Grand ensemble

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Le grand ensemble de Pissevin à Nîmes construit par Xavier Arsène-Henry
Le grand ensemble de Police (Pologne)

Bien qu'ils échappent à une définition unique, les grands ensembles sont typiquement des ensembles de logements collectifs, souvent en nombre important (plusieurs centaines à plusieurs milliers de logements), construits entre le milieu des années 1950 et le milieu des années 1970, marqués par un urbanisme de barres et de tours inspiré des préceptes de l'architecture moderne.

Ces grands ensembles, dont plusieurs centaines ont été construits en France, ont permis un large accès au confort moderne (eau courante chaude et froide, chauffage central, équipements sanitaires, ascenseur...) pour les ouvriers des banlieues ouvrières, les habitants des habitats insalubres, les rapatriés d’Algérie et la main-d’œuvre des grandes industries.

Ils se retrouvent fréquemment en crise sociale profonde à partir des années 1980, et sont, en France, l'une des raisons de la mise en place de ce qu'on appelle la politique de la Ville.

Définition[modifier | modifier le code]

Il n'y a pas de consensus pour définir un grand ensemble. On peut toutefois en distinguer deux :

  • Selon le service de l'Inventaire du ministère de la Culture français, un grand ensemble est un "aménagement urbain comportant plusieurs bâtiments isolés pouvant être sous la forme de barres et de tours, construit sur un plan-masse constituant une unité de conception. Il peut être à l'usage d'activité et d'habitation et, dans ce cas, comporter plusieurs centaines ou milliers de logements. Son foncier ne fait pas nécessairement l'objet d'un remembrement, il n'est pas divisé par lots ce qui le différencie du lotissement concerté"[1].
  • Selon le "géopolitologue" Yves Lacoste, un grand ensemble est une "masse de logements organisée en un ensemble. Cette organisation n'est pas seulement la conséquence d'un plan-masse ; elle repose sur la présence d'équipements collectifs (écoles, commerces, centre social, etc.) [...]. Le grand ensemble apparaît donc comme une unité d'habitat relativement autonome formée de bâtiments collectifs, édifiée en un assez bref laps de temps, en fonction d'un plan global qui comprend plus de 1000 logements"[2].

Le géographe Hervé Vieillard-Baron apporte des précisions[3] : c'est, selon lui, un aménagement en rupture avec le tissu urbain existant, sous la forme de barres et de tours, conçu de manière globale et introduisant des équipements règlementaires, comportant un financement de l'État et/ou des établissements publics. Toujours selon lui, un grand ensemble comporte un minimum de 500 logements (limite fixée pour les Zone à urbaniser en priorité (ZUP) en 1959). Enfin, un grand ensemble n'est pas nécessairement situé en périphérie d'une agglomération.

Comme on le voit ci-dessus, la détermination d’un seuil de logements peut être débattue. Les formes du grand ensemble sont assez récurrentes, inspirées (ou légitimées) par des préceptes de l’architecture moderne et en particulier des CIAM : ils se veulent une application de la Charte d'Athènes[4]. Pour autant, on ne peut pas dire qu'il s'agisse d'une application directe des principes de Le Corbusier. Ils sont aussi le fruit d'une industrialisation progressive du secteur du bâtiment et, notamment en France, des procédés de préfabrication en béton[5].

Histoire[modifier | modifier le code]

Leur naissance[modifier | modifier le code]

Les premiers grands ensembles[modifier | modifier le code]

La Cité de la Muette à Drancy, construite par Eugène Beaudouin, Marcel Lods et Jean Prouvé entre 1931 et 1934 pour l'Office public HBM de la Seine, est traditionnellement considérée comme le premier grand ensemble en France. Elle est même à l'origine du terme de "grand ensemble" puisque c'est ainsi que la désigne pour la première fois Maurice Rotival dans un article de l'époque[6]. Cette cité, initialement conçue comme une cité-jardin, se transforme en cours d'étude en un projet totalement inédit en France, avec ses cinq tours de quinze étages et son habitat totalement collectif. Cependant, cette initiative reste sans lendemain du moins dans l'immédiat.

Un besoin urgent de logements[modifier | modifier le code]

Après la Seconde Guerre mondiale, le temps est à la reconstruction et la priorité n'est pas donnée à l'habitat. Le premier plan quinquennal de Jean Monnet (1947-1952) a avant tout pour objectif la reconstruction des infrastructures de transport et le recouvrement des moyens de production. Par ailleurs, le secteur du bâtiment en France est alors incapable de construire des logements en grande quantité et rapidement : ce sont encore de petites entreprises artisanales aux méthodes de constructions traditionnelles.

Les besoins sont pourtant considérables : sur 14,5 millions de logements, la moitié n'a pas l'eau courante, les 3/4 n'ont pas de WC, 90 % pas de salle de bain. On dénombre 350 000 taudis, 3 millions de logements surpeuplés et un déficit constaté de 3 millions d'habitations. Le blocage des loyers depuis 1914[7], très partiellement atténué par la Loi de 1948, ne favorise pas les investissements privés[8].

Le fruit d'une politique volontariste[modifier | modifier le code]

L'État tente de changer la situation en impulsant à l'industrialisation des entreprises du bâtiment : en 1950, Eugène Claudius-Petit, ministre de la reconstruction, lance le concours de la Cité Rotterdam à Strasbourg. Ce programme doit comporter 800 logements, mais le concours, ouvert à un architecte associé à une entreprise de BTP, prend en compte des critères de coût et de rapidité d'exécution. Le projet est gagné par Eugène Beaudouin qui réalise un des premiers grands ensembles d'après-guerre en 1953. En 1953 toujours, Pierre Courant, ministre de la Reconstruction et du Logement, fait voter une loi qui met en place une série d'interventions (appelée "Plan Courant") facilitant la construction de logements tant du point de vue foncier que du point de vue du financement (primes à la construction, prêts à taux réduit, etc.) : la priorité est donnée clairement par le ministère aux logements collectifs et à la solution des grands ensembles[9].

La même année, la création de la contribution obligatoire des entreprises à l'effort de construction (1 % de la masse des salaires pour les entreprises de plus de 10 salariés) introduit des ressources supplémentaires pour la réalisation de logements sociaux : c'est le fameux "1 % patronal". Ces fonds sont réunis par l’Office Central Interprofessionnel du Logement (OCIL), à l'origine de la construction d'un certain nombre de grands ensembles.

Mais le véritable choc psychologique intervient en 1954 : le terrible hiver et l'action de l'Abbé Pierre engage le gouvernement à lancer une politique de logement volontariste. Un programme de "Logements économiques de première nécessité" (LEPN) est lancé en juillet 1955 : il s'agit de petites cités d'urgence sous la forme de pavillons en bandes. En réalité, ces réalisations précaires s'avèrent catastrophiques et se transforment en taudis insalubres dès l'année suivante. La priorité est donnée alors résolument à l'habitat collectif de grande taille et à la préfabrication en béton, comme seule solution au manque de logements en France.



Leur construction[modifier | modifier le code]

Une multitude de procédures administratives[modifier | modifier le code]

Grands ensembles du quartier Villejean à Rennes par l'architecte Louis Arretche

Il n'existe pas une procédure type de construction d'un grand ensemble pendant cette période. En effet, de très nombreuses procédures techniques ou financières sont utilisées. Elles servent souvent d'ailleurs à désigner les bâtiments ou quartiers construits à l'époque : Secteur industrialisé, LOPOFA (LOgements POpulaires FAmiliaux), Logecos (LOGements ÉCOnomiques et familiaux), LEN (Logements économiques normalisés), l'opération Million, l'opération "Économie de main d'œuvre". L'unique objectif de toutes ces procédures est de construire vite et en très grande quantité. Le cadre de la Zone à urbaniser en priorité intervient en 1959, avec des constructions qui ne commencent réellement qu'en 1961-1962.

Les contextes de constructions[modifier | modifier le code]

Le quartier de La Rouvière (9ème arrondissement) à Marseille construit par Xavier Arsène-Henry

On peut distinguer 3 contextes de construction de ces grands ensembles à la fin des années 1950 et début des années 1960 :

  • de nouveaux quartiers périphériques de villes anciennes ayant pour objectif de reloger des populations installées dans des logements insalubres en centre-ville ou pour accueillir des populations venues des campagnes environnantes (cas les plus fréquents).
  • des villes nouvelles liées à l'implantation d'industries nouvelles ou à la politique d'aménagement du territoire : c'est le cas de Mourenx (avec le Gaz de Lacq), Bagnols-sur-Cèze ou Pierrelatte (liées à l'industrie nucléaire). On voit aussi des cas hybrides avec la première situation, avec des implantations proches de villes satellites de Paris, dans le but de contrebalancer l'influence de cette dernière : c'est le cas de la politique des "3M" dans le département de Seine-et-Marne avec la construction de grands ensembles liés à des zones industrielles à Meaux, Melun, Montereau-Fault-Yonne.
  • des opérations de rénovation de quartiers anciens : le quartier de la Porte de Bâle à Mulhouse, l'îlot Bièvre dans le 13e arrondissement de Paris, le centre-ville ancien de Chelles.

Il est à noter qu'un grand ensemble n'est pas forcément un ensemble de logements sociaux : il peut s'agir aussi de logements de standing, comme le quartier de la Rouvière à Marseille[10].

Les modes de constructions[modifier | modifier le code]

Le Haut du Lièvre (3000 logements, construits à partir de 1954), deux des plus longues barres de France, construite par Bernard Zehrfuss sur une crête surplombant Nancy

Tout est mis en œuvre pour qu'un maximum d'économies soit réalisé sur le chantier :

  • la préfabrication : de nombreux procédés de préfabrications sont mis en œuvre sur les chantiers permettant un gain de temps et d'argent. Expérimentés au cours des chantiers de la Reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, ces procédés permettent la construction en série de panneaux de bétons, d'escaliers, d'huisseries, mais aussi d'éléments de salles de bains à l'intérieur même du logement. Ces procédés ont pour nom : Camus (expérimenté au Havre et exporté jusqu'en URSS), Estiot (au Haut-du-Lièvre à Nancy) ou Tracoba (à la Pierre Collinet à Meaux). Les formes simples (barres, tours) sont privilégiées le long du chemin de grue (grue posée sur des rails) avec des usines à béton installées à proximité du chantier, toujours dans une recherche de gain de temps.
  • une économie de main d'œuvre : la préfabrication permet de faire appel à une main-d’œuvre peu qualifiée, souvent d'origine immigrée. De grands groupes de BTP bénéficient de contrats pour des chantiers de construction gigantesques, favorisés par l'État.
  • les maîtres d'ouvrages sont eux aussi très concentrés et favorisent les grandes opérations. La Caisse des dépôts et consignations est ainsi l'un des financeurs incontournables de ce mouvement de construction avec notamment sa filiale, la SCIC (Société Civile immobilière de la Caisse des dépôts et consignations), créée en 1954. Elle fait appel à des architectes majeurs des années 1950 et 1960, tels que Jean Dubuisson, Marcel Lods, Jacques Henri Labourdette, Bernard Zehrfuss, Raymond Lopez, Charles-Gustave Stoskopf et elle est à l'origine de nombreux grands ensembles situés en région parisienne, tels que Sarcelles (le plus grand programme en France avec 10 000 logements), Créteil, Massy-Antony.

Les désignations de ces grands ensembles sont, à cette époque, très diverses : unité de voisinage, unité d'habitation, ville nouvelle (sans aucun rapport avec les villes nouvelles de Paul Delouvrier), villes satellites, ou encore cités nouvelles, etc.

Pendant 20 ans, on estime à 300 000 le nombre de logements construits ainsi par an, alors qu'au début des années 1950, on ne produisait que 10 000 logements chaque année. 6 millions de logements sont ainsi construits au total. 90 % de ces constructions sont aidées par l'État.

Leur mort[modifier | modifier le code]

En 1965, le programme des villes nouvelles est lancé, se voulant en rupture avec l'urbanisme des grands ensembles. En 1969, les zones à urbaniser en priorité sont abandonnées au profit des zones d’aménagement concerté, créées deux ans auparavant. Enfin, le 21 mars 1973, une circulaire ministérielle signée par Olivier Guichard, ministre de l’Équipement, du Logement et des Transports, "visant à prévenir la réalisation des formes d’urbanisation dites « grands ensembles » et à lutter contre la ségrégation sociale par l’habitat", interdit toute construction d’ensembles de logements de plus de 500 unités. La construction des grands ensembles est définitivement abandonnée. La loi Barre de 1977 fait passer la priorité de l’aide gouvernementale de la construction collective à l’aide aux ménages : c'est le retour du pavillonnaire et du logement individuel, celui-ci représentant plus de la moitié des constructions de logement cette année-là[11].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bernard GAUTHIEZ (dir.), Espace urbain, vocabulaire et morphologie, éd. du patrimoine, coll. "Vocabulaire", 2003, p. 86
  2. Yves LACOSTE, "Un problème complexe et débattu : les grands ensembles", Bulletin de l'association des géographes français, n°318-319, 1963
  3. Hervé Vieillard-Baron, "Sur l'origine des grands ensembles", in Frédéric Dufaux, Annie Fourcaux (dir.), Le monde des grands ensembles. France, Allemagne, Pologne, Russie, République tchèque, Bulgarie, Algérie, Corée du Sud, Iran, Italie, Afrique du Sud, 2004, p. 46
  4. Joseph Abram, L'Architecture moderne en France, op. cit., p. 92-93
  5. Joseph Abram, L'Architecture moderne en France, op. cit., p. 97-104
  6. Maurice Rotival. Les Grands Ensembles, L'Architecture d'aujourd'hui, vol.1, Modèle:Numero6, juin 1935, p. 57
  7. http://www.museehistoirevivante.com/activites-pedagogiques/ResidenCite/chrono.htm
  8. Joseph Abram, op.cit., 1999, p. 94
  9. Comme le montre l'article fondateur du directeur de la Construction de l'époque : Adrien Spinetta, "Les grands ensembles pensés pour l'homme", L'Architecture d'aujourd'hui, 46, février-mars 1953
  10. « La Rouvière : 2 000 appartements, un site Web », Le Monde, 4 janvier 2002
  11. Jan-Claude Croizé, « L'Habitat individuel dans les villes françaises », in Colette Vallat, Antoine Le Blanc, Pérennité urbaine ou la ville par-delà ses métamorphoses: Traces, L'Harmattan, 2009, p. 209-220

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages généraux
  • Frédéric Dufaux, Annie Fourcaut (dir.), Le monde des grands ensembles. France, Allemagne, Pologne, Russie, République tchèque, Bulgarie, Algérie, Corée du Sud, Iran, Italie, Afrique du Sud, éd. Créaphis, 2004, 263 p.
    Pour une analyse de cet ouvrage : Marc Dumont, "Les grands ensembles, une forme urbaine universelle ?", EspacesTemps.net
    Pour un entretien autour de cet ouvrage : Lydia Coudroy de Lille, Frédéric Dufaux, Marc Dumont, "Déconstruire les machines à habiter.", EspacesTemps.net
  • Frédéric Dufaux, Annie Fourcaut, Rémi Skoulesky, Faire l'histoire des grands ensembles, Centre d’histoire sociale-Université Paris I, ENS édition, 2003 [lire en ligne].
    Bibliographie localisée des travaux publiés et inédits sur les grands ensembles français des années 1950 au début des années 1980
  • Bruno Vayssière, Reconstruction-Déconstruction. Le hard french ou l'architecture française des Trente Glorieuses, Paris, Picard, 1988
  • Joseph Abram, sous la direction de Gérard Monnier, L'architecture moderne en France, tome 2 "Du chaos à la croissance 1940-1966", Paris, Picard, chap 4 "Le logement de masse", p. 94-142
  • Gérard Monnier et Richard Klein, Les années ZUP. Architectures de la croissance (1960-1973), éd. Picard, 2002, 302 p.
Articles
  • Pierre Chemillier, "L’épopée de l’industrialisation du bâtiment après la guerre 1939-1945", Comité d’histoire du Ministère de l'Équipement, des Transports, de l'Aménagement du territoire, du Tourisme et de la Mer, Conférence du 14 juin 2002 [lire en ligne]
  • Gwenaëlle Legoullon, "Regard sur la politique du logement dans la France des années 1950-1960", dans Le logement et l'habitat comme objet de recherche, Actes de la Journée d'étude Jeunes chercheurs 20 mai 2005 [lire en ligne]
  • Christine Mengin, " La solution des grands ensembles ", Vingtième siècle. Revue d'histoire, no 64, octobre-décembre 1999, p. 105-111 [lire en ligne]
  • « Le Grand ensemble, histoire et devenir », dossier de la revue Urbanisme, no 322, janvier-février 2002, p. 35-88 [éditorial par Thierry Paquot]
Quelques études de cas
  • Frédérique Fromentin et Yveline Pallier, Grands ensembles urbains en Bretagne, éd. Apogée, Rennes, 1997, 112 p.
  • François Tomas, Jean-Noël Blanc, Mario Bonilla, Les grands ensembles, une histoire qui continue..., Publication de l'Université de Saint-Étienne, 2003, 259p.
  • Des ensembles assez grands. Mémoire et projets en Essonne, Cahiers de la Maison de Banlieue et de l'Architecture, no 11, mai 2005
  • Construire la ville. L'urbanisme en Seine-et-Marne au XXe siècle, Archives départementales Archives départementales de Seine-et-Marne, coll. "Mémoire et Documents", 2007

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Archilog : Base de données du CNRS sur les Archives du logement. Contient un inventaire des dossiers des principaux grands ensembles construits en France