Grève de Homestead

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La milice de Pennsylvanie arrivant pour mettre fin aux hostilités (oeuvre de Thure de Thulstrup).

La grève de Homestead est un lock-out et une grève industriels qui ont débuté le 30 juin 1892 à l'aciérie Homestead Steel Works (en) de Homestead (Pennsylvanie). Le conflit opposait la Amalgamated Association of Iron and Steel Workers (en) (AA) à la Carnegie Steel Company (en). Il a culminé avec une bataille entre les grévistes et des agents de sécurité privés le 6 juillet 1892, qui a mené à la défaite des grévistes et à une diminution de la volonté de syndiquer les travailleurs de l'acier.

La bataille de Homestead est la deuxième plus grande bataille de l'histoire du syndicalisme aux États-Unis (en) après celle de Blair Mountain (en).

Contexte[modifier | modifier le code]

Au cours des années 1880, l'AA s'implique dans certaines activités à Homestead. Elle met en place l’aciérie indépendante Pittsburgh Bessemer Steel Works en 1881, puis prend part à une grève lancée le 1er janvier 1882 visant à empêcher l'établissement de contrats de jaune (en). La grève est dure et marquée par la violence et l'engagement, à de multiples reprises, de briseurs de grève. Elle prend fin le 20 mars et amène plusieurs gains syndicaux[1],[2].

À la même époque, la compagnie Carnegie Steel procède à plusieurs innovations technologiques, particulièrement dans ses installations de Homestead en 1886. La nouvelle technologie permet notamment la création de pièces d'acier pour les bâtiments ainsi que le blindage véhiculaire (en) pour l'United States Navy. Les nouvelles installations entraînent un fort accroissement de la production, qui amène à son tour une augmentation du nombre d'ouvriers à l'usine, dont peu son qualifiés[3],[4].

Andrew Carnegie met Henry Clay Frick à la tête des opérations de la compagnie en 1881. Frick a pour objectif de briser le syndicat. Dans une lettre écrite à Carnegie, il écrit « L'usine n'a jamais été capable de produire au rythme où elle serait supposé le faire en raison des hommes de Amalgamated[trad 1]. »[5].

Publiquement, Carnegie est en faveur des syndicats. Il condamne l'utilisation de briseurs de grève et affirme à des associés qu'aucune aciérie ne mérite de verser une seule goutte de sang[6]. Cependant, il est d'accord avec l'objectif de Frick de « restructurer le tout [...] Beaucoup trop d'hommes sont nécessaires selon les règles d'Amalgamated[trad 2]. »[7] Carnegie ordonne une accumulation de surplus à l'usine afin que cette dernière puisse soutenir une grève.

Grève de 1889[modifier | modifier le code]

Le 1er juillet 1889, l'échec des négociations d'une nouvelle convention collective de trois ans entraîne une nouvelle grève des travailleurs affiliés à l'AA. Les grévistes s'emparent de la ville et font cause commune avec divers groupes d'immigrants. Le 10 juillet, avec l'aide de 2 000 habitants, les grévistes repoussent des briseurs de grèves engagés par la compagnie. Deux jours plus tard, le shérif revient avec 125 nouveaux agents, mais il est confronté à 5 000 personnes ralliées par les grévistes à leur cause. Malgré sa victoire, le syndicat accepte des coupures de salaire significatives qui entraîne un taux horaire plus de la moitié plus faible que celui des travailleurs de la Jones and Laughlin Steel Company (en), où aucune amélioration technologique n'a été faite[8],[9]. Après la grève de 1889, l'usine de Homestead est principalement dirigée par le syndicat[10]. L'AA double son membership et les relations entre les travailleurs et les administrateurs sont tendues[11].

La convention collective prend fin le 30 juin 1892. Frick débute des négociations avec les leaders syndicaux en février. L'industrie de l'acier se portant bien, AA demande une augmentation de salaire pour ses membres (elle représente environ 800 des quelques 3 800 travailleurs de l'usine). Frick contreoffre une baisse de salaire de 22 % pour à peu près la moitié des membres ainsi que la coupure de postes prévus par la convention précédente. Carnegie encourage Frick à utiliser les négociations pour briser le syndicat. Dans une lettre datée du 4 avril 1892, Carnegie écrit « [...] la compagnie a décidé que la minorité doit céder à la majorité. Le travail se fera sans syndicat après l'expiration de l'entente actuelle[trad 3]. »[12]. Carnegie perçoit AA comme un obstacle à l'efficacité et non représentatif des travailleurs, n'admettant qu'un petit groupe de travailleurs qualifiés. Selon lui, l'organisation est élitiste, discriminatoire et indigne de la République[13].

En avril, Frick engage des agents de la Pinkerton National Detective Agency afin d'assurer la sécurité des installations. Le 30 avril, il annonce qu'il négociera encore 29 jours. S'il n'obtient aucune entente, Carnegie Steel ne reconnaîtra plus le syndicat. Carnegie approuve la stratégie le 4 mai. Par la suite, Frick parle d'accorder une légère augmentation de salaire et ordonne au surintendant de passer le mot aux travailleurs. « Qu'un homme soit membre ou pas d'un syndicat ne nous intéresse pas. Il peut appartenir à autant de syndicats ou d'organisations qu'il le désire, nous ne voulons pas interférer. Nous croyons cependant que nos employés de l'aciérie d'Homestead auraient avantage à travailler selon un système semblable à celui d'Edgar Thomson et Duquesne[trad 4]. »[14],[15].

Lock-out et grève de 1892[modifier | modifier le code]

Affiche pro-syndicale avec les paroles d'une chanson soutenant la cause des travailleurs.

Le matin du 28 juin, Frick décrète un lock-out sur une partie des installations de l'usine. Toujours sans entente le 29 juin, Frick étend le lock-out au reste de l'usine. Une clôture surmontée de barbelés, débutée en janvier, est terminée et coupe l'accès aux travailleurs. Des tours de gardes avec des phares sont construites près de chaque bâtiments et des canons à eaux sont installés à chaque entrée. Plusieurs autres mesures de défense de l'usine sont instaurées[16],[17].

Lors d'une assemblée générale tenue le 30 juin, les leaders locaux de l'AA affirment que la compagnie a brisé le contrat en décrétant un lock-out une journée avant son expiration. Les Chevaliers du travail acceptent de se joindre aux membres AA. Des travailleurs des installations de Carnegie à Pittsburgh, Duquesne, Union Mills et Beaver Falls font la grève par solidarité[18].

Le comité de grève (Strike Committee publie une déclaration datée du 20 juillet[19] :

« Les employés des usines de M. Karnegie, Phipps & Co à Homestead, Pa, ont construit à cet endroit une ville avec ses maisons, ses écoles et ses églises. Ils ont été des co-opérants dévoués pendant plusieurs années avec la compagnie dans le domaine industriel, ont investi des milliers de dollars de leurs économies dans ladite compagnie dans l'attente en retour de passer leur vie à Homestead et de travailler à l'usine leur vie active [...] Ainsi, le comité désire exprimer au public sa croyance ferme qu'à la fois le public et les employés de l'usine ont des droits et intérêts légitimes qui ne peuvent pas être changés ou modifiés sans un processus législatif légitime, que les employés ont le droit d'avoir un travail stable dans ladite usine tant qu'ils sont efficaces et qu'ils ont un bon comportement sans égard de leur opinions religieuse, politique, économique ou syndicale, que le refus d'employer une communauté de travailleurs, ou toute autres souffrance sociale, en raison qu'elle est membre d'une église, d'un parti politique ou d'un syndicat, est contraire à la morale publique et aux principes fondamentaux de la liberté américaine, qu'en tant que citoyens américains, il est de notre devoir de résister par tous les moyens légaux et autres aux politiques inconstitutionnelles, anarchiques et révolutionnaires de la Carnegie Company qui semble manifester un mépris [pour] les intérêts publics et privés ainsi qu'un dédain [de] la conscience publique[trad 5]. »

Les lockoutés décident de garder l'usine fermée. Il s'emparent de plusieurs embarquations afin de patrouiller la rivière Monongahela, qui longe les installations. Ils se divisent en groupe et établissent des piquets de grève et effectuent des tours de garde 24 heures sur 24. Les ferry et trains sont surveillés. Les étrangers sont interrogés sur leur présence en ville et ceux qui n'étaient pas attendus sont escortés hors des limites de la ville. Les communications avec les représentants locaux de l'AA d'autres villes sont établies afin de s'informer sur les tentatives de la compagnie de recruter des briseurs de grève. Les journalistes reçoivent des badges spéciaux leur permettant de se déplacer librement dans la ville, mais ces derniers peuvent être retirés selon l'information produite. On demande aux propriétaires de débits de boissons de prévenir toute consommation excessive d'alcool[20],[21],[22].

De son côté, la compagnie publie plusieurs annonces pour trouver des briseurs de grève dans les journaux, jusqu'à Boston, Saint-Louis (Missouri) et même en Europe[23]. Cependant, les briseurs de grève sont chassés.

Le 4 juillet, Frick demande formellement l'intervention du shérif William H. McCleary afin que les superviseurs puissent accéder à l'usine. Le lendemain, l'avocat de Carnegie Philander Knox donne le feu vert au shérif et McCleary envoie 11 hommes distribuer des prospectus ordonnant aux grévistes d'arrêter de nuire aux opérations de l'usine. Les grévistes affirment aux hommes de McCleary qu'il ne laisseront pas les installations à des employés non-syndiqués. Ils placent les hommes sur un bateau et les envoient en aval à Pittsburgh[24].

Frick ordonne la construction d'une barricade surmontée de barbelés autour de l'usine. Les travailleurs nomment la « fortification » le « Fort Frick ».

Bataille du 6 juillet[modifier | modifier le code]

Bouclier utilisé par les grévistes lors de la bataille du 6 juillet.

La nuit du 5 juillet, à 22h30, 300 agents de Pinkerton se rassemblent sur le barrage de Davis Island, sur la rivière Ohio. Ils sont armés de Winchester et sont embarqués sur deux embarcations. Ils remontent la rivière dans le but d'accéder au terrain des installations et de faire quitter les grévistes des lieux par la force[23],[25].

L'AA est mise au courant de l'arrivée des agents dès leur départ pour leur lieu d'embarcation et les grévistes sont avertis. Une petite flotte d'embarcations de grévistes descend la rivière à la rencontre des agents. Ils tirent quelques coups au hasards vers les embarcations des agents, puis alertent les autres. Les grévistes font sonner le sifflet de l'usine à 2h30 et rameutent des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants sur les lieux[23],[26].

Les agents, voulant bénéficier du couvert de la noirceur, tentent de mettre pied à terre aux environs de 4 heures. Des coups de feu sont échangés. Les deux premiers blessés sont Frederick Heinde, capitaine des agents[27] et William Foy, un travailleur. À ce moment, les agents à bord ouvrent le feu sur la foule, tuant deux personnes et en blessant 11 autres. La foule riposte, tue également 2 personnes et en blesse 12. L'échange dure environ 10 minutes[28].

Les grévistes se cachent derrière des installations et les agents percent des trous à travers les côtés des embarcations afin de pouvoir tirer sur tout ce qui peut les approcher. Les grévistes se mettent à construire un rempart plus haut sur la rive à l'aide de poutres d'acier.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Homestead Strike » (voir la liste des auteurs)

  1. (en) « The mills have never been able to turn out the product they should, owing to being held back by the Amalgamated men, »
  2. (en) « reorganize the whole affair, and . . . exact good reasons for employing every man. Far too many men required by Amalgamated rules. »
  3. (en) « ...the Firm has decided that the minority must give way to the majority. These works, therefore, will be necessarily non-union after the expiration of the present agreement. »
  4. (en) « We do not care whether a man belongs to a union or not, nor do we wish to interfere. He may belong to as many unions or organizations as he chooses, but we think our employees at Homestead Steel Works would fare much better working under the system in vogue at Edgar Thomson and Duquesne. »
  5. (en) « The employees in the mill of Messrs. Carnegie, Phipps & Co., at Homestead, Pa., have built there a town with its homes, its schools and its churches; have for many years been faithful co-workers with the company in the business of the mill; have invested thousands of dollars of their savings in said mill in the expectation of spending their lives in Homestead and of working in the mill during the period of their efficiency. . . . “Therefore, the committee desires to express to the public as its firm belief that both the public and the employees aforesaid have equitable rights and interests in the said mill which cannot be modified or diverted without due process of law; that the employees have the right to continuous employment in the said mill during efficiency and good behavior without regard to religious, political or economic opinions or associations; that it is against public policy and subversive of the fundamental principles of American liberty that a whole community of workers should be denied employment or suffer any other social detriment on account of membership in a church, a political party or a trade union; that it is our duty as American citizens to resist by every legal and ordinary means the unconstitutional, anarchic and revolutionary policy of the Carnegie Company, which seems to evince a contempt [for] public and private interests and a disdain [for] the public conscience. . . . »

Références[modifier | modifier le code]

  1. Krause 1992, p. 174-192.
  2. Brody 1969, p. 50-51.
  3. Warren 2000.
  4. Krass 2002.
  5. (en) George Harvey, Henry Clay Frick : The Man, New York, Beard Books,‎ 1928 (ISBN 1-58798-127-0), p. 177
  6. (en) Les Standiford, Meet You in Hell : Andrew Carnegie, Henry Clay Frick, and the Bitter Partnership That Transformed America, Crown Publishing Group,‎ 10 mai 2005 (ISBN 978-0-307-23837-5, lire en ligne), p. 161
  7. (en) James H. Bridge, The Inside History of the Carnegie Steel Company, New York, Presses de l'Université de Pittsburgh,‎ 1903 (ISBN 0-405-04112-8), p. 206
  8. Brody 1969, p. 52.
  9. Krause 1992, p. 42, 174, 246-249.
  10. Brody 1969, p. 53.
  11. Brody 1969, p. 54-55.
  12. Foner 1955, p. 207.
  13. Krass 2002, p. 277.
  14. Krass 2002, p. 278.
  15. Krause 1992, p. 284-310.
  16. Foner 1955, p. 207-208.
  17. Krause 1992, p. 302, 310.
  18. Foner 1955, p. 207-208, 210-211.
  19. Écrite sur une plaque commémorative en bronze : http://www.battleofhomesteadfoundation.org/archives/2005_Jan.pdf
  20. Foner 1955, p. 208-209.
  21. Krause 1992, p. 311.
  22. Brody 1969, p. 59.
  23. a, b et c Foner 1955, p. 209
  24. Krause 1992, p. 26.
  25. Krause 1992, p. 15, 271.
  26. Krause 1992, p. 16.
  27. (en) « The Wounded at Pittsburg », New York Times,‎ 7 juillet 1892
  28. Krause 1992, p. 19-20.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Bemis, Edward W. "The Homestead Strike," The Journal of Political Economy, Vol. 2, No. 3 (Jun., 1894), pp. 369–396 in JSTOR
  • (en) David Brody, Steelworkers in America : The Nonunion Era., New York, Harper Torchbooks,‎ 1969 (ISBN 0-252-06713-4) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Cohen, Steven R. "Steelworkers Rethink the Homestead Strike of 1892," Pennsylvania History, 48 (April 1981), 155-77
  • Demarest, David P. Jr., ed. "The River Ran Red": Homestead 1892 (1992).
  • (en) Philip Foner, History of the Labor Movement in the United States. Vol. 2 : From the Founding of the A.F. of L. to the Emergence of American Imperialism., New York, International Publishers,‎ 1955 (ISBN 0-7178-0092-X) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • (en) Peter Krass, Carnegie.,‎ 2002, 612 p. (online edition lire en ligne) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • (en) Paul Krause, The Battle for Homestead, 1890-1892 : Politics, Culture, and Steel., Pittsburgh, PA, Presses de l'Université de Pittsburgh,‎ 1992 (ISBN 0-8229-5466-4) Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Krause, Paul. "Labor Republicanism and 'Za Clebom': Anglo-American and Slavic Solidarity in Homestead," in Struggle a Hard Battle": Essays on Working-Class Immigrants, edited by Dirk Hoerder (1986), 143-69
  • Marcus, Irwin. Jeanne Bullard, and Rob Moore, "Change and Continuity: Steel Workers in Homestead, Pennsylvania, 1880-1895," Pennsylvania Magazine of History and Biography, 111 (January 1987), 62-75
  • Miner, Curtis. Homestead: The Story of a Steel Town (Pittsburgh 1989)
  • Montgomery, David. The Fall of the House of Labor: The Workplace, the State, and American Labor Activism, 1865-1925. New York: Cambridge University Press, 1987.
  • Oates, William C. "The Homestead Strike. I. A Congressional View," North American Review Vol. 155 Issue 430 (September 1892) pp. 355–376 online
  • (en) Kenenth Warren, Triumphant Capitalism : Henry Clay Frick and the Industrial Transformation of America,‎ 2000 Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Wright, Carroll D. "The Amalgamated Association of Iron and Steelworkers," Quarterly Journal of Economics, 7 (July 1893), 400-32. in JSTOR

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]