorgio Agamben, Une biopolitique mineure, Vacarme n°10, hiver 2000.
  5. Voir Claude Panaccio, Les Mots, les concepts et les choses. La sémantique de Guillaume d'Occam et le nominalisme aujourd'hui, Montréal, Bellarmin, et Paris, Vrin, 1991, pour les rapprochements entre Fodor et Ockham.
  6. a, b et c Somme de logique, Ire partie, 1.
  7. Voir (en) Quine, « On what there is », in From a Logical Point of View, Cambridge, Harvard University Press, 2e éd. 1980, p.1-9.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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