Fausses décrétales

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On appelle Fausses décrétales ou encore Pseudo-Isidoriana une collection de décrétales pseudépigraphes, faussement attribuées à un certain Isidore Mercator, lui-même longtemps confondu avec Isidore de Séville. Rédigées dans les années trente et quarante du IXe siècle, les Fausses décrétales constituent l'une des plus importantes sources de droit canonique médiéval.

Composition[modifier | modifier le code]

Le compilateur anonyme se couvre du nom d'un évêque fictif « Isidorus Mercator », traditionnellement appelé « pseudo-Isidore ». Il rassemble le meilleur des collections précédentes (Hispana ou encore Dionysio-Hadriana et Quesnelliana) mais aussi une centaine de décrétales forgées de toutes pièces. Le recueil fait partie de tout un groupe faisant surface vers le milieu du IXe siècle dans la province ecclésiastique de Reims. Tout récemment, dans la continuité des travaux fondateurs de Horst Fuhrmann, Klaus Zechiel-Eckes a identifié le monastère de Corbie (près d'Amiens) comme le siège de l'atelier des faussaires, en montrant que ceux-ci ont employé un nombre de manuscrits de la bibliothèque de cette abbaye. Par ces découvertes, les hypothèses anciennes qui voulaient voir à Tours, Reims, Mayence ou encore à Rome la patrie des faux pseudo-isidoriens n'ont donc plus de valeur scientifique.

Considérée comme authentique jusqu'au XVIIe siècle, la collection connaît une très grande diffusion dès le pontificat de Nicolas Ier (858–867). Elle n'est supplantée qu'au XIIe siècle, par le Décret de Gratien. Nous connaissons aujourd'hui une bonne centaine de manuscrits datant de IXe jusqu'au XVIIIe siècle de la collection.

La collection fait partie de tout un ensemble de faux, tous issus du même atelier. Notons la Hispana Gallica Augustodunensis, une forme falsifiée de la Collectio Hispana, les Capitulaires de Benoît le Lévite et les Capitula Angilramni. Récemment, deux autres textes ont été identifiés comme produits du même atelier, à savoir un florilège des actes du concile de Chalcédoine transmis dans un certain nombre de manuscrits des Fausses Décrétales et la Collectio Danieliana, un farrago de textes sur la procèdures criminelle en droit ecclésiastique, transmis dans un seul manuscrit de la Burgerbibliothek de Berne.

La collection consiste dans sa forme la plus complète en une soixantaine de décrétales, toutes fabriquées, des papes des trois premiers siècles de l'ère chrétienne, puis des conciles grecs, africains, gaulois et wisigothiques, tels qu'ils sont contenus dans la Collectio Hispana, (mais avec certaines falsifications), enfin d'un recueil de décrétales des papes Sylvestre Ier à Grégoire II. Dans cette dernière partie on trouve des pièces (parfois falsifiées et interpolés) issues des Collections Hispana, Dionysio-Hadriana et Quesnelliana aussi bien qu'une bonne trentaine de Lettres papales falsifiées par l'atelier pseudo-Isidoriens.

Contexte[modifier | modifier le code]

Il semble que l'histoire mouvementée de l'Empire franc dans les années trente du IXe siècle forme l'arrière-plan du complexe pseudo-isidorien. En 833 l'empereur Louis le Pieux était privé de ses droits impériaux par ses propres fils, appuyés par une partie de l'épiscopat soucieux de garantir ses droits et son autonomie. Quelques mois plus tard, la fortune tourna : Louis regagna le trône. Ces bouleversement politiques eurent des conséquences très désagréables pour les évêques de la Francie qui avaient participé à la déposition de Louis: Entre autres Agobard de Lyon, Ebon de Reims et Jessé d'Amiens perdirent leurs sièges épiscopaux, furent emprisonnés (comme Ebon) ou forcés à l'exil comme Agobard ou Jessé qui mourut des conséquences de son exil. Le synode de Thionville déposa Ebon de Reims de manière assez sommaire. C'est dans ce cercle auquel appartenait aussi l'abbé Wala de Corbie qu'il faut chercher les faussaires. M. Zechiel-Eckes a rassemblé un nombre d'indices qui impliquent Paschase Radbert, lui-même moine à Corbie et l'un des successeurs de Wala, comme l'un des protagonistes de l'atelier.

L'un des buts principaux des faussaires est la protection de l'évêque en procédure criminelle. Les accusations à l'encontre des évêques sont purement et simplement interdites dans certains textes. Tout accusateur d'un évêque est menacé de peines éternelles en enfer. Si une accusation a lieu tout de même, le plaignant doit être irréprochable à tout point de vue. L'évêque accusé doit d'abord être rétabli dans tous ses droits, il a le droit de prolonger le délai d'ouverture du procès presque à volonté. Si le procès est ouvert, il a le droit de demander de changer de lieu, de choisir les juges lui-même, 72 témoins, tous ecclésiastiques de niveau épiscopal bien sûr, sont nécessaires pour le convaincre de culpabilité, etc. S'il le juge opportun, il peut en appeler à d'autres juges ou au Saint-Siège à tout instant de la procédure. On comprend aisément que la condamnation d'un évêque est pratiquement exclue dans ces conditions, puisque l'accusé est juge et partie.

D'autres préoccupations des faussaires sont la foi orthodoxe, surtout en ce qui concerne la Trinité et les relations entre le Père et le Fils, l'inviolabilité des biens ecclésiastiques, certains aspects de la liturgie et des sacrements, (eucharistie et baptême).

Postérité du texte[modifier | modifier le code]

Un nombre relativement grand de manuscrits du IXe siècle fait preuve de la propagation rapide des faux surtout en France et Italie mais aussi dans la vallée du Rhin. Par contre, les collections canoniques du IXe et Xe siècles, sauf la Collectio Anselmo dedicata (Italie septentrionale) et de Réginon de Prüm (Allemagne occidentale), n'ont guère pris note des Fausses Décrétales. Ceci change au XIe siècle avec la Réforme dite grégorienne. Les relations étroites entre les évêques et le pape comme décrites dans les décrétales sont un argument de choix pour les réformateurs dans leur lutte contre la simonie. Les collections de droit canonique redécouvrent les Fausses Décrétales et certains d'entre eux sont même des extraits des Décrétales avec seulement quelques textes provenant d'autres sources. Ce développement continue jusqu'au Décret de Gratien (vers 1140). Le Décret gagne bientôt autorité en matière de droit canonique et remplace toutes les collections antérieures. Ce n'est qu'à l'époque du Grand Schisme d'Occident et des conciles réformateurs, donc aux XIVe et XVe siècles, que les Fausses Décrétales regagnent l'intérêt des canonistes et sont recopiées et relues.

Au Moyen Âge, les canonistes ont pris les Fausses Décrétales pour des textes parfaitement authentiques. Seul l'archevèque Hincmar de Reims, au IXe siècle, semble avoir eu des soupçons — ou peut-être en savait-il plus qu'il ne jugeait politique de l'admettre. Cet attitude changea au XVe siècle. Nicholas de Cues, qui avait copié un exemplaire des Fausses Décrétales lui-même (le manuscrit 52 de la Fondation Cusanus) remarqua certains anachronismes : était-il vraiment crédible que le pape-martyr Clément Ier ait fondé la prééminence de certains sièges épiscopaux sur le fait que les païens, eux, avaient leurs archiprêtres dans ces mêmes villes ?

Pendant la Réforme du XVIe siècle, les attaques devinrent plus systématiques. Les Centuriatores Magdeburgenses rassemblèrent des arguments contre l'authenticité des Décrétales. Mais il fallut attendre jusqu'en 1628 pour que David Blondel, prédicateur réformé à Genève, fournît la preuve définitive : les soi-disant papes des trois premiers siècles citaient l'Écriture d'après la version Vulgate, qui ne vit le jour que longtemps après leur mort. Du côté catholique, il y eut encore certaines manœuvres d'arrière-garde, mais depuis le début du XIXe siècle au plus tard, aucun théologien sérieux n'a plus émis de doutes sur la falsification.

Éditions du texte[modifier | modifier le code]

L'histoire des éditions des Fausses Décrétales est loin d'être celle d'un succès des érudits. La première édition parut en 1525 par les soins de Jacques Merlin qui simplement reproduisit un manuscrit probablement du XIIIe siècle d'une forme tardive des Fausses Décrétales. En 1863, Paul Hinschius fit paraître après seulement deux ans et demi de préparation son édition Decretales Pseudoisidorianæ et Capitula Angilramni. Bien qu'elle fût un remarquable accomplissement pour l'époque, l'édition souffre pourtant de trois graves défauts. D'abord, Hinschius a méjugé la date de ses manuscrits et n'a donc pas pris comme base de son édition les meilleurs manuscrits. Ensuite, il a méconnu le fait que les parties à base de textes authentiques dans les Fausses Décrétales sont eux-mêmes contaminés de rédactions et falsifications, et a donc réimprimé pour ces textes les editiones vulgares. Finalement, on ne peut pas partout se fier ni à son texte ni à ses notes critiques : la rapidité du travail a laissé ses traces. Une nouvelle édition est en train dans la série des Monumenta Germaniæ Historica par les soins de Karl-Georg Schon et de Klaus Zechiel-Eckes.

La tradition manuscrite se groupe en six ou même sept versions différentes : la plus complète appelés par Hinschius « A1 » contient les trois parties mentionnées ci-dessus (manuscrit le plus important Vat. Ottob lat. du IXe siècle, Francie orientale); une deuxième version tout aussi importante est le groupe appelé « A/B » avec le Ms. Vat. lat. 630 en tête (IXe siècle, Scriptorium de Corbie); la version dite de Cluny (seulement décrétales), dont le manuscrit original a survécu : New Haven Beinecke Library 442 (France, après 858) ; la version dite « courte » (Hinschius « A2 ») avec le manuscrit Rome Biblioteca Vallicelliana D.38 en tête (IXe siècle, province ecclésiastique de Reims) ; le groupe appelé « B » par Hinschius, probablement datant du XIIe siècle et du Nord de la France (manuscrit p.e. Boulogne-sur-Mer Bibl. mun. 115) ; le groupe appelé « C » par Hinschius, lui-aussi datant du XIIe ou peut-être du XIe siècle ; enfin un mélange d'éléments de version courte et de la version dite de Cluny datant peut-être du XIe siècle.

Il semble bien que les versions A1, A/B, A2 et la version dite de Cluny soient toutes les quatre issues de l'atelier des faussaires eux-mêmes.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (de) Fortschritt durch Fälschungen. Ursprung, Gestalt und Wirkungen der pseudoisidorischen Fälschungen. Beiträge zum gleichnamigen Symposium an der Universität Tübingen vom 27. und 28. Juni 2001. Hg. v. Wilfried Hartmann und Gerhard Schmitz. 2002 (Monumenta Germaniae Historica, Studien und Texte 31) (Compte-rendu par P. Toubert, Le Moyen Âge, 2004-2)
  • P. Fournier et G. Le Bras, Histoire des collections canoniques en Occident, tome 1, Sirey, Paris, 1931, pp. 196–200 ;
  • (de) H. Fuhrmann, Einfluss und Verbreitung der pseudoisidorischen, Fälschungen von ihrem Auftauchen bis in die neuere Zeit, 3 t. (MGH, vol. 24, 29), Stuttgart, 1972-1974
  • (en) H. Fuhrmann und D. Jasper. Papal Letters in the Early Middle Ages. History of Medieval Canon Law, Washington D.C., 2001 ;
  • Jean Gaudemet, Les Sources du droit canonique (VIIIe-XXe siècle, Cerf, coll. « Droit canonique », Paris, 1993 (ISBN 2204047643) ;
  • Gérard Giordanengo, q.v., Dictionnaire historique de la papauté, s. dir. Philippe Levillain, Fayard, Paris, 1994 (ISBN 2213618577) ;
  • Patrick Valdrini, Jean-Paul Durand, Olivier Échappé et Jacques Vernay, Droit canonique, Dalloz, coll. « Précis », Paris, 2e éd. 1999 (ISBN 2247031552).

Liens externes[modifier | modifier le code]