Gautier d'Épinal

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Gautier d'Épinal est un trouvère du duché de Lorraine, ayant vécu au XIIIe siècle.

Biographie : chevalier et seigneur de Ruppes[modifier | modifier le code]

De nombreux dictionnaires, encyclopédies et histoires, soit de la musique soit de la Lorraine, évoquent Gautier d’Épinal. Divers auteurs parlent d’un personnage plus ou moins obscur auquel on attribue de quinze à trente chansons.

L’identification de ce trouvère a considérablement évoluée depuis les dernières décennies du XIXe siècle. D’abord il a été cru noble du XIIe siècle (d’après son « style » littéraire, effectivement, particulier). Un savant de la fin du XIXe siècle, marquis de Pange a réussi à satisfaire toutes les exigences, le reconnaissant finalement en Gautier V d’Épinal, après un court arrêt sur G. III. Jusqu’à ces dernières années, cette solution a été admise par la totalité des gens intéressés. Les dates de sa vie ont été établies en conséquence : 1205 (ou, pour certains, vers 1230) – 1272 (1270), tandis que son activité artistique a été placée dans le second tiers du siècle en accord avec les noms de destinataires d’Envois et avec les faits d’actualité évoqués.

Ce dominus Galterus (Walterus, ou encore Wautiers) dictus miles de Espinal figure dans une vingtaine de chartes des comtes de Vaudémont et de l’évêque de Toul dont il était feudataire, et du comte de Bar dont il était arrière – vassal.

Les d'Épinal[modifier | modifier le code]

Gautier est issu d’une famille vosgienne puissante, attestée dès le XIe siècle, et « d’Épinal » était porté en vrai nom. Gautier Ier était tué en défendant la ville-éponyme contre les Bourguignons en 1067.

La famille, qui descendrait d’un cadet de la maison de Savoie, était apparentée en tout cas aux comtes de Vaudémont et de Mousson. Elle recense plusieurs diplomates et ecclésiastiques de renom, dont Séhère, auteur d’une Chronique et fondateur, en 1090, de l’abbaye de Chaumousey, réduite en poussière pendant la Révolution ; et surtout d’innombrables « voués » des évêques de Metz, du tout premier Gautier jusqu’à la « voueresse » Marguerite de Ville, qui a échangé cette fonction contre un château à Yolande d'Aragon, reine de Jérusalem et de Sicile, duchesse et comtesse, mère de René d'Anjou et orchestratrice de la mission de Jeanne d’Arc.


La Lorraine était l’un des pays du Saint-Empire romain germanique. C’est pour cela que l’on parle de contrée et non de duché. L’Empire avait créé les principautés épiscopales bien avant le développement des seigneuries. Les évêques ne pouvant pas, par leur condition, porter les armes, étaient obligés de choisir des protecteurs, ou advocati, pour défendre leurs possessions et exercer le pouvoir en leur nom. Ainsi, pour la noblesse laïque, le seul moyen de s’imposer était d’obtenir ou même d’usurper cette fonction.

Seigneur de Ruppes[modifier | modifier le code]

Le dit Gautier V était chevalier et seigneur de Ruppes, de Houdemont, et en partie de Germiny. Il appartenait donc à la noblesse en vue, étant donné qu’à l’époque la Lorraine ne comptait qu’une cinquantaine de maisons de seigneurs et fort peu parmi ces derniers étaient chevaliers, tant l’adoubement est devenu une entreprise onéreuse (et par conséquent, prestigieuse) : la plupart des « gentilshommes », comme se nommaient de nobles Lorrains, était amenée à se contenter, leur vie durant, du titre d’écuyer ou même de celui de « fils de chevalier ».

Ce Gautier a eu deux enfants : chevalier Simon de Bouzanville, et Adeline de Rosières devenue Adeline de Beaufremont.

Comme tout seigneur, Gautier était donateur et bienfaiteur : aux moines du prieuré de Flavigny il offre son alleu de Houdémont et sa rente de cinq muids de vin (pas loin de 1500 l de vin lorrain, certainement bon à l’époque, car exporté jusqu’à Cologne) ; tandis que l’abbaye cistercienne de Clairlieu reçoit des dons en blé et avoine, ainsi qu’un moulin et deux fours banaux.

Tout cela ne signifie pas forcément que Gautier baignait dans la richesse, la vie ayant toujours demandé beaucoup d’astuce à ceux qui l’aiment : ainsi, le seigneur et ami de Gautier, le comte de Vaudémont, se voyait obligé tantôt de piller, tantôt de faire pénitence pour maintenir son train de vie : une fois il mettait à sac la belle cité de Neufchâtel, une autre, il partait à la croisade en échange du comté d’Ariano, offert par Charles d’Anjou, et tout au long de sa vie il engageait et ré-engageait ses châteaux suivant un schéma pyramidal complexe.

Nous pensons que Gautier V pourrait être enseveli dans l’abbaye de Clairlieu qui abritait une « chapelle des seigneurs de Germiny » entretenue en tout cas, par sa descendance. L’abbaye, « la plus vaste et la plus magnifique de tout le pays » et où, d’après dom Calmet, on remarquait « plusieurs monuments des plus illustres Maisons de Lorraine » (mais aussi de Luxembourg) a été détruite de fond en comble à la Révolution.

Biographie : clerc à Metz[modifier | modifier le code]

L’un des enchantements de la science historique consiste à offrir des découvertes que personne ne semble réclamer. Robert LUG, professeur à l’université de Francfort sur Main fait paraître, en automne 2007, une vaste étude consacrée au Ms de Saint-Germain-des-Prés : « Der Chansonnier de Saint-Germain-des-Prés. Das älteste volkssprachige Liederbuch Europas. Melodien, Notation, Entstehung, politisches Umfeld » 4 volumes, Francfort/Berlin etc. (Peter Lang) 2007. Les recherches du Dr. Lug montrent que notre trouvère n’était point ce qui vient d’être dit, mais tout le contraire : un clerc, neveu de l’évêque de Metz, parent toutefois du susdit chevalier. Il serait mort vers 1231-32. Les chansons de Gautier contenues dans la partie ancienne du Chansonnier, permettent logiquement d’avancer 1231-1232 comme date limite de leur composition.

Vivre à Metz[modifier | modifier le code]

Cette nouvelle identification place Gautier au cœur de la guerre des Amis qui, suite à la succession de Gertrude de Dabo, dernière Comtesse de Metz, secouait Metz, cinquième métropole de l’Europe transalpine avec ses 30 000 habitants, l'une des plus vieille en Europe, ville du Saint-Empire, mais francophone, située à une dizaine de kilomètres de la frontière linguistique franco-allemande.

À première vue, le conflit n’était qu’une banale redistribution de réseaux d’influence politique entre le vieux « paraige » de Port-Sailli (clan de patriciens – « Amis » de l’omnipotent évêque) et la nouvelle génération de bourgeois enrichis. Il doit cependant compter pour un épisode de certaine importance dans la confrontation pan-européenne où s’inscrivent, - dans cette délicieuse manière médiévale qui fait perdre la raison à chacun qui essaye de retenir dans l’ordre les événements, les dates et les noms, - les luttes entre les Guelfes et les Gibelins, le pape et la royauté française, les Anglais et les Français, les Gibelins pro et anti-capétiens, les antagonismes entre les sympathies personnelles et les devoirs de parti, et bien sûr, la rébellion des nobles contre la reine Blanche.

La vie de la société messine était si complexe que (selon l’hypothèse émise par Gröber et Batilli, partagée par Pr. Lug) les ordonnateurs des manuscrits à Metz (par l’importance second centre européen d’écriture depuis fin du XIIe s. après celui de Vatican) imposaient l’anonymat des textes pour écarter toute possibilité de se compromettre aux yeux de partenaires commerciaux.

Dans cette version, le trouvère Gautier d’Épinal serait donc le héraut du parti des anciens, des plus cultivés, des perdants, voués à l’exil (à Châtel Saint-Germain, à moins de sept km de Metz cependant).

Arguments[modifier | modifier le code]

Les arguments en faveur de cette nouvelle identification sont :

– l’absence dans toutes les sources du titre « Messire » dû à tout noble trouvère ;
– l’inexistence d’œuvres qui pourraient être datées au-delà de 1232.

Cependant un fait parait en disconvenir : il arrive à Gautier de se prononcer ouvertement contre les intérêts de l’évêque. Par exemple, en tant que porte-parole, Gautier aurait dû soutenir l’alliance entre le bourgeois Perrin Noise, du clan des Amis, et la fine fleur de l’aristocratie, Hélois de Prény. Les exilés ont mythifié cet épisode, où, pour la dernière fois, ils avaient manifesté leur magnificence (le Chansonnier de St-Germain étant l’un des cadeaux aux jeunes mariés, suivant Dr Lug). Or Gautier condamne ce commerce en vue d’annulation des dettes, contractées par le père de la fiancée.

Remarquons aussi, qu’un seigneur plutôt qu’un fonctionnaire semble se dégager des textes de Gautier; de plus, les copistes non-lorrains pouvaient ignorer son statut réel, vue le mutisme des Mss Messins à ce sujet; tandis que l’absence de compositions postérieures à 1232 est facilement expliquée par la fragilité inhérente aux supports et par l’éternelle passion humaine pour la destruction.

Les faits indiscutables, cependant, peuvent s’appliquer, avec le même succès, tant à un chevalier qu’à un clerc. Même son Ars Amatoria à lui, chevaleresque, sérieuse et pragmatique, se prête à toutes les interprétations. Le Concile d’Amour de Remiremont (Lorraine, env. 1200), ne révèle-t-il pas que : « Les clercs sont courtois et honnêtes, ne sachant tromper ou dire des vilenies ; ils connaissent l’art d’aimer et s’y montrent adroits » ?

Compositions[modifier | modifier le code]

(d'après le New Grove Dictionary)

  • Aïmans fins et verais, R.199
  • Amours et bone volenté, R.954
  • Desconfortés et de joie parti, R.1073
  • Ja pour longue demouree, R.504 (sans musique)
  • Ne puet laissier fins cuers c'adès se plaigne, R.119
  • Outrecuidiers et ma fole pensee, R.542
  • Partis de doulour, R.1971 (sans musique)
  • Puis qu'en moi a recouvré seignourie, R.1208
  • Quant je voi l'erbe menue, R.2067,
  • Quant voi iver et froidure, R.1784
  • Se j'ai lonc tens amours servi, R.1082 (sans musique)
  • Se par force de merci, R.1059
  • Tout autresi, R.1840
  • Tout esforciés avrai chanté souvent, R.728

probablement de Gautier :

  • A droit se plaint et a droit se gamente, R.749
  • Comencement de douce saison bele, R.590,
  • Par son dous comandement, R.649

attribution peu probable:

  • Amours, a cuis tous jours serai, R.104
  • En toute gent ne truis tant de savoir, R.1816 (sans musique)
  • Jherusalem, grant damage me fais, R.191 (sans musique)
  • Quant je voi par la contree, R.501 (sans musique)
  • Quant je voi venir iver et la froidure, R.1988 (sans musique)

Histoire de publications[modifier | modifier le code]

Les œuvres connues de Gautier d’Épinal sont consignées dans six manuscrits, dont ceux de la Bibliothèque de la Bourgeoisie, à Berne, de la Biblioteca Estense, à Modène, et dans les Chansonniers de Cangé et de Saint-Germain-des-Prés.

La première des tentatives d’édition moderne connue date de 1772. Cette compilation poétique est due à Rigolay de Juvigny.

130 ans plus tard, en 1902, à l’université de Helsigsfors (dans l’Empire russe) paraissait une édition préparée par Uno Lindelöf et Axel Wallensköld : U. Lindelöf and A.Wallensköld : ‘Les chansons de Gautier d'Épinal’, mémoires de la Société néophilologique de Helsinki, iii (1902), 205–319. Une longue préface a été rédigée par Maurice de Pange ; à ce jour, son article reste la base pour la biographie du trouvère-chevalier. Écrit après la guerre franco-prussienne, cet article, anti allemand sans réserves, a dû être écarté de la publication.

Suite à la publication de Lindelöf – Wallensköld, l’œuvre poétique de Gautier a été évaluée par Alfred Jeanroy, l’une des notoriétés des études médiévales d’il y a cent ans. Sa condamnation a été si sévère que Gautier a été replongé dans l’obscurité pour presque cent ans : il est à peine mentionné dans une remarque du grand classique de Samuel N. Rosenberg – Hans Tischler (« Chansons des trouvères » qui présente 46 trouvères plus des anonymes).

L’ouvrage des historiens finnois a servi pour toutes les rééditions ultérieures de textes de Gautier, dont la plus complète se trouve dans : Trouvères lorrains. La poésie courtoise en Lorraine au XIIIe siècle par J. Kooijman, 1974.

L'édition de Hans Tischler est la référence contemporaine.

Une thèse de doctorat a été soutenue récemment : SCHIASSI Germana. GAUTIER D'EPINAL. EDITION CRITIQUE ET COMMENTAIRE.

Discographie[modifier | modifier le code]

Le premier enregistrement est dû à Russel Oberlin (contraténor) et Seymour Batab (vièle à archet) :

  • Troubadour & Trouvère Songs chez Lyrichord (LEMS***1: Music of the Middle Ages, vol.1) dans les années 1960 (?)

L'ensemble Syntagma a consacré deux disques à Gautier :

  • 2008 : Gautier d'Épinal. Remembrance, ens. Syntagma, éd. Challenge Classics CC72190
  • 2004 : Touz esforciez / Trouvères en Lorraine, ens. Syntagma, éd. Pierre Vérany, PV704041

Différentes chansons ont été enregistrées par les ensembles :