Faux souvenirs induits

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Mémoire retrouvée (recovered memory), une sculpture de Nicola Hicks sur le thème de la mémoire retrouvée[1]

L'expression faux souvenirs induits désigne le fait d'induire, volontairement ou non, par le biais de techniques d'entretiens psychothérapeutiques, de faux souvenirs d'abus ou de maltraitances chez un patient. Le résultat est appelé syndrome des faux souvenirs, c'est-à-dire l'apparition du souvenir d'un évènement qui ne s'est jamais produit ou bien le souvenir altéré d'un évènement réel. La résurgence tardive de souvenirs autant que la notion de souvenirs implantés par un thérapeute dans la mémoire de son patient sont controversées[2].

Description[modifier | modifier le code]

L'expression, d'origine américaine, False Memory Syndrome, a été créée par le mathématicien Peter Freyd après qu'il eut été accusé d'abus sexuel par sa fille. Certaines psychothérapies prétendent faire ressurgir à la mémoire des patients des « souvenirs oubliés » de traumatismes infantiles, généralement d'ordre sexuel. Dans cette optique, le thérapeute émettrait des hypothèses, éventuellement corrélées par les statistiques (fréquences de maltraitances de tous ordres dans telle ou telle pathologie) et inviterait son patient à « se souvenir » voire à « inventer » de pareils vécus sans que l'un et l'autre ne s'en rendent forcément compte. Selon la MIVILUDES, le phénomène serait fréquent[3]. Selon le psychologue américain Robert Baker[4], sur les 1 700 000 cas déclarés d'abus sexuels en 1985 aux États-Unis, 65 % seraient sans fondement.

Les thérapies concernées sont par exemple appelées TMR, thérapies de la mémoire refoulée ou retrouvée, TSR, thérapies des souvenirs refoulés, RMT, Repressed Memory Therapy, ART, Age Regression Therapy, DEPT, Deep Emotional Processing Therapy ainsi que l'EMDR, Eye Movement Desensitization and Reprocessing.

Dans tous les cas, les objectifs sont les mêmes : retrouver par la thérapie, à l'âge adulte, des souvenirs traumatisants, en particulier d'abus sexuels « refoulés » (au sens freudien) survenus dans l'enfance. Dans certains cas, la façon dont la thérapie est conduite pourrait générer de faux souvenirs qui sembleraient pourtant très réels à la personne concernée.

Typologie[modifier | modifier le code]

  • Les récits d'abus sexuels pendant l'enfance non corroborés ou infirmés par d'autres sources, particulièrement si initialement — avant d'aller chez un psychothérapeute — la personne n'en avait aucun souvenir, sont susceptibles d'être mis en doute. Selon l'auteur Brigitte Axelrad, dans un article publié dans les Dossiers de l'Observatoire Zététique, intitulé "Faux souvenirs et manipulation mentale", [5], les faux souvenirs seraient la conséquence d'une manipulation mentale. L'article se réfère notamment aux expériences de Stanley Milgram (soumission à l'autorité) et à l'ouvrage de Robert Cialdini Influence et Manipulation, Comprendre et Maîtriser les mécanismes et les techniques de persuasion.
  • Des thérapeutes ayant induits de faux souvenirs pourraient être sollicités dans le cadre de véritables guerres pour le droit de garde de l'enfant[6]. Selon Maître Line N'Kaoua, avocate au barreau d'Aix en Provence, dans 9 cas sur 10, les experts se feraient abuser au profit du parent adepte d'une secte[7].
  • La psychogénéalogie, se développant depuis quelque temps en France, est à l'origine d'affaires impliquant des psychothérapeutes ayant une "formation" minimaliste sanctionnée par des diplômes non reconnus par le Conseil de l'Ordre, n'ayant donc pas le droit d'exercer aux termes de la loi du 1er juillet 2010; ces affaires portent sur les faux souvenirs induits et les dégâts qu'ils occasionnent dans les familles : rejet de la famille, des parents, procès pour viol, divorces, ... Ces pratiques participent dans la plupart des cas de la dérive sectaire[3].
  • Les témoignages, dans le cadre d'une enquête de police, par exemple, voire des aveux, peuvent être manipulés et donc sujets à caution, même si la personne en semble persuadée et passe avec succès le test du détecteur de mensonges.
  • Les récits d'enlèvements par les extraterrestres, les témoignages de réincarnations ou d'abus lors de rituels sataniques, sont parfois associés à ce syndrome.

Procès et controverses[modifier | modifier le code]

Procès aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Le doute généré par la question du syndrome des faux souvenirs a provoqué une série de procès aux États-Unis dans les années 1990[8], dont plusieurs cas sur les abus sexuels[9],[10]. Toutes les plaintes concernant la construction de faux souvenirs n'ont pas été jugées crédibles mais plusieurs étaient suffisamment étayées pour aboutir[11]. Les personnes ayant avoué avoir volontairement partagé publiquement de "faux souvenirs" ont été appelées des rétractants (retractors)[12]. Un débat s'est ouvert tournant autour de l'aubaine potentielle que représenterait le syndrome des faux souvenirs pour les accusés voulant nier leur comportement criminel[13].

Un cas d'école en France[modifier | modifier le code]

Selon la MIVILUDES, à la fin des années 1970, le groupe Saint-Erme (également « La famille de Nazareth ») , institut séculier fondé et dirigé par Marcel Cornélis, prêtre catholique belge, avait environ 450 membres et comptait 72 médecins, des professeurs d'université, des psychiatres, psychologues. Des pratiques diverses (transes, croyances en rapport avec Satan) ont provoqué une rupture avec l'Église catholique. Une des thèses développées était celle de la relation dominant/dominé comme cause de toutes les maladies. Ce qui aurait eu pour conséquence de développer chez certains membres un rejet de la femme, de la mère etc. Des patients auraient ainsi envoyé à leurs parents de violents courriers alléguant des relations incestueuses dans leur petite enfance (au total 200 familles furent impliquées). Un procès conduira finalement à la dissolution du groupe[14].

L'affaire Freyd[modifier | modifier le code]

Jennifer Freyd est une psychologue américaine née en 1957. Elle travaille principalement sur les abus sexuels[15]. Dans les années 1990, elle accusa de façon non officielle son père, Peter Freyd, de l'avoir abusée pendant son enfance, ce qui incita ce dernier à fonder la fondation pour le syndrome des fausses mémoires. Selon Jennifer, il ne s'agit pas de faux souvenirs induits implantés par un thérapeute mais de souvenirs clairs d'abus[16].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Recovered Memory
  2. Le syndrome n'a pas été intégré à la liste des diagnostics de l'Association américaine de psychiatrie. 17 chercheurs ont publié une déclaration stipulant que malgré les apparences, l'expression n'appartenait pas à la psychologie mais qu'elle avait été créée par une fondation privée pour soutenir les parents accusés (Carstensen et al. 1993, p. 23) Handbook for Teaching Introductory Psychology: With an Emphasis on Assessment par Richard A. Griggs p. 85 et Misinformation concerning child sexual abuse and adult survivors par Charles L. Whitfield, Joyanna L. Silberg, Paul Jay Fink p. 16 Crisis or Creation? A Systematic Examination of "False Memory Syndrome"
  3. a et b Le rapport 2007 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires [PDF] (MIVILUDES) met en garde contre la pratique des faux souvenirs induits, un dévoilement des méthodes psychothérapeutiques qui serait en progression en France.
  4. (en)"Hidden Memories": voices and visions from within, Robert Allen Baker, Prometheus Books, 1996.
  5. Brigitte Axelrad, Faux souvenirs et manipulation mentale, Dossiers de l'Observatoire Zététique, 2008.
  6. Dossier : le spectre de la secte dans les jugements de divorce
  7. Sectes : ces enfants que se disputent les parents
  8. (en) « Recovered Memory Lawsuit Sparks Litigation », Psychiatrictimes.com (consulté en 2010-12-12)
  9. (en) « Are Recovered Memories Reliable? », Religioustolerance.org (consulté en 2010-12-12)
  10. (en) Colleen Born, « Elizabeth Loftus », Muskingum.edu (consulté en 2010-12-12)
  11. (en) « The Recovered Memory Project », Brown.edu,‎ 1993-05-03 (consulté en 2010-12-12)
  12. (en) G Macdonald, Making of an Illness: My Experience with Multiple Personality Disorder, Sudbury, Laurentian University Press,‎ 1999 (ISBN 978-0-88667-045-0, lire en ligne), p. 111
  13. (en) C. Whitfield, « The "False Memory" Defense Using Disinformation and Junk Science In and Out of Court », Journal of Child Sexual Abuse, vol. 9, no 3/4,‎ mars 2002, p. 53–78 (DOI 10.1300/J070v09n03_04, lire en ligne)
  14. Rapport de la MIVILUDES 2007, p. 40 - 42 rapport 2007 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires
  15. (en) « Science of Child Sexual Abuse », Dynamic.uoregon.edu (consulté en 2010-12-14)
  16. (en)Cult and ritual abuse par James Randall Noblitt, Pamela Sue Perskin, Greenwood Publishing Group, 2000, p. 229

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages et études scientifiques[modifier | modifier le code]

  • McNally, R.J. The Science and Folklore of Traumatic Amnesia. Clinical Psychology Science and Practice 11 (1): 29–33. doi:10.1093/clipsy/bph056. 2004
  • McNally RJ Dispelling confusion about traumatic dissociative amnesia. Mayo Clin. Proc. 82 (9): 1083–90. doi:10.4065/82.9.1083. PMID 17803876. 2007
  • McNally RJ Is traumatic amnesia nothing but psychiatric folklore?. Cogn Behav Ther 33 (2): 97–101; discussion 102–4, 109–11. doi:10.1080/16506070410021683.PMID 15279316. 2004
  • McNally RJ Debunking myths about trauma and memory. Can J Psychiatry 50 (13): 817–22. PMID 16483114.

Ouvrages de vulgarisation[modifier | modifier le code]

  • Les faux souvenirs, article de Elizabeth Loftus dans Pour la Science, no 242, décembre 1997. (Le même article en anglais)
  • Faux souvenirs et manipulation mentale, dossier de Brigitte Axelrad dans les Dossiers de l'Observatoire Zététique, 13 décembre 2008. [1]et sur le site de l'OZ [2]
  • Enlevé par les extraterrestres ?, Cerveau&Psycho, n°2, juin-août 2003, article sur l'hypothèse de Richard Mc Nally.
  • La mémoire violée, Cerveau&Psycho, n°27, mai-juin 2008, sur les troubles de la personnalité multiple iatrogène.
  • Le syndrome des faux souvenirs - Ces psys qui manipulent la mémoire, Elizabeth Loftus et Katherine Ketcham, 1997, (ISBN 2-911-52512-4 et 2-911-52525-6)
  • Les origines du "Syndrome des faux souvenirs", dossier de Brigitte Axelrad dans les Dossiers de l'Observatoire Zététique, 31 août 2008.[3]et sur le site de l'OZ [4]
  • Faux souvenirs et personnalité multiple, dossier de Brigitte Axelrad dans les Dossiers de l'Observatoire Zététique, 27 novembre 2009 sur le site de l'OZ [5]
  • La guerre des souvenirs, article de Nicolas Gauvrit dans Science et pseudo-sciences, n°281, avril 2008. [6]
  • Faux souvenirs et thérapies de la mémoire retrouvée, article de Brigitte Axelrad sur le site de l'AFIS, Science et pseudosciences, 2 janvier 2009. [7] [8]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]