Gauche prolétarienne

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La Cause du Peuple (no 19) après la mort de Pierre Overney (journal de la Gauche prolétarienne).
La Cause du Peuple (no 19) après la mort de Pierre Overney (journal de la Gauche prolétarienne).

La Gauche prolétarienne (GP), créée en France en septembre 1968, est une organisation maoïste spontanéiste se réclamant de l'héritage du Mouvement du 22-Mars et de l'UJC (ml) après la dissolution par décret de ceux-ci le 12 juin 1968, à la suite des événements de mai-juin 1968.

Elle revendique de multiples filiations : Mao Zedong, l'anarchisme, le léninisme et la Résistance française[1]. Ainsi, comme le précise Serge July dans la revue Esprit, la Gauche prolétarienne est à la fois « autoritaire » et « libertaire »[2].

Origines[modifier | modifier le code]

La Gauche prolétarienne regroupe des militants libertaires[3] nanterriens du « Mouvement du 22-Mars » et les jeunes intellectuels du cercle marxiste-léniniste de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm[4], à Paris, issus de l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJC (ml)) fondée sous l'influence du philosophe marxiste et membre du PCF, Louis Althusser.

Spontanéisme et ouvriérisme[modifier | modifier le code]

Les nouveaux partisans en 1969.

Voyant dans la révolte étudiante de Mai et ses connexions avec les mouvements ouvriers critiques opposés à la CGT et au PCF un signe avant-coureur de la révolution à venir, les marxistes-léninistes développent d'abord, conformément à l'enseignement de Lénine, un travail de fraction au sein des grandes centrales ouvrières. Cette politique est un échec et oblige ceux qui vont fonder la Gauche prolétarienne à élaborer une nouvelle analyse politique. À partir de 1969-1970, les « gépistes » développent un point de vue « spontanéiste » : ils appellent à dépasser les organisations ouvrières — qualifiées de « révisionnistes » — pour construire un « authentique » parti communiste ouvrier à partir des luttes des peuples, d'où le caractère spontanéiste, ce parti étant censé apparaître « spontanément » pendant les actions. De fait, à cette époque, les militants de la GP interviennent dans de nombreux mouvements sociaux en France (grèves des nouvelles galeries à Lyon, tribunaux « populaires » à Lens, luttes des OS à Flins, mouvement des travailleurs arabes, etc.), interprétés comme autant de signes avant-coureurs de la révolution imminente.

Reprenant une pratique initiée par l'UJCML, la GP généralise le mouvement des « établis » : il s'agit d'envoyer les militants, pour la plupart issus du milieu étudiant, travailler comme ouvriers non qualifiés dans les usines afin de « dépasser » les préjugés censés être inhérents à leur condition d'« intellectuels petits-bourgeois » et de propager l'idée d'une révolution. Dans le milieu ouvrier, son discours trouve surtout un écho auprès d'ouvriers spécialisés peu qualifiés, notamment étrangers ou issus de l'immigration, souvent délaissés par les grandes centrales ouvrières de l'époque[5].

Rapport aux intellectuels[modifier | modifier le code]

La GP, du fait du recrutement de ses membres fondateurs, oscillait entre une grande « intellectualité » (liens, par exemple, avec Althusser, Sartre, Foucault, grand intérêt pour Lacan), un mépris des intellectuels (aspect « populiste de gauche » dans le rapport aux ouvriers notamment) et une certaine fascination pour le discours violent. C'est aussi ces trajectoires sociales qui expliquent en partie l'hésitation sur la forme entre une organisation de type léniniste (parti clandestin limité à quelques membres, largement autocratique) et une conception très libertaire[6] de la politique. Ce point de vue apparaît notamment dans le journal de la GP, La Cause du peuple.

Personnalités marquantes[modifier | modifier le code]

La GP fut dirigée par Benny Lévy (alias Pierre Victor) et Alain Geismar. Parmi ses militants, certains sont devenus célèbres pour leurs activités universitaires, médiatiques ou politiques après la fin de l'organisation : Serge July, Olivier Rolin, Frédéric H. Fajardie, Gérard Miller, Jean-Claude Milner, Marin Karmitz, André Glucksmann, Gilles Susong, Christian Jambet, Guy Lardreau, Daniel Rondeau, Olivier Roy , etc.

Dissolution[modifier | modifier le code]

Officiellement interdite le 27 mai 1970 par les « lois Marcellin », la GP continua son action autour du journal J'accuse-La Cause du peuple qui regroupe un cercle d'intellectuels médiatiques et de jeunes journalistes. Les Groupes révolutionnaires (GR) apparaissent au sein de la Gauche prolétarienne en 1973.

De manière plus tragique, le militant ouvrier Pierre Overney fit la une de l'actualité lorsqu'il fut tué le 25 février 1972 par Jean-Antoine Tramoni, vigile de Renault au cours d'une action de la GP à Billancourt. Cette mort, suivie de l'enlèvement d'un cadre de Renault (qui sera unilatéralement libéré deux jours plus tard) par la Nouvelle résistance populaire (NRP), l'organe de choc de la GP, dirigée par Olivier Rolin marque un tournant au sein de la GP, dont la direction refuse de s'embarquer plus avant dans cette voie violente[7],[8]. Avec la prise d'otages des Jeux olympiques de Munich, condamnée par la GP, la guerre du Kippour, puis, finalement, l'expérience autogestionnaire de LIP, dans laquelle la CFDT joue un rôle central, la direction de la GP se met de plus en plus en cause, jusqu'à finalement décider de se dissoudre le 1er novembre 1973, un mois après le coup d'État du 11 septembre 1973 au Chili, non sans s'inquiéter sur d'éventuels dérapages de membres qui refuseraient cette dissolution[9].

Postérité[modifier | modifier le code]

Quelques militants continuent la GP quelques années encore, évoluant par exemple vers le mouvement autonome. L'expérience de La Cause du peuple donne naissance, entre autres, au journal Libération.

En 1974, une partie de la base de la Gauche prolétarienne refuse l'autodissolution prononcée par la direction de l'organisation. Certains militants vont donc continuer à publier La Cause du peuple jusqu'en 1976[réf. nécessaire]. Deux autres groupes apparaissent à la même époque dans le sillage de l'autodissolution : les Brigades internationales (BI) et Vaincre et vivre[10]. En 1977, les derniers militants de La Cause du peuple créent le collectif Offensive et autonomie[réf. nécessaire]. Par ailleurs, des militants de la Gauche prolétarienne rejoindront l'Organisation communiste marxiste-léniniste – Voie prolétarienne[11] .

Homophobie[modifier | modifier le code]

La GP s'est avérée être porteuse d'attitudes viriles et homophobes. Sur ce sujet, voir le témoignage de Jean Le Bitoux, fondateur de la revue homosexuelle Le Gai Pied, qui côtoie la GP à Nice en 1969-70. Il y rencontre clairement de l'hostilité[12]. Il n'apprécie pas non plus les comportements « militaristes » de ses militants qu'il qualifie de « gros bras ».

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Essais historiques et journalistiques[modifier | modifier le code]

  • Christophe Bourseiller, Les maoïstes : la folle histoire des gardes rouges français, Plon, 1996.
  • Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération, Le Seuil (tome 1, 1987 ; tome 2, 1988).
  • Patrick Jarrel, Éléments pour une histoire de l'ex-gauche prolétarienne : Cinq ans d'intervention en milieu ouvrier, N.B.E., 1974.
  • Philippe Lardinois, De Pierre Victor à Benny Lévy, de Mao à Moïse ?, Luc Pire, 2008.
  • Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l'héritage impossible, La Découverte, 1998.
  • Jeannine Verdès-Leroux, La foi des vaincus. Les « révolutionnaires » français de 1945 à 2005, Fayard, 2005 (ISBN 2-213-62281-7).
  • Christian Beuvain, Florent Schoumacher, Chronologie des maoïsmes en France, des années 1930 à 2010, revue électronique Dissidences, n°3, printemps 2012, texte intégral.

Études sociologiques[modifier | modifier le code]

  • Christian Chevandier, La Fabrique d'une génération. Georges Valero, postier, militant, écrivain, Les Belles Lettres, 2009.
  • Marnix Dressen, De l'amphi à l'établi, Belin, 2002.
  • Virginie Linhart, Volontaires pour l'usine. Vies d'établis (1967-1977), Éditions du Seuil, collection « L'épreuve des faits », 1994.

Témoignages d'anciens militants de la GP[modifier | modifier le code]

Récits et enquêtes divers[modifier | modifier le code]

Films documentaires[modifier | modifier le code]

  • Jean-Pierre Thorn, Oser lutter, oser vaincre, 1968, France, (95 min)[13].
  • Anne Argouse, Hugues Peyret, Mort pour la cause du peuple, France 3, 1 décembre 2012[14].

Vidéo[modifier | modifier le code]

  • Isabelle Sommier, Recomposition de l’extrême-gauche dans l’après-68, Colloque Mai 68 en quarantaine, Canal-U, 2008, voir en ligne.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

Travaux universitaires[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

  • Documents de la Gauche prolétarienne (dont Coup pour Coup), photos de la mort de Pierre Overney, mp3.
  • Témoignage d’un ancien militant de la GP sur la mort de Pierre Overney.
  • Témoignage de Jean Paul Cruse, ancien militant de l’UJCML et fondateur de la GP.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  1. Jean-Paul Étienne, La Gauche prolétarienne (1968-1973) : illégalisme révolutionnaire et justice populaire, Thèse de doctorat en Science politique sous la dir. de Jean-Marie Vincent, Université Paris-VIII, 2003.
  2. Olivier Mongin, Citizen July et Libération à travers les « trente bouleversantes », Esprit, août/septembre 2006.
  3. Jean-Paul Étienne, La Gauche prolétarienne (1968-1973) : illégalisme révolutionnaire et justice populaire, Thèse de doctorat en Science politique sous la dir. de Jean-Marie Vincent, Université Paris-VIII, 2003, page 45.
  4. Jacques Leclercq, Ultras-gauches : Autonomes, émeutiers et insurrectionnels 1968-2013, L'Harmattan, 2013, page 11 et suivantes.
  5. Documentaire de Perrine Kervran, « Descend de ton cheval, si tu es un ouvrier. Comment l'usine a vu débarquer les établis », émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture, 19 février 2013
  6. (...) la zone de convergence entre l’esprit libertaire et la GP est ce que nous définissons alors comme l’anti-autoritarisme, la lutte contre l'autorité que ce soit dans les lycées, les entreprises... Un des éléments fondamentaux de l'époque de Mai 68 est l'effondrement de l’autorité dans tous les domaines, le soulèvement contre l'autorité. Entretien avec Jean Paul Cruse réalisé par David Hamelin le 20 décembre 2009 pour la Revue Dissidences, n°3, printemps 2012 revuesshs.u-bourgogne.fr
  7. Hervé Hamon et Patrick Rotman, Générations, t. II, 1988, p. 400 sq.
  8. Édouard Launet, Tombés pour les maos, Libération, 18 novembre 2008
  9. Hervé Hamon et Patrick Rotman, Générations, t. II, 1988.
  10. Christophe Bourseiller, Les maoïstes. La folle histoire des gardes rouges français, Éditions du Seuil, collection « Points – essais », 2008, p. 360-368.
  11. Origines de l'OCML-VP.
  12. [1] « Le blog des Bascos, l'association LGBT du Pays basque ».
  13. Mai 68 à l'usine Renault de Flins, la base déborde le syndicat et occupe l'usine sans attendre les mots d'ordre. cineclubdecaen.com
  14. Le 5 mars 1972, plus de 200 000 personnes forment un cortège funéraire qui accompagne dans les rues de Paris le cercueil d'un jeune inconnu, Pierre Overney. Dans la foule certains ont le poing levé et crient « Nous vengerons Pierrot !» haute-normandie.france3.fr