Felix Jacoby

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Felix Jacoby, né le 19 mars 1876 à Magdebourg et mort le 10 novembre 1959 à Berlin, était un philologue classique allemand.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse et études[modifier | modifier le code]

Il est né de deux parents juifs[1] : Oscar Jacoby (1831-1919) et sa femme Gertrude, né Löwenthal (1856-1929). À l'âge de onze ans, il est baptisé comme protestant[1] : ses parents voulaient rendre plus facile sa future carrière professionnelle. En 1894, il obtint son Abitur au cloître Unserer Lieben Frauen.

Il étudia la philologie classique à Freibourg im Breisgau en 1894, puis à Munich de 1894 à 1896, période qui fut interrompue par son service militaire, et enfin à Berlin à partir de 1896. Il obtint le grade de Doktor à Berlin en 1900 avec un foisonnant travail sur Apollodore d'Athènes sous la direction de Hermann Diels, qui ne fut récompensé que par un « cum laude », si bien que la perspective d'une carrière acamédique lui semblait fermée. C'est seulement quand Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff accepta une version abrégée de la dissertation pour sa collection Recherches philologiques (« Philologische Untersuchungen »)[2] que Jacoby put produire son habilitation, à l'université de Breslau sous la direction d'Eduard Norden, avec un travail sur la chronique de Paros[3] encore aujourd'hui influent.

Une carrière universitaire[modifier | modifier le code]

Il épousa en 1901 Margarete Johanne von der Leyen (1875-1956), qui lui donna ses fils Hans (1902-1980) et Eduard Georg (1904-1978) ainsi que sa fille Annemarie (née en 1905). Jacoby devint professeur particulier à Breslau et écrivit à partir de 1905 de nombreux articles pour la Realencycklopedie der classischen Altertumwissenschaft — on retiendra notamment la contribution riche sur Hérodote[4] qui établit nombre des problématiques amenées par la suite à dominer les travaux d'érudition sur cet auteur[5]. De 1915 à 1918, il prit part à la première guerre mondiale dans un régiment d'artillerie de campagne. En 1923, Jacoby devint membre par correspondance de l'académie des sciences de Göttingen, en 1931 de l'académie prussienne des sciences.

Opinions politiques et relation au nazisme[modifier | modifier le code]

En politique, il était tout comme son ami et collège Eduard Norden, de convictions conservatives voire nationalistes et profondément imprégné par les pensées de l'époque impériale ; et comme lui, il semble ne pas avoir repoussé nettement le national-socialisme lors de la prise de pouvoir d'Hitler. Ainsi, on lui prête les paroles suivante à l'ouverture d'une lecture publique d'Horace dans l'été 1933 :

« En tant que Juif, je me trouve dans une situation difficile. Mais en tant qu'historien, j'ai appris de ne pas considérer les événements historiques dans des perspectives privées. J'ai voté pour Adolf Hitler depuis 1927 et je m'estime heureux de pouvoir, en cette année de réveil national, lire le poète d'Auguste. Car Auguste est la seule figure historique que l'on peut comparer avec Hitler[6]. »

Cependant la réalité de ces propos a été contestée[7]. De plus, il s'opposa en 1934 aux mesures nazies[1], écrivant :

« J'ai au contraire l'impression que le lien entre [mes élèves] et moi est devenu, ces deux derniers semestres, encore plus étroit qu'il ne l'était auparavant. Mais une relation personnelle avec un professeur non aryen peut, dans des cas isolés et pour le moment, être encore plus forte ; il est inévitable qu'à long terme apparaisse, entre de telles relations personnelles et la vision fondamentale du nouvel esprit, une antinomie insurmontable[8]. »

Le 23 avril 1933, le nom de Jacoby apparut dans une des listes publiées par le Kieler Zeitung, énumérant les professeurs impopulaires au sens du nouveau régime[9],[10]. Selon la définition des lois de Nuremberg, il était juif. Il fut en conséquent contraint en 1934 d'abandonner sa chaire de professeur à Kiel.

Exil et retour[modifier | modifier le code]

Jacoby prit les devants du licenciement formel en formulant sa démission. Il s'installa l'année suivante à Finkenkrug (Berlin) avec la famille de son fils Hans, pour continuer son activité scientifique. Jusqu'à 1938, il resta autorisé à se rendre à la bibliothèque nationale (Staatsbibliothek) pour son travail. Lors de la Nuit de Cristal, sa maison fut assaillie et endommagée par des troupes de SA. L'œuvre de sa vie, conservée dans un fichier, ne survécut que par hasard à la destruction. Jacoby décida alors d'émigrer et en avril 1939, il se rendit avec sa femme en Angleterre. Il y exerça à l'université d'Oxford, grâce à l'assentiment de son ancien collège de Kiel, Eduard Fraenkel.

Bâtiment principal de l'université de Kiel, 1893, Wilhelm Anton Georg Dreesen.

En 1948, l'université de Kiel le nomma sénateur d'honneur, mais ce n'est qu'en 1953 qu'il obtint le paiement d'une retraite comme professeur émérite. En 1956, il revint en Allemagne et s'installa à Berlin-Dahlem. Son quatre-vingtième anniversaire suivit la publication de ses écrits épars sur l'historiographie[11] ainsi qu'une brochure commémorative, avec principalement des contributions de ses anciens élèves de Kiel. Peu avant sa mort, il devint encore membre extérieur de l'académie des sciences de Turin.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Déjà lors de son doctorat de son habilitation, Jacoby s'occupait de l'historiographie grecque. Le 8 août 1908 à Berlin, il présenta à un auditoire restreint son « plan d'une nouvelle collection des fragments d'historiens grecs », qui toucha un plus large public lors de sa présentation écrite un an plus tard[12]. La collection devait remplacer celle, vieillie, de Carl Müller[13] et ordonner les derniers restes, sinon perdus, des historiens grecs antiques, selon un principe d'évolution des genres qui lui semblait être le seul valable, à la fois clair et scientifique[14]. La répartition des auteurs entre les sections « Mythographie / Généalogie », « Histoire contemporaine » et « Histoire locale / Ethnographie » s'appuyait sur la genèse de l'historiographie grecque telle qu'elle était conçue par Jacoby.

C'est à Kiel que se constitua à partir des années 1920, après un intense travail préparatoire, l'œuvre qui soutient aujourd'hui à elle seule la réputation scientifique de Jacoby : les nombreux volumes de la collection complète des Fragmente der griechischen Historiker. Le premier volume fut publié aux éditions Weidmann en 1923[15]. Quand sa collaboration avec cet éditeur fut interrompue en 1938 pour des raisons politiques, Jacoby changea pour la maison E. J. Brill à Leiden, auprès de laquelle le volume suivant put paraître dès 1940.

Jacoby continua le travail sur les volumes lors de sa vie à Oxford et jusqu'à sa mort. Il rédige en anglais des commentaires particulièrement détaillés sur les historiens attiques locaux. Comme supplément et introduction, il publia le livre Atthis[16]. L'œuvre monumentale des fragments a été reconnue comme une contribution majeure à la philologie et à l'histoire antique dès sa publication[17] et jusqu'à aujourd'hui. Les volumes rassemblent 856 auteurs, dont 607 sont gratifiés de commentaires de Jacoby. Ulrich Schindel écrit à propos de l'œuvre de Jacoby qu'elle est, « à l'ère du travail d'équipe et des programmes informatiques, conclusion définitive d'une grande époque de la philologie classique en Allemagne[18] ».

Jacoby rédigea par ailleurs de nombreux articles pour la Realencyclopedie de Pauly-Wissowa, parmi lesquels « Hérodote », « Ktesias de Knidos », « Callisthène d'Olynthe » et « Hiéronyme de Cardie ». Il s'occupa aussi de la poésie grecque et romaine, avec Homère, Hésiode, Juvénal, Lucain, Properce et Horace[19].

Postérité[modifier | modifier le code]

Dans la préface de la dernière partie des Fragmente qu'il rend public, Jacoby avait exprimé l'espoir que le projet soit complété rapidement après sa mort :

« Cela me chagrine, que mon travail (interrompu par des conditions indépendantes de ma volonté) sur les Fragmente ne doive rester pour les historiens qu'une statue sans tête, au sens le plus restrictif du mot : mon âge ne me permet malheureusement plus de publier moi-même le commentaire longuement préparé à la partie ethnographique. Mais malgré la sombre prophétie, qui reste vive en ma mémoire, de mon maître et ami Hermann Diels à propos du plan trop ambitieux conçu depuis longtemps d'une collection « commentée » des fragments d'historiens, je peux donner l'expression d'un espoir certain, que même cette lacune sera remplie dans un laps de temps raisonnable[20]. »


Ce n'est cependant qu'en 1991 que la quatrième section de Jacoby — « Biographie et littérature antique » — fut réalisée, avec les FGrH continued[21] publiés sous l'égide de Guido Schepens (Louvain) et Gustav Adolf Lehmann (Göttingen).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Notices d’autorité : Fichier d’autorité international virtuel • International Standard Name Identifier • Bibliothèque nationale de France • Système universitaire de documentation • Bibliothèque du Congrès • Gemeinsame Normdatei • WorldCat
  • (it) Carmine Ampolo, Aspetti dell’ opera di Felix Jacoby, Pise, Edizioni della Normale,‎ 2006 (ISBN 88-7642-179-3)
  • (en) Ward W. Briggs et William M. Calder III, Classical Scholarship. A Biographical Encyclopedia, Garland, New York NY, coll. « Garland reference library of the humanities » (no 928),‎ 1990 (ISBN 0-8240-8448-9), p. 205–210
  • (de) Christa Kirsten, Die Altertumswissenschaften an der Berliner Akademie. Wahlvorschläge zur Aufnahme von Mitgliedern von F. A. Wolf bis zu G. Rodenwaldt 1799-1932, Berlin, Akademie-Verlag, coll. « Studien zur Geschichte der Akademie der Wissenschaften der DDR » (no 5),‎ 1985 (ISSN 0138-4112), p. 182
  • (de) Eckart Mensching, « Texte zur Berliner Philologie-Geschichte IV. Felix Jacoby (1876-1959) und Berliner Institutionen 1934-1939 », dans Eckart Mensching, Nugae zur Philologie-Geschichte, vol. 2, Berlin, Universitäts-Bibliothek der Technischen Universität,‎ 1989 (ISBN 3-7983-1265-6), p. 17–59
  • (de) Eckart Mensching, « Finkenkrug, Neuseeland und Oxford. Über Felix Jacoby und seine Familie 1938/39 », dans Nugae zur Philologie-Geschichte, vol. 13, Berlin, Universitäts-Bibliothek der Technischen Universität,‎ 2003 (ISBN 3-7983-1938-3), p. 42–53.
  • (it) Navicula Chiloniensis. Studia philologa Felici Jacoby professori Chiloniensi emerito octogenario oblata, Leiden, Brill,‎ 1956.
  • (de) Ulrich Schindel, « Felix Jacoby », dans Neue Deutsche Biographie, vol. 10, Berlin, Duncker & Humboldt,‎ 1974
  • (de) Olaf Schlunke, « « unter den so traurig veränderten weltumständen ». Der Altertumswissenschaftler Felix Jacoby in Finkenkrug (1935-1939) », dans Heimatjahrbuch 2010 für Falkensee und Umgebung, Falkensee,‎ 2009, p. 76–80
  • (de) Willy Theiler, « Nachruf auf Felix Jacoby », Gnomon, no 32,‎ 1960, p. 387–391
  • (de) Annegret Wittram, Fragmenta. Felix Jacoby und Kiel. Ein Beitrag zur Geschichte der Kieler Christian-Albrechts-Universität, Frankfurt am Main, Lang, coll. « Kieler Werkstücke » (no A 28),‎ 2004 (ISBN 3-631-52365-3)

Liens externes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c (de) Notice biographique sur le site de l'université de Kiel.
  2. (de) Félix Jacoby, Apollodors Chronik. Eine Sammlung der Fragmente., Berlin, coll. « Philologische Untersuchungen »,‎ 1902
  3. (de) Félix Jacoby, Das Marmor Parium herausgegeben und erklärt, Berlin,‎ 1904
  4. Realencyclopedie, 2, Berlin 1913, art. « Hérodote » [7].
  5. Dewald et Marincola (éditeurs), The Cambridge Companion to Herodotus, Université de Cambridge, 2006, pp. 1-2.
  6. (de) Georg Picht, « Gewitterlandschaft. Erinnerung an Martin Heidegger », Merkur, no 31,‎ 1977, p. 962 :

    « Als Jude befinde ich mich in einer schwierigen Lage. Aber als Historiker habe ich gelernt, geschichtliche Ereignisse nicht unter privater Perspektive zu betrachten. Ich habe seit 1927 Adolf Hitler gewählt und preise mich glücklich, im Jahr der nationalen Erhebung über den Dichter des Augustus lesen zu dürfen. Denn Augustus ist die einzige Gestalt der Weltgeschichte, die man mit Adolf Hitler vergleichen kann. »

  7. Annegret Wittram, Fragmenta, 2004, pp. 101-104.
  8. (de) Annegret Wittram, Fragmenta. Felix Jacoby und Kiel: Ein Beitrag zur Geschichte der Kieler Christian-Albrechts-Universität, Frankfurt, Peter Lang, coll. « Kieler Werkstücke » (no A 28),‎ 1er mai 2004, 192 p. (ISBN 3631523653 et 978-3631523650), p. 105-106 :

    « Ich habe im Gegenteil durchaus das Gefühl, daß das Band zwischen ihnen und mir in den letzten beiden Semestern eher noch enger geworden ist als es schon früher war. Aber die persönliche Bindung an einen nichtarischen Dozenten mag im Einzelfalle und für den Moment noch zu stark sein, es ist m.E. unausbleiblich, daß auf die Dauer zwischen solchen persönlichen Bindungen und der Grundanschauung des neuen Geistes eine unüberwindliche Antinomie entsteht. »

  9. Kieler Zeitung, n° 113, lundi 24 avril 1933, feuillet 2.
  10. Gerhard Fouquet, « Die Erfahrungen der nationalsozialistischen Terrorherrschaft und die Idee der Universität – Karl Jaspers (1946) », p. 1 ((de) lire en ligne [PDF]].
  11. (de) Felix Jacoby, Abhandlungen zur griechischen Geschichtsschreibung, Leiden, Brill,‎ 1956, 448 p.
  12. Klio, n° 9, 1909, pp. 80-123.
  13. Carl Müller, Fragmenta Historicorum Graecorum, Paris, 1841-1873.
  14. Guido Schepens et Jan Bollansée, « La difficile structure de FGrHist », dans S'écrire et écrire sur l'Antiquité : l'apport des correspondances à l'histoire des travaux scientifiques, Grenoble, Jérôme Millon, coll. « Horos »,‎ 2008, 411 p. (ISBN 2841372286 et 9782841372287, résumé, lire en ligne), p. 263
  15. (de) Felix Jacoby, Die Fragmente der griechischen Historiker : Erster Teil. Genealogie und Mythographie., Weidmann,‎ 1923, IX et 536 p.
  16. (en) Felix Jacoby, Atthis : The local chronicles of ancient Athens, Ayer Publishing,‎ 1949, 431 p. (ISBN 0-405047967 et 978-0-405047961)
  17. Joseph Bidez, « Die Fragmente der griechischen Historiker von Felix Jacoby. Erster Teil : Genealogie und Mythographie. (compte-rendu) », Revue belge de philologie et d'histoire, vol. 5, no 4,‎ 1926, p. 1057-1060 (lire en ligne)
  18. (de) Neue Deutsche Biographie, vol. 10, Berlin, Duncker & Humboldt,‎ 1974, p. 253 :

    « in die Zeit des teamwork und der Computer-Programme hinein, endgültiger Abschluß einer großen Epoche der klassischen Philologie in Deutschland »

  19. (de) Felix Jacoby, Kleine philologische Schriften, Berlin, Akademie-Verlag,‎ 1961
  20. (de) Fragmente der griechischen Historiker, vol. III C, Leiden, Brill,‎ 1958, p. 7 :

    « es schmerzt mich, dass meine (durch äussere umstände verhängnisvoll unterbrochene) arbeit an den „Fragmenten“ selbst nur der Historiker im engeren sinne des wortes ein torso bleiben muss: mein alter gestattet mir leider nicht mehr, den lange vorbereiteten kommentar zu dem Ethnographenteil noch selbst vorzulegen. Aber trotz der mir immer lebhaft im gedächtnis gebliebenen düsteren prophezeiung meines lehrers und freundes Hermann Diels über den von vornherein zu ehrgeizig concipierten plan einer „kommentierten“ sammlung der Historiker-fragmente darf ich der sicheren hoffnung ausdruck geben, dass auch diese lücke in absehbarer zeit ausgefüllt werden wird »

  21. (en) Felix Jacoby, Guido Schepens et Gustav Adolf Lehmann, Fragmente der griechischen Historiker Continued, BRILL,‎ 1998 (version corrigée), 392 p. (ISBN 9004110941 et 9789004110946, lire en ligne)