Goguette des Joyeux

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La goguette des Joyeux[1] a été fondée en septembre 1792 dans le village de Belleville aux portes de Paris. Elle offrait la particularité de ne compter dans ses rangs que des membres de plus de 60 ans, un âge vénérable pour l'époque.

Son existence dure au moins 53 ans. En 1845 elle fonctionne toujours. Elle est alors la doyenne des goguettes de Paris et ses environs.

Les Joyeux vus par L. Couailhac en 1844[modifier | modifier le code]

La goguette des Joyeux à Belleville par Daumier 2.jpg
La goguette des Joyeux vus par Daumier en 1844, 52 ans après sa fondation en 1792[2].

Louis Couailhac écrit en 1844[3] :

Honneur aux anciens! Ne passons pas sans nous incliner devant les Joyeux.

Les Joyeux avaient deviné le bel avenir qui était réservé au chant populaire, et devançant leur époque, ils s'étaient constitués en société lyrico-bachique dès 1792. Leur première réunion eut lieu chez Louvain, à l'Ile d'Amour[4], de Belleville, et depuis ils furent toujours fidèles au culte de leur berceau. La police impériale parut se préoccuper assez peu de leurs flons-flons, et les laissa circuler sans leur demander le mot d'ordre ; elle était peut-être bien aise que le peuple chantât de temps en temps pour égayer la situation.

Les Joyeux, qui respiraient à peine sous l'œil sévère de Fouché et de M. de Rovigo, relevèrent, la tête lorsque la Charte octroyée nous fit tant de belles promesses qu'elle a si mal tenues ; ils devinrent la tête de colonne de cette grande armée de la chanson qui marcha avec l'opposition de quinze ans à la conquête des libertés publiques, et démolit la monarchie bourbonnienne à coups de refrains et de farida dondaine!

À cette époque les Joyeux, qui ne s'étaient pas recrutés depuis la fondation, et chez lesquels la mort avait fait des vides, sentirent le besoin de renforcer leur bataillon. Mais ils prirent une résolution qui devait leur conserver ce cachet d'antiquité dont ils étaient justement fiers, et leur imprimer en quelque sorte une date. Ils décidèrent que nul né pourrait être admis dans la société des Joyeux, s'il n'avait atteint l'âge de soixante ans. Du reste, ils se réservaient la faculté de recevoir à leur tablé des visiteurs plus jeunes, qui viendraient se former à ces grands exemples et allumer leur verve au foyer sacré; l'école des néophytes à côté de l'aréopage.

Les Joyeux existent encore aujourd'hui ; dans la belle saison, ils se réunissent le premier lundi de chaque mois à l' Ile d'Amour. Et là il est beau de voir tous ces vieillards, véritables Anacréons de l'atelier et de la guinguette, tous assis sur des futailles vides, — ainsi le veut le règlement, — échangeant, le verre en main, de vifs propos et de doux refrains, et montrant ce que peuvent la gaîté, le travail, une bonne conscience, une saine philosophie pour embellir les derniers jours d'une vie que les gens moroses et les fanatiques nous représentent, sous des couleurs si sombres et si tristes !

Voyez-les obéissant au commandement que leur fait le président dans le vocabulaire qu'ils ont adopté depuis la fondation de leur société :

« Les deux mains sur l'escabelle, » — et ils mettent les deux mains sur la table. — « Haut le[5]. », — et ils se lèvent.— « Saluez le guindal, » — et ils saluent leur verre.— « Le guindal dans la main droite, » — et ils prennent leur verre de la main droite. — « Haut le guindal, » — et ils lèvent leur verre. — « Le guindal a deux doigts de la gargamelle, » — et ils portent le verre à leur bouche. — « Videz le guindal, » — et ils vident leur verre.— « Rubis sur l'ongle, » — et ils font résonner sur l'ongle du pouce de la main gauche le bord de leur verre. — « Torchez le rubis, » — et ils essuient leur ongle avec leur manche. — « Posez et resaluez le guindal, » — et ils s'inclinent de nouveau devant leur verre. — « Le... au repos[5], » — et ils s'asseyent.

Et tout cela s'exécute avec une précision, avec une gravité véritablement comiques

Les Joyeux furent longtemps présidés par un nommé Leroux, qui cachait le caractère le plus ouvert et le plus gai sous la physionomie la plus renfrognée, sous l'enveloppe la plus sombre et la plus triste qu'il fut possible d'imaginer. C'était Roger Bontemps dans la peau d'un héros de mélodrame. Rien n'était plus grotesque que le contraste qui existait entre les allures de ce brave Leroux et les fonctions qu'il avait à remplir : les mots eux-mêmes, en passant par sa bouche, prenaient une physionomie si différente de leur sens véritable, qu'on ne pouvait s'empêcher de pouffer de rire. On se donnait rendez-vous un mois d'avance à l'Ile d'Amour pour entendre le président Leroux dire, au commencement de la séance, d'une voix caverneuse et en roulant des yeux terribles : « Joyeux...... attention nous allons bien nous amuser. »

Les Joyeux vus par Marc Fournier en 1845[modifier | modifier le code]

Marc Fournier écrit[6] :

...nous pardonnerait-on d'avoir parlé des goguettes sans que le nom des Joyeux soit venu de lui-même se placer sous notre plume ? Les Joyeux sont aujourd'hui la plus ancienne des sociétés chantantes. Ils datent d'une époque où il fallait rire à tout prix, sous peine de mourir de peur... Ils sont nés aux vendanges de septembre 1792. (...)

Pour faire partie de cette société, éminemment amie de la vieille gaieté française, il faut prouver, par acte de l'état civil, ou par notoriété publique, qu'on a passé l'âge de la soixantaine, et produire comme pièces à l'appui :

1° Une mâchoire veuve de toute espèce de molaire ou incisive; 2° Un crâne du poli le plus incontestable.

La perruque est tolérée.

Ils sont là une quarantaine de vénérables lurons qui passent leur temps à déblatérer contre ces impertinents blancs-becs dont les dents tiennent encore, marauds qui n'ont même pas la cinquantaine, et qui se permettent de fumer ou de boire comme de grandes personnes. Les Joyeux n'apprécient Béranger que depuis dix ans, et déplorent qu'un aussi grand homme se soit tu juste au moment où une caducité convenable lui permettait de se produire. Mais ils professent pour Anacréon une admiration sans bornes, attendu que ce Joyeux antique est représenté pinçant de la lyre avec une barbe antédiluvienne. Convenons, au surplus, que les roses ne vont pas du tout mal sur une chevelure d'argent.

Quoi qu'il en soit, les Joyeux de Belleville ont ceci d'heureux, pour la plupart, vu leurs infirmités requises, qu'ils chantent comme des sourds et rient comme des bossus. Leur plus bel apanage est l'esprit de fraternité qui règne parmi ces doyens du Parnasse :

Les statuts de la réunion portent en termes formels que ceux de MM. les membres atteints de cécité sont tenus de se montrer aveugles pour les faiblesses de leurs dignes camarades, et que les borgnes ne doivent rien voir que d'un bon œil. Du reste, ce qui fait le charme de ces assemblées, c'est que les Joyeux, revenus pour le plus grand nombre des vaines ambitions du monde, et travaillés de la goutte ou des rhumatismes, courent très peu après les honneurs, et ne se donnent aucun mouvement pour être du comité. De là, point de cabales, point de brigues, point de déchirements intérieurs, et si, par hasard, un agitateur se manifeste, on sait fort bien qu'une quinte de toux fera tôt ou tard justice de ses prétentions oratoires.

Cependant, il faut tout dire, une fois, une seule fois, à l'origine du club, surgit une discussion bruyante, et le malheur voulut que l'assemblée criât longtemps sans pouvoir s'entendre; on se doute bien pourquoi. L'objet de la querelle portait sur un point passablement délicat: Admettra-t-on des dames dans la goguette? Et le principe une fois établi, les JOYEUSES devront-elles faire la preuve de leurs douze lustres accomplis ? Trois partis se formèrent. Parmi ceux qui voulaient l'admission des dames, les uns prétendaient qu'elles fussent encore ingambes et sortables... On appela ces bons vieux gaillards, les Boutons de rose ; les autres, qu'on nomma les Juste-milieu, plaidaient pour qu'on admît seulement les dames douées de leur quarantaine; mais les Intraitables prêchaient pour le maintien des mœurs, et s'obstinèrent à ne vouloir d'autres pucelles parmi eux que les neuf sœurs d'Apollon, filles on ne peut plus majeures et vertus éprouvées, qui offraient toutes les garanties désirables de chasteté de cœur et de maturité de corps. Comme dans beaucoup d'autres circonstances, ce fut le juste-milieu qui l'emporta; mais lorsqu'on voulut appliquer le règlement et convier aux Joyeux tout le sexe de Belleville prouvant quarante hivers bien comptés, on attendit vainement ces dames; aucune ne se présenta. Les recherches les plus minutieuses eurent pour effet de constater qu'il n'y avait pas dans tout Belleville une seule dame ayant atteint cette honorable quarantaine. Chacune, au contraire, affirma sous serment qu'elle était indigne de faire partie du club, et, depuis ce jour, il n'est pas d'exemple qu'aucune d'elles ait cessé de prétendre à cette indignité.

Les Joyeux se sont vus forcés de s'en tenir donc aux neuf femelles hors d'âge de l'Hélicon, et les Intraitables triomphent. Mais les Boutons de roses et les Juste-milieu se consolent de ce régime forcé en répétant avec les bons habitants du Maine :

Exempts du tendre embarras
Qui maigrit l'espèce humaine…

ce qui est fort bien, mais ce qui n'empêche pas les dames de Belleville de laisser chanter ces Nestor et ces Mathusalem, sans, pour leur compte, se trop presser de vieillir.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Au moins une autre goguette a porté ce nom, celle des Frileux ou Joyeux.
  2. Dessins extraits de Paris chantant, Romances, chansons et chansonnettes contemporaines, par Marc Fournier, etc., Lavigne éditeur, Paris 1845, page 26 et de La grande ville : nouveau tableau de Paris, comique, critique et philosophique par MM. Paul de Kock, Balzac, Dumas, etc. illustrations de Gavarni, Victor Adam, Daumier, etc. Marescq éditeur, Paris 1844. Ces deux dessins font visiblement partie d'une série de dessins croqués sur le vif par Daumier
  3. Document extrait de La grande ville : nouveau tableau de Paris, comique, critique et philosophique par MM. Paul de Kock, Balzac, Dumas, etc. illustrations de Gavarni, Victor Adam, Daumier, etc. Marescq éditeur, Paris 1844.
  4. L' Ile d'Amour était une célèbre guinguette.
  5. a et b Un mot ici a été censuré dans le texte. L'auteur s'en explique ainsi : « Ici nous obéissons à un sentiment de pudeur peut-être un peu exagéré, et nous n'osons pas écrire le mot, quoique le président des Joyeux se serve d'une expression toute géographique pour peindre cette partie du corps que M. de Pourceaugnac ne voulait pas livrer aux explorations scientifiques de l'apothicaire Purgon et de ses acolytes. » On peut supposer sans risque de se tromper qu'il s'agissait d'un mot fleuri pour désigner l'organe sexuel masculin, par exemple braquemart
  6. Paris chantant, Romances, chansons et chansonnettes contemporaines, par Marc Fournier, etc., Lavigne éditeur, Paris 1845.

Articles connexes[modifier | modifier le code]