Femme écrivant une lettre et sa servante

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Femme écrivant une lettre et sa servante
Image illustrative de l'article Femme écrivant une lettre et sa servante
Artiste Johannes Vermeer (ou Jan Van der Meer)
Date 1670-1671
Type Huile sur toile
Dimensions (H × L) 71,1 × 58,4 cm
Localisation National Gallery of Ireland, Dublin (Drapeau de l'Irlande Irlande)
Numéro d'inventaire NGI.4535

Femme écrivant une lettre et sa servante (en néerlandais, Schrijvende vrouw met dienstbode) est une peinture de genre de Johannes Vermeer, peintre baroque néerlandais, réalisée en 1670 ou 1671. Il s’agit d’une huile sur toile de 71,1 × 58,4 cm actuellement exposée à la National Gallery of Ireland de Dublin.

Description[modifier | modifier le code]

Le tableau représente une femme, une bourgeoise, écrivant une lettre assise à une table et sa servante se tenant debout en retrait, attendant la lettre de sa maîtresse[1]. Il s’agit d’une peinture de genre qui illustre le thème de l’épistolaire récurrent dans l’œuvre de Vermeer[2]. Le fond de la scène est dominé par un vaste tableau d’une scène biblique, la découverte de Moïse sur le Nil, sur le mur du fond. Au sol se trouvent un sceau brisé et ce qui semble être une lettre ouverte ou un brouillon, peut-être abandonné là par la femme dans un moment d’agitation. La servante regarde par la fenêtre au centre de laquelle se trouve une « allégorie de la tempérance »[3], qui enseigne aux femmes à agir avec modération et à maîtriser leur sentiment[4]. Ainsi, le sujet de Vermeer réside dans la maîtrise admirable des émotions malgré le transport dans lequel se trouvent les personnes[5]. La présence de la servante permet de mettre l’accent sur la situation sociale des deux femmes : messagère, elle représente tout comme la lettre le lien entre sa maîtresse et le destinataire, que l’on peut supposer sans certitude être un homme[6], et elle a la liberté de s’échapper dans le monde extérieur. Au contraire, la dame bourgeoise peut écrire mais jouit d’une liberté réduite[7]. Si la lettre est un thème classique pour exprimer la féminité, plusieurs auteurs remarquent que la servante qui doit délivrer le message est nécessaire à la femme qui écrit, mais cette relation entre les deux personnages est basée uniquement sur le statut social. En effet, la servante est détachée physiquement et intellectuellement tant de sa maîtresse que du contenu de la missive[8]. L’importance donnée à la lettre n’est pas surprenante chez un peintre des Pays-Bas où l’écriture était prisée dans l’éducation et parmi les classes bourgeoises[9].

Le motif de la découverte de Moïse est présent dans un autre tableau de Vermeer, L’Astronome ; ce sujet populaire au XVIIe renvoie aux thèmes de l’abandon d’enfants et des liaisons extraconjugales à une époque où les mœurs tendent à être plus rigides[4].

Vermeer est un peintre connu pour ses scènes de genre où il dépeint souvent de jeunes femmes dans leurs tâches domestiques ou intimes, par exemple lisant, écrivant ou recevant des lettres. Ici, le modèle pour la femme écrivant une lettre est peut-être sa femme Catharina Bolnes[10].

Historique[modifier | modifier le code]

Après la mort de Vermeer, sa femme donne la peinture à un boulanger de Delft pour régler une dette. La peinture passe entre diverses mains avant de se retrouver dans la collection privée de la famille Beit, puis est offerte par Sir Alfred Beit à la National Gallery of Ireland en 1986[11]. Sa cote est alors estimée à 20 millions de livres sterling[12].

La toile a été volée à deux reprises chez Sir Alfred, dans sa résidence de Russborough House, d'abord en 1974 (retrouvée huit jours plus tard) puis en mai 1986 : la donation de Sir Alfred est donc effectuée alors que la toile a disparu[13]. Elle est finalement retrouvée par la police en 1993 et trouve sa place définitive à la National Gallery of Ireland[14],[15].

Composition[modifier | modifier le code]

La composition s’ouvre sur le lourd rideau opaque au premier plan sur la gauche qui a fonction de repoussoir, replié comme pour inviter au regard[2]. Cette approche du premier plan devient récurrente chez le peintre après La Liseuse à la fenêtre[16]. Les éléments centraux sont tous directement rendus si bien que l’œil peut embrasser toute la scène[2].

Le tour de force dans la composition réside dans la vaste scène biblique du fond. La disposition des éléments suit un axe vertical légèrement excentré qui domine la scène : la fille du pharaon tenant Moïse en haut, la lettre au centre, le pied de chaise et la lettre ouverte sur le sol en bas. Vermeer établit donc une analogie entre la dame écrivant une lettre et la fille du pharaon, qui présente le caractère idéal de la femme hollandaise pour le peintre : « sollicité, compassion, notabilité, indépendance »[17]. L’analogie se poursuit avec la servante, digne et en retrait, qui fait écho à la sœur aînée de Moïse (Myriam) et son rôle de « messager »[17]. La fonction de la lettre ouverte et laissée à même le sol est plus difficile à interpréter : pour L. Vergana, de nombreuses interprétations sont possibles, de sorte qu’il en résulte une « note d’urgence, animant l’intérieur calme, et faisant de cette scène un sublime mystère de petit salon »[17]. Vermeer imprime souvent une atmosphère solennelle et mystérieuse à ses peintures de genre[18].

La perspective est rigoureuse et les volumes réalistes[19]. Pour expliquer cette précision de la géométrie et des lumières, plusieurs spécialistes (parmi lesquels Gowing, Gall et Saulier, Steadman, Huerta, Fink…) avancent que Veermer a utilisé, dans cette toile et d’autres, un dispositif optique proche d’une chambre noire (camera obscura)[20],[21],[22].

Le jeu de lumière propose quelques difficultés de rendu, compliqué ou impossible à reproduire en réalité[19],[22]. Un exemple est l’épaule droite de la dame, tournée vers la fenêtre, qui est éclairée et le mur derrière sombre, tandis que l’épaule gauche est sombre et le mur illuminé. Cette « licence artistique » interpelle le spectateur[23]. D. A. Fink note aussi quelques effets de halo[22]. Plus généralement, le contrôle de la luminosité de ses intérieurs par des volets et rideaux est récurrent chez Vermeer[3] ; ici, la scène étant obscure, il est possible pour P. Steadman que le peintre se soit moins préoccupé de la précision de la luminosité et ait préféré, par exemple, ouvrir les volets par moments pour mieux voir les détails de la scène lors de la réalisation de l’œuvre[19].

Veermer semble accorder beaucoup de soin au rendu et aux couleurs des carreaux dans quelques-unes de ces peintures, dont celle-ci, suggérant peut-être des influences de l’art chinois[24].

Des spécialistes notent enfin que la peinture illustre le style tardif de Vermeer ainsi qu’un goût nouveau pour une certaine abstraction, visible ici sur le visage de la servante ou les manches de la dame[25],[18].

Annexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Jane Gallop, « Annie Leclerc Writing a Letter, with Vermeer », October, vol. 33,‎ été 1985, p. 103-117 (ISBN 9780805069303, lire en ligne)
  2. a, b et c Sutton, Vergara et Adams 2003, p. 57
  3. a et b Steadman 2002, p. 66-70
  4. a et b Schneider 2000, p. 51-54
  5. Liedtke, Plomp et Rüger 2001, p. 168
  6. Bailey 2002, p. 127
  7. (en) Dena Goodman, Becoming a Woman in the Age of Letters, Cornell University Press,‎ 2009 (ISBN 9780801475450, lire en ligne), p. 23-24
  8. Goodman 2009, p. 32-33
  9. Huerta 2003, p. 82
  10. Bailey 2002, p. 124
  11. (en) Jonathan Janson, Lady Writing a Letter with her Maid, essentialvermeer.com, consulté le 24 octobre 2012
  12. (en) Edward Dolnick, The Rescue Artist: A True Story of Art, Thieves, and the Hunt for a Missing Masterpiece, HarperCollins,‎ 2005 (ISBN 9780060531171, lire en ligne), p. 60
  13. (en) Alan Riding, Paintings by Vermeer and Goya Are Recovered 7 Years After Theft, New York Times, 16 septembre 1993
  14. (en) Tom Bazley, Crimes of the Art World, ABC-CLIO,‎ 2010 (ISBN 9780313360473, lire en ligne), p. 50-51
  15. (en) Fiche du site Internet de la National Gallery of Ireland
  16. Huerta 2003, p. 66
  17. a, b et c Sutton, Vergara et Adams 2003, p. 58
  18. a et b (en) Wayne Franits, « Vermeer, Johannes », Grove Art Online, Oxford Art Online (consulté le 24 octobre 2012)
  19. a, b et c Steadman 2002, p. 128
  20. Bailey 2002, p. 154
  21. Huerta 2003, p. 46-47
  22. a, b et c (en) Daniel A. Fink, « Vermeer’s Use of the Camera Obscura - a Comparative Study », The Art Bulletin, vol. 53, no 4,‎ décembre 1971, p. 493-505 (ISBN 9780805069303, lire en ligne)
  23. (en) Lawrence Biemiller, « Light as sharp as diamonds: Seeing a snowy city anew with help from Vermeer », The Chronicle of Higher Education, vol. 42, no 20,‎ 26 janvier 1996, A47 (ISBN 9780805069303)
  24. Bailey 2002, p. 176-177
  25. Huerta 2003, p. 99