Grande Dépression

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Page d'aide sur les redirections Pour la crise économique de 1873 à 1896, voir Grande Dépression (1873-1896).

Grande Dépression

alt=Description de cette image, également commentée ci-après

La foule se presse devant la Bourse de New York, après le Krach

Résultat Bouleversement politique poussant certains pays à gauche ou à droite de l'échiquier politique. Propulse Adolf Hitler au pouvoir, ouvrant ainsi la voie à la Seconde Guerre mondiale.
Chronologie
24 octobre 1929 Krach de 1929
30 janvier 1933 Adolf Hitler devient chancelier du Reich allemand
4 mars 1933 Franklin D. Roosevelt devient président des États-Unis et lance une nouvelle politique interventionniste, le New Deal
1er septembre 1939 Début de la Seconde Guerre mondiale

La Grande Dépression (Great Depression en anglais), dite aussi « crise économique de 1929 », est la période de l'histoire mondiale qui va du krach de 1929 aux États-Unis jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

Précédée par la puissante expansion des années 1920, c'est la plus importante dépression économique du XXe siècle, qui s'accompagna d'une importante déflation et d'une explosion du chômage et poussa les autorités à une profonde réforme des marchés financiers.

Chronologie[modifier | modifier le code]

Jeudi noir et conséquences directes[modifier | modifier le code]

Évolution du PIB de quelques pays entre 1929 et 1939.

Après le krach du 24 octobre 1929, aux États-Unis, l'un des problèmes principaux était, qu'avec la déflation, une même somme d'argent permettait d'acquérir de plus en plus de biens au fur et à mesure de la chute des prix. Dans ces conditions, les agents économiques ont individuellement intérêt à :

L'effet du krach de 1929 sur la Grande dépression a fait l'objet d'analyses diverses. Pour Paul Samuelson il n'est qu'un des facteurs, facteur d'ailleurs « fortuit » qui a conduit à la Grande dépression[1]. Pour Rose et Milton Friedman ce n'est pas un élément important dans la survenue de la Grande Dépression qui pour eux a été provoquée par une politique monétaire inadéquate[2].

Crise boursière et bancaire[modifier | modifier le code]

Mère migrante (Migrant Mother), par Dorothea Lange, 1936. Cette photographie est devenue un des symboles de la Grande Dépression.

La population entre dans un cercle vicieux destructif, qui durera plusieurs années. La chute se traduit aussi dans les cours de bourse : l'indice Dow Jones perd pratiquement 90 % entre son plus haut de 1929 et son plus bas en 1932. Dans l'éclatement de la bulle spéculative, trop de plans d'investissements se sont avérés insolvables, voire frauduleux. La crise boursière dégénère très vite en crise bancaire. Prises en tenaille entre l'effondrement de la valeur de leurs actifs (parfois trop engagés dans des affaires douteuses, mais même des entreprises honorables et solides sont massacrées[3]), les défauts de remboursement de leurs emprunteurs, et la réduction de leur activité de crédit, des banques font faillite au premier faux pas et finalement le système bancaire s'effondre. Avec la déconfiture du système bancaire, et la population s'accrochant au peu de monnaie qu'elle possédait encore, il ne resta pas assez de liquidités sur le marché pour qu'une quelconque activité économique puisse inverser la tendance.

En 1933, la production industrielle américaine avait baissé de moitié depuis 1929. Entre 1930 et 1932, 773 établissements bancaires firent faillite, ce qui va faire augmenter de manière conséquente le taux de chômage chez les ouvriers[4]. Aux États-Unis, le taux de chômage augmente fortement au début des années 1930 : il atteint 9 % en 1930[5]. Le pays compte quelque 13 millions de chômeurs en 1932[5]. En 1933, lorsque Roosevelt devient président, 24,9 % de la population active est au chômage[6] et deux millions d’Américains sont sans-abri.

Les manifestations de la faim se multiplient. En mars 1930, 35 000 personnes défilent dans les rues de New York[7]. En juin 1932, les anciens combattants réclament le paiement des pensions à Washington, D.C. : ils sont violemment délogés par les soldats. Une grande grève dans le secteur du textile éclate en 1934[8]. Dans les campagnes, la situation économique se dégrade, notamment à cause de la sécheresse et du Dust Bowl (1933-1935). En 1933, la diminution de 60 % des prix agricoles affecte durement les agriculteurs (effet ciseaux). La ruine des fermiers des Grandes Plaines poussent des milliers de personnes à s'installer dans les États de l'Ouest. Face à la misère qui grandit, l'influence communiste progresse dans les milieux populaires[5].

Hors des frontières[modifier | modifier le code]

La diffusion de la crise se fera par deux canaux. Comme les banques américaines ont alors des intérêts dans de nombreuses banques et bourses européennes et qu'elles rapatrient d'urgence leurs avoirs aux États-Unis, la crise financière se propage progressivement dans toute l'Europe. Parallèlement, les échanges économiques internationaux subissent de plein fouet d'abord le ralentissement qui commence aux États-Unis, ensuite l'effet négatif des réactions protectionnistes, d'abord des États-Unis, puis de tous les autres pays quand ils sont touchés à leur tour ; la France et le Royaume-Uni effectuent un recentrage sur leurs colonies, mettant au point la « préférence impériale », interdite lors de la Conférence de Berlin (1885) mais à nouveau pratiquée après 1914. Les relations économiques étant à l'époque bien moindres qu'aujourd'hui, ces répercussions mettent quelques mois à se manifester : ainsi la France est touchée à partir du second semestre de 1930, soit six mois plus tard. L'Italie fasciste est touchée à partir de 1931. Dans Tintin en Amérique, Hergé ne consacre qu'une image à la crise, de façon très anecdotique.

Les réactions gouvernementales en Europe ne sont pas plus adéquates qu'aux États-Unis. En France la crise est aggravée par les mesures déflationnistes (baisse des prix et des salaires) des gouvernements Tardieu et Laval, malgré le lancement de grands travaux (dont l'électrification des campagnes). En Allemagne, le taux de chômage atteint plus de 25 % de la population active en 1932, alimentant désillusion et colère de la population. C'est notamment en promettant de juguler la crise qu'Adolf Hitler parvient au pouvoir le 30 janvier 1933.

En Amérique du Sud, en Asie et en Afrique, se produit la « crise des produits de dessert » liée à la forte baisse du pouvoir d'achat en Europe et en Amérique du Nord. Au Brésil, pour limiter les transports d'invendus et maintenir les cours, du café est brûlé dans les locomotives. Si le monde occidental entier est touché, l'Union soviétique de Staline, reste à l'écart de la crise en raison de son système économique autarcique et de la non-convertibilité du rouble.

Causes[modifier | modifier le code]

La réflexion économique a posteriori a porté d'une part sur les causes immédiates de la crise et d'autre part sur les raisons de la transformation de la récession en dépression. Mais les innombrables écrits sur la crise de 1929 n'ont pas permis de dessiner une explication généralement admise de sa survenue. Les ouvrages qui lui sont consacrés sont le plus souvent descriptifs, éventuellement normatifs, rarement explicatifs, à l'image de ceux qui se limitent à une explication, fondée par exemple sur l'excès de spéculation comme La Grande Dépression (1934) de Lionel Robbins ou La Crise économique de 1929 (1955) de John Kenneth Galbraith.

Du reste, chaque école de pensée économique a tiré la couverture en faveur de ses thèses générales. L'explication par surconcentration de richesse, à l'époque soutenue par des économistes marxistes et keynésiens, n'explique pas l'emballement de 1928-1929 ni les modalités détaillées de la crise. L'explication monétaire, dans sa version soutenue par Milton Friedman et Anna Schwartz dans Une Histoire monétaire des États-Unis (1963), sera elle aussi jugée partielle ; en revanche, la version plus tard avancée par l'économiste français Jacques Rueff dans Le Pêché monétaire de l'Occident (1971) couvre largement la période antérieure à la crise et explique la plupart des symptômes constatés[réf. nécessaire]. Enfin l'historien de l'économie Charles Kindleberger[9]estime qu'il faut faire appel à plusieurs facteurs pour expliquer la crise. Les explications qui suivent doivent donc être regardées comme des hypothèses qui ont été avancées par des auteurs importants.

Spéculations[modifier | modifier le code]

Les banquiers ont prêté sans retenue aux spéculateurs. Ils ont aussi financé l'économie réelle, mais de façon très divergente selon les pays.

Trois grands pays industriels européens Angleterre Allemagne France
Hausse de la production manufacturière entre 1913 et 1928 6 % 18 % 39 %

Aux États-Unis, lorsque la bourse a chuté, les prêts bancaires n'ont pu être remboursés, la panique s'est installée et la ruée vers les banques a provoqué leur blocage. L'économie, privée de crédits, s'est brutalement arrêtée. Les États-Unis ne sont pas seuls dans cette crise de spéculation. Dès 1925, l'Angleterre annonce son retour à l'étalon-or, la livre étant passée à l'automne 1923 de 76 à 91 francs en dix semaines[10]. Cette décision de Winston Churchill, prise sous l'influence d'une "City" qui veut rester première place financière mondiale, est fustigée par l'économiste John Maynard Keynes, car reposant sur la parité d'une livre pour 4,86 dollars, qui pénalise l'industrie britannique[11]. L'indice de la production manufacturière n'atteint que 106 en 1928 en Grande-Bretagne, sur une base 100 en 1913, contre 118 en Allemagne et 139 en France[12].

La décennie 1920 est surtout l'âge d'or de la Bourse de Paris, déjà rayonnante à la Belle Époque, qui voit son volume d'échanges décupler et son indice multiplié par 4,4 entre la fin 1921 et la fin 1928[13], performance encore plus élevée que celle du Dow Jones, multiplié par 3,6 sur la même période[14]. Mais cette spéculation est mieux répartie qu'aux États-Unis, où le marché financier n'est pas encore aussi mûr qu'en France. L'intérêt pour les sociétés moyennes dope les sept bourses de province, dont la capitalisation est multipliée par neuf entre 1914 et 1928[15], pour atteindre 16 % de la capitalisation française contre 9 % en 1914. Le total des émissions d'actions et d'obligations en France double, en valeur constante, entre la décennie 1901-1910 et la décennie 1920-1929, atteignant l'indice 217[16]. L'hydroélectricité en profite avec une production multipliée par huit sur la décennie[17] et 20 % des émissions de titres. Moins sous-capitalisées qu'au XIXe siècle, les sociétés françaises résistent relativement bien au krach de 1929. Leurs cours sont divisés par deux[18], quand ceux des américaines sont divisés par quatre[19].

Explication monétaire[modifier | modifier le code]

Surcharge « STOP INFLATION START SAVING » de la Tarrytown National Bank and Trust Co.

L’École autrichienne d'économie soutient que c'est la création monétaire effrénée dans les années 1920 par le tout jeune système de Réserve fédérale qui a conduit à une bulle inflationniste, vouée fatalement à l'éclatement. D'après Ludwig von Mises, « l'effondrement fut l'aboutissement fatal des pressions exercées pour abaisser le taux d'intérêt au moyen de l'expansion du crédit. » Son explication est institutionnelle comme celle qui sera plus tard développée par Jacques Rueff, mais elle est quasi-exclusivement focalisée sur l'existence d'une banque centrale (les disciples de l'école autrichienne critiquent vivement les interventions des banques centrales et une partie prônent leur suppression). Les monétaristes, représentés par Milton Friedman, dénoncent la politique monétaire restrictive mise en place par la Réserve fédérale des États-Unis (la Fed), à partir de 1928. Cette politique entraîne une pénurie de crédits. Cette erreur serait à l'origine de la crise. La Fed aurait au contraire dû fournir des liquidités au système bancaire : le renchérissement du crédit a forcé les spéculateurs boursiers à retirer leur épargne, ce qui a entrainé la faillite de près de 5 000 banques aux États-Unis[20].

L'économiste Jacques Rueff voit l'origine des difficultés dans l'établissement d'un système de Gold Exchange Standard par la conférence de Gênes au début des années 1920. Dans le système de l'étalon-or, tout déficit de la balance des paiements provoque une sortie d'or et une restriction proportionnelle du crédit. Cet effet sera stabilisateur et permettra un retour vers l'équilibre. Dans un système d'étalon de change or où une monnaie privilégiée peut être conservée comme réserve monétaire, le pays privilégié, lorsque sa balance est déficitaire, voit sa monnaie revenir chez lui et servir de base par l'intermédiaire du multiplicateur de crédit à de nouveaux crédits qui aggravent les déficits. Le Gold Exchange standard a donc tendance à accroitre sans limite l'endettement du pays privilégié. Dans le cas des États-Unis avant 1929, l'endettement global s'est mis à grimper de plus en plus vite jusqu'à dépasser 370 % du PIB. L'efficacité marginale du capital a baissé. La spéculation a remplacé l'investissement industriel. La bourse a connu une expansion aussi spectaculaire qu'intenable. Finalement c'est toute la pyramide de dettes qui s'est écroulée, d'autant plus vite et fort qu'elle était plus haute. Comme cette pyramide avait ses racines dans les déséquilibres financiers mondiaux, c'est le monde entier qui a été atteint et les circuits économiques internationaux ont été électrocutés provoquant les sauve-qui-peut que l'on sait. Cette explication donnée dans son livre Le Pêché monétaire de l'Occident se retrouvera dans l'explication des difficultés d'un autre système de Gold Exchange standard, celui de Bretton Woods et de la crise de 1974 et la période de stagflation ultérieure. Certains économistes actuels voient le même mécanisme de double pyramide de dettes à la source de la crise économique de 2008-2009[réf. nécessaire].

Explication par la sous-consommation[modifier | modifier le code]

Les États-Unis après une phase de très forte croissance depuis les difficultés d'avant guerre ont accumulé la richesse du monde (l'Europe étant ruinée) et cette richesse n'a pas été assez diffusée dans la société malgré des théories comme le fordisme. La concentration de la richesse a réduit les possibilités de consommation que l'appareil de production permettait. John Maynard Keynes a donné une certaine caution à cette explication en expliquant que les riches dépensaient proportionnellement moins que les pauvres. Une concentration de la richesse provoquerait ainsi un équilibre de sous emploi. Cette vision n'explique ni la mécanique d'emballement de 1928-1929 ni les modalités détaillées de la crise elle-même et en particulier ses dimensions internationales.

C'est évidemment la thèse des marxistes qui reprennent les thèses de Marx de la sur-accumulation du capital et de la baisse du taux de profit qui sont à l'origine des multiples crises survenant dans le système capitaliste : la sur-accumulation du capital entraîne une surproduction de biens de production par rapport aux biens de consommation[21]. La crise de 1929 est vue comme « finale » par les Marxistes. Toutefois, l'économiste soviétique Nikolai Kondratiev affirmait que cette crise n'était que cyclique et circonstancielle, et que par conséquent le capitalisme reprendrait son expansion après la crise. Cette théorie considérée comme « pro-capitaliste » par le régime soviétique vaudra à Kondratiev d'être fusillé par Staline lors des Grandes Purges.

Une explication proche est celle des « théoriciens de la régulation » qui pensent que les économies développées ont été déstabilisées par les progrès de l'organisation scientifique du travail. Le taylorisme a en effet permis une augmentation très importante de la production : Robert Boyer a ainsi calculé que la production par tête a augmenté en France de 6 % par an entre 1920 et 1960. En revanche, les salaires réels ont progressé de seulement 2 % par an en France sur la même période, ce qui explique l'apparition d'une situation de surproduction et le déclenchement de la crise[22]. Ces thèses malthusiennes sont restées marginales.

Explication par le cycle économique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Cycle économique.

Dans cette vision, la crise n'est qu'un épisode de plus du cycle économique d'une dizaine d'années. Il n'aurait pris son allure de dépression qu'à la suite de mauvaises réactions de la part de l'État Fédéral américain (attentisme : « la reprise est au coin de la rue ») ou de la nouvelle banque centrale, la FED, qui aurait restreint le crédit là où il fallait ouvrir les vannes. D'autres dans la même approche cyclique supposeront comme Kondratieff que la crise a été particulièrement longue et violente par l'effet de mouvements de longues périodes sur l'innovation. L'innovation se serait tarie alors que l'électrification et les chemins de fer avaient été les moteurs de la croissance précédente ils auraient fini par s'arrêter. Cependant, les observateurs modernes pensent plutôt la période comme ayant été riche en innovation : téléphonie fixe, TSF, début même de la télévision, automobile, aviation, électroménager, publicité, nouvelles idées de management, etc.

Explications morales[modifier | modifier le code]

Parmi de nombreux textes qui mettent l'accent sur des « fautes », on peut citer celle de l'économiste Lionel Robbins dans son ouvrage La Grande Dépression 1929-1934, Payot, 1935. La crise était inévitable à cause des excès commis dans la période précédente incluant l'excès des spéculateurs et de l'endettement, et l'excès de l'État et de la banque centrale.

Robbins avance qu'après les excès doit venir la « purge », qu'il faut laisser se dérouler sans entraves. La crise vient assainir la situation économique et lui permettra de repartir sur des bases plus solides.

Absence d'une puissance[modifier | modifier le code]

C'est la thèse de Charles Kindleberger, un auteur qui tient l'analyse monétariste pour erronée car trop focalisée sur la politique monétaire aux États-Unis et négligeant des éléments importants tels que le rôle de la spéculation sur les valeurs mobilières, la mise en œuvre tardive du Glass-Steagall Act, l'incapacité des États-Unis à se comporter en nation créancière, la dislocation de l'Europe après la Première Guerre mondiale[23]. De façon plus générale, cet auteur refuse d'entrer dans la controverse des années 1970 entre monétaristes et keynésiens qui offrent, pour lui, deux explications uni-causales : les premiers pensant qu'une « croissance insuffisante de la masse monétaire a provoquée une baisse de la dépense », les seconds qu'une « baisse indépendante et autonome de la dépense a entraîné une diminution de la masse monétaire »[24]. Ce qui va l'intéresser c'est de répondre à la question pourquoi l'impulsion initiale n'a pu être contenue ni par les forces automatiques (étalon-or) ni par des mécanismes de décision politique.

Pour lui si l'impulsion initiale n'a pu être maintenue cela tient à la « forte instabilité latente du système » liée à de nombreux facteurs tant financiers que monétaires ou relevant de l'économie réelle. Sa thèse principale, inspirée de la théorie des jeux, est qu'en l'absence d'un pays dirigeant capable de fixer des règles, de les faire respecter et éventuellement, de prendre plus que sa part de charges, les pays préfèrent adopter des solutions non coopératives[N 1] cette éde court terme dont finalement tout le monde pâtit[25]. Pour les tenants de cette thèse qui sera plus tard connue sous le nom de théorie de la stabilité hégémonique, si la crise de 1929 a engendré une dépression si longue et si dure c'est que la Grande-Bretagne n'était plus en mesure d'assumer son ancien rôle dirigeant et que les États-Unis ne voulaient pas encore assumer leurs responsabilités à savoir[26] :

  1. Maintenir un marché ouvert pour les produits connaissant des problèmes d'écoulement ;
  2. Assurer un flux de prêts à long terme anti-cyclique[26] ;
  3. Mettre en œuvre un système relativement stable de changes[26] ;
  4. Assurer la coordination des politiques macro-économique[26] ;
  5. Agir comme préteur en dernier ressort et proposer des liquidités pendant la crise financière[26].

Crise mondiale[modifier | modifier le code]

La longueur et la gravité de la crise qui verra la ruine de nombreuses familles, le développement d'un immense chômage, la faillite de milliers de banques et celle de dizaines de milliers d'entreprises a conduit à mettre en cause la manière dont les politiques économiques ont été conduites. Les certitudes qui se sont dégagées ont pu laisser croire qu'une crise de type 1929 ne serait plus possible aujourd'hui car désormais « on sait ».

L'accusation d'aveuglement et de pusillanimité est bien prouvée par l'affirmation du Président de la Bourse de Wall Street qui s’exprime ainsi en septembre 1929 : « Bien des gens n’ont pas compris que c’en est apparemment fini des cycles économiques tels que nous les avons connus. Quant à moi, je suis convaincu de l’essentielle et fondamentale solidité de la prospérité américaine[réf. nécessaire]. » Ensuite l'idée constamment répétée que la prospérité était « round the corner » et qui expliquait qu'on ne fit rien a été mise systématiquement en cause. La critique de Keynes à partir de son livre majeur expliquera que lorsqu'un équilibre de sous emploi s'est installé, seul l'investissement public permet de retrouver le plein emploi. Ces idées n'étaient pas celles du temps où on attendait plutôt d'une baisse des prix et des salaires les conditions de la reprise.

Comme l'indiquent les thèses précédemment évoquées, les monétaristes pensent que la FED avait tout faux avant la crise. Cette grande banque centrale continuera à agir à contretemps après le déclenchement de la crise. Beaucoup d'auteurs comme notamment Ben Bernanke, l'actuel président de la FED, qui fera sa thèse universitaire sur ce thème, considèrent qu'elle aurait dû alimenter massivement les banques en monnaie-banque centrale au lieu de maintenir la ligne de conduite orthodoxe qui proposait moins de laxisme plutôt qu'une inondation de crédits. Cette pensée est devenue un credo qu'Alan Greenspan puis Ben Bernanke ont mis en application avec détermination au cours de leur présidence de la FED à chaque crise américaine depuis le krach d'octobre 1987.

Des mesures protectionnistes (par exemple, la Hawley-Smoot Tariff Act) entraînèrent une augmentation des droits de douane sur les importations, afin de protéger les producteurs locaux (mis en danger par la compétition internationale). En réponse à cette politique, d'autres pays augmentèrent à leur tour leurs droits de douane, mettant en très mauvaise posture les sociétés américaines qui vivaient de l'exportation. Cela conduisit à une suite d'augmentations des droits de douane qui fragmenta l'économie mondiale. D'une façon plus générale les grands empires, britannique et français, se replient sur eux-mêmes et ne recherchent plus le commerce international devenu trop dangereux, faute de monnaie mondiale.

Pour Jacques Sapir, cette explication ne tient pas[27] : il explique que « la chute du commerce international a d'autres causes que le protectionnisme »[27]. Il fait remarquer que « la production intérieure des grands pays industrialisés régresse [...] plus vite que le commerce international ne se contracte. Si cette baisse avait été la cause de la dépression que les pays ont connue, on aurait dû voir l'inverse. » De plus, « si la part des exportations de marchandises dans le produit intérieur brut (PIB) passe de 9,8 % à 6,2 % pour les grands pays industrialisés occidentaux de 1929 à 1938, elle était loin, à la veille de la crise, de se trouver à son plus haut niveau, soit les 12,9 % de 1913 »[27].

Il ajoute : « Enfin, la chronologie des faits ne correspond pas à la thèse des libres-échangistes. [...] L'essentiel de la contraction du commerce se joue entre janvier 1930 et juillet 1932, soit avant la mise en place des mesures protectionnistes, voire autarciques dans certains pays, à l'exception de celles appliquées aux États-Unis dès l'été 1930, mais aux effets très limités. En fait ce sont les liquidités internationales qui sont la cause de la contraction du commerce. Ces liquidités s'effondrent en 1930 (-35,7 %) et 1931 (-26,7 %). Or on voit la proportion du tonnage maritime inemployé augmenter rapidement jusqu'à la fin du premier trimestre 1932, puis baisser et se stabiliser[28]. »

Indépendamment de la question du protectionnisme, l'explosion du système monétaire international défini à la conférence de Gênes conduit à des redéfinitions des valeurs en or des principales devises et à une suite de dévaluations qui faussent les termes de l'échange international et provoquent des troubles sur tous les marchés de biens et de services internationaux. On constatera que ces quatre contestations des politiques menées dans les années 1930 sont à la base des politiques suivies actuellement : gonflement des liquidités par la banque centrale, refus du protectionnisme, refus (verbal mais acceptation de facto) des dévaluations compétitives, activisme d'État via des plans de relance massifs.

Fin de la crise économique[modifier | modifier le code]

New Deal (1933)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : New Deal.
Franklin Delano Roosevelt en 1933.

Herbert Hoover, Président républicain des États-Unis de mars 1929 à mars 1933, tenta sans grand succès de remédier à la crise. Ses adversaires démocrates le surnommaient le « Do nothing ». Wall Street ayant perdu 3/4 de sa valeur, il faut d'urgence lancer les grandes réformes financières et boursières de son successeur Roosevelt. Reposant sur le crédit à la consommation, l'économie américaine est alors étranglée par l'effondrement de ses banques. En novembre 1932, les États-Unis élisent Franklin Delano Roosevelt (démocrate) pour remplacer Hoover à la tête de l'État. Le taux de chômage approchait alors les 25 % de la population active. Roosevelt prit ses fonctions en mars 1933 et lança plusieurs programmes nationaux afin d'accroître le volume de liquidités et réduire le chômage (c'est ce que l'on nomma le New Deal). Cet interventionnisme économique très fort, conduira la cour suprême à des arrêts négatifs, immédiatement présentés par le gouvernement comme une opposition politique, cependant à partir de 1937, par l'arrêt West Coast Hotel Co. v. Parrish, la cour adapte sa jurisprudence et n'essuie plus guère cette critique.

Le New Deal offrit une réponse politique forte aux attentes sociales nées du désastre humain de la crise dont témoigne par exemple Les Raisins de la colère de Steinbeck. Il redonne espoir aux Américains et Roosevelt sera réélu en 1936, 1940 et 1944. Il fournit aussi aux États-Unis des infrastructures - routes, aménagements hydroélectriques - encore utilisées à l'heure actuelle. Le New Deal est souvent crédité d'avoir permis de surmonter la crise. Ce point de vue, généralement admis jusque vers les années 1960, est aujourd'hui contesté par certains économistes. Lorsque survint la Seconde Guerre mondiale, soit 8 ans après les débuts du New Deal, les États-Unis étaient encore en pleine crise.

Certains affirment[réf. nécessaire] que l'instabilité inhérente des marchés économiques causa une crise si profonde, que même les interventions du New Deal, aussi pertinentes qu'elles étaient, n'auraient pas pu rétablir rapidement la situation. D'après eux, la crise de 1929 correspondant à la période de l'histoire américaine où l'intervention du gouvernement fut la plus forte, on pourrait raisonnablement penser que l'action du gouvernement n'a fait qu'accentuer la dépression, plutôt que d'y remédier. Ils tirent entre autres arguments le fait qu'après un redressement initial, l'économie a replongé à partir de 1937, à peu près au moment où la Cour suprême a permis au New Deal de prendre plus d'ampleur. La thèse moderne dominante est que la crise fut en fait causée par les interventions politiques ayant permis le développement d'une bulle spéculative qui éclata le « jeudi noir », aggravée par la politique monétaire trop restrictive de la Fed, et qu'elle prit fin lorsque cette politique cessa, pour redevenir plus accommodante. La Fed elle-même s'est ralliée à cette thèse et gère maintenant toutes les crises comparables en conséquence : elle fait largement crédit par des taux bas, crédit qu'elle résorbe ensuite par des taux croissants. La thèse n'est cependant pas universellement acceptée, Charles Kindleberger par exemple la refuse.

Glass-Steagall Act[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Glass-Steagall Act.

Les États-Unis tentèrent également d'assainir les pratiques bancaires en leur donnant un cadre légal plus strict, afin de protéger et rassurer les clients. En 1933, le banking act ou Glass-Steagall Act est voté dans ce but. Il instaure une séparation entre les banques de dépôts (épargne et prêt) et les banques d'investissements (vente de valeurs mobilières diverses).

Après avoir été largement contourné par l'ensemble de la profession bancaire, il a finalement été abrogé en 1999 puis avec la Crise Économique de 2008 remis en place par Barack Obama cette année-là.

Économie de guerre[modifier | modifier le code]

L'Allemagne suivit dès le début des années 1930 une politique différente des recettes de l'orthodoxie de l'époque. Sous la responsabilité financière de Hjalmar Schacht elle se lance dans une politique d'investissement massif, avec des objectifs civils. Galbraith écrira dans son livre sur « la monnaie » que la politique allemande fut à cette époque une politique keynésienne complète avant l'heure. La doctrine de Keynes est en effet qu'il faut rétablir par une politique d'investissement public l'équilibre perdu entre épargne et investissement. C'est de cette époque que date le réseau d'autoroutes allemand (dont l'équivalent en France ne sera construit que trente ans plus tard). Cette politique est menée sans aucune inflation, ce qui vaudra une réputation durable au ministre des finances, malgré son rôle ultérieur dans l'appareil nazi. Le plein emploi est quasiment revenu avant même qu'Hitler n'oriente l'économie allemande vers la production militaire.

En Italie, où l'exemple allemand n'est suivi que très partiellement, les aventures coloniales extérieures absorbent une partie importante de l'énergie nationale et l'économie restera faible pendant toute la période.

La Grande Dépression en France ne commence qu'à l'automne 1931, lorsque les exportations s'arrêtent, à la suite de la dévaluation de la livre. La France se replie sur son Empire et ne parvient pas à élaborer une politique constante. Au lieu de relancer la demande d'investissement public comme en Allemagne, on s'oriente vers une politique malthusienne sur l'offre de travail, avec les congés payés et surtout les « quarante heures », qui selon Alfred Sauvy, dans son « histoire économique de la France entre les deux guerres », bloque la reprise qui commençait à se manifester. L'effort de production militaire est tardif et n'a qu'une influence marginale sur l'activité.

La situation est peu ou prou la même au Royaume-Uni, qui a tenté de revenir à un taux de change en or intenable pour la Livre avant même 1929, et qui a connu une stagnation plus longue que les autres pays. La politique d'armement ne commence vraiment que très peu de temps avant la guerre et ne peut être considérée comme la méthode qui a permis de sortir de la crise.

Le Japon connait une période d'avant guerre très différente des démocraties du fait de son expansionnisme militaire et de l'encadrement rigoureux de la population. Elle manque de pétrole pour ses entreprises. La guerre avec les États-Unis sera largement provoquée par l'embargo décidé par ce pays sur les exportations pétrolières vers le Japon.

En outre, tous ces pays furent ruinés par la guerre. Les États-Unis connurent une période de forte activité pendant la Seconde Guerre mondiale avec le retour au plein emploi, la mobilisation des hommes jeunes étant compensée par le recours massif à la main d'œuvre féminine dans les usines d'armement. D'énormes investissements furent faits dans beaucoup de domaines qui, après guerre, donnèrent un avantage technologique au pays. Lorsque la guerre arriva à son terme, le retour des millions de soldats dans leurs foyers imposa une période de réajustement de l'économie. C'est cette transition qu'était censée faciliter la G.I. Bill. En fait, ce fut le seul pays important à ne pas sortir ruiné de la guerre. La guerre avait également permis à des économistes keynésiens, sous l'influence de Hansen[réf. nécessaire], de peupler l'administration qui, pendant la période, se dote des moyens en hommes, en idées et en droit, de son action. La paix retrouvée, ils mirent en place une politique de dépense publique qui ne faiblira plus. Ces exemples montrent que la montée vers la guerre ne sera nulle part le secret de la fin de la crise de 1929. La guerre marquera une rupture dans les mentalités, provoquera un besoin de reconstruction intense pendant une dizaine d'années, provoquera une concentration du pouvoir économique dans l'État qui est désormais partout chargé du droit au travail et à la sécurité sociale. La nouveauté keynésienne devient la nouvelle orthodoxie et tous les gouvernements deviennent alors « keynésiens ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Pour Kindleberger (1988, p.310), la France, pays assez puissant pour déstabiliser et pas assez pour stabiliser, a« recherché le pouvoir pour son propre intérêt, sans prendre en compte comme il l'aurait fallu les répercussions de son attitude sur la stabilité économique ou politique du monde »

Références[modifier | modifier le code]

  1. Kindleberger, p.17
  2. Kindleberger, pp.17-18
  3. Goldman Sachs passe de 104 dollars en 1929 à 1,75 en 1932, American Founders Group (société d'investissement) passe de 75 dollars à 0,75 en 1935, U.S. Steel passe de 262 dollars à 22 le 8 juillet 1932, General Motors passe de 1 075 dollars à 40 en 1932 et General Electric de 1 612 dollars à 154 en 1932.
  4. A. Kaspi, Franklin Roosevelt, Paris, Fayard, 1988, p.20
  5. a, b et c Jacques Binoche, Histoire des États-Unis, Paris, Ellipses, 2003 (ISBN 978-2-7298-1451-9), p. 174
  6. Lester V. Chandler, America’s Greatest Depression 1929-1941, New York, Harper and Row, 1970, p. 24 et sq.
  7. Jacques Binoche, Histoire des États-Unis, Paris, Ellipses, 2003, (ISBN 978-2-7298-1451-9), p. 175
  8. Jacques Binoche, Histoire des États-Unis, Paris, Ellipses, 2003, (ISBN 978-2-7298-1451-9), p. 176
  9. Kindleberger, Le Monde en Dépression (1973), p.20
  10. "1900-2000, un siècle d'économie", page 119, aux Éditions Les Échos, coordonné par Jacques Marseille
  11. "1900-2000, un siècle d'économie", page 438, aux Éditions Les Échos, coordonné par Jacques Marseille
  12. "Histoire du XXe siècle: 1ères et terminales agricoles", par Florence Cattiau, Maryse Chabrillat, Annie Constantin, Christian Peltier, Gwenaëlle Lepage, chez Educagri Éditions, 2001 [1]
  13. Indice boursier reconstitué par l'Insee, page 429, "1900-2000, un siècle d'économie", aux Éditions Les Échos, coordonné par Jacques Marseille
  14. Indice Dow Jones "1900-2000, un siècle d'économie", page 438, aux Éditions Les Échos, coordonné par Jacques Marseille
  15. Histoire de la Bourse, par Paul Lagneau-Ymonet et Angelo Riva, Éditions La Découverte 2011
  16. Histoire économique et sociale de la France - Volume 4, numéro 2 - Page 647, par Fernand Braudel et Ernest Labrousse - 1980 -
  17. "L'économie de guerre et ses conséquences (1914-1929)", par Belisaire
  18. 1900-2000, un siècle d'économie, page 430, aux Éditions Les Échos, coordonné par Jacques Marseille
  19. 1900-2000, un siècle d'économie, page 439, aux Éditions Les Échos, coordonné par Jacques Marseille
  20. M.Friedman et AnnaSchwartz, A monetary history of the United States, 1867-1960
  21. Eugène Varga, La Crise économique, sociale, politique, Ed. Sociales.
  22. Robert Boyer, La crise actuelle est-elle la répétition de celle de 1929 ?, CEPREMAP, 1982
  23. Kindleberger, p.19
  24. Kindleberger, p.20
  25. Kindleberger, p.26
  26. a, b, c, d et e Kindleberger, p.298
  27. a, b et c Jacques Sapir, Le Monde diplomatique, mars 2009, Dossier : Le protectionnisme et ses ennemis, « Ignorants ou faussaires », page 19
  28. Au 30 juin 1930, la part du tonnage maritime inemployé était de 8,6 %. Le 31 décembre 1930, elle est de 13,5 %. Le 30 juin 1931, elle s'élève à 16 % ; puis monte à 18 % le 31 décembre 1931. Le 30 juin 1932, la proportion du tonnage maritime inemployé atteint 20,6 % avant de baisser à 18,9 % le 31 décembre 1932. Source : Données de la Société des Nations (SDN), Bulletin économique, 1933, Genève; cité par Jacques Sapir, Le Monde diplomatique, Mars 2009, Dossier : Le protectionnisme et ses ennemis, « Ignorants ou faussaires », page 19

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]